LA FEUILLE DE CHARMILLE
ses avantages. Ce n*est pas tout à fait sa faute, la langue le trompe, l'exemple l'entraîne, Tautorité le tyrannise. On le prend par ses vertus pour le séduire, et il s'attache aux erreurs qu'on lui enseigne, de toute l'affection qu'il porte à ceux qui lui promettaient la vérité. J'ai subi la loi commune et j'aurais beaucoup à désapprendre; mais à l'égard de ces grandes questions du libre arbitre et de la Providence, les raisonnements des doctes n'ont jamais rien pu sur moi. On me donnait en abondance de longues et diverses explications ; j'ai fait comme l'enfant, j'ai écouté et je n'ai point compris. Enfin, comparant ce luxe d'arguments et de lumières, où s'anéantissaient l'une après l'autre les deux vérités dont on voulait montrer l'accord, à ma fière indigence qui, du moins, me les conservait dans leur intégrité, j'en suis venu à reconnaître que l'un de mes plus anciens souvenirs était aussi pour moi l'un des plus instructifs.
» 11 est une heure de l'enfance qu'on n'oublie jamais : celle où l'attention venant à se concentrer avec force sur une idée, sur un mouvement de l'âme, sur une circonstance quelquefois vulgaire, nous ouvrit, par une échappée inattendue, les riches perspectives du monde intérieur : la réflexion interrompit les jeux, et, sans l'aide d'autrui, l'on s'essaya pour la première fois à la pensée.
» Un jour, dans le jardin paternel, au moment de prendre une feuille de charmille, je m'émerveillai tout à coup de me sentir le maître absolu de cette action, tout insignifiante qu'elle était. Faire ou ne pas faire î Tous les deux si également en mon pouvoir! Une même cause, moi, capable au même instant, comme si j'étais double, de deux effets tout à fait opposés ! et, par l'un ou par l'autre, auteur de quelque chose d'éternel, car, quel que fût mon choix, il serait désormais éternellement vrai qu'en ce point de la durée aurait eu lieu ce qu'il m'aurait plu de décider. Je ne suffisais pas à mon étonnement ; je m'éloignais, je revenais, mon cœur battait à coups précipités.
» J'allais mettre la main sur la branche, et créer de bonne foi, sans savoir, un mode de lêtre, quand je levai les yeux et m'arrêtai à un léger bruit qui sortait du feuillage.
» Un oiseau effarouché avait pris la fuite. S*envoIer, c'était périr : un épervier qui passait le saisit au milieu des airs.
» C'est moi qui l'ai livré, me disais-je avec tristesse : le caprice qui m'a fait toucher cette branche, et non pas cette autre, a causé sa mort. Ensuite, dans la langue de mon âge (la langue ingénue que ma niéinoire ne retrouve pas), je poursuivais : Tel est donc l'enchaînement des choses. L'action que tous appellent indilférente est celle dont la portée n'est aperçue par personne,
ESSAIS DK CRITIQUE GÉNKHALE. IV. 9
et ce n'est qu'à force d'ignorance que Ton arrive à être insouciant. Qui sait ce que le premier mouvement que je vais faire décidera dans mon existence future? Peut-être que de circonstance en circonstance toute ma vie sera différente, et que, plus tard, en vertu de la liaison secrète qui par une multitude d'intermédiaires rattache aux moindres choses les événements les plus considérables, je deviendrai l'émule de ces hommes dont mon père ne prononce le nom qu'avec respect, le soir, près du foyer, pendant qu'on l'écoute en silence.
