‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 96 sur 194 · DE LA REPRÉSENTATION AUX PHENOMENES PHYSIQUES · texte numérisé non relu

DE LA REPRÉSENTATION AUX PHENOMENES PHYSIQUES

On peut alors se demander : Que sont en soi, dans les corps, en outre des mouvements correspondants, ces propriétés qui se rapportent à la sensation en nous ? Toute réponse est impossible, et je n'ai pas besoin de dire pourquoi; mais il n'y a pas d'empêchement à ce que nous supposions dans l'état des corps qui nous font éprouver des sensations de chaleur, de lumière, d'autres encore, quelques modes plus analogues à la sensibilité que ne le sont les mouvements, objets des sciences physiques. Le seul indice que peut-être nous ayons des perceptions des êtres qui nous sont subordonnés organiquement est la donnée (très réelle, quoi qu'en aient dit Reid et Biran qui auraient pu cependant l'observer sur eux-mêmes s'ils l'eussent bien voulu) de ces sensations obscures et confuses placées à la limite extrême de la conscience, où Leibniz les a si souvent signalées. Et la sensibilité n'est pas seule à admettre de ces phénomènes indistincts : il s'en trouve dans l'ordre de l'imagination et de la mémoire, dans les instincts, dans les passions. On peut donc croire que le fond des affections de cette nature, qui ne nous appartiennent qu'à demi, est du ressort de la vie de nos organes, et revêt plus ou moins en nous, selon les degrés de notre attention, le caractère de nos représentations propres.

Nous voyons aussi tomber, je n'ose dire quelque lumière, mais une obscurité moindre sur les étranges phénomènes qui nous révèlent des rapports intimes et mystérieux entre la représentation et les corps, même sans vie, introduits dans l'organisme. Les actions graves et diverses que les substances soumises à nos fonctions assimilatrices et circulatoires exercent sur notre intelligence et sur nos passions sont incompréhensibles à tous les systèmes. Elles humilient le spiritualisme obligé de convenir que des molécules de liqueur ou de gaz peuvent hébéter, suspendre, exalter, affoler l'esprit, et aussi l'aiguiser et le soutenir. Elles devraient étonner le matérialisme, à qui elles posent un peu brusquement la

question de savoir comment les composés chimiques amènent, chassent ou transforment les idées. Mais le mystère des effets moraux de la nutrition et de l'assimilation ne subsiste pour nous qu'amoindri, réduit aux proportions d'un problème ordinaire, quoique impénétrable, dès que notre théorie s'attache à l'unité de principe de la nature et des êtres.

En résumé, nous sommes par\ enus dans ce chapitre et dans le précédent à former une vue de la nature, en partie conjecturale sans doute, mais en tout conforme à la vérité logique établie dès le début de cet ouvrage. Le monde est à nos yeux un ensemble de représentations divisées, centralisées, associées en modes innombrables suivant de certaines lois, depuis les atomes, où elles commencent, jusqu'aux grands composés organiques, où elles s'unissent. Les actions, les forces se développent partout et nécessairement par pulsations et périodes, dans le temps, l'espace, la quantité et la qualité. L'harmonie des actes, la communication causale qui en résulte pour les êtres de tout genre, est une loi inhérente à l'existence. Enfin, une autre grande loi régit les évolutions naturelles : c'est la finalité, dont chaque représentation partielle renferme un élément, et qui se retrouve dans les rapports généraux de la nature.

Observations et développements.

A. La synthèse chimique et la vie.

Aucun savant, en France, n'a distingué, ce semble, en termes plus nets, les fonctions vitales d'avec tout ce que la synthèse chimique peut réaliser, que celui de nos chimistes qui a le plus fait pour composer avec les éléments de nature et d'origine entièrement inorganiques une suite de corps longtemps réputés ne se pouvoir former que sous l'influence des « forces vitales ». Les succès de la synthèse chimique ont contribué à discréditer la considération de ces forces spécifiques, dans l'ancien sens substantialiste ou causaliste, c'est-à-dire mythologique du mot; mais loin d'avoir porté la moindre atteinte à la distinction des

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