LA FORCE MÉCANIQUE ET LA FORCE SPECIFIQUE
les lois d'action mutuelle, les données exactes, qui, mises en équation, permettraient de déterminer les divers mouvements correspondants aux effets variés qui se caractérisent, pour notre sensibilité, en qualité de chaleur, de lumière ou d'électricité; mais on ne peut plus envisager autrement la question pour la science depuis qu'on a définitivement abandonné les qualités occultes, les espèces sensibles et les vagues imaginations de fluides spécifiques qui n'étaient que des formes affaiblies de ces mêmes fictions.
Cette réduction des forces ou qualités physiques à la force mécanique ne soulève qu'une difficulté, qui d'ailleurs n'est pas du ressort de la science; car nous avons vu que les définitions scientifiques devaient porter sur les lois du mouvement, non sur sa cause. Pour la philosophie, cette difficulté n'est autre que celle de la théorie de la causation en général; nous l'avons résolue en niant les causes transitives, — c'est-à-dire en réduisant à une forme d'imagination, à une métaphore, à un besoin du langage, ce transport, inintelligible d'ailleurs, de l'action d'un sujet, devenant passion dans un autre. — La force réelle est un acte du sujet, qui ne sort pas du sujet ; son effet extérieur se produit en vertu d'une loi de correspondance dont l'expérience seule nous enseigne les applications, quoique notre sentiment instinctif le plus profond nous en suggère l'existence. Quand il ne s'agit que de physique mécanique, la force est symbolique, et se rapporte toute à la correspondance entre des mouvements, donnés ou virtuels, et d'autres mouvements qui procèdent des premiers suivant des lois qui sont l'objet même de la science. L'idée de cette force est unique, en ce cas, et ftctive, mais la question se complique quand on passe à des phénomènes comme ceux de la chimie, et surtout de la biologie, où l'on a affaire à des actions que, sans doute, on se propose encore d'étudier comme des mouvements, — car le but physique ne change pas, — mais dont on est forcé en même temps de reconnaître l'origine en des fonctions qui ont quelque chose de spécifique, et par conséquent d'individualisé, et tendent à se présenter comme des êtres pour soi chez lesquels la force revêt enfin un caractère subjectif et réel. Il ne s'agit plus alors de fonctions générales et considérées abstractivement, telles que la chaleur ou la lumière envisagées comme certains ordres de vibrations de molécules, en des milieux déterminés, et qui se trouvent en rapport de fait avec des phénomènes de sensibilité d'autre part. Mais une force proprement dite, ou subjective, c'est-à-dire du genre d'une volonté appétitive, autant que nous pouvons nous en rendre compte, a son siège dans un être distinct, dans une fonction
100 LES PRINCIPES DE LA NATpRE
individuelle ; c'est celle-ci qui est en correspondance, ou harmonie de causalité, avec des mouvements représentés objectivement; et ce sont ces mouvements qui, à leur tour, sont en semblable correspondance, mais de sens inverse, avec d'autres phénomènes de sensibilité, chez d'autres êtres sensibles. Ces derniers et les premiers sont ainsi liés causalement par l'intermédiaire des fonctions de mouvement, qui ne sont elles-mêmes qu'un mode universel de représentation des rapports de ces êtres.
En résumé, la force doit s'entendre : 1° d'un état subjectif des êtres, à commencer par les individualités chimiques, simples ou composées, dont les perceptions et les appétits ne sont accessibles à notre esprit que d'une manière vague et par analogie ; 2'^ d'une modification harmoniquement corrélative chez d'autres êtres, objectifs à l'égard des premiers. Ces états sont, l'un, actif ou cause, l'autre, passif ou effet, et ils ont pour intermédiaire le mouvement, qui est signe et non cause. La transitivité est un fait d'imagination qui commande au langage, mais n'a pour fondement qu'une habitude due à la continuelle apparence du passage de Vaction d'un corps moteur à un corps mu, quoique ce passage, comme tel, ne réponde à aucune notion définissable, et n'ait rien de commun non plus avec la véritable expérience, pour laquelle il n'y a jamais rien de plus que des changements de distribution des vitesses entre des corps ou leurs parties, et que des phénomènes liés à ces derniers par des lois de successivité constante. Toute la critique de la causalité de David Hume fut vraie en ce point et pour l'ordre des choses de l'étendue et du mouvement, . pour le domaine de la physique. L'erreur fut toute de nier l'idée de force et de cause en son siège réel, et d'en assigner la source dans l'habitude, qui explique seulement le transport que notre imagination en fait à la pure matière et au mouvement. Quant à la transitivité de l'action, d'une manière générale, Leibniz et, avant lui, toute l'école cartésienne, l'avaient rejetée très décidément ; ils ne s'en souviennent pas assez, les adversaires qui mettent sur le compte du « scepticisme de Hume » toute une doctrine dont Descartes a posé le fondement.
L'extension de la réalité de l'action et de la cause, et l'attribubution d'un degré de conscience aux êtres de la nature dès qu'ils atteignent l'individualité et des propriétés spécifiques, et par conséquent aux sujets des études chimiques, sont des thèses qui ne peuvent manquer de rappeler la doctrine métaphysique de Schopenhauer qui regarde la volonté comme le principe de Jêtre. Mais j'ai à peine besoin de rappeler des différences qui 'vont à exclure toute comparaison possible. Je n'admets pas une volonté antérieure à la conscience, aveugle par conséquent, et à