‹ Essais de critique générale (volume 5)Chapitre 24 sur 79 · THEORIE FATALISTE DU PROGRES · texte numérisé non relu

THEORIE FATALISTE DU PROGRES

Le fataliste qui s'attribue le don si mal partagé de la vérité, cet élu du milieu des divagations humaines, n'est au fond qu'un croyant; on peut même dire un mystique, dans quelque draperie de science qu'il essaye de s'envelopper. Mais de nos jours le système nécessitaire revêt une forme historique, plus douce et plus spécieuse : on acclame un certain progrès des idées, écrit dans l'histoire, et l'on dit que la vérité est progressive. Tout est bien jusque-là. S'il s'agit de ces connaissances qui, d'abord refusées à l'homme, se découvrent par sa constante recherche ou cèdent à ses efforts combinés, le progrès est la science môme en voie de formation, dans toute société où l'étude n'est pas impossible : Multi pertransibunt et augebitar scientia; F humanité est comme un seul homme qui vit toujours et apprend continuellement. Dans l'ordre positif des investigations, la vérité est progressive, parce que le travail dévoile des faits, des lois cachées, jamais en ce que le faux de la veille puisse être le vrai du lendemain, et réciproquement. Laissons se prévaloir des variations des sciences ceux qui en ignorent les méthodes, confondant l'hypothèse et la preuve, l'observation fautive et l'expérience qui rectifie. Si nous parlons des mœurs et des idées morales, des doctrines métaphysiques, théologiques, cosmogoniques, de ces questions qui forment le champ ordinaire des contradictions de l'homme, et dont la méthode même ne s'est point constituée régulièrement, le progrès de l'humanité se concevrait encore sans supposer que la vérité varie. Pourquoi ne pas dire : L'être humain parvient graduellement à, envisager le vrai unique, dont il porte en soi la virtualité, et dont il peut à toute force, en tout temps, atteindre les éléments essentiels, en doutant où il faut, en affirmant dans la mesure autorisée par ses connaissances positives et observée dans la pureté de son cœur et dans la liberté de son esprit? Il y parvient tout autant qu'il peut dégager sa conscience, et des nuages que l'ignorance amoncelé, et des fausses

clartés que la passion rayonne, et de la masse des préjugés dont l'obsèdent les affections communes, consacrées et transmises dans l'état social. L'œuvre est difficile; fût-elle impossible effectivement, idéalement c'est autre chose. Toutefois, en de certains points où il est permis de le constater, le progrès est plutôt social et moyen que sensible par l'observation des individus quelconques, plus apparent dans la marche des sociétés humaines que par la comparaison des personnes d'élite à des époques diverses. Il se comprend, cherché dans la personne elle-même, principalement en ce que les voies du vrai unique vont se désobstruant devant elle, grâce aux efforts et aux succès relatifs de celles qui l'ont précédée, aux découvertes, aux luttes, aux erreurs mêmes des chercheurs et de tous les gens de bien, et à l'amélioration que leurs travaux et leurs exemples ont apportée au fonds commun des consciences.

Loin de cette théorie, le fatalisme moderne prétend que chaque âge a sa vérité propre. Le progrès se place alors, non dans le dégagement de la vérité, mais dans la succession réglée de vérités démenties les unes après les autres, et pour une fin qu'il s'agit de connaître. Cette fin même, dans l'éternel mouvement du monde, nous apprendrait un certain vrai, non pas le vrai. Alors rien n'est vrai, rien n'est faux permanemment. Alors ce qui est vérité maintenant fut autrefois mensonge et redeviendra mensonge. Alors l'auteur d'une belle action dans l'antiquité, c'est-à-dire d'une action que nous jugeons belle aujourd'hui, fut un coupable selon la loi historique ; et ceux qui perpétrèrent des actes monstrueux furent dans la loi et dans le bien. Je ne qualifierai pas de telles conséquences. Ce qui importe à mon objet, c'est de savoir comment le système nécessitaire peut permettre de discerner entre le vrai d'une époque et le faux de cette même époque, de manière à donner à la moralité un appui quelconque, au moins dans le moment présent. La contradiction règne; les mêmes assertions, de souve-

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