QUESTION DE LA GENERATION SPONTANEE
commencement, en ce sens que leur production ne laisse de recours qu'à la catégorie vague de puissance. Mais Y a-t-il vraiment des faits biologiques qui soient dans ce cas? On peut grandement en douter, douter que, dans l'ordre donné des choses, il se forme des êtres vivants, autrement que par le développement de germes qui proviennent de corps organisés, et qui sont des corps organisés eux-mêmes. Chaque fois qu'une expérience est mise en avant, pour manifester la génération spontanée, cette même expérience, mieux faite, est ensuite démontrée ne pas réussir. Il faut viser, dans ces recherches, et s'attacher avec une singulière minutie à éviter les causes d'erreur, c'est-à-dire à écarter tous les moyens possibles d'introduction des germes errants de l'atmosphère dans le milieu inorganique disposé pour l'expérience. Comme la difficulté d'y parvenir est assez avérée par les contestations qui se sont produites, comme les rôles de celui qui dit y être parvenu et de celui qui le nie donnent toujours au premier le désavantage d'avoir un fait négatif à prouver, comme enfin (dernier recours et extrême rigueur) rien ne nous assure, en présence de ce que nous savons de l'extrême divisibilité de la matière et de la perméabilité probable de tous les corps pour certaines émanations, que des principes de germes quelconques, insensibles, latents, ne circulent pas partout, ou ne sont pas de nature à échapper à l'action des causes destructives que nous pouvons mettre en œuvre; il me paraît logiquement certain que la génération spontanée, vraie ou fausse, ne sera jamais mise hors de toute contestation et n'entrera dans le domaine réel de l'expérience \
1. Je fais la part belle aux partisans de la génération spontanée, afin de quitter le moins possible le terrain des généralités. Mais, au fait, il semble résulter des belles expériences de M. Pasteur que les substances les plus altérables de provenance organique, privées de germes vivants par la chaleur, puis laissées en contact avec lair en vases clos, produisent ou non des êtres organisés, selon qu'on laisse ou qu'on refuse accès simplement aux poussières répandues dans l'atmosphère.
i 1 6 LES PRINCIPES DE LA NATURE
Les travaux de l'école matérialiste oiit plus d'une fois enrichi la science. Mais ce ne sont pas ses travaux, c'est sa philosophie seule qui lui fournit ses conclusions favorites. Sa philosophie est tout entière dans une habitude prise de regarder les phénomènes supérieurs, de degré en degré, comme des produits ou comme de simples résultantes des phénomènes inférieurs. Mais ce non-sens, que ni son antiquité ni une répétition continuelle n'excusent, devrait depuis Spinoza et Leibniz, et si la spéculation est capable de quelque progrès, faire place à la simple thèse de l'ordre et des lois suivant lesquelles des fonctions diverses se précèdent, se suivent, s'associent, en un mot se correspondent, sans que notre pensée puisse les réduire à l'unité, si ce n'est par l'usage d'une vaine mythologie substantialiste ou causaliste. Alors les sciences seraient rendues à leurs sujets définis et fixées à de saines méthodes. Elles laisseraient les phénomènes à étudier dans les sphères où les renferment leurs distinctions sensibles et saillantes, et ne changeraient pas les rapports observés de domaine à domaine, rapports de fait, en des liens occultes exprimés par des métaphores.
La biologie délimitée conformément à cette méthode est une science plus avancée qu'on ne veut quelquefois l'avouer, en ce sens qu'elle ne manque pas de faits acquis et de lois particulières, énoncées et démontrées régulièrement. Mais quand on considère les problèmes généraux, dont la solution a semblé longtemps devoir être le point de départ de la biologie, tandis qu'elle en est plutôt le but, alors on doit convenir que cette science ne fait que de naître. Le philosophe qui pénètre dans le champ réel et positif de ses investigations ne tarde pas à voir s'évanouir l'intérêt qu'il avait en vue.
