‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 121 sur 193 · PHYSIQUE PROPREMENT DITE · texte numérisé non relu

PHYSIQUE PROPREMENT DITE

de l'espèce en général, et du fait des croisements indéfiniment féconds des différentes races qui composent l'humanité.

La physique généralise les phénomènes et s'attache, non plus aux êtres, mais à des faits d'ordre général, conditions ou conséquences de leur constitution et de leur développement : c'est la pesanteur, c'est la chaleur, c'est la lumière, c'est l'électricité; ce sont les grands mouvements observés dans l'espace, étudiés, précisés, ramenés de leurs apparences à leurs réalités, enfin rattachés à celle des forces naturelles où ils ont leur source commune ; ce sont des fonctions qui toutes intéressent tous les corps, se modifient, il est vrai, selon les propriétés spécifiques de ces derniers, mais ne laissent pas d'être telles que l'on puisse les définir avec une généndité qui les élève au-dessus des individus et des espèces. Aussi a-ton pu ériger trop facilement ces phénomènes, ces fonctions des corps, en corps particuliers ou en entités, comme le témoigne l'histoire de la science.

La physique abstrait donc certaines séries de phénomènes de la nature et s'en fait un sujet de spéculation propre, à peu près indépendamment des existences indiriduelles et des classes de ces existences. Elle pousse cette abstraction, autant que possible, jusqu'à préparer l'application de la méthode mathématique à la définilion et à l'exploration de ses objets : plusieurs.de ses branches sont devenues toutes mathématiques en effet (comme l'astronomie et l'optique], sauf en ce qui con-

510 l'kxfëribnce mëthooiqub.

cerne l'établissement des premiers faits ou de qkelques lois capitales. Dans tous les cas, elle procède à la recherche de ces lois, non plus par la simple observation, comme l'histoire naturelle, mais par l'expérience artificielle et systématique. Au besoin et provisoirement, elle y supplée par l'hypothèse.

Au fond , l'expérience méthodique de l'homme commence à l'instant où il fixe son attention et la dirige i un but qu'il détermine lui-môme. Mais ici il y a plus,i y a production, institution volontaire des faits qu*il s'agit d'observer et de lier à d'autres faits. Le pbysiciei assiste au développement du phénomène, son objet d son œuvre, après avoir appris à en occasionner lafo^ mation spontanée, et en le séparant de tous les groupes de faits ( au moins de ceux qu'il peut apprécier), à Tciceplion de ceux qu'il présume, avec plus ou moins de fondement, être en rapports particuliers d'origine, de cause, de concomitance, d'effet, avec les phénomènes mêmes dont il suscite Tapparilion. Il passe à l'état de simple observateur pour constater ces rapports prévus ou imprévus; et il parvient ainsi à lier scientifiquement les faits, à connaitre leurs systèmes naturels, par suite à les prévoir avec certitude, toutes les fois que leurs antécédents nécessaires se trouveront donnés selon l'or dre de la nature. Celle prévision est, comme on sait une fin principale, et aussi une vérification de la science

Il est cependant une partie de la physique, c'est l'as tronomie, qui se refuse à l'expérience directe. Aussi l'hypothèse a-t-elle dû prendre un rôle capital dans les

L*HTPOTH&SE. 514

Hudes relatives aux mouvements généraux du monde, iopemic lui-même ne prétendait guère que substituer une hypothèse ancienne et meilleure à Thypothèse ruinée de Ptolémée. Ce n*est qu'indirectement, et de nos jours surtout, que Texpérience est venue ajouter sa preuve aux efforts heureux de l'hypothèse servie par les mathématiques et vérifiée par l'observation.

