‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 88 sur 278 · L INSTINCT · texte numérisé non relu

L INSTINCT

l'inslincl est en raison inverse de celui de la passion consciente, et les animaux supérieurs sont les seuls qui paraissent éprouver nettement le désir, la joie, Tamour de complaisance et les transports dans Tacquisition des fins. Ma^s le beau, le sublime et le ridicule supposent la raison pour se développer, et leur sont presque également inconnus. Parmi les faits d'un instinct bien déterminé, qui n'ignore pas ses objets, mais qui les réalise sans réflexion, les plus remarquables peut-être sont, chez ranimai, le saut mesuré; chez l'homme, en outre, les divers actes d'équilibre du corps ( y compris les plus habituels qui ne sont pas toujours très simples], et aussi celte aptitude à reproduire les sons vocaux une fnis entendus. Il faut faire la part de l'expérience et du tâtonnement dans ces phénomènes, mais il n*y a rien de commun entre la conscience des essais que nous tentons, et une connaissance quelconque des lois de la mécanique, ou des procédés effectifs par lesquels nous varions une voix indéfiniment nuancée. Tout ce qui serait réfléchi et calculé en ce genre deviendrait parla même moins précis et moins sûr [Y' § xi).

Il faut ajouter aux instincts les caractères natifs» c'est-à-dire ces groupes de passions prêtes à se manifester dans les circonstances convenables, tels ou tels appétite ou attachements, la peur, la défiance, la colère, etc. Ce ne sont pas là sans doute des faits instinctifs, à s'en tenir à nos définitions, mais ils sont ordinairement qualifiés ainsi , et on le conçoit quand on considère les puissances de certains d'entre eux comme prédonnées dans certains animaux, de préférence i^ d'autres animaux et à d'autrps nuî«<!nnni»s, toutes choses

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égales d'ailleurs et pour des circonstances où l'on ne voit rien que d'identique. Le caractère de l'animal est donc confondu avec son instinct propre, et non sans raison. Il varie de genre à genre; beaucoup moins d'espèce à espèce; très peu d'individu à individu dans les mômes variétés; insensiblement chez les animaux d'ordre inférieur, ou qui ne subissent pas l'influence de rhooime. La plupart de ceux qui la subissent modifient difficilement leurs instincts, même alors qu'une socia* bilité native les prédispose à la domestication, et ils se troublent quand l'ordre de la nature est troublé pour eux. La réflexion est indubitablement la grande cause de la variabilité humaine. Ses effets se produisent chez les individus, puis leur deviennent habituels, puis se transmettent héréditairement, entre certaines limites, et forment des variétés passionnelles.

L'instinct, le caractère natif, la passion enfin, instinctive dans sa source, constituent dans l'ordre animal une nécessité naturelle. Si la réflexion amène la liberté, et en quel sens, c'est la question que j'ai depuis longtemps réservée et que je réserve encore. Mais, pour le moins, l'homme varie singulièrement le fond donné de la nature. Parti de l'instinct et de la passion, au milieu de cet ordre fixe de la finalité qui l'enveloppe, il réfléchit, compare, combine, altère, les biens que lui présente une conscience en apparence automotrice ; il modifie jusqu'à ses premiers instincts, ceux-là mêmes qui se confondent avec les actes vitaux les plus aveugles ; enfin il se propose des biens nouveaux qui lui sont propres et qu'il cherche dans la considération de fins

i% L*UABITDDR.

ultérieures ou générales. L'homme cherche le meilleur, là où ranimai ne poursuit que son bien.

On pourrait entendre primitivement par habitude un 'ëlQt composé quelconque, un groupe de phénomènes coordonnés, une manière d'être constante. En ce sens, Thabitude serait l'animal même, ou plus généralement l'être, vu dans les lois qui le composent, et abstraction faite de ses changements.

