‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 23 sur 79 · ERREUR ET VERITE · texte numérisé non relu

ERREUR ET VERITE

sans scrupule, enfin toujours prêt à bouleverser le monde par son caprice? Non, malgré la spécieuse symétrie de ces conséquences avec celles qui se tirent de la nécessité, elles ne sont point justes.

Le monomane nécessitaire est le véritable homme pratique de la nécessité, parce que la nécessité, si elle est, est absolue, est au-dessus de l'exagération; et celui qui la croit, si elle est vraie, ne peut embrasser trop ni serrer de trop près sa conviction. Mais le monomane de liberté ne serait pas l'homme pratique d'une croyancedont il se ferait une idée monstrueuse, en supprimant ou amoindrissant à l'excès la part des déterminations anticipées dans le cours du monde. En doctrine, il n'aurait point égard aux lois, même les plus sensibles, à celles sans lesquelles aucun ordre ne se conçoit. En morale, il n'admettrait donc ni solidarité, ni influences réelles, efficaces. A ses yeux, point de milieu entre la chose, entre l'être inerte ou esclave, et l'homme que lui-même penserait être : œuvre intégrale de soi, maître de tout. De là les conséquences les plus inhumaines en tout genre, et jusqu'aux plus impossibles; aussi l'observation nous ofïre-t-elle beaucoup moins de types approchés de ce dernier monomane que du premier. 11 est plus malaisé de se croire maître et tyran, ne fût-ce que d'un microcosme, avec la pleine responsabilité d'une volonté créatrice, que de s'imaginer, en créant de la force et des actes, être un chaînon de l'acte universel, un produit de la force qui fait tout. Presque tous les grands hommes, les hommes de volonté mêmes, ont été des fatalistes. Tant l'humanité a de peine à se dégager de ses entraves et à se faire une juste idée de son autonomie! Le fantôme de la nécessité pèse sur la nuit de l'histoire ; la liberté est une aurore.

Ainsi les considérations morales disposent notre croyance à affirmer cette liberté qui ne nie point l'ordre du monde, et qui, dans cet ordre même, est le fondement

et l'essence d'une loi spécialement humaine, de la loi morale. Pour achever de déterminer notre affirmation, plaçons-nous maintenant à un autre point de vue, celui de l'erreur et de la vérité.

Dans le système de la nécessité, l'erreur est nécessaire; dans le système de la liberté, elle dépend de jugements dont nous pouvons toujours suspendre l'arrêt, et ainsi n'a rien de fatal. Il suit de là que la nécessité n'accorde point de moyens sûrs de discerner le vrai du faux : chacun de nous pense et juge comme il doit penser et juger; les erreurs, comme les maux, sont partie intégrante de l'ordre éternel; enfin, à cet égard, toute erreur est aussi une vérité. Le nécessitaire conséquent regardera donc comme un fait inéluctable, établi avec toute la force de ce qui est et doit être, le partage de l'humanité entre des masses vouées à la damnation de l'illusion et du mensonge, et un petit nombre d'élus de la science et de la vérité. C'est la doctrine que nous voyons régner le plus ordinairement dans le passé. Or, il faut bien avouer que l'élu n'a pour lui, et pour s'assurer de son élection, que sa propre affirmation, sa foi et celle de quelques autres hommes, la science prétendue ne produisant point un critérium reconnaissable en dehors de lui et de ces quelques hommes. Aux yeux des autres, à nos yeux, cette science est illusion pure, cette illusion science possible. L'erreur, déjà vraie en ce sens qu'elle est inévitable, essentiellement liée à l'ordre du monde, pourrait même n'être l'erreur en aucun sens, et être la vérité véritable. En effet, qui décidera, au milieu des contradictions croisées, dans le flux et reflux des affirmations et des doctrines, quand chacun n'a dans sa pensée qu'une sorte de phénomène réfléchi nécessairement, un certain ordre apparent pour lui, propre à lui, qui décidera de la conformité de cet ordre avec les lois réelles.^ Celles-ci, ne se manifestant d'aucune autre manière à aucun de nous, sont soustraites par le fait à toute vérification commune.

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