Ainsi, soit que l'expérience systématique ne se trouve pas possible, soit précisément pour qu'elle le devienne, OQ est souvent forcé d'anticiper le système naturel de phénomènes, quel qu'il puisse être, dont on se propose la découverte, par un système de l'esprit, plus ou moins étendu, toujours conjectural, basé sur des observations losuflEisantes, sur des analogies, ou sur ces sortes de sentiments, de préjugés et de raisons confuses qu'on Qomme divination du génie quand ils ne trompent point. L'hypothèse a donc nécessairement sa place dans la méthode du physicien. Elle est donc justifiée. Hais qui voudrait bannir l'hypothèse, s'il pouvait être bien entendu qu'elle n'est point une doctrine imposée et maintenue à priori dans les ordres de faits dont décide Texpérience seule , qu'elle n'est que le suppléant modeste de la vérité, son représentant à titre provisoire, tantôt un procédé de fausse position, à l'effet de pou^ suivre la recherche, tantôt une opinion de probabilité variable, dont la vérification positive ou négative est attendue du temps. L*hypothèse n'est pas pour cela dans la science, mais la méthode de la science en fait

SIS l'hipothèsb.

usage , la méthode pratique , sans jamais afifirmer le savoir en dehors de rétablissement régulier des lois do phénomènes.

Outre le rôle de l'hypothèse pour instituer Texpérience systématique, ou la préparer, lui poser des questions et lui ouvrir des voies, et servir ainsi aux progris des connaissances positives, on lui attribue le mériie de lier les faits en tenant lieu des lois inconnues. Ea effet, rhypothèse coordonne les phénomènes pour la mémoire, et jusqu'à un certain point pour la raisco; elle les explique en les ramenant à un fait plus génénl supposé , comme la meilleure des théories le poumH faire à ce même fait une fois vérifié. La supposition de Yéther dans les phénomènes lumineux est un bel exemple de cet emploi de l'hypothèse. Les nécessités du lau* gage créent d'un autre côté des difficultés sensibles ai physicien qui veut enseigner, sans hypothèse aucune, les vérités en sa possession ; il est même assez à croire que Tusage indispensable des figures et des personnifications dans le discours n'a point été étranger à Tao ceptation de la chaleur en soi , de Yhumidité en soi, ou encore d'une matière lumineuse par essence, d'uD fluide électrique, etc. Mais plus ces difficultés se font sentir, plus un bon esprit jugera utile de faire trancher fortement les hj^pothèses et les faits dans l'exposition de la science. Ce serait une entreprise intéressante et fort à désirer que celle de rédiger le vrai système des faits et des lois acquis en physique, de le présenta sans mélange de suppositions, et avec une langue cor-

l'hypothèse. 513

wte, dûl-elle être un peu longue et un peu pédante, fn bannirait, autant que possible, les termes employés trop souvent pour exprimer d'une manière générale des phénomènes dont la loi générale n'est point connue ou démontrée.

Au reste, il y a des bypothèses de plusieurs sortes. ieft unes, les plus transitoires de toutes, les plus particnlières aussi, et qui s'offrent comme les moins difficOes à vérifier, sont éminemment celles que nous regardons comme nécessaires dans bien des cas à l'institution de l'expérience. On ne saurait s'en priver toujours, le loulùt-on, et d'ailleurs si le savant n'anticipait jamais m les faits, il ne les dominerait pas assez non plus pour les interroger : bien des progrès deviendraient impossibles. Les exemples sont partout; je citerai pourlintles fameuses expériences d'Ampère sur les rapports de l'électricité et du magnétisme. Si ces rapports n'eussent été présumés, et ils l'étaient depuis quelque temps, rtls ne l'eussent été cette fois avec une assez grande [Hrécision, le physicien n'aurait pu être guidé comme il le fut pour la construction de ses ingénieux appareils, lestinés à mettre en évidence les fonctions magnétiques ies corps mobiles où circulent des courants électriques.

D'autres hypothèses sont de telle nature, ou d'une llénéralité telle que leur vérification future paraît éloignée, difficile, impossible. Ainsi , les moyens manquenieol aujourd'hui pour soumettre à des épreuves di- Wles une théorie de la constitution et des mouvements moléculaires des corps, destinée à fournir l'explication

cniMiË.

el le lien des difierenles séries de phénomènob i^liraques. L*hyi>olhèse*dc Vétlier^ pour la lumière, et comme un frâignicnl d6lHclié d'une semblable iiiim générale. Gilte hypothèse reniermc, il est vrai, les laits connus de sa - *-^f-- au priiil d'avoir permis, Jil^, d'en prévoir de nouveaux, xh ce n'est là qu une icn-

nie, d'où nait une prok^ mentant, maïs qui D«< Seulement, Tutilili de* explication provisoire d« ms cclexemplc» Enûo^ûii a veriûcation devient toul

flcation indirecte et insi

bilité qui peut aller en J

pourtant qu'une prot

hypothèses, pour te liei

phénomènes, est manifesi

peut citer comme un cas oi

à fait inespérable, si haut que la probabilité^ semble

s'(^lever, Thypothèsc do l'universalité entière de lakn

de la pesant^*ur. En étendant celte loi à tous les astres

inconnu aussi bien que connus, et an-delà des inte-

valles insondables, Tesprit obéit à son instinct de gticV

ralisation el dépasse la connaissance possible.

