‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 160 sur 278 · REFUTATION DU PBRCBPT10NI$HE · texte numérisé non relu

REFUTATION DU PBRCBPT10NI$HE

cise? au-delà des lois connues ou à connaître, qui unissent ces phénomènes aux phénomènes pour nous 7 la première certitude nous abandonne : Ou nous ne formulons qu'une croyance confuse, à termes obscurs et &ans valeur scientifique aucune ; ou nous ayons noire doctrine, et nous tombons dans la mêlée des philosophes.

Une de ces qualités , une seule que toutes les autres supposent, est yérilablement l'objet de la croyance vulgaire, cette fois claire et définie, à ce qu'il semble : c'est Vétendue en soi. Il est inévitable en effet que ce jugement se produise. Considérons l'étendue dans le système des rapports qui président à la perception externe, surtout dans l'intuition , forme de toute sensibilité , ainsi que l'envisage Kant. Ce sera dire que l'étendue doit se projeter objectivement dans l'exercice de l'imagination et des sens. Il sera donc naturel aussi de confondre cette projection objective avec l'af&rmation de l'intuition elle-même, conprétée en manière de chose en soi. L'homme sujet à une pareille erreur est le même qui, naturellement, voit et assure la révolution du soleil autour de la terre immobile, avec celte différence que la sensibilité tout entière étant impliquée dans la repré- * sentation de l'espace, il ne saurait exister de moyen sensible de faire ressortir l'illusion qui pose ce dernier comme une extériorité en soi, indépendante de toute conscience. Cette simple remarque ( à laquelle je ne donnerai maintenant qu'une valeur hypothétique si l'on veut) infirme la croyance vulgaire en l'expliquant. A une réflexion prolongée il appartient d'élucider le pro-

434 RËFDTATION DU PERCEPTIONISME.

blême. Mais celui qui poursuit la certitude, doit commencer ici par le doute. Aussi Turgot disait-il qu*on n'était pas né pour la philosophie, quand on n'avait jamais douté de Yexi$tence des corp$. Ce ne sont pourtant pas les corps que nous devons mettre en question ; la formule quoique reçue est des plus choquantes ; ce sont certaines qualités des corps considérées en soi.

Il faut renoncer à la science, ou avouer que croire n'est pas tout, et qu'une croyance qui s'offre naturellement et semble universelle doit encore se formuler sévèrement, puis résister à la réflexion et à l'analyse. Or nous savons que la donnée d'une étendue en soi conduit la raison à d'intolérables contradictions. On ne voit pas que les Écossais aient cherché à s'en garantir. En général , la possibilité de connaître un objet en soi et comme il est en soi n'est pas moins inintelligible. Reid et Stewart n'ont pas hésité à traiter d'absurdes toutes les tentatives faites pour expliquer la communiccUion des substances. Mais n'imposaient-ils pas à la philosophie l'obligation de cette absurdité , en soutenant le mystère de la perception des choses en soi 7

Enfin, alors même que la croyance ratifierait légitimement ces qualités en soi que l'intuition figure dans les corps, oserait-elle décider qu'une certaine faculté percevante les y saisit immédiatement ? On justifierait ainsi toutes les aberrations de l'imagination et de la sensibilité ; car il y a des représentations perceptives vraies, et il y en a de fausses qui ne se distinguent pas sensiblement des premières ; et qu'opposeiions-nous à la croyance de l'halluciné qui, saisissant t objet en soi tout

comme nous, n'aurait plus aucune raison de contrôler ses perceptions par les nôtres ? Reid s'inquiète peu de cet argument que la philosophie en masse^ on peut le dire» a trouvé concluant; il parle d'exceptions et de maladies, et se hâte de passer outre. Singulière maladie dont les symptômes simulent la santé au jugement du malade I exception étrange où la conscience intéressée ne Toit rien de différent de la règle ! C'est pour le moins un préjugé bien fort contre l'existence d'une fonction de saisir les choses en elles-mêmes, que l'existence d'une fonction produisant mêmes effets de conscience, même apparence, même conviction, dans des cas (et ils sont fréquents , rêves , visions , illusions de tout genre ) où chacun croit, excepté le patient dans le moment même, que l'objet n'est pas donné tel dans l'ordre extérieur des phénomènes. Ce préjugé, si ce n'est rien de plus, doit suffire pour nous engager à soumettre la question à une analyse sévère. Or nous avons vu dans notre Premier essai, sans aborder alors le problème de la certitude, ce que l'usage de la raison conduit à penser de l'hypothèse de la chose en soi, particulièrement dans l'étendue.