Dès qu'intervient le devenir, l'habitude embrasse une suite de phénomènes dans le temps ; et ce qui motive l'application de ce nom , c'est la constance de la loi de succession ; c'est, pour nous borner k l'animal, la disposition qui est eu lui à présenter le même enchaînement de modifications, toutes les fois que les premiers termes d'une série se trouvent posés en fait par un événement quelconque. L'habitude est encore ici l'être et la fixité, mais la fixité dans une loi de changement, dans une aptitude à reproduire et à répéter un nombre indéfini de fois un même développement.

Cette loi peut n'être pas donnée tout d'abord, et se trouver dans l'animal comme acquise par lui à la suite de l'ordre de fait de sa vie antérieure. Ici nous arrivons à l'habitude proprement dite, ou à la loi de variation de r habitude; savoir, à ce grand fait que, quand une série a été produite une ou plusieurs fois, il s'établit par là même une disposition de plus en plus marquée, facile et comme naturee, à la Ilreproduire identiquement dans les mêmes circonstances.

£n donnant à l'habitude le sens très général de |a

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persévérance dabs un état donné, mais Iransporlée à la sphère du changement, on en trouverait la plus frappante réalisation dans cette loi dite d'inertie qui exprime en dynamique la conservation de tout mouvement actuel. Les lois physiques et chimiques en présenteraient au^ tant d'applications qu^elles nous montrent de fois les mêmes phénomènes pris pour antécédents avoir pour conséquents les mêmes phénomènes. Les fondions or* ganiques nous offrent la même constance de leurs séries de production et de développement, quoique nous ne puissions pas à leur égard réaliser aussi aisément des prémisses identiques pour les soumettre à Texpérience. Tout cela c'est la nature. Mais un organisme est déjà loin d'observer cette rigidité, celle inflexibilité qui appartient aux lois des non vivants. L'ensemble des conditions sous lesquelles deviennent ou demeurent possibles la naissance et le jeu des organes peut se modifier entre certaines limites, surtout si les changements introduits du dehors sont graduels : une plante, un animal, se font peu à peu à des milieux différents de leurs milieux originaires ou naturels et à de nouvelles in« fluences ; ensuite ils s'altèrent et se transforment euxmêmes julqu'à un certain point, individus et races ; ils prennent donc des habitudes , comme on dit , et ils en changent. C'est le passage de la nature à l'habitude, le passage du sens primitif et fondamental de ce mot habitude [avoir, être), au sens ordinaire et dérivé, celui d'une nature acquise et variable.

Il y a plus encore dans la vie organique : il y a Tap- Hlude croissante des organes k reproduire certains phé-

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nomènes qui ne sont point de leur jeu normal, ou qui l'outrepassent , et cela seulement parce qu'ils ont été déjà produits : exemple, Tafflux du sang, du lait, ou d'autres sécrétions , le retour de la fièvre , etc. On ne peut se refuser non plus, ce me semble, à Toir Thabitude organique dans les faits si multipliés de l'adresse acquise, dans les arts et métiers de l'homme. Les mouvements rapides, compliqués, précis, des doigts du musicien, ou des organes vocaux du chanteur, deviennent irréfléchis et comme instinctifs, chaque petite modilication musculaire se reproduisant d'elle-même, à sa place, dans le cours d'une série plusieurs fois répétée antérieurement. La volonté est intervenue pour réaliser un nombre de fois suflisant la série que l'on se proposait de rendre habituelle ; maintenant elle intervient d'une manière générale, appliquée à l'ensemble, encore pas toujours, et elle disparait d'entre les termes successifs, qui se suivent machinalement ou à peu près.

