‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 21 sur 79 · SENS ET LIMITES DE LA LIBERTE · texte numérisé non relu

SENS ET LIMITES DE LA LIBERTE

et prend rang dans l'ordre des choses avec la suite prolongée de ses conséquences, les unes dès lors nécessaires, les autres simplement possibles comme elles étaient avant.

Une comparaison empruntée à l'ordre mathématique me semble tout à fait frappante dans cette matière. Supposons une fonction donnée entre tant de variables qu'on voudra, et représentative d'un ordre concret. Certaines de ces variables recevront des valeurs possibles quelconques, déterminées arbitrairement : on les nomme indépendantes', l'arbitraire ne saurait aller pourtant jusqu'à adopter des déterminations autres que celles qui affectent la forme de nombre, de quantité, et qui de plus ont le sens voulu par la nature de la question, et leur place marquée nécessairement dans certaines séries. Toutes les fois que les valeurs des variables indépendantes seront fixées à volonté, et qu'on tiendra compte en outre des quantités constantes primitivement données, la valeur de la fonction sera elle-même déterminée et nécessaire. Imaginons d'ailleurs qu'il s'agisse, non d'une fonction continue et indéfinie à laquelle un groupe de phénomènes serait soumis (le mouvement d'un corps céleste, par exemple), mais d'une loi qui lie un phénomène attendu à un phénomène posé, tous deux hypothétiques (la chute d'un grave, abandonné d'une certaine hauteur); il est clair qu'une relation nécessaire ne laissera pas d'exister et de faire partie de l'ordre universel apriorique, bien que les variables indépendantes (poids, hauteur, etc.) puissent n'être pas prédéterminées de valeur, ou que môme il n'y ait peut-être pas lieu, en fait, à appli((uer la loi, faute d'une détermination libre dans une certaine conscience. Pour achever notre comparaison mathématique, nous assimilerions la loi du monde, dans la thèse de la liberté, à une fonction de fonctions très complexe, les unes, sensiblement continues, les autres discontinues. Ces dernières auraient ce privilège que certaines de leurs variables indépendantes

pourraient, à un même instant donné, prendre l'une quelconque de plusieurs valeurs également possibles, dont aucune n'est ou ne devient nécessaire qu'au moment et par le fait de son introduction due à une imprévoyable volonté. La fonction, la loi totale déterminative des faits par rapport au temps, n'exprimerait donc que le monde possible, ou plutôt elle serait le système gigantesque des mondes purement possibles, assujétis à des conditions générales communes. La trajectoire apriorique des événements se composerait d'un nombre incalculable de trajectoires hypothétiques, se croisant en mille manières, toutes douées de grands caractères communs, de propriétés communes. La trajectoire effective ne saurait jamais être déterminée de tous points, si ce n'est après coup et lorsque la liberté aurait réalisé telles ou telles parties du cours d'une des trajectoires possibles, en laissant de côté ces parties de toutes les autres qui s'offraient pour un même intervalle de temps. Cette comparaison jette beaucoup de lumière sur la question des rapports de l'ordre avec la liberté.

Ainsi, toute la science justement supposable, la science accomplie, ne suffirait pas pour donner les moyens de déduire, des états antérieurs du monde, l'état futur exact et complet après un temps quelconque. La prévision n'est que partielle et approximative, là où elle est certaine; ailleurs, elle est conjecturale et plus ou moins probable : je dis partielle, portant principalement sur les phénomènes d'ordre général qui embrassent et conditionnent tous les autres; je dis approximative, parce que même ces grandes lois, où la part des actions humaines et libres semble nulle, ne laissent pas d'admettre dans leurs effets une intervention minime d'éléments imprévus et imprévoyables. Par exemple, le moindre déplacement volontaire d'un homme sur la surface du globe terrestre modifie, quoique dans des limites singulièrement étroites, mais enfin modifie peut-être et la marche de la planète, et celle du soleil, et l'application de la loi de la

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