LA PHYSIQUE DE KANT
sophique de force et de cause, il est clair qu'on doit chercher ailleurs Téclaircissement de cette dernière.
B. La physique de Kant.
Les Principes de la Nature de Kant dépassent, pour la rigueur des concepts et la profondeur des vues, non seulement tout ce qui s'enseignait de son temps, et ce qu'on a enseigné depuis dans les écoles, ce qui serait bien peu dire, mais aussi et de fort loin les tentatives dogmatiques de ses successeurs dans le domaine de la physique. Ils s'opposent à ces dernières en ce qu'ils sont vraiment scientifiques, et métaphysiques de nom seulement, c'est-à-dire d'une entière généralité, exempts d'hypothèses ontologiques sur la matière et la force; et ils diffèrent des notions mal éclaircies, ou vagues, ou faussement empiriques dont se contentent les professeurs, par un caractère d'abstraction logique et de positivité précise des définitions, auquel ils doivent d'occuper dignement la place réservée dans le criticisme à la critique des idées les plus générales sur le monde matériel. Il ne faut que les compléter par la théorie kantienne du ciel, partie plus concrète et hypothétique du même sujet, dont nous parlerons plus loin, et l'on aura un système général de philosophie physique, qui reste jusqu'à présent la seule construction de ce genre appuyée sur des notions correctes, et ne réclamerait que des changements d'ordre secondaire. Il faudrait surtout en éliminer une partie factice, qui a pour objet la distribution et la classification des chapitres de l'ouvrage. L'auteur s'oblige à en arranger les matières dans un ordre conforme à son tableau artificiel des catégories, et se jette, là comme ailleurs et presque partout, dans une recherche de rapports obscurs, difficiles, forcés, qui rebutent le lecteur, à moins qu'il ne prenne le parti de n'en tenir point compte et de considérer lui-même les divisions du sujet indépendamment de la classification des concepts, cette partie manquée de l'analytique transcendentale. Alors tout devient clair.
Ce système de physique est un mécanisme rigoureux, absolument comme nous le comprenons aujourd'hui. Il ne faut pas s'attendre à y trouver ce que des découvertes bien postérieures nous ont appris sur 1' « unité des forces physiques » et sur le genre de théories propre à la représenter, mais il y en a tout le cadre, et on n'y voit entrer, pas plus qu'autrefois dans la physique de Descartes, aucune notion volontairement ou involontairement empruntée à l'ordre des qualités vitales. C'est ce que nous pouvons montrer en rapportant brièvement les termes dans
lesquels Kant explique le sens des idées de matière, masse el inertie et réfute le commun préjugé contre les « actions à distance » .
« La matière est le mobile dans la mesure où, en tant que mobile, il est doué de force motrice. » La force motrice consiste essentiellement en attraction ou en répulsion, selon qu'une matière est cause que d'autres s'approchent d'elle, ou que d'autres s'éloignent d'elle (ou, ce qui est la même chose, selon qu'elle s'oppose à ce que d'autres s'éloignent ou s'approchent). C'est par les forces répulsives que la matière remplit un espace et possède les propriétés dC expansion et de résistance à la pénétration. Mais c( la réplétion de l'espace n'est qu'une impénétrabilité relative », et c'est un concept erroné que celui d'une substance solide qui, occupant réellement un espace donné, s'opposerait par le principe de contradiction à la présence simultanée d'une autre chose pareille au même lieu. « Le principe de contradiction ne fait point reculer un corps qui s'avance pour pénétrer dans un espace où un autre est déjà installé » ; il n'y a que des forces répulsives qui puissent rendre raison de la résistance à la pénétration. Quant aux forces attractives, inverses des premières, elles ne sont pas moins essentielles à la conception de la « possibilité delà matière », attendu que, comme force répulsive seulement, la matière ne trouverait pas de bornes à son expansion, se disperserait à l'infini et ne pourrait pas être considérée en quantité assignable dans un espace assignable. L'attraction sans répulsion ne saurait non plus nous fournir un concept satisfaisant de la matière.
Le contact, au sens physique du mot, — sens profondément différent de celui du contact mathématique, — est « l'action réciproque des forces répulsives à la limite commune de deux matières ». Il faut donc, en cette théorie, que toute action soit une « action à dislance ». Gela paraît, au premier abord, étrange ; cependant l'analyse de la question montre qu'on ne peut concevoir autrement les forces.
« Vouloir qu'on rende intelligible la possibilité des forces fondamentales est une exigence qu'on ne saurait satisfaire; car on les appelle fondamentales précisément parce qu'elles ne sont dérivées d'aucune autre, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent être comprises... L'objection la plus commune contre l'action immédiate à distance est qu'une matière ne peut pourtant pas agir immédiatement là où elle n'est pas. » Prenons pour exemple la sollicitation mutuelle de la Terre et de la Lune à se rapprocher; il y a si peu contradiction à supposer leurs actions sans matière intermédiaire, « qu'on peut dire bien plutôt : toute chose dans l'espace n'agit sur une autre qu'en un lieu où le corps agissant n'est pas.