‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 80 sur 194 · LA PHYSIQUE DE KANT · texte numérisé non relu

LA PHYSIQUE DE KANT

Car, si elle devait a^ir au lieu où elle est elle-même, la chose sur laquelle elle agit ne serait point alors en dehors d'elle; car ce dehors désigne la présence en un lieu d'où l'autre corps est absent. Même si la terre et la lune se touchaient,... au point de contact on ne trouverait aucune partie ni de la Terre ni de la Lune, car ce point est situé à la limite des deux espaces qu'elles remplissent ; or, cette limite ne constitue aucune partie ni de l'un ni de l'autre de ces deux espaces. »

Si l'on pèse bien toutes les expressions de l'auteur et si l'on réfléchit que, pour lui, la substance, quoiqu'il donne à cette notion un sens réaliste, est quelque chose d'absolument inconnu; qu'il en est, par conséquent, de même de la matière en tant que substance ; que la définition de cette dernière repose exclusivement sur le concept du mobile dans V espace; que l'espace et les déterminations locales sont des formes de la sensibilité auxquelles s'appliquent des concepts de l'entendement, tels que la quantité ; et qu'enfin les forces, qui sont des propriétés de ce mobile et servent, avec l'espace, à le définir, ne sont elles-mêmes définies que par des relations spatiales : éloignement ou rapprochement des mobiles; si l'on se rappelle tout cela, on devra reconnaître que la physique de Kant, quelques sujets de critique qu'on puisse trouver dans certaines de ses observations ou dans son langage, est une vraie physique mécanique, conforme aux idées que nous regardons aujourd'hui comme les plus correctes scientifiquement, et étrangère, au fond, aux idées anciennes de la matière en soi et de la force physique, aussi bien qu'à celle de la communication du mouvement par une vertu transmise. Il est vrai que Kant lui-même ne veut pas que cela s'appelle du mécariisnie : pure question de mots ; il entend réserver cette désignation à l'ancienne doctrine corpusculaire, atomistique, et qualifier la sienne de dynamisme. Mais l'opposition qu'il établit ainsi n'a plus de raison d'être, depuis que les concepts d'atome et de composition moléculaire se sont transformés et que les atomes se définissent par des forces, les forces par des mouvements. D'ailleurs si Kant ne fait pas usage de l'atome ou de la monade dans sa théorie, il faut bien que, sans le vouloir, il suppose quelque chose de ce genre pour nous représenter les éléments du mobile, les sièges des forces élémentaires qui le constituent.

Les explications de Kant sur la masse et l'inertie ne sont pas moins satisfaisantes. En apparence, il définit la masse dans les mêmes termes que fait le réalisme le plus ordinaire, c'est-à-dire comme quantité de matière, quantité de substance, mais il explique à plusieurs reprises que, dans sa théorie, la matière est cette chose abstraite : le mobile; que « la quantité de matière ne peut

être pensée que comme la multiplicité de ce qui est mobile w ; que la substance, dans Tespace, est « la pluralité des sujets en mouvement d'une manière identique pour des vitesses égales » ; et il est facile de voir que cette définition, traduite en termes mathématiques, signifie que la masse ne peut être représentée que par un coefficient numérique. La conclusion s'impose d'autant plus que Kant évite systématiquement la considération des derniers éléments (corpuscules, atomes), et que, sans prétendre nier la « possibilité du vide », accordant même que l'hypothèse du vide est plus favorable que celle du plein de matière à l'application des mathématiques à la physique, il donne cependant la préférence à celle du plein, qui se prête mal à l'imagination des différences de quantité sous un même volume. La variation des densités doit alors s'expliquer par celle des forces antagonistes d'expansion et d'attraction ; l'idée vulgaire de la masse disparaît; et, par là même aussi, la supposition du plein et du continu n'est plus du tout, — nous l'avons remarqué plus haut, — ce qu'elle serait pour une conception réaliste de la matière. Ces mots n'y sont applicables qu'à contre-sens.

Enfin, Kant a parfaitement compris que la loi de l'inertie, — impossibilité pour un corps de changer son état de repos ou de mouvement sans cause extérieure, — n'est autre chose qu'un corollaire du concept du sujet passif et abstrait de la science physique et mécanique. « L'inertie de la matière n'est et ne signifie rien, dit-il, que le manque de vie de la matière en tant que matière. On appelle vie, dans une substance, le pouvoir qu'elle a de se déterminer à agir en vertu d'un principe interne... Or, nous ne connaissons pour une substance d'autre principe interne qui puisse la déterminer à changer d'état que le désir \ nous ne connaissons d'autre activité interne que la pensée, et avec elle ce qui en dépend, le sentiment du plaisir et de la peine et le désir ou la volonté. Mais ces principes de détermination et ces actions ne font point partie des représentations des sens externes, ni par conséquent des déterminations de la matière en tant que matière. Donc toute matière comme telle est privée de vie... Dans la science de la nature, en effet, il est nécessaire de connaître d'abord les lois de la matière en tant que matière, et de les purifier de l'immixtion de toutes les autres causes efficientes avant que de l'unir à ces dernières, afin de bien discerner quel effet produit chacune de ces causes prises à elle seule et comment elle le produit. La possibilité d'une science propre de la nature repose tout entière sur la loi de l'inertie (jointe à la loi de la persistance de la substance). L'hylozoïsme, qui est le

contraire de cette loi, est par là aussi la mort de toute science vraie de la nature'. »

Il faudrait cependant ajouter, mais ceci n'est plus dans les idées de Kant, que, en dehors de cette science des abstractions de l'ordre matériel, science nécessaire et fondamentale, ainsi qu'il le dit, un liylozoïsme bien entendu serait à plus juste titre une science propre de la nature, une science vraie de la nature, s'il nous était possible de pénétrer mieux que par des hypothèses encore trop vagues dans l'être intime des êtres qui n'ont à nos yeux que des fonctions mécaniques.

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