DE LA NOTION DETRE EN BIOLOGIE
forces plastiques, des idées organisantes, des archées, des monades centrales ; s'il faut supposer un quid proprium sous chaque ordre de propriétés distinctes, ce n'est pas l'être accompli d'une série antérieure, tout indispensable qu'il est, qu'on doit charger de centraliser les fonctions de la série supérieure ; c'est dans un être surajouté, latent, qu'il faut envisager le principe des fonctions dont on l'appelle à rendre, compte. Et ce dernier ne devra pas être non plus une simple abstraction de l'idée de ces fonctions. A cette condition seulement il donnera satisfaction au sentiment suhstantialiste sans supposer des substances.
Les doctrines de formes variées, mais de fond invariable, auxquelles je fais allusion, ont le défaut commun de sortir de la nature par une abstraction violente. La méthode criticiste, si elle était tentée de leur concéder les archées, devrait insister fortement sur deux points : 1" Les êtres latents supposés sont toujours des êtres hypothétiques; les démonstrations prétendues de leur existence ne pourraient être que des retours aux illusions de la philosophie transcendante ; 2° ils ne doivent plus nous rappeler les substances abstraites et les âmes immatérielles, mais l'entendement exige qu'on les suppose déterminés de la manière la plus réelle et la plus concrète par les lois mêmes, par toutes les lois dont on les destine à renfermer les éléments développables. Il s'en faut bien que la question soit prise de ce côté par les philosophes de notre temps, qui renouvellent tel ou tel des anciens systèmes animistes. Leur but constant est d'expliquer les phénomènes par quelque chose qui n'a rien de phénoménal, et leur procédé, de faire soriirVautre du même, sous le couvert banal de substance et de cause, et à l'aide de la simple assertion qu'il y est contenu. En effet, ils définissent l'essence mystérieuse tout exprès pour cela, sans autres conditions auxquelles ils aient à satisfaire, et par conséquent sans racine dans les faits, sans probabilité naturelle aucune. Ainsi se maintient
justement le discrédit que les sciences, fières de l'emploi d'une meilleure méthode, jettent sur la philosophie.
Dans l'hypothèse que je voudrais voir au moins prévaloir, il faut suivre la comparaison de fonctions de l'ordre physiologique avec celles de l'ordre physique aussi longtemps qu'elle se maintient, et, au moment de l'abandonner, éviter de tomber dans l'abstraction pure. Or, les corps physico-chimiques commencent à des atomes inaccessibles, donnés par des propriétés et des lois les plus élémentaires de toutes ; ils continuent par des molécules tout aussi peu perceptibles, dans lesquelles s'établissent des fonctions spécifiques (sans que nous sachions jusqu'à quel point la spécificité existait déjà dans l'atome). Ces molécules sont les éléments des corps sensibles. Les masses que font et défont la cohésion, les affinités, les forces répulsives, ne nous offrent essentiellement rien de plus que le contenu des actions moléculaires elles-mêmes, lorsque tant de mouvements internes qui nous échappent et dont nous ne pouvons douter, puis d'autres mouvements définitivement observables nous soumettent les grandes lois de la gravitation, de la chaleur, de la lumière, de l'électricité, des réactions, et toutes les variétés d'aspect et de jeu de la matière. Le premier principe de tout cela, nul n'en peut plus disconvenir, est dans des corps impalpables et que nous dirions hypothétiques si l'induction ici pouvait nous tromper.
De même, les êtres organiques commencent dans l'inaccessible, avec des propriétés particulières dont nous n'apercevons, dans les masses de cette nature, que des résultantes ; car ce sont déjà des masses, celles que le microscope atteint. Les éléments de ces êtres agissent pour la formation de la cellulle. On peut admettre que leurs lois propres, en se développant, suffiraient à l'explication de l'arrangement, de l'entretien et des fonctions simples des tissus et des vaisseaux, ainsi que les lois générales des atomes et des molécules s'étendent (espérance mieux confirmée déjà) à l'ensemble des
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théories de la physique et de la chimie. Il est donc une partie des phénomènes de l'organisation, qu'il est permis de concevoir groupés d'une manière analogue à ceux du monde inorganique. Les lois de ce dernier* ne semblent pas pouvoir les embrasser, et cependant la réduction tant désirée de quelques savants se présenterait sur ce terrain, si elle était possible.
La comparaison est à la rigueur admissible jusque-là. Mais quand paraissent des organes liés à d'autres organes, à un organisme entier de plus en plus complexe et qui n'est point un pur assemblage : quand viennent des lois de concours et de finalité singulière et lointaine impliquant un si grand nombre de moyens divers ; quand les relations mutuelles des êtres achevés les plus différents croissent concurremment avec leurs individualités et avec celles de leurs organes, alors on est raisonnablement tenté de supposer au centre et au fond de chaque évolution génétique un être antérieurement formé, quoique inobservable et réduit à l'état de germe insensible, dont les perceptions, les appétitions et les forces soient destinées à la coordination de tant d'éléments. C'est sur un être de cette espèce, latent, mais véritable et complet, que se peuvent baser sans absurdité des spéculations touchant les conditions physiques de l'immortalité. (Voir Deuxième essai, § xxiv.)
On objectera que, dans l'ignorance où nous sommes des organes profonds de l'évolution vitale, et particulièrement de la vraie nature des germes, il y a beaucoup d'arbitraire, et il n'y a point d'utilité scientifique à supposer un organisme latent, dissimulé sous les organes sensibles, commandant leurs phénomènes et résumant leurs lois. Nous sommes impuissants, en effet, à déterminer la composition et le siège, encore plus les fonctions positives de cet être que nous voudrions substituer à l'ancienne substance. Quant au problème des origines, une supposition de ce genre le recule et ne le résout pas, comme de juste. Si l'objection paraît forte, j'avoue sans peine aussi que le
principal mérite de l'hypothèse, à mes yeux, est de laisser ouverte à la spéculation une voie également éloignée des errements de l'abstraction ontologique et d'un entier assujettissement de l'esprit aux choses des yeux et du microscope. Au fond, ce n'est peut-être qu'un appui prêté par l'imagination à l'unique méthode rigoureuse des phénomènes, et comme un symbole matériel de l'existence des lois qui seules expliquent tout pour la raison.
En effet, les lois et les êtres s'équivalent. En bonne méthode, nous devons trouver la représentation logique et le substitut d'un être, cet être lui-même, dans la loi générale d'un organisme qui, dès avant la première apparition d'un germe visible quelconque jusqu'à l'ensemble des fonctions en exercice d'un individu vivant, dans la lutte ou le concours de mille forces diverses, à travers la rénovation continuelle des éléments, engendre, perpétue, développe l'unité d'un groupe en grande partie déterminé d'avance. A ce compte on n'aurait, au sens physiologique de la chose, d'autres êtres que les agglomérations observables; mais, en un sens supérieur, il faudrait voir l'être plus profond et non moins réel dans la loi qui prédestine une de ces agglomérations à l'existence et qui l'y conduit.
Sous cet être envisagé dans l'organisme complet, on tend quelquefois, *et non sans de fortes raisons, à accorder l'existence biologique distincte, quoique inséparable, aux organes les plus individualisés. Plusieurs d'entre eux ont des fonctions physiologiques propres et bien déterminées par l'observation, en même temps qu'ils diffèrent physiquement les uns des autres. Il n'y a^ donc pas d'obstacle à considérer la vie organique comme la fonction des fonctions harmonisées de divers êtres. L'unité nécessaire ne s'oubliera jamais quand on parlera d'un organe tel que le cœur, par exemple. Elle ne s'oubliera pas davantage quand on arrivera à discerner et à multiplier, non seulement les organes sécréteurs, mais encore les centres sensitifs et les centres locomo-
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leurs, selon la tendance actuelle de la science. Les fonctions de ces êtres, tout indépendantes qu'elles puissent quelquefois paraître des masses nerveuses principales, sont trop visiblement liées à l'existence des fonctions générales, circulatoires et nutritives. D'ailleurs tous les modes d'action sont ici exclusivement biologiques et n'intéressent pas directement la conscience, quoique pouvant bien supposer en quelque façon de certaines consciences subordonnées.
