LE CORPS ET SES FONCTIONS
par lesquelles s'expliquent communément des phénomènes tels que ceux de la pesanteur, de la cohésion, de l'élasticité , de la cristallisation , de l'affinité chimique , je veux dire à de certaines causes et à de certaines fins qui résident dans les particules des corps et président à leurs associations, il se trouvera que toutes les fonctions du corps sont au fond des fonctions vitales et même organiques, et peut-être encore représentatives, pourvu que l'on étende suffisamment l'idée qu'on se fait d'un organisme et d'une représentation.
Rien ne s'oppose à ce que des ensembles plus ou moins individualisés et centralisés de phénomènes, le système planétaire, une planète avec ses règnes naturels, l'atmosphère terrestre en son entier, un sel cristallisé, soient regardés comme les produits des facultés organisantes des êtres élémentaires. L'expérience n'atteint que l'apparent. Elle ne saurait prouver que les êtres dont nous parlons possèdent les sortes de perceptions et d'appétits nécessaires aux formations phénoménales. Elle ne saurait non plus prouver le contraire. Une induction à laquelle on ^s'est de tout temps abandonné volontiers nous porte à le penser, et, ce qui est plus fort, l'unité de la repi^sentation, forme unique de toute connaissance, ne nous laisse aucun autre parti à prendre lorsque nous cherchons à nous rendre compte de ce que doivent être les derniers des êtres. (Je sup* pose écartés de l'explication des faits l'esprit pur et la pure matière, les entités, toujourc fondées, sur l'abstraction, non sur la distinction méthodique des phénomènes liés. )
DISTINCTION hK L*0£GANI$MB. Il
Quoi qu'il en soit , la distinction des fonctions ptiysiques et des fonctions organiques veut être maintenue en même temps que réduite à sa juste valeur. Le caractère ne doit pas en être placé dans la diversité native des parties des corps. C'est ce qu'ont coutume de faire ceux qui reconnaissent des forces séparées, de la matière séparée et différentes sortes de matière, l'une morte, l'autre vivante; et c'est ce qu'il faudrait éviter par ce seul motif, à défaut d'autre, que l'objet d'une science est l'étude des lois des phénomènes. Occuponsnous donc de ces lois» Celles qu'on nomme physiques portent sut toute la nature connue. Elles gouvernent les évolutions les plus générales des corps, leurs actions à distance , leurs rencontres , leurs états et leurs rapports comme lumineux, calorifiques, électriques, enfin leurs modes d'assemblage ou de séparation selon leur spécifidté. A l'égard de tous ces phénomènes , ou les corps peuvent être quelconques, ou, s'ils se comportent selon leurs espèces , chacun d'eux est néanmoins un tout de parties homogènes , une quantité , les qualités et les fonctions ne variant point d'une partie à l'autre, la distinction des fonctions physiques et, par suite, une définition qui leur convient à toutes, résultent de
cette généralité même. Au contraire, les lois dites organiques, vues en des groupes tranchés et bien connus, s'ajoutent aux précédentes dans certaines circonstances, les supposent et les subissent , les suspendent ou les modifient jusqu'à un certain point et durant un certain temps. Plus générales en un sens, là où elles se manifestent, puisqu'elles sont plus enveloppantes, sous un
1 s PROBLEME DES ORIGINES ORGANIQUES.
autre rapport elles sont plus particulières que les lois physiques qui se trouvent libres à leur origine et se retrouvent libres à leur terme , après avoir été subalternisées par elles pendant leur durée. Les touts organiques sont d'ailleurs formés de certains autres touts hétérogènes, c'est-à-dire constitués eux-mêmes par des relations très différentes de celles qu'ils ont entre eux ou avec le groupe total. L'organe existe et fonctionne pour une fin donnée dans Tensemble. La structure de l'organisation est aussi quelque chose de propre et d'adapté à ses fins ; la forme cellulaire en est le premier élément, et les corps inorganisés ne la présentent point, au moins jusqu'à la dernière limite de division où nos moyens d'observation peuvent les suivre. Enfin, la composition chimique obéit à des lois autres et plus complexes » sous l'influence des fonctions organiques; une preuve suffisante de ce fait résulte des altérations spontanées et de la transformation totale des éléments du corps qui cesse de vivre, c'est-à-dire qui retombe sous l'empire des lois générales.
Les rapports d'existence et de coordination des fonctions physiques avec celles qui s'établissent dans l'organisation sont une grande partie de l'objet de la physiologie et des sciences accessoires. On y joint des rapports d'espèce et de causalité. C'est le point qui nous intéresse particulièrement ici. Nous l'avons touché d'une manière générale à propos des systèmes avancés . pour l'explication du Qionde ; il convient d'y revenir m abordant le problème de rhonune.