» 0 charme des souvenirs ! La terre s'embrasait aux feux du printemps et la mouche vagabonde bourdonnait le long des allées. Devant ces fleurs entr'ouvertes qui semblaient respirer, devant cette verdure naissante, ces gazons, ces mousses remplis d'un nombre innombrable d'hôtes divers; à ces chants, à ces cris qui tranchaient par intervalles sur la sourde rumeur de la terre en travail, si continue, si intense et si douce qu'on eût cru entendre circuler la sève de rameau en rameau et bouillonner dans le lointain les sources de la vie, je ne sais pourquoi j'imaginai que depuis ma pensée jusqu'au frémissement le plus léger du plus chétif des êtres, tout allait retentir au sein de la nature, en un centre profond, cœur du monde, conscience des consciences, formant de l'assemblage des faibles et obscurs sentiments isolés dans chacune d'elles un puissant et lumineux faisceau. Et il me parut que cette nature, sensible à mon angoisse, cherchait en mille façons à m'avertir : tous les bruits étaient des paroles, tous les mouvements étaient des signes. Debout au pied d'un vieil arbre, je le regardais avec inquiétude et avec une sorte de déférence, quand, la brise passant, il inclinait ou secouait lentement sa tête chenue. Quel est cet oiseau de proie dont j'affronte les serres, disais-je en moi-même, ou quel est ce sort glorieux que je me prépare? Toutefois, j'avançai la main, je saisis la feuille fatale.
» Mais si cette détermination présente, au lieu de commencer une suite d'événements, continuait la suite des événements passés par un autre dès longtemps certain pour quelque être supérieur à moi, et arrivant à son heure dans cet ordre général que je n'avais point fait? Si me sentir souverain dans mon for intérieur, c'était, au fond, ne sentir pas ma dépendance? Si chacune de mes volontés était un effet avant d'être une cause, en sorte que ce choix, ce libre choix, ce choix en apparence aussi libre que le hasard eût été réellement (n'y ayant point de hasard) la conséquence inévitable d'un choix antérieur, et celui-ci la conséquence d'un autre, et toujours de même, à remonter jusqu'à ces temps dont je n'avais nulle mémoire? Ce fut dans mon
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esprit comme l'aube pleine de tristesse d'un jour révélateur. Une idée.... Ahl quelle idée! quelle vision IJ'en suis ébloui. L'homme aujourd'hui en rassemblant les réminiscences de ce trouble extraordinaire qu'éprouva l'enfant, l'éprouve derechef; je ne peux plus distinguer les angoisses de l'un des angoisses de l'autre; la même idée, terrible, irrésistible, inonde encore de sa clarté mon intelligence, occupant à la fois toute la région et toutes les issues de la pensée. Je ne sais comment peindre le conflit de ces émotions.
» En un point de ce vaste monde animé d'un mouvement continuel et continuellement transformé, où d'instant en instant rien ne se produisait qui n'eût la raison de son existence dans l'état antérieur des choses, je me vis au delà de mes souvenirs ; je me vis à mon origine, moi, ce nouveau-né qui était moi, ce moi étranger qui commença mon être, je le vis déposé à son insu en un point de cet univers : mystérieux germe destiné à devenir avec les années ce que comportaient sa nature et celle du milieu complexe qui l'environnait. Puis, dans les perspectives de la mémoire de moi-même, que je prolongeai des perspectives supposées de ma vie future, je m'apparus : multiplié en une suite de personnages divers, dont le dernier, s'il se tournait vers eux, un jour, à un moment suprême, et leur demandait : Pourquoi ils avaient agi de la sorte ? Pourquoi ils s'étaient arrêtés à telle pensée? les entendrait de proche en proche en appeler sans fin les uns aux autres. Je compris l'illusion de murmurer au moment d'agir ces mots dérisoires : Réfléchissons, voyons ce que je vais faire; et que j'aurais beau réfléchir, je ne parviendrais pas plus à devenir l'auteur de mes actes par le moyen de mes réflexions que de mes réflexions par le moyen de mes réflexions; que si j'avais le sentiment de ma force, car je l'avais pourtant le sentiment de ma force propre : si j'en étais parfois débordé, c'est que je la sentais en moi à son passage, c'est qu'elle me submergeait d'une de ses vagues, la force occupée à entretenir le flux et reflux universel. Je connus que n'étant pas mon principe, je n'étais le principe de rien; que mon défaut et ma faiblesse étaient d'avoir été fait; que quiconque a été fait, a été fait dