ESPOIR, CRAINTE, ETC
Après qu'on a reconnu le désordre des termes con* venus et des caractères ou nuances de la passion auxquels on les afiecte, il y aurait puérilité à vouloir établir une nomenclature régulière sous des étiquettes connues, à moins qu'on ne se donnât carrière pour refondre le langage, ce qui n'est pas sans inconvénient. Je m'attache à marquer les traits généraux de la classification passionnelle ; la poursuivre dans les détails éL la terminer, ce serait composer un chapitre de la langue philosophique.
Les deux genres de fins, c'est-à-dire le bon et le beau (ou le mauvais et le laid] sont souvent liés dans la passion attractive (ou répulsive), mais surtout dans tout ce qu'on appelle amour. Elles se séparent dans les appétits organiques, où le beau n'entre guère, et, en sens inverse, dans le goût qui nous attire vers ces combinaisons d'idées ou de sensations, visuelles, sonores, etc. , dont le caractère de bonté est nul ou n'est pas immédiatement appréciable.
Les passions du genre du désir sont relatives à des fins possibles. Or, la possibilité a des degrés. Sous l'influence de la passion, une fois prononcée, et d'ailleurs plus ou moins conforme à la raison, toute fin paraîtra probable, ou improbable, ou certaine, ou impossible. La passion revêt à cet égard des formes nouvelles : devant la fin probable, au désir se joint Yespoir, et, devant la fin moins probable, la crainte. Si la réalisation de la fin, soit par nous, soit hors de nous, semble impossible, alors que nous la désirons vive-
JOTE ET TRISTESSE. 479
menl, il y a résignation ou déie9poir;ei si, au contndre, elle semble certaine» il se produit uue passion d'attente qui n'a point reçu de nom, quoique plusieurs de ses caractères ou déyeloppements sdent aisés à qua^ lifier : séeuritéf iMécurité,. patience, impatience^ etc. Les mêmes phénomènes passionnds répondent en sens inverse aux fins aversables selon le degré de probabilité qu'on attache à leur production. Au reste toutes ces passions participent de celles qui s'attachent à la possession même des fins, et qu'il me reste à caractériser.
Supposons une fin présente, réalisée depuis quelque temps et avec quelque durée dans la consdence qui se sent la posséder. Alors cette fin est acceptée, voulue, ou imposée, subie ; c'est dire qu'elle est jugée favorable ou contraire. Dans un cas, la conscience est affectée d'éléments qu'elle pense convenir à la perfection de l'être qu'elle se joint; dans l'autre, elle en est privée, ou, ce qui revient au même, elle est enchatnée à des phénomènes exclusifs de ceux qu'elle se proposerait librement. A cet acte prolongé de la possession en tant que sentie appartient la passion de la joye, si la fin est favorable ; j'entends ici cette joye permanente, paisible, cette satisfaction, ce contentement empreint de sécurité qui suivent en nous ce jugement, savoir que l'objet désirable nous est donné, et cela sans perspective d'aucun changement fâcheux. Lorsque la fin est contraire, la passion correspondante est la tristesse dont la définition serait exactement analogue.
180 PASSION POSSËDANTE ET PASSION DËVELOPPANTE.
Il faut distinguer profondément la joye et latristesse, plaisir et peine de conscience, d'avec le plaisir et la douleur, pures sensations. Geux*ci sont des fins auxquelles se rapportent beaucoup de passions et auxquelles beaucoup d'autres se lient partiellement ; mais ils ne sont pas eux-mêmes des passions. Il y a des joyes sans plaisir et des tristesses sans douleur ; réciproquement, rien do si aisé que de citer des plaisirs sans joye et des douleurs volontaires sans tristesse, pourvu qu'intervienne la raison.
La joye et la tristesse, malgré la stabilité qui les caractérisent au point de vue de notre définition, exigent cependant que la conscience oppose Tidée de sa possession à l'idée de cette même possession perdue ou manquée. Si la fin obtenue n'était jamais imaginée absente, c'est qu'elle serait inhérente au sujet, ou que du moins passée pour lui à l'état d'habitude, elle cesserait d'éveiller ses passions. Tout au plu^ un certain bien-être indistinct, ou un certain malaise vague seraient sentis dans cet état d'ignorance où l'on ne supposerait ni la comparaison des fins, ni l'opposition de celles qui sont à celles qui pourraient être réalisées. Tel est sans doute l'état passionnel des animaux, en dehors de leurs passions actives et de leurs émotions actuelles.
On voit maintenant pourquoi j'ai dû classer le désir et l'aversion, ces passions développantes, avant les pas-sions possédantes dont il est question ici , la joye et la tristesse. La comparaison voulue entre la possession ou la privation données , d'un côté , et la privation ou la