A cet égard, il importe de ne pas se faire illusion. Retranchons de la biologie tout ce qui est du ressort des sciences descriptives, ou de l'observation pure; ne tenons
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nul compte des faits que peuvent revendiquer la physique, la chimie : attachons peu d'importance à ces hypothèses trop vagues, à ces dénominations de propriétés générales, telles que V irritabilité , qui servent bien à définir des faits d'ordre spécial, et dont l'emploi fut un progrès très notable en ce sens, mais qui éclairent peu les fonctions propres des organes et leurs lois de corrélation, et ne font jamais rien découvrir ni prévoir; n'attendons que de l'avenir un succès décisif, pour nos connaissances biologiques profondes, de l'emploi de la méthode expérimentale, emploi presque tout nouveau et semé de difficultés sans nombre, même entre les mains des Claude Bernard ; nous reconnaîtrons que l'acquis des modernes en physiologie a consisté beaucoup moins en grandes théories vérifiables que dans une vue plus claire, plus distincte, plus détaillée, plus exempte d'hypothèses, de ces mêmes fonctions dont on eut de tout temps un aperçu grossier.
En l'absence de lois générales, qui permettraient d'assigner aux sciences de l'organisation un but aussi bien entrevu que l'est aujourd'hui celui des sciences inorganiques, je voudrais seulement indiquer ici, et par une hypothèse sommaire, comment l'accord pourrait s'établir entre une conception de l'organisme et les idées que j'ai exposées touchant le fond de la nature et la signification des lois physico-chimiques.
Le passage des phénomènes physiques aux phénomènes représentatifs n'a lieu que par l'intermédiaire des phénomènes vitaux, et ceux-ci ne se laissent réduire essentiellement ni aux premiers ni aux seconds. Ce point une fois admis, observons que les fonctions physicochimiques composent des groupes d'êtres bornés à ces mêmes fonctions; je ne veux pas dire aussi bruts et inertes que les fait la mécanique abstraite, en cela d'accord avec les premières apparences, mais du moins limités au degré de conscience, de passion et d'inva^
riable spontanéité qu'exigent les forces attractives et répulsives simples, puis modifiées selon les distances, les rencontres et les combinaisons. Considérons ensuite le développement des fonctions passionnelles, intellectuelles, volontaires; les êtres que nous venons de définir en sont les supports, mais non pas ces êtres seulement, d'autres qui en sont formés, qui se distinguent à une structure spéciale et à des fonctions particulières, et que nous appelons des organes. Ces organes et leurs associations, depuis la cellule élémentaire jusqu'à l'organisme le plus complexe, doivent naturellement, comme selon notre méthode, être tenus pour des êtres sui generis, bien que composés des premiers, en un sens, et, en un sens, composants des seconds. L'existence propre de ces êtres intermédiaires, et indépendamment des grands phénomènes représentatifs et locomoteurs, est surtout réalisée dans la série végétale, où les organes sont aussi plus simples et plus similaires entre eux.
Ainsi les composés physiques, êtres pour eux-mêmes, sont des conditions sous lesquelles se produisent les fonctions organiques et vitales, êtres nouveaux, lois irréductibles qu'il ne faut que tâcher de voir comme elles sont. Ceux-ci, à leur tour, avec des organes de plus en plus individualisés et centralisés, sont le théâtre oii paraissent la sensibilité, les passions, l'intelligence, le mouvement, la volonté. La grammaire souffrira qu'on dise encore sur ce point de vue, que des composés physiques sont des êtres organisés, vivants, et que des composés organiques sont des êtres qui sentent, qui connaissent, qui veulent. Mais il n'en résultera pas alors que les fonctions de la vie se ramènent aux simples forces attractives et répulsives, non plus que l'entendement et la liberté aux actions vitales.
Tout au contraire : si l'on doit imaginer des êtres centraux pour présider à l'unification, au développement solidaire des parties, et céder en ceci à la pente commune des doctrines animistes, vitalistes, et des partisans des