‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 111 sur 193 · QUESTIONS SUR LES SENSATIONS. 44S · texte numérisé non relu

QUESTIONS SUR LES SENSATIONS. 44S

lutres encore, lorsque la distance ou la grandeur sonl [iDues et que les apparences visibles des rapports qui constituent s'allèrent en conséquence. Ces dernières at bien de véritables illusions à l'égard des sens, quoie l'imagination qui les produit rapproche dans ce j la représentation de ce que nous regardons comme réalité. C'est ainsi que des représentations de granur variable prennent place dans un champ visuel ique pour l'organe (une fenêtre, un paysage qu'elle cadre), et que les objets familiers affectent pour nous s proportions tout à fait différentes de celles qui aprtiennent à leurs images à raison des distances resctives d'où la lumière qu'ils nous renvoient parvient l'appareil oculaire.

Ces explications suffisent, je pense, pour montrer en lel sens la sensation devient jugement, et le jugement Qsalion, et comment l'un et l'autre se confondent par ntuition où ils puisent, dans cet ordre de faits, une rme nécessairement commune. Les savants n'ont jalis admis sans hésitation et sans étonnement ce qu'ils gardaient comme une sorte de métamorphose d'un jet de l'entendement en un objet de la sensibilité, irce qu'ils ne se rendaient pas assez compte de l'union > ces deux fonctions et de l'impossibilité de trouver m la dernière seule un fondement de nos moindres naissances sensibles. Laplace, dans son Essai sur t probabilités, croit lever l'inconvénient en.supposant 3e l'habitude d'associer tels jugements à telles sensa- ^ns dispose physiologiquement le sensorium à prouire d*autres images que celles qui correspondent à la

446 QUHSTJONS SUA LES SfiASÂTlOim.

seDsibililé primitive. Mais, comme il déclare en ménae temps igiiùrer la nature de ce sensorium el la oalure de ces imagos, son liypolhèse ii exprime qu*iine idenlilt mal déQfiie, sous forme physiologique, entre les dem éléments dont il s'agi ilLTpréler l accord : ce qui ne nous apprend rien* Au reste, le grand géomètre entre- Yoil la vraie méthode de pliîlusophcr, car îl appelle 1'^ tude de la liaison ou association des phénomï^nes de conscience la partie réelle de la métaphysique desH temps ; mais il ne sent pas la nécessité de remonter aui lois les plus générales de c 2 liaison et d'en établir le système, indépendamment de 1 ordre organique el dt's hypolhèses vagues qu'on a coutume d'y joindre.

On n'a qu'un mot à dire aujourd'hui de dcui questions qui ont produit de nombreux systèmes : celle de la vue simple avec deux y eux, et celle du renversemeol des images des objets sur la rétine- La première est d'un intérêt purement physiologique et ne doit pas nous arrêter ici. En elTet, puisqu'on ignore entièrement la nature du rapport qui existe entre la sensation, comme phénomène de conscience, et l'image que la réfraclioQ des rayons lumineux peint sur la rétine; puisque ce rapport est un pur fait; que d'ailleurs les fonctions du nerf optique cl de l'organe central n'ont pu être analysées, il n'y a pas de raison assignable à ;?riorr pour qui l'image multiple corresponde une sensation égalemeot multiple. C'est une grande puérilité d'imaginer la couscience comme un spectateur dont Vœit percevrait les images peintes au fond de deux autres yeux* Il appa^

QUfiSTIONS SUR LES SEfîSATlONS. 447

tient donc à la biologie de déterminer dans quelles conditions la double rétine est afiectée, d'une part quand Tobjet unique est vu simple, et d'une autre part quand il BstYU double. A cet égard, les faits ont été constatés d'une manière satisfaisante, je crois, et jusqu'ici il n'y a pas de question posée au-delà.

