‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 164 sur 278 · C0NS&QU£NGE6 PRATIQUES · texte numérisé non relu

C0NS&QU£NGE6 PRATIQUES

peut s'empéeher d'agir en donDant à son illusion la yaleur d'une haute réalité morale.

Les défenseurs de la nécessité semblent répondre logiquement à cet argument. La nécessité même est pour eux un dernier refuge où ils se croient inaccessibles» et e*est elle qu'ils chargent d'une anomalie dont ils devraient être responsables. Si, disent-ils, nous nous comportons dans la pratique à la manière des autres hommes, en dirigeant notre volonté, nos passions, nos actes, nos paroles, notre influence, pour déterminer des événements ordonnés à l'avance, et comme s'ils pouvaient pourtant ne pas se produire, c'est que notre vo* lonté, nos passions sont préordonnées aussi et nécessaires ; et dans le cas où elles n'existeraient pas, ces événements dont elles sont des conditions n'existeraient pas non plus : dès-lors le dogme de la nécessité ne conseille point l'inaction, ainsi que tant de moralistes l'en accusent. Mais cette réponse ne va pas au cœur de la question. Pénétrons plus avant et demandons^nous ce qu'il arriverait si l'homme pratique n'oubliait jamais que tout est néceisaire , et si sa conviction de théorie demeurait véritablement présente aux modifications, aux déterminations quelconques de sa vie. Jugeons du caractère moral de la thèse néeessitaire , non sur les actes, produits journaliers de la raison pratique, quel}e qu'elle puisse être au fond, mais sur ceux qui conviendraient à l'hypothèse où Tagent se déterminerait avec la conviction nette et continue de ne pouvoir faire à chaque instant que ce qu'il fait, vouloir que ce qu'il

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yeut, désirer que ce qu'il désire. Supposons celte conscience inébranlable, autant que toujours présente, et telle en un mot qu'un maniaque pourrait seul la posséder. N'arrivera-t-il pas de deux choses Tune, ou que le sujet i^is en expérience, étant de nature molle, peu passionnée, se croira dispensé de tout ce que nous appelons effort, lutte avec soi-*méme, lutte avec le monde, courage, ardeur, peine volontaire, et que, abandonnant les choses à leur cours, il justifiera les effets de son humeur patiente ou de son cœur lâche par les arrêts du train nécessaire du monde ? ou qu'animé de passions violentes, au contraire, et se croyant assuré d'un avenir qui comble ses vœux ou qui les désespère, il s'emportera à tous les excès du fanatisme, se permettra tous les attentats qu'ordonne lé ciel, ou se plongera vivant dans la damnation et dans la mort de l'âme. Je parle de manie pour accuser plus fortement la vérité ; mais n'avonsnous pas des exemples de ces caractères à tous les degrés, depuis 1^ genre anodin jusqu'aux extrémités les plus sombres 7 Le dogme de la nécessité peut donc engendrer, chez l'homme qui le pratique sérieusement, l'inaction ou la fureur, la résignation ou l'enthousiasme, l'indifférence ou le fanatisme, mais, dans tous les cas, il le jette hors des voies de la morale naturelle et comjnune. L'existence de la raison pratique la plus vulgaire est une anomalie dans le système nécessitaire. Si la morale est vraie, cette nécessité qui la fait être se constitue en opposition avec elle-même. Si la morale est fausse, pareillement. Et , vraie ou fausse, la morale n'a guère moins d'universalité que la nature humaine.

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Maintenant, confirmerons-nous par notre croyance une hypothèse que les instincts moraux de la conscience démentent à chaque instant, et que combat dèslors la loi morale elle-même, ce grand fait idéal de l'univers ?

Si c'est la liberté qui est vraie, tout un ordre de faits échappe à la science et à la prévision de l'homme : ou plutôt l'homme est créateur d'un ordre nouveau dans le monde , d'un ordre qui ne saurait jamais être donné tout entier, mais qui se fait perpétuellement et qui est par excellence le domaine humain, son domaine.

Alors l'inquiétude la mieux justifiée ne s'empar^atello point de cet être suspendu sur les abimes da temps, et qui se fait sa loi, sa destinée? Le passé est plein de remords pour lui; le présent, de doutes et d'angoisses; l'avenir, de mystères insondables. Les jugements de l'homme sur Thomme ne sont plus des lois qui s'appliquent d'elles-mêmes ; ce sont des arrêts de souverain sur souverain. Absoudre ou condamner deviennent des réalités saisissantes, quelquefois terribles, que. chacun doit attendre de tous et de sa propre conscience- C'est chose étrangement singulière, et faite pour effrayer un regard profond, que le pouvoir de produire un phénomène instantané , nouveau , de le produire, non pas il est vrai sans précédents, sans racines, sans raison , mais enfin sans liaison nécessaire totale avec un certain ordre éternel des choses !