PROBLâMR DES ORIGINES ORGANIQUES. 13
La première question qui se présente est de savoir si le chimiste, à Taide des moyens artificiels dont il dispose , serait en état de fabriquer de toutes pièces des composés organiques avec les éléments communs. Jusqu'ici Texpérience répond négativement, car je ne compte pas des sels, des sécrétions dont le rôle dans Téconomie animale n'est point à comparer à celui d'une partie vraiment organisée. Je suppose pourtant que la chimie pût effectuer la synthèse des cellules végétales, ou celle du sang, ou de la matière médullaire, etc., il y aurait loin de là à constituer un organe et un organisme, et à les faire fonctionner. Mais ayons de l'audace et mettons que le problème soit résolu radicalement : la science, alors, semblerait accomplie et l'égale • delà nature que son art imiterait et reproduirait. Qu'aurait-OQ obtenu, pour la connaissance d'une loi première et fondamentale? Essayons d'apporter quelque raison dans Texposilion de cette hypothèse, extravagante sans doute. On ne pourrait pas dire que l'artiste, auteur d'un organisme viable et vivant , ou seulement d'un simple organe » n'a fait pour les produire autre chose qu'appliquer les lois pures et générales des métamorphoses chimiques, et que déterminer les réactions ordinaires : eo effet» nous avons déjà remarqué que ces lois et ces réactions sont ou suspendues ou diversement modifiées dans les touts organiques. Il faudrait penser que cet artiste aurait mis en œuvre de tels éléments d'un côté, et, de l'autre, préparé de telles circonstances que l'organisme végétal ou animal, suscité spontanément, aurait commencé à intervenhr dans les phénomènes. Qui
H QUESTIOJI DK LA GËNSRàTION SPONTANÉE.
nous assurerait alors que tout Tart de Topérateur ne s'est pas borné à produire, ou plutôt à rencontrer , par un heureux hasard, les conditions propres à Téclosion et au développement de quelque très petit germe mêlé et inaperçu parmi les éléments employés? Hais comme à toute chose il faut une origine, et afin d'éviter le progrès à l'infini des germes, on pourrait encore supposer sans absurdité que l'organisme produit a fait sa première apparition sous la forme donnée dans l'eipé-
rience présente. Laissons-nous encore aller à cette extrémité, puisque tout ceci n'a rien de commun avec les faits, que conclurons-nous enfin ? Que nous possédons dans les lois physiques , et les éléments de composition et les causes adéquates k leurs* effets des phénomènes organiques coordonnés dans un être vivant? Que les espèces organisées sont identiques au fond à celles qui les précèdent et qu'elles supposent, et dont les fonctions sont plus simples et plus générales? Non, mais seulement que l'organisation et ses conséquences apparaissent sous certaines conditions , nécessaires peut-être, mais où elles n'étaient pas d'abord contenues. Et nous n'aurons rien appris, rien de ce que nous cherchions du moins, car il faut bien que chaque chose commence.
Ici se présente une seconde face de la question : la génération spontanée. Nous venons d'imaginer une science capable de donner à un art nouveau les moyens de construire à volonté des organes et des êtres. Une longue série d'expériences heureuses et de découvertes
QUESTION DB LA GËNËRÀTIOIf SPONTANÉE. 15
inespérées préparerait cette époque de la création rendue possible à i*homme. On se demande plus modestement si un corps inorganique, sous des influences purement physiques , peut se disposer de telle manière que des organes quelconques • y prennent spontanément naissance. On se pose le même problème» et plus volontiers, en prenant pour matrice un corps organisé ou d'origine organique. L'expérience a été souvent consultée et interprétée en sens divers. Il est difficile d'affirmer, parce que la nature des germes est nnparfaitement connue, aussi bien que les voies qu'ils peuvent suivre pour s'introduire dans un appareil artificiel ou naturel ; et il est difficile de nier, à raison du peu de portée des observations négatives en tout genre. Mais, ni la génération spontanée, si elle est admise, et cela dans le sens le plus large, ni la préexistence constante . des germes, s'il était possible de la démontrer, ne me paraissent renfermer les conséquences qu'on voudrait tirer. La question est toute du ressort de la physiologie qui doit peser les probabilités pour et contre d'après les faits ; elle n'est d'aucun intérêt pour la science première, et celle-ci ne saurait non plus y apporter le moindre éclaircissement.
En efiet, supposé que la présence d'un germe fût reconnue nécessaire pour l'avènement d'un être organisé quelconque, il ne serait pas prouvé par là que la même loi dût s'étendre à tous les temps et à toutes les circonstances possibles, ou même à celles que l'homme pourra produire. lU y a plus ; le système des préexistences, trop généralisé, nous conduirait à poser une infinité effective
16 STSTÈMB DE l'oNITË SPfiCIFIQUS DBS PHKNOMÈNES.
de phénomènes écoulés, ce qui implique contradiction* Des raisons par lesquelles on croirait démontrer que Vétre vivant donné a été précédé d'un germe établiraient également que le germe donné a été précédé d'un êlre vivaut. Pour s'arrêter quelque part dans la suite régressive des faits, en niant toute spontanéité originelle, il faudrait recourir à quelqu'une des hypothèses cosmo* goniques que nous avons vu ailleurs n'être pas des solutions devant la critique. Ainsi, il n'y a aucune conséquence géhérale à tirer de ce fait que dans l'état actuel des choses aucun être vivant ne serait produit sans germe et sans parents.
On regarde généralement la thèse de la génération spontanée comme favorable à la cosmogonie dite matérialiste, et certains arguments plus ou moins accrédités sont prêts à s'élancer sur cette proie métaphysique. Cependant ce mot même de spontanéité, sur lequel on n'a peut-être pas assez réfléchi, devrait inspirer d'autres vues. Pour tirer parti du fait, que je suppose acquis dans toute sa portée, il faudrait prouver l'une de ces deux choses : ou que le corps qui de l'état simplement physique passe à l'état organique, et de lui-même s'animalise, par exemple, ne fait en cela que changer de mode et parcourir deux phases d'une existence unique (je comprends sous ce nom de corps, et le corps particulier qui évolue, et les influences extérieures du même ordre assemblées en lui ) ; ou qu'il existe un rapport étroit de cause à efiet entre le sujet inorganisé joint k toutes les lois physiques et le sujet organique vivant
StSTËME DE l'unité SPËCIFrQOK DBS PHÉNOMÈNES 47
avec ses lois propres. Mais comment administrer la preuve si on ne commence pas par établir une théorie de la substance, une théorie de la cause? Au défaut de ces théories on ne s'entendra point; avec elles, on établira des entités, des idoles, comme toujours, caries rapports de qualité et de causalité scrutés suivant une saine méthode et appliqués analytiquement ne permettent ni la thèse de substance ou chose en soi, ni celle de cause séparée et subsrtantielle.
La réduction des lois de la vie aux lois physiques sous le rapport de spécificilé n'est pas tolérable. Si la génération spontanée existe, il y a donc avènement d'une fonction nouvelle, ou que les anciennes ne contiennent pas. Quoi de commun entre ces choses envisagées directement : d'un côté la molécule, c'est-à-dire étendue, masse, résistance, affinités déterminées, lois calorifiques, électriques, etc.: de l'autre, l'organisme individuel et centralisé dont le principe et la fin ne sont dans les parties que relativement au tout? Mais la molécule' et les lois premières qui la font être et s'agglomérer supposent aussi le principe appétilif et final? En ce cas les fonctions organiques difièrent encore de celles qui les précèdent. En elles apparaît un genre nouveau, nouveau par la nature et les propriétés de leurs fins et de leurs effets. C'est au point qu'un antagonisme s'établit, et que^ sous certaines conditions, les fonctions les plus récentes gouvernent. Je ne dis rien ici de l'hypothèse d'une substance, et d'une substance unique, siège de tous les phénomènes, car ce serait rentrer dans le domaine des cosmogonies (Premier essai, § xiv, xtvn, li).
f 8 SYSTÈME DE L*UNiTË CAUSALE.
SupposoKis maintenant que la succession constante des phénomènes des deux ordres étant reconnue, et toujours dans le même sens, il y eut lieu de placer entre eux un rapport de cause à effet également constant et unique, il est vrai que le fait de la génération spontanée n'autoriserait pas cette conclusion, avec quelque généralité qu'il se trouvât constaté : on continuerait d'ignorer la nature des êtres primitifs, originels, et par suite le rôle qui leur appartient dans l'état actuel des choses ; et ce n'est même que lémérairemenl qu'on nierait l'intervention latente possible de causes inconnues. Mais passons outre. On semble croire qu'un fait est expliqué aussitôt que rapporté à un autre fait comme à sa cause. Ceci n'est pas même vrai dans l'homme, où la conscience aborde en partie directement ce qu'elle ne fait ailleurs que supposer; le mouvement voulu d'un muscle s'explique-t-il de ce que nous en connaissons un facteur, la volonté, un autre facteur, le groupe des propriétés obscures des nerfs? La connaissance des causes, telle qu'on peut l'atteindre, est sans valeur pour la philosophie. Le rapport positif de causalité ne sépare pas la cause de l'eiTetrComme une substance d'une autre substance. Toute illusion du ce genre écartée, ce rapport dépend des deux termes qu'il lie, et ne permet pas qu'on déduise l'un de l'autre logiquement. Ainsi la loi de cause, une force supposée entre des phénomènes, n'ajoute rien à ce que nous apprend la loi de succession, révélée premièrement par l'expérience. Aucune autre loi ne s'ensuit d'elle, et on ne fait pas de la science en la nommant. Mais celui qui, prenant la cause dans