‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 88 sur 194 · LES AFFINITÉS ET LE MECANISME · texte numérisé non relu

LES AFFINITÉS ET LE MECANISME

Si Ton ajoute à cela que cette énergie n'est autre que la force vive due aux mouvements particuliers qui appartiennent aux atomes (qui même, si nous rappelons la réduction de la force au mouvement, et des sièges de force à des points inétendus, constituent pour la science tout ce qu'on appelle atomes) la réduction de la chimie au mécanisme sera accomplie, en principe.

Toutefois, elle ne pourra l'être effectivement que par l'œuvre d'une théorie mathématique réussissant à mettre en équation les problèmes chimiques et à les résoudre en tant que purs problèmes mécaniques, sans autres données, définitions ou hypothèses que des figures et des mouvements atomiques et moléculaires régis par certaines lois. Jusque-là, les affinités électives, les capacités inégales de combinaison, Vatomicité (ainsi que la théorie atomique actuelle nomme l'aptitude propre d'un atome à s'unir à tels ou tels nombres déterminés d'atomes d'autres espèces), enfin les idées de substitution et de saturation continueront à s'imposer aux chimistes, avec la seule différence de leur confiance plus ou moins grande dans les hypothèses, ou de l'illusion que certains se font de représenter les phénomènes sans sortir du pur empirisme. Ces derniers n'ont pas assez réfléchi aux maximes que le physiologiste Claude Bernard ne se lassait pas de répéter et d'expliquer dans ses cours, et que mon ami très regretté, le chimiste Henri Deville, a résumées sous une forme piquante dans son étude sur la dissociation : « Il faut admettre les théories sans y croire ». 11 faut garder l'indépendance d'esprit nécessaire à qui veut poursuivre utilement la recherche, et n'être pas exposé à laisser échapper par prévention les découvertes qui corrigent les théories, et parfois les renversent et les remplacent. Gela s'appelle ne point croire^ dans le sens fort et élevé du mot. Mais, si l'on prétend xv admettre point de théories, point d'hypothèses, on marche en aveugle à travers des faits disséminés, et l'on ne saurait même avoir pour but de prouver quelque chose.

produire sans aucun apport extérieur d'énergie, ou par l'effet de la moindre sollicitation, si l'on peut ainsi parler, dès que leurs conditions nécessaires sont réunies, et il y a passage d'une plus grande à une moindre énergie dans l'intérieur du système. M. Berthelot [Essai de mécanique chimique fondée sur la thermochimie) a formulé cette loi : « Tout changement chimique accompli sans l'intervention d'une énergie étrangère tend vers la production du corps, ou du système de corps, qui dégage le plus de chaleur », qui perd le plus d'énergie, par conséquent. Les cas exceptionnels, ou de combinaison endothermique, c'est-à-dire avec absorption de chaleur, sont encore imparfaitement étudiés.

D. Les objections de J.-B. Stallo contre la physique mécanique et l'atomisme.

Le livre de J.-B. Stallo : La matière et la physique moderne^, renferme certainement ce que la critique scientifique a produit de plus intéressant depuis le célèbre Cours de philosophie positive, d'Auguste Comte, et mesure les progrès accomplis à la. fois dans la philosophie naturelle, comme on nommait anciennement la physique, et dans l'appréciation philosophique des méthodes. L'auteur, très érudit dans les sciences, et philosophe instruit et fort éclairé, — second point qui manquait à Comte, dont la critique sous ce rapport allait à Taveugle et dogmatisait sans s'en apercevoir, — est un ancien hégélien qui s'accuse d'avoir payé sa dette, étant bien jeune encore, à « la maladie métaphysique qui semble être un des désordres inévitables de l'enfance intellectuelle ». C'est, au fait, le péché de métaphysique qu'il reproche à « la science moderne » ; il demande que les « préoccupations ontologiques » soient sérieusement écartées de l'esprit des savants, et que les questions cessent définitivement d'être posées dans des termes qui impliquent des suppositions erronées et rendent impossibles les solutions rationnelles. Il attaque donc et soumet à une critique souvent des plus sagaces et des plus approfondies, avec une dialectique rigoureuse, les notions réalistes les plus communément reçues des savants sur la matière et le mouvement, en particulier l'atomisme. Son objet en cela est diamétralement opposé à celui qu'a poursuivi le positivisme, allié réel du matérialisme, sous la fausse apparence de s'abstenir de toute spéculation. La critique de J.-B. Stallo vise à détruire la croyance suivant laquelle les faits et les principes véritables des sciences physiques seraient de bons garants pour un état assez commun d'opinions et d'idées qu'il appelle très justement les bas-fonds et la demi-science du matérialisme.

Il y a, suivant l'auteur, quatre erreurs fondamentales, dont la métaphysique et les illusions nées du langage sont la source, et qui sont en quelque sorte des vices structuraux de l'intelligence. Elles consistent à supposer :

« 1** Que chaque concept est l'équivalent d'une réalité objective, et qu'il y a autant de choses, ou classes naturelles de choses, que de concepts.

1. Un volume de la Bibliothèque scientifique internationale (1884, en édition française).

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