Mais aussi la divergence des doctrines humaines s'explique, en même temps que le désordre des actes,

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et de la manière la plus simple. La supposition des faits contingents, si familière et si inévitable, se justifie; la responsabilité morale s'établit au sens étroit, conformément à la raison du peuple , et l'homme revêt une étonnante grandeur jusque dans les misères attachées à sa condition d'être libre : il est l'auteur de lui-même ; les révolutions de l'histoire sont l'œuvre de l'humanité. Cet absolu cherché de chimère en chimère, à travers les élucubrations théologiques, nous le trouvons au fond de notre nature, non qu'elle échappe à toute relation, mais parce qu'elle peut quelquefois les dominer toutes. La philosophie, enfin humanisée, trouve dans l'homme, qui est à la fois son créateur et sa matière, le type, l'unique type* connu de ce que l'être a d'inaccessible, de cette source de faits premiers qui partout ailleurs lui échappe, et qu'elle ne peut que vainement s'efforcer de définir en dehors de tous rapports, par-delà les bornes du monde intelligible.

Est-il donc vrai qu'il faille acheter la croyance à la liberté au prix des terreurs et des scrupules excessifs,

, continuels, et de tous les fantômes dont la conscience, soulagée du poids des chaînes de la nécessité , peuplerait le vide fait autour d'elle? La doctrine de la respon-

* sabilité morale aurait-elle pour effet de nous imprimer vis-à-vis de nous-mêmes une irrémédiable timidité, et comme une peur qui nous glacerait à la pensée de ce que nous pouvons ou devons faire malgré l'ignorance où nous savons que nous sommes, et de bien des motifs et de bien des conséquences de nos actions? Serionsnous ainsi frappés d'irrésolution ? Ou , au contraire,

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l'orgueil de la liberté, l'exaltation, la fermeté juste on criminelle de la conscience nous porteraient-ils à l'énergie des actes extrêmes et attentatoires, comme nous avons vu en un autre sens que la nécessité le pouvait faire , selon la nature des tempéraments et des caractères individuels? En face de nos semblables^ lacoD^ viction forte, inébranlable de la responsabilité personnelle nous rendrait-elle indulgents à l'excès dans nos jugements, parce que nous nous exagérerions notre ignorance des vrais motifs et des conséquences des actions humaines décrétées dans le for intérieur? Ou plutôt, et plus souvent , nous montrerions-nous durs, impitoyables, irréconciliables à jamais avec ceux que nous accuserions d'un manquement quelconque à la morale, autorisés que nous nous croirions à charger l'agent de la faute tout entière, sans en donner la moindre part aux conditions et circonstances externes qui n'ont pu rigoureusement la déterminer? En ce cas, la doctrine datnnable de la damnation étorneUe naîtrait de la croyance à la liberté, aussi bien qu'elle peut naître du dogme de la nécessité. Spinoza et saint Paul consentent que le méchant, nécessairement méchant, soit nécessairement étouffé ou damné ; à un autre point de vue, le délinquant, libre réceptacle du mal, sera-t-il librement et irrévocablement exclu par les bons du règne éternel du bien?

S'il en était ainsi, par la liberté comme par la nécessité, quoique sur des motifs tout contraires, la spéculalion sortirait des voies de la raison pratique, du moins

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de celles qu'avouent les honnêtes gens de nos jours, et pour arriver aux mêmes conséquences funestes. Il semblerait dès-lors qu'un parti moyen entre la liberté et la nécessité serait le plus utile, et le plus propre à dégager la morale. Hais un tel parti n*est tenable, s'il Vest, que pour le mystique, pour celui qui, sans s'arrêter à la contradiction, sape la scienr^e, ensuite n'établit rien de net et de compréhensible. La liberté et la nécessité ne sauraient être ni simultanément vraies, ni simultanément fausses, car, de deux choses l'une, ou les actes humains sont* tous et totalement prédéterminés par leurs conditions et antécédents, ou ils ne le sont pas tous et totalement. Le doute serait donc notre seule ressource : mais le doute ne nous tire point de peine quant à la morale : s'il est souvent légitime en face des théories, il est la mort de l'âme dans les choses pratiques et touchant toute croyance d'où dépend la conduite de la vie.

Analyser ces difficultés, les résoudre jusqu'aux derniers détails, justifier la liberté par l'étude de k série des notions et des actes moraux , ne serait rien moins que composer incidemment un traité de morale. Hais nous pouvons en quelques mots aller au fond de la ques« tion et en donner la solution générale.

Ce parti moyen entre la liberté et la nécessité, cette synthèse qu'on regrette et qu'on s'efforce vainement de construire, la liberté bien définie et limitée, quoique maintenue en toute rigueur, la liberté qui la réfute la remplace. La liberté n'exige pas l'indétermination totale de certains futurs, même de ceux qui dépendent directement d'elle; l'arbitraire des productions, l'absence

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