‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 97 sur 194 · LA SYNTHÈSE CHIMIQUE ET LA VIE · texte numérisé non relu

LA SYNTHÈSE CHIMIQUE ET LA VIE

fonctions organiques, et des organes eux-mêmes, d'avec les propriétés et les corps de pure définition physico-chimique, ces succès n'ont pu théoriquement que la corroborer. Il est facile de voir pourquoi; c'est que la doctrine mythologique des forces ne s'opposait nullement à ce qu'une force, unique ou multiple à volonté, fût chargée de fonctions diverses, ainsi que le prouve l'égale possibilité des doctrines telles que Vanimisme, le i^italisme, et la théorie des natures plastiques. Rien n'empêche, en cet ordre d'idées, que les réactions chimiques auxquelles est due la formation de certains corps utiles ou nécessaires aux organes soient rapportées aux mêmes forces qui créent ces organes. Et même cela est naturel. Mais quand, d'un côté, la physico-chimie est ramenée fondamentalement au mécanisme, quand de l'autre on parvient à former les corps en question par des opérations chimiques, — donc mécaniques au fond, — on est obligé de définir le propre de la vie et d'en placer quelque part la première application.

Lorsque l'on croyait, écrit M. Berthelot, à la distinction radicale de la chimie minérale et de la chimie organique, on supposait l'existence, dans la nature vivante, d'une force particulière capable de triompher des forces moléculaires propres aux éléments de la matière inorganique. « Et l'on ajoutait : « C'est » cette force mystérieuse qui détermine exclusivement les phéno- » mènes chimiques observés dans les êtres vivants ; elle agit en » vertu de lois essentiellement distinctes de celles qui règlent » les mouvements de la matière purement mobile et quiescible. » Elle imprime à celle-ci des états d'équilibre particuliers, et » qu'elle seule peut maintenir, car ils sont incompatibles avec le » jeu régulier des affinités minérales... » En proclamant ainsi notre impuissance absolue dans la production des matières organiques, deux choses avaient été confondues : la formation des substances chimiques, dont l'assemblage constitue les êtres organisés, et la formation des organes eux-mêmes. Ce dernier problème n'est point du domaine de la chimie. Jamais le chimiste ne prétendra former dans son laboratoire une feuille, un fruit, un muscle, un organe. Ce sont là des questions qui relèvent de la physiologie; c'est à elle qu'il appartient d'en discuter les termes, de dévoiler les lois du développement des organes, ou, pour mieux dire, les lois du développement des êtres vivants tout entiers, sans lesquels aucun organe isolé n'aurait ni sa raison d'être, ni le milieu nécessaire à sa formation ^

1. M. Berlhelot affaiblit visiblement les prétentions des chimistes qui professeraient le matérialisme. Il est vrai que ceux-là mêmes ne

« Mais ce que la chimie ne peut faire dans Tordre de l'organisation, elle peut l'entreprendre dans la fabrication des substances renfermées dans les êtres vivants. Si la structure même des végétaux et des animaux échappe à ses applications, au contraire elle a le droit de prétendre à former les principes immédiats, c'est-à-dire les matériaux chimiques qui constituent les organes, indépendamment de la structure spéciale en fibres et en cellules que ces matériaux affectent dans les animaux et dans les végétaux... Par le fait de cette formation et par l'imitation des mécanismes qui y président dans les végétaux et dans les animaux, on peut établir, contrairement aux opinions anciennes, que les effets chimiques de la vie sont dus au jeu des forces chimiques ordinaires, au même titre que les effets physiques et mécaniques de la vie ont lieu suivant le jeu des forces physiques ou mécaniques ordinaires. Dans les deux cas, les forces moléculaires mises en œuvre sont les mêmes, car elles donnent lieu aux mêmes effets. La chimie organique, développant chaque jour cette démonstration, poursuivra désormais sa marche dans la voie synthétique, jusqu'à ce qu'elle ait parcouru tout son domaine et qu'elle ait défini ses limites, aussi complètement que peut le faire aujourd'hui la chimie minérale. Par là elle forme avec cette dernière un ensemble continu, procédant des mêmes méthodes et des mêmes lois générales, en même temps qu'elle constitue à la physiologie une base et des instruments pour s'élever plus haut^ »

Un ou deux passages de cette déclaration, mais surtout l'absence de toute indication contraire, permettraient au lecteur de penser que la renonciation que M. Berthelot fait au nom de la chimie à toute pensée de composer des organes vivants, il ne voudrait peut-être pas l'étendre à la physiologie. Il est à remarquer que les termes qu'il emploie pour caractériser l'organisation, — l'état des corps organisés proprement, et non de ceux qu'on appelle improprement oi'ganiques, — se rapportent à la structure exclusivement. Or si toute la difficulté était de former des « tissus aréolaires contractiles contenant dans leurs mailles des liquides ou des gaz en mouvement^ », on ne voit pas pour-

se chargeraient pas de former dans le laboratoire un corps organisé vivant, et pour cause ! mais ils prétendraient que la Nature se charge, elle, de toutes les opérations de cette sorte, sans autres matériaux que ceux que la chimie analyse, et sans moyens autres que physiques seulement en des milieux et des circonstances on ne devine pas lesquels.

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