S'il était permis de supposer dans un organe une conscience propre quelconque des fins de ses changements, la loi de l'habitude se définirait pour lui une disposition à se proposer pour fins, dans certaines circonstances, les fins mêmes qui, dans des circonstances semblables, ont été précédemment posées et obtenues par suite de faits extérieurs à sa vie même et à son développement ordinaire. Or, c'est là précisément ce qui a lieu dans la vie animale , où parait pour la première fois la représentation distincte des fins^ La conscience est disposée à poursuivre celles qu'elle a déjà saisies,

LOIS DE i/habituoe« 409

soil d'iaslinct ou de passion pure, soit volontairement, soit par suite de faits indépendants d'elle-même, si elles sont favorables ou même sans cela. Ces derniers cas tendent à produire Tinstinct et la passion ; le premier les renforce. On voit que la nature et l'instinct pourraient être considérés dans l'animal comme une habitude première et persévérante; l'habitude, comme un instinct acquis, une nature acquise, une seconde nature [Aristote]. Pourtant, l'habitude, à son. origine première, est contraire à l'instinct, qu'elle modifie; aussi constituet-elle un progrès de l'homme sur les animaux , par la facilité qu'il a plus qu'eux de la former et, par suite, de la perdre. Mais, en tant qu'elle persévère, et, tournant à l'instinct , se soustrait à la volonté , elle le ramène 4 l'animal, dont elle le séparaitd'abord. L'habitude propre & l'homme est cette habitude raisonnée qui se contracte et se perpétue volontairement pour la recherche et pour la possession des biens réfléchis : c'est la vertu.

Je crois pouvoir énoncer les lois suivantes comme résultats définitifs des travaux des psychologistes sur l'habitude. Cependant quelques distinctions et quelques amendements aux formules m'ont paru nécessaires (1).

i"" L'dtération qu'un phénomène répété apporte du

(1) Voir pour tout ce qui regarde les lois de Thabitude ia très belle monographie de H. F. Ravaisson. Ces quarante pages, une. simple tlièse, surpassent en profondeur» et de très loin, tout ce que je connais de philosophie contemporaine. Pourquoi faut il que le substantialisme entache des conclusions qui seraient si nettes dans un autre langage, et déligure de si fortes analyses? Qu'est-ce que

SOO LOIS DE L*HABiTUDE.

dehors à un élre vivant devient moins intense en devenant habituelle, pourvu toutefois que l'existence du sujet soit compatible avec sa nouvelle habitude. — 5Iais est-ce toujours là un affaiblissement de réceptivité, comme le dit M. Ravaisson ? et ne pourrait-on pas souvent penser qu'au mouvement de décroissance d'une altération en quelque sorte aiguë correspond rétablissement d'une altération chronique, profonde et plus difficile à reconnaître, qui a pour effet d'exclure la possibilité de la première? Exemple, l'habitude des toxiques.

2* L'altéralion née d'un phénomène que répèle spontanément uu élre vivant se reproduit et s'aggrave de plus en plus avec l'habitude, si d'ailleurs on fait abstraction des autres conditions du sujet. — Celte loi parait probable, avec celle restriction ; mais il s'y agit d'un changement dont la fin est une modification chronique, et peut aller jusqu'à la destruction de la nature du sujet : doit-on nommer accroissement de spontanéité, avec M. Ravaisson, l'établissement d'une habitude surajoutée qui , de quelque manière qu'on l'envisage, développement morbide naturel , ou force médicatrice naturelle, est anormale pourtant et oblige à voir dans le sujet d'autres fonctions que celles qui forment sa propre et primitive harmonie? Cette loi et la précédente ne sauraient être bien élucidées que par un progrès décisif des sciences biologiques et médicales.

3^ Tout phénomène dont la conscience est donnée,

cet amour substantiel , identique avec la volonté, identique avec la pensée, identique avec la nature? et que m*apprend Tobscure révélalion du mystère de cet(e identité universelle ?

LOIS DE l'habitude. 301

quelle qu*en soit l'origine, externe ou interne, s'affaiblit comme représentatif, à mesure qu'il se reproduit et devient plus habituel. Il en est aiiisi des sensations, des idées ou de leurs rapports quelconques (associations), et des jugements formels qui, s'ils ne sont nettement et constamment réfléchis, intéressent de moins en moins la conscience et perdent leur caractère. Celte dégradalion représentative d'un ordre de faits que l'attention et la réflexion peuvent dominer, et qui subsistent, persistent; agissent, indistincts et voilés, quand ces fonctions s*abaissent, est une expérience journalière de l'homme. Rien n'est si propre à nous faire comprendre la manière dont les animaux pensent, jugent et raisonnent.