La fausse perception éloignée, nous appliquerons ce nom de perception à chaque groupe ou à chaque suite de sensations, auxquels la croyance fait correspondre des phénomènes pour soi, donnés indépendamment de notre conscience. £t nous devrons en outre supposer qu'un appel h l'expérience serait de nature à établir l'accord des phénomènes sentis individuellement avec

ceux qui appartiendraient à toute autre personne dans les mêmes circonstances. Cette hypothèse, car c*en est une généralement parlant, répond chez chacun de nous à la conviction où il est qu'il veille et n'est point halluciné.

Nous entendrons par phénomènes pour soi des existences relatives et que nous ne pouvons exprimer ni concevoir que relativement es unes par rapport aux autres, et toutes par rapport aux données de la conscience ) . Ces existences se développent sans notre existence propre , et se développeraient quand même telle conscience individuelle, soit la mienne, ne serait point. C'est tout ce que nous leur reconnaîtrons de commun avec la substance ou chose en soi des métaphysiciens.

En vertu de la loi de causalité, et selon notre croyance à rharmonie des lois du monde et de la personne, nous admettrons les phénomènes pour soi comme les causes de nos sensations. Nous croirons donc les corps essentiellenent constitués par des forces. Nous nous regarderons nous-mêmes comme des forces propres à modifier les corps. Mais nous ne nous dissimulerons pas qu'en entreprenant de déterminer ces forces autrement que dans leurs effets et par l'analyse de nos sensations, par l'observation et l'expérience approfondie des conditions de la sensibilité et de la locomotion , en cherchant à nous les peindre par des symboles plus ou moins naturels tirés des formes de la conscience, nous nous forgeons des idoles au lieu de suivre les voies de la science.

Le monde extérieur que pose notre croyance est donc

Tenseutble des phénomènes résultant de forces indé-» pendantes de nous , et représentés dans la perception sous la loi de retendue. L'extériorité est le propre nom de cette dernière loi , mais plus généralement ce mot exprime l'indépendance et la diversité des choses par rapport à toute conscience qui se les reconnaît externes. Sous ce point de vue, on peut dire que Textériorité d'espace est un symbole de l'extériorité d'être, la seule essentielle et profonde. Il en est de même du mot exis^ ten^e : à l'égard de la sensibilité, il désigne des groupes de phénomènes donnés dans l'étendue ; quant à la raison, il est avant tout le nom d'une chose posée pour soi sous des conditions quelconques.

Nous devons admettre que la loi d'étendue, aussi bien que celle de causalité, est une loi réelle. L'harmonie de la conscience et du monde exige cette réalité, et nous croyons à l'harmonie. Mais ce serait précisément confondre le réel avec l'imaginé, avec le senti comme tel, que de fixer, de concréter par la pensée une étendue en soi, hors de toute conscience, sans rien de commun avec quelque conscience que ce pût être. La séparation de l'étendue intelligible et de l'étendue sensible, comme on parlait autrefois, conduit à définir l'être réel par des notions contradictoires, ainsi que nous l'avons constaté ailleurs par le libre usage de la raison, et avant d'avoir abordé la question de la certitude [Premier essai). Ici, nous ne pouvons que confirmer ce résultat, à moins de nier précisément cette conformité de la raison et de l'univers, qui est un des points de notre croyance. En abolissant toute diQérence entre l'étendue représentative et

rétendue représentée, nous suivons la yéri table conformité, celle qui ressort de la réflexion , et nous n'avons contre nous que cet idolomorphisme, naturel à la spontanéité humaine sans doute, mais dont les progrès delà science, ceux de Thumanité (comme de chaque homme entre l'enfance et l'âge mùr) détachent, entraînent tous les jours quelque chose. La fausse conformité qu'on nous oppose est une confusion grossière entre l'objet externe et la forme générale de l'intuition des rapports d'extériorité. Plus je fixe ma pensée sur cette question étrange, plus je me convaincs de l'impossibilité de distinguer par un caractère, quel qu'il soit, les deux genres d'espace , moins aussi je comprends l'illusion de ces philosophes qui se flattent de voir, de toucher, ou de saisir enfin de quelque manière une étendue autre que l'étendue de toutes les représentations, une étendue que nulle consciance n'aborde et que nulle relation ne définit, parce qu'elle est en soi. N'est-ce pas une prétention bien incompréhensible? On est en présence d'une loi universelle des êtres tant représentés que représentatifs ; 6n constate une forme de toute sensibilité et de tout phénomène sensible, un système de rapports hors duquel le monde entier s'évanouit, et l'on demande une réalité supérieure à cette réalité I