La question est plus embarrassante pour les organes des sens et pour le cerveau lui-même, en tant qu'organe de la vie de relation. Là, la fonction spécialement physiologique se trouvant moins bien connue, il arrive que ceux qui refusent de confondre les forces vitales avec les forces physiques, ne sachant où fixer les premières par rapport à la sensibilité, les cherchent dans l'espèce des fonctions représentatives. Ils parlent alors de V œil vivant, de l'oreille vivante, comme s'il s'agissait d'êtres partiels qui eussent en propre la puissance de voir des couleurs, d'entendre des sons. L'erreur serait énorme si l'on devait ainsi rompre l'unité et admettre autant d'individus percevants qu'il y a d'organes sentants. Mais ce ne peut être sérieusement ce qu'on pense. Le cerveau rnême, qui, lui non plus, ne se conçoit pas seul, on n'a point une idée claire, quand on dit qu'il pense.
La faute est plutôt de langage que d'intention, en un sujet d'ailleurs si ténébreux. Au fond, ce qu'on désirerait, c'est de pouvoir composer l'être réellement conscient d'un système d'êtres doués de représentativités particulières, mais obscures et confuses, Or, expliquer ceci ne se peut; l'entendre jusqu'à certain point est chose possible; en développer le comment serait vouloir rendre compte de la représentation, de ses degrés, de ses espèces, car incontestablement elle en a, et des liens qui s'établissent entre eux, là où ils se manifestent, pour préparer l'avènement des perceptions claires et distinctes et de la pleine conscience des catégories.
Je terminerai ce chapitre en cherchant à donner de l'unité et, par suite, une clarté plus grande aux conjectures sur l'ordre physique du monde. Le sujet qui m'en offre l'occasion est celui des rapports à admettre entre la représentation en nous, et ces phénomènes extérieurs que les sciences spéciales nous accoutument à en séparer si profondément.
La doctrine de Descartes a contribué plus que toute autre à creuser cet intervalle, que le substantialisme panthéiste avouait encore en faisant toutpour le combler. Ce fut un service rendu, puisque nous voyons aujourd'hui la physique revenir à la pensée cartésienne, et cela définitivement, on peut le croire, quand de véritables théories tendent à s'établir au lieu des hypothèses arbitraires qui discréditaient cette méthode à son origine. Il y a cependant une différence essentielle entre l'esprit de la physique de Descartes et l'esprit de la nôtre. La parité est exacte, en ce que de part et d'autre on ramène à de purs mouvements les phénomènes physiques proprement dits. Elle se dément sur la conception de la matière, que Descartes regardait comme une étendue pleine et continue, et que nous représentons par des théories moléculaires et atomistiques, nous rapprochant plutôt en cela de la doctrine de l'antiquité, modifiée par la monadologie. Or le point de vue de ces théories, comme celui du monadisme, est le plus favorable aune conception générale et une du fond des phénomènes naturels. Nous avons reconnu que tous les phénomènes devaient au fond se réduire à des représentations : représentations pour soi, représentations pour nous; et que tout être, ou élément réel d'être, existait pour soi comme une certaine fonction représentative, quoique variable par l'espèce ou le degré. Il s'ensuit de là que le fondement concret des sciences physiques, nécessairement établies sur des abstractions, est à restituer pour la critique. On comprend que cette restitution ne peut se faire qu'en termes très généraux : autrement les sciences