4*" Si une passion se joint à l'habitude, dans le cas précédent, et si cette passion est de complaisance, ou possédante, sa représentation s'affaiblit par l'habitude, non moins que celle des sensations ou jugements qui y sont liés. Si, étant de désir, ou développante, elle demeure non satisfaite, elle s'affaiblit encore et tend à s'éteindre. Mais lorsqu'elle consiste en un désir successivement satisfait et renaissant , dont le contentement définitif n'est pas possible, comme dans le jeu et pour certains plaisirs, elle se répète d'autant plus qu'elle s'est déjà répétée et va toujours s'aggravant, s'il n'y a diversion suffisante, volontaire ou involontaire. Elle tend, pour ainsi dire , à s'approprier la conscience entière, jusqu'à ce point d'aberration où paraissent les monomanies, les idées fixes, où l'homme n'est plus homme, mais est juge, géomètre ou ponte, dans la veille, dans le songe, à l'agonie. M. Ravaisson ne prend pas la

SOS LOIS DE l'habitude.

passion en ce sens» mais dans celui d'une réceplivilé tout à fait passive, quand il dit : « La continuité ou la répétition de la passion l'affaiblit. » La passion est toute autre chose, et demande , comme on voit, des distinctions. De plus, l'affaiblissement, lorsqu'il a lieu, porte sur la représentation distincte de la passion, plutôt que sur la passion même. C'est ce que prouve la loi suivante.

5"" Tout phénomène suffisamment répété , tout état prolongé, deviennent des besoins, quelque habituels et, par suite, peu sentis qu'ils soient pour la conscience. Leur absence y fait vide, à moins d'une forte diversion, et cela indépendamment du genre de passion qui se liait à leur présence, si ce n'est une aversion décidée.

6"" Quand les phénomènes sont accompagnés d'attention et de réflexion toutes les fois qu'ils se produisent, la répétition et l'habitude, en les rendant plus faciles, ne les rendent pas d'une représentation moins nette et d'une observation moins sûre ; tout au contraire. C'est que l'attention et la réflexion peuvent elles-mêmes devenir des phénomènes habituels : d'où une habitude opposée à l'effet amortissant des autres; une habitude, à proprement parler, d'éviter certains effets de l'habitude, eu en conservant certains autres effets. M. Ravaisson dit ici : « La continuité ou la répétition de l'action l'exalte et la fortifie. » Hais l'analyse peut aller plus loin. Vaction n'est pas si simple. S'agit-il des passions actives, c'est-à-dire spontanées ? on a vu quelle loi elles observent; et il ne faut pas oublier qu'elles sont très souvent opposées à l'action réfléchie, en lutte avec elle,

LÀ RIPRtSRNTÀTION AUTOMOTIVE. 203

oe qui fait qu'elles exigent un article séparé. Mais on parle exclusivement de cette action à laquelle se joi-> gnent l'attention» la réflexion, la volonté après délibération préalable? Alors l'habitude s'établit de deux manières : d'abord elle facilite les phénomènes sensibles et intellectuels, les sensations, les associations, les jugements, et à cet égard elle tendrait à en affaiblir la conscience ; ensuite elle s'applique à la conscience distincte elle-même, comme volontairement suivie et entre* tenue ; et, de ces deux habitudes réunies, il arrive que les perceptions deviennent plus claires, les associations et les jugements à la fois plus nets, plus rapides et plus sûrs.

Ces quatre dernières lois se résument en une seule : L'habitude fortifie l'établissement des phénomènes , dans l'être où la conscience de ces phénomènes est donnée, en même temps qu'elle affaiblit cette conscience même, en tant qu'actuelle et distincte ; mais cette con* science même se fortifie, s| elle s'applique avec réflexion et persévérance h s'établir et à se maintenir.

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