Au reste, je n'essaie pas de faire entrer dans le premier ordre de la certitude la détermination dé la nature de la loi d'étendue. Je pose seulement la réalité et l'universalité de celte loi , de quelque manière qu'on veuille en entendreTapplication. Si je combats la fausse réalité, c'est moins pour établir la vraie, en ce moment.

que pour fixer les limites de la première affirmation. C'est d'ailleurs par voie déductive, en procédant à la science, et non plus en se bornant à la certitude élé* mentaire, qu'on peut df^couvrir le vice de la certitude prétendue de certaines écoles.

A la loi d'étendue il faut joindre ses accessoires, les rapports de figure et de grandeur, ceux de nombre, qui y sont impliqués, puis les rapports de mouvement, et la loi du temps sans laquelle ils ne pourraient être perçus. Ce sont, avec l'impénétrabilité ou solidité (mieux résistance, force), tout ce qu'on appelle qualités premières des corps ; et on voit aisément, par ce qui précède, en quel sens l'affirmation de leur réalité appartient aux éléments primitifs de la certitude.

À l'égard des qualités secondes^ il n'y a rien à rappeler ici qui ne soit déjà consacré par le développement des sciences particulières. On a rejeté depuis longtemps (non certes toujours comme Reid le soutient] les espèces sensibles, les sensibles en soi, tels que sons, couleurs, chaleur, etc. La physique tout entière poursuit l'étude des conditions externes de cet ordre de phénomènes. Nul n'en cherche la réalité dans une sorte de concrétion des apparences. Et pourtant, si l'on devait aller aux voix, les concrétions colorées ou autres réuniraient sans doute autant de suffrages ignorants , c'est l'immense majorité, que ces concrétions plus abstraites, étendues et solides seulement, qu'on appelle des atomes.

En résumé, le sens de l'application de lafonction intuitive et des formes diverses de la sensibilité à la détermination de la nature des corps sera pour nous celui-ci :

C*est en vertu d'une loi universelle , et non d'une apparence propre à la seule conscience humaine, que les corps sont ainsi représentés. Celte loi s'étend partout, et autant que des phénomènes sont donnés, si bien que nous ne saurions concevoir de représentation, ni, par suite , d'existence où elle n'entre comme élément. Et les phénomènes pour soi que la conscience suppose et croit fermement correspondre aux phénomènes pour elle, quels qu'ils puissent être en ce qui nous échappe^ soutiennent avec ceux-ci des rapports généraux, constants, dont les effets se marquent dans nos perceptions. A cet égard on s'exprime avec l'exactitude la plus rigoureuse, en assurant que les corps sont véritablement étendus, véritablement colorés, véritablement sonores, etc., car telles sont les propriétés que nous leur reconnaissons dans leurs rapports avec nous. Les sciences déterminent d'autres propriétés en explorant d'autres rapports qui se découvrent au moyen des premiers ; et ^quant aux propriétés qui ne se trahissent pas directement ou indirectement dans les phénomènes de notre conscience, avec l'empreinte de sa forme, il est clair que l'accès nous en est interdit.

La question suivante a suscité bien des difficultés et quelques spéculations intéressantes dans l'école de Locke : Comment la perception de l'étendue, des distances, figures et grandeurs peut-elle avoir lieu par l'entremise des sensations, et spécialement de celles de la vue? Mais le criticisme ayant tranché le nœud du problème , tout cela est aujourd'hui 1res simplifié , et s'il

reste des recherches à faire, elles sont du ressort de la biologie.

D'abord il faut renoncer à prendre pour objet de certaines sensations l'étendue, aussi bien que toute autre loi fondamentale. Les sensations propres du tact et les sensations propres de la yue ne sont possibles, au contraire, qu'en présupposant l'intuition de l'espace. Cette intuition, que la lumière vient colorer, dans l'acte de la vision , la lumière l'implique , et , par elle-même , ne la donnerait pas. Cette même intuition , mais incolore • préexiste chez l'aveugle à l'exercice du tact ; autrement celui-ci parviendrait-il à l'aide des mouvements de son corps et des modifications d'un toucher successif, dont la matière propre est toute autre chose que l'extension, à se représenter des objets simultanés sous une loi de position? Enfin, elle * enveloppe également les autres sensations, quoique les investissant d'une forme plus vague, et n'apportant point de mesure précise aux positions qu'elle leur fait affecter : mais nous ne saurions sentir ou imaginer des sons, des odeurs, des saveurs, des sensations de chaleur, de chatouillement , etc. , sans les assujétir de quelque manière à des rapports d'étendue.