Le prétendu renversement des objets immédiats de la vue est une honte pour la physique philosophique. Il est vrai que la comparaison d'une série de points avec la série de leurs images sur la rétine nous les présente dans un ordre inverse l'une de l'autre, et tel que l'exigent les lois de l'optique; cela pour le toucher comme pour la vue. Mais le sujet percevant ne peut pas comparer, car il faudrait que son œil fût extrait de son orbite, afin d'être vu et touché par lui, et en même temps gardât sa place pour voir. Dans l'œil envisagé en luimême, non plus que dans le monde, objet du toucher, rien ne s'offre renversé. Tous les points ont de part et d'autre les mêmes positions relatives, en sorte qu'il n'en apparaît pas un seul dans le champ sensible de la viâon ( supposé la rétine] par rapport auquel tous les autres ne soient exactement situés comme ils le sont J dans le champ du toucher. L'embarras que les philo- ^1 topbes et les savants se sont créé sur une question si g hàlB est un exemple frappant de la disposition comf j niQDe à considérer toutes choses dans un certain ab- ^ solu, et non dans les rapports qui constituent positivei« oient la connaissance. Pourtant si la nature relative des j; perceptions est claire quelque part, c'est bien quand elle a *'^pîique aux lois de position des corps.

448 DE l'ordre des premières àpfirhation«.

En terminant ce chapitre, je dois dire un mot de Tordre dans lequel j'ai présenté les quatre thèses de raffirmalion première ou certitude fondamentale. Cel ordre est sans importance pour moi. Les thèses sont essentiellement liées et se posent simultanément, si je considère la connaissance réfléchie. On ne saurait, à moins de cercle vicieux, les y déduire les unes des autres. En fait, la conscience nette du soi ne s'accomplit qu'avec la détermination opposée du monde ; elles se donnent l'une l'autre et dans leur rapport, et ni Tune ni l'autre ne sont possibles qu'au moyen de certain» fonctions radicales, et des catégories qui règlent cet fonctions, et enfin de la croyance naturelle en la 1^ timité de leur usage.

Il en serait autrement si, au lieu d'envisager l'homme tout formé, en face d'une connaissance acquise et d'une croyance constante, dont la réflexion doit se rendre compte, nous recherchions le développement de la personne humaine, la série chronologique de sa formation. Alors nous signalerions comme donnée primitive le sentiment confus, élémentaire, de la vie, de la pensée et de leurs objets et fins les plus simples ; puis, avec ce sentiment, la puissance dos déterminations intellectuelles et passionnelles dont Texpérience nous apprend que l'homme est capable en des occasions et sous des conditions primitivement établies ou successivement réalisées. Nous admettrions des synthèses obscures, latentes, enveloppées, soit des catégories, soit de la croyance aux points de réalité que les catégories définissent. Ces synthèses, nous les supposerions aussi loin que l'observa-

DS l'ordre des premières affirmations. 4tô

tien des actes humains peut s'étendre en remontant le cours de la yie, puisqu'il n'est pas d'acte qui ne les exige à quelque degré J et nous comparerions leur présence à celle des représentations indistinctes, et pourtant si efficaces, qui, dans l'état de l'entendement accompli lui-même, occupent les intervalles des pensées daires, des jugements formulés, des états ou actes positifs, et lient le passé à l'avenir par l'entremise des puissances actuelles. J'ai signalé ailleurs, en définissant le sentiment, ces états intermédiaires de la conscience, aussi réels, aussi incontestables qu'ils sont mystérieux. Enfin, nous placerions le développement de l'intelligence et des croyances naturelles dans le dégagement SQccessif des actes distincts subordonnés à une double condition : la puissance humaine, où ils ont leur forme anticipée ; l'expérience, au fur et à mesure de laquelle Os déterminent leur matière. Ainsi la formation du plein entendement et des affirmations conscientes d'ellesmêmes s'opérerait par l'efTet d'un balancement continuel entre la position du soi et la position du monde, «Dire l'imagination et la mémoire d'un côté, la perception de l'autre, entre les catégories et leurs applications, définitivement entre les impressions et idées et la réflexion qui les élève à la sphère de la volonté.

Il s*agit pour nous de l'étude de l'homme, plutôt que derbistoirede son éducation naturelle. Qu'il nous suffise donc, de même que nous avons posé ailleurs l'in- &iolubilité des fonctions humaines, de constater ici Vimpossibilité de ramener les uns aux autres et d*asswbler en un corps de déduction les points do la cer-

450 ÙL LIBKRTt. POSITIOIf DB LÀ QUESTION.

titude fondamentale. Ils ont tous et simultanément leur origine dans les puissances de la cdnsciencei et tous s'établissent et se fortifient par Tapplication progressifs des fonctions de plus en plus distinctes de rinlelligeuGe, de la passion et de la volonté aux données acquises daos le cours de l'expérience.