* Jeuens de considérer la physique, prise dans k&em le plus ordinaire du mot, et le plus étroit. J'ai suppo^^ tacitement que les fondions, objet de cette science» &; développaient dans les corps sans que ceux-ci perdis* sent leur individualité, sans que rien fût changé ûui caractères fondamentaux qui les font être ce qu'ils son*^ Ainsi l'un traite, avec toute la généralité possible, de» phénomènes dont la malière est le théâtre, et Ton qualifie celte matière, sous ses divers modes constants selon qu'elle se comporte relativement à ces phéno-

CIIIR1IR. 5t5

mènes, pour les produire ou les subir, les prùsculer, les transformer, les Irausraeltre. De là une détermination des propriétés dites physiques des corps.

Mais sous Tinfluence de ces mêmes phénomènes [de chaleur et d'électricité, par exemple), ou réciproquement en leur donnant naissance, on voit aussi les corps se composer et se décomposer, perdre ou acquérir tels âéments, changer de forme, de nature, en d'autres termes, se grouper en individualités différentes de celles ï qu'ils offraient d'abord. Ici parait, et se classe ordinaiï rement à part entre les sciences, la chimie, qui étudie i les lois de ce devenir des corps, la composition pour éûsi dire en mouvement, ou, comme on disait jadis, la $inération et la corruption des êtres inorganiques , enfin les éléments derniers et invariables, autant qu'elle peut les saisir, leurs natures, leurs actions, leurs coordinations, leurs quantités.

La physique et la chimie ont une seule et même méthode; l'usage régulier de l'observation et de l'expérience ne varie point de l'une à l'autre de ces deux sciences, non plus que le rôle de la spéculation et dp. l'hypothèse. L'objet est le même aussi des deux parts, si Ton veut que ce soit la connaissance des corps non vivant!», des propriétés qui les distinguent entre eux et des forces qu'ils exercent ; et il est le même, s'il s'agit des fonctions générales que la physique observe dans les corps indécomposés (simples ou non, et a.hstraction fiiitede celte circonstance), puisque la chimie retrouve ces mêmes fonctions dans les évolutions et transformalions de la matière, où elles prennent une part très

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grande et que nous voyons s'étendre tous les jours. On ne peut donc reconnaître, dans un essai de classification, qu'une division transitoire entre la physique d la chimie, car on ne doit tenir compte alors ni des distinctions que les convenances d'une exposition didactique engagent à maintenir, ni de celles qu'entrainela spécialisation des études, et qui fractionnent, comoie on sait, les sciences déjà les plus circonscrites.

Il n'est pas juste d'ailleurs de se fonder sur une complexité plus grande des phénomènes chimiques, comparés aux phénomènes physiques, pour les séparer systématiquement de ces derniers. L'étude de la composition et de la décomposition des corps, et des pro* priétés de leurs éléments, n'est pas plus complexée» elle-même que l'étude de leurs actions calorifiques, électriques, etc. ; et si la chimie s'est vue conduite à faire intervenir de plus en plus les actions physiques dans les lois qui semblent le sujet propre de son investigation, la réciproque est vraie aussi, la physique pouvant de moins en moins ignorer les conditions chimiques attachées aux fonctions qu'elle s'efforce d'abstraire. Il est vrai que la chimie a toujours dû réunir jusqu'à un certain point les deux domaines, par exemple en subordonnant la loi des combinaisons à celle des températures; mais la physique a-t-elle donc pu n'avoir aucun égard à l'état spécifique des corps, et cet état n'est-il pas avant tout (lu ressort delà chimie? Tous les phénomènes se modifient selon la spécificité de la matière qu'ils intéressent : magnétisme, électricité, lumière, chaleur, et jusqu'à la pesanteur, puisque les densités diverses des

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