Il n'est donc pas vrai que la perception des lois de position nous vienne premièrement et exclusivement par le toucher ; ni que l'habitude seule dresse la vue à reconnaître des grandeurs et des figures identiques à celles que reconnaît déjà le tact, sous des sensations entièrement différentes. L'intuition est une forme et une règle commune de ces deux ordres de la sensibilité ;

443 QUESTIONS Sun les sensations.

elle les lie étroitement, en nous soumettant de part et d'autre ses propres rapports constitutifs. Mais cette correspondance donnée en général, il faut apprendre à rappliquer, puisque les sensations comme telles diffèrent profondément des deux côtés. Ce que rexpérience seule peut enseigner, et Tbabitude traduire en une sorte d'identification, c'est la relation donnée entre certaines positions yérifiables par le tact (notamment en profondeur, dans la direction des rayons visuels) et les jeux de lumière, d'ombre et de couleur, qui, d'eux-mêmes, ne représentent point une étendue à trois dimensions. Il y a ici une distinction importante à introduire. L'intuition donne les trois dimensions de l'étendue. L'extériorité et la distance en profondeur sont donc immédiatement posées dans l'acte de la vision, aussi bien que dans celui du tact. Uais quels rapports entre telles distances, dans tels cas, voilà ce qu'on ne sait point à priori. La vue nous révèle, ou, pour mieux dire, nous appliquons par la vue la distance projetée en trois dimensions, mais nous ne l'estimons comparativement que pour deux tout d'abord. L'aveugle opéré, celui de Cheselden par exemple, peut donc placer tous Iqs objets sur un plan et ne pas éloigner ce plan à une distance appréciable de Fœil ; c'est-à-dire qu'il peut envisager différentes choses, à distance égale de lui en profondeur, et, par là même, ne point déterminer cette distance, qu'il ne compare à aucune autre^ tout aussi longtemps qu'il n'a aucune raison de supposer des distances inégales. Mais bientôt paraissent des jugements, déjà formulés dans un exercice antérieur du toucher

(ou qui se forment graduellement, s'il s'agit, non plus des perceptions d'un aveugle-né, mais de la première éducation comparative de nos sens). Bientôt s'observent les lois du mouvement visible, les occultations, la décroissance des diamètres apparents et des intensités lumineuses, etc. A cela se joint le fait sensible des directions données aux aies optiques des deux yeux. Les distances en profondeur se symbolisent alors dans les phénomènes visuels : une habitude promptement acquise unit chaque jugement à chaque signe senti dont l'expérience l'accompagne, et l'intuition, toujours présente et racine de tout, affecte des états particuliers, qui sont autant de formes de l'alliance de l'ordre de l'entendement avec l'ordre de la sensibilité.

L'animal et l'enfant viennent à la lumière avec l'intuition, identifiée à l'instinct. La profondeur n'est pas moins donnée en principe pour eux que les autres dimensions. À la suite de leurs sensations, des actes instinctifs, spontanés, qui n'impliquent ni raisonnement, ni comparaison réfléchie, ni mesure prise, adaptent en eux certains mouvements aux fins qu'ils se proposent dans rétendue. Dès la naissance, avant toute expérience possible, l'acte est souvent ce qu'il doit être, alors même qu'il est des plus complexes, comme chez quelques animaux qui naissent très formés. Il n'y a là rien de semblable à ces jugements d'une portée incomparablement plus grande , mais moins sûre , qui s'établissent chez l'homme, à mesure que Thomme avance de l'instinct à la raison. Par ceux-ci se modifient et eet instinct et les sensations elles-mêmes, en se confondant avec des ap-