S XVU.

Du MconA ordre de 1» certitude •

lA liberté en égard à l'erreor et à U mérité.

l^A rmleon prmtMiae.

J'ai établi les points de réalité, soit principes, soit phénomènes constants , dont l'affirmation compose ui premier ordre de certitude. Mais, si faible ou si limité que puisse paraître l'intervention du doute possible, et par suite de la volonté, dans cet ordre, encore fallait41 en tenir compte : on a dû reconnaître que toute affir^ mation où la conscience se porte avec réflexion est subordonnée, dans la conscience, à la déterminalioa même d'aflTirmer. Là se trouvent l'explication et l'essence du pyrrhonisme.

Un second ordre de certitude comprendra les décisions fondamentales rejetées du premier. Il sera caractérisé par la place plus grande que le doute, les passions et la volonté occupent dans l'établissement humain, soit individuel, soit historique de la vérité. Un grand fait J projetera son ombre : le fait de l'existence d'un domaine des erreurs, des négations, des vérités contestées, des

LA LinERTÈ. POSITIO^r DR Lk 0UKSTIO?(. i51

croyances variables , de la lutte de la conscience avec

elle-même et des consciences entre elles pour l'aflirma-

tion de certains principes essentiels.

Le principe de ces principes est la liberté. Le second

ordre de certitude roule tout entier sur rinterprélalion des faits de la volonté affirmative : sommes-nous libres ou sommes-nous prédestinés à croire, affirmer, nier, douter? Le problème remonte jusqu'aux vérités que nous avons posées comme les plus immédiatement certaines. En un sens, on l'a vu, il les infirme et les suspend toutes, quoique sa solution ouvre en môme temps tin champ nouveau. Il fait donc l'unité de la certitude, . qui, par lui, est essentiellement pratique et humaine, jusque dans la constitution des lois les plus abstraites, Jusque dans l'admission des données inhérentes à la pensée universelle. Quelle est en effet celle do ces lois et de ces données qui n'ait point été mise en doute ou qui ne puisse l'être en quelque manière? Je ne rentrerai pas ici dans une discussion épuisée.

Après tout ce que j'ai dit en plusieurs lieux, et sous difers points de vue, de la probabilité d'existence d'une îolonté libre, ou source de déterminations premières dans l'homme, et de l'impuissance où nous sommes néanmoins d'en obtenir une preuve de fait ou une démonstration logique, il est clair que la solution du pro* blême ne peut plus être demandée qu'à la raison pratique. C'est une affirmation morale qu'il nous faut ; toute autre supposerait aussi celle-là. En d'autres fermes, la raison pratique doit poser son propre fondement et celui de toute raison réelle, car la raison ne

i5t i:ortttiQtîe.\f:ï5 pfntiQCi»

se scinde pas : ia raison n'est, selon noire connaissance, autre chose que Thomme, et l*homine n'est que Tbomme pratique-

Voyons donc comment la question se présente «ou* ce nouvel aspet

Pour et COI pour et contre îa nécessité,

s'oflrent les considérations suivantes. Résumons-les « fc*il se peui, sons les af] ir.

Si c'est la net oui vraie» Tesprit trouve son

repos dans li 'infaillible loi du monde.

La sciences qui e a i syntuèse universelle» voit s'ouvrir une carrière que nul indttermin*'; ne borne» ni dans les abîmes du passé , ni dans le fluï indéfini de Tare* nir. La morale, la polilique et rhisloire deviennent des sciences naturelles. L'homme, vis-à-vis du passé de son espèce,, doit éprouver les mêmes sentiments qu'inspirent à l'observateur les lois de la géognosie et de la paléontologie ; il doit professer pour le présent une résignation salutaire, et se tenir dans l'atlenle cdlme des choses futures. L'inaction ne lui est pas conseillée peutêtre (et ne saurait d'ailleurs lui être imposée^ car chacuD obéit à sa nature), mais au moins Tinlelligente soumission à l'ordre éterneK et une imperturbable indulgence pour les autres hommes, pour les criminels, pourle crime lui-même, parties et rouages de cet ordre, parties nécessaires au même titre que tout ce qui est, et que sa propre conscience. EnQn, des deux tendances qui se partagent les jugements humains, celle-là seule est alors légitima, suivfLnl laquelle loul acte se prouve et se jus-

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