précialions devenues habituelles, mais réfléchies à l'origine, puisqu'elles procèdent de Tattention. Et ainsi se forment ces synthèses de Timagination et de la sensibilité, sources de toutes les erreurs dites des sens, dont les animaux sont en général exempts, et dont nous trouvons le remède dans une application nouvelle et approfondie de cette même réflexion qui les rendit possibles. Autre chose est donc voir et agir on conséquencet comme font les animaux ; autre chose regarder, juger par la vue, estimer, mesurer sciemment les formes, les distances, les grandeurs. Ces dernières opérations, qui n'ont lieu que chez l'homme, deviennent inséparables pour lui des sensations proprement dites ; elles comportent l'exactitude plus ou moins approximative qu'il s'étudie à leur imprimer ; mais , dans leur application spontanée, se rencontrent des illusions inévitables fon* dées sur ce fait : que les signes des formes, des distances et des grandeurs , sensibles pour la vue , ne sont pas exclusivement appropriés, quoiqu'ils le soient ordinairement , aux formes , distances et grandeurs appréciables et mesurables par le tact, à l'aide du mouvement. Les merveilles de la peinture dioramique consistent dans une imitation scrupuleuse de ces signes sur un plan coloré. Le rôle de l'imagination dans la sensation ne saurait mieux se prouver que par le succès qu'obtient la préparation de ces fausses perceptions. D'autres illusions se produisent quandia distance ou la grandeur d'un objet n'étant point connues, et ne pouvant que se supposer, réciproquement la grandeur ou la distance se concluent de cette supposition purement imaginaire;

d'autres encore, lorsque la distance ou la grandeur sont connues et que les apparences visibles des rapports qui les constituent s'altèrent en conséquence. Ces dernières sont bien de véritables illusions à l'égard des sens, quoique l'imagination qui les produit rapproche dans ce cas la représentation de ce que nous regardons comme la réalité. C'est ainsi que des représentations de grandeur variable prennent place dans un champ visuel unique pour l'organe ( une fenêtre, un paysage qu'elle encadre), et que les objets familiers affectent pour nous des proportions tout à fait différentes de celles qui appartiennent à leurs images à raison des distances respectives d'où la lumière qu'ils nous renvoient parvient à l'appareil oculaire.

Ces explications suffisent, je pense, pour montrer en quel sens la sensation devient jugement, et le jugement sensation, et comment l'un et l'autre se confondent par l'intuition où ils puisent, dons cet ordre de faits, une forme nécessairement commune. Les savants n'ont jamais admis sans hésitation et sans élonnement ce qu'ils regardaient comme une sorte de métamorphose d'un objet de l'entendement en un objet de la sensibilité, parce qu'ils ne se rendaient pas assez compte de l'union de ces deux fonctions et de l'impossibilité de trouver dans la dernière seule un fondement de nos moindres connaissances sensibles. Laplace, dans son Essai sur les probabilités, croit lever l'inconvénient en supposant que l'habitude d'associer tels jugements à telles sensations dispose physiologiquement le sensorium à produire d'autres images que celles qui correspondent à la

iiG QUESTIONS SUR LES SENSATIONS.

sensibilité primitive. Mais, comme il déclare en même temps ignorer la nature de ce sensorium et la nature de ces images, son hypothèse n'exprime qu'une identité mal dé&nie, sous forme physiologique, entre les deux éléments dont il s'agit d'interpréter l'accord : ce qui ne nous apprend rien. Au reste, le grand géomètre entrevoit la vraie méthode de philosopher, car il appelle l'étude de la liaison ou association des phénomènes de conscience la partie réelle de la métaphysique de son temps ; mais il ne sent pas la nécessité de reiAonler aux lois les plus générales de cette liaison et d'en établir le système, indépendamment de Tordre organique et des hypothèses vagues qu'on a coutume d'y joindre.

On n'a qu'un mot à dire aujourd'hui de deux questions qui ont produit de nombreux systèmes : celle de la vue simple avec deux yeux, et celle du renversement des images des objets sur la rétine. La première est d'un intérêt purement physiologique et ne doit pas nous arrêter ici. En effet, puisqu'on ignore entièrement la nature du rapport qui existe entre la sensation, comme phénomène de conscience, et l'image que la réfraction des rayons lumineux peint sur la rétine ; puisque ce rapport est un pur fait; que d'ailleurs les fonctions du nerf optique et de l'organe central n'ont pu être analysées, il n'y a pas de raison assignable djortori pour qu'à l'image multiple corresponde une sensation également multiple. C'est une grande puérilité d'imaginer la conscience comme un spectateur 4ont Vœil percevrait les images peintes au fond de deux autres yeux. Il appar-

tient donc à la biologie de déterminer dans quelles conditions la double rétine est affectée, d'une part quand l'objet unique est vu simple, et d une autre part quand il est vu double. À cet égard, les faits ont été constatés d'une manière satisfaisante, je crois, et jusqu'ici il n'y a pas de question posée au-delà.

Le prétendu renversement des objets immédiats de la vue est une honte pour la physique philosophique. Il est vrai que la comparaison d'une série de points avec la série de leurs images sur la rétine nous lès présente dans un ordre inverse l'une de l'autre, et tel que Texigent les lois de l'optique; cela pour le toucher comme pour la vue. Mais le sujet percevant ne peut pas comparer, car il faudrait que son œil fût extrait de son orbite, afin d'être vu et touché par lui, et en même temps gardât sa place pour voir. Dans l'œil envisagé en luimême, non plus que dans le monde, objet du toucher, rien ne s'offre renversé. Tous les points ont de part et d'autre les mêmes positions relatives, en sorte qu'il n'en apparaît pas un seul dans le champ sensible de la vision [supposé la rétine] par rapport auquel tous les autres ne soient exactement situés comme ils le sont dans le champ du toucher. L'embarras que les philosophes et les savants se sont créé sur une question si facile est un exemple frappant de la disposition commune à considérer toutes choses dans un certain absolu, et non dans les rapports qui constituent positivement la connaissance. Pourtant si la nature relative des perceptions est claire quelque part, c'est bien quand elle s'applique aux lois de position des corps.

448 DE l'ordre des premières affirmations.

En terminant ce chapitre, je dois dire un mot de l'ordre dans lequel j'ai présenté les quatre thèses de l'affirmation première ou certitude fondamentale. Cet ordre est sans importance pour moi. Les thèses sont essentiellement liées et se posent simultanément, si je considère la connaissance réfléchie. On ne saurait, à moins de cercle vicieux, les y déduireles.unes des autrès. En fait, la conscience nette du soi ne s'accomplit qu'avec la détermination opposée du Qionde ; elles se donnent l'une l'autre et dans leur rapport, et ni Tune ni l'autre ne sont possibles qu'au moyen de certaines fonctions radicales , et des catégories qui règlent ces fonctions, et enfin de la croyance naturelle en la légitimité de leur usage.

Il en serait autrement si, au lieu d'envisager l'homme tout formé, en face d'une connaissance acquise et d^une croyance constante, dont la réflexion doit se rçndre compte, nous recherchions le dévéloppeoient de la personne humaine, la série chronologique de sa formation. Alors nous signalerions comme donnée primitive le sentiment confus, élémentaire, de la vie, de la pensée et de leurs objets et fins les plus simples ; puis, avec ce sentiment, la puissance des déterminations intellectuelles et passionnelles dont l'expérience nous apprend que l'homme est capable en des occasions et sous des conditions primitivement établies ou successivement réalisées. Nous admettrions des synthèses obscures, latentes, enveloppées, soit des catégories, soit de la croyance aux points de réalité que les catégories définissent. Ces synthèses, nous les supposerions aussi loin que l'observa-

DE l'ordre des premières AFFIRMATIONS. 449

tion des actes humains peut s'étendre en remontant le cours de' la vie, puisqu'il n'est pas d'acte qui ne les exige à quelque degré; et nous comparerions. leur présence à celle des représentations indistinctes, et pourtant si efficaces, qui, dans l'état de l'entendement accompli lui-même, occupent les intervalles des pensées claires, des jugements formulés, des états ou actes positifs, et lient le passé à l'avenir par l'entremise des puissances actuelles J'ai signalé ailleurs, en définissant le sentiment, ces états intermédiaires de la conscience, aussi réels, aussi incontestables qu'ils sont mystérieux. Enfin, nous placerions le développement de l'intelligence et des croyances naturelles dans le dégagement successif des actes distincts subordonnés à une double condition : la puissance humaine, où ils ont leur forme anticipée ; l'expérience, au fur et à mesure de laquelle ils déterminent leur matière. Ainsi la formatiou du plein entendement et des affirmations conscientes d'ellesmêmes s'opérerait par l'effet d'un balancement continuel entre la position du soi et la position du monde, entre l'imagination et la mémoire d'un côté, la perception de l'autre , entre les catégories et leurs applications, définitivement entre les impressions et idées et la réflexion qui les élève à la sphère de la volonté.

11 s'agit pour nous de l'étude de l'homme, plutôt que de l'histoire de son éducation naturelle. Qu'il nous suffise donc, de même que nous avons posé ailleurs l'indissolubilité des fonctions humaines, de constater ici l'impossibilité de ramener les uns aux autres et d'assembler en un corps de déduction les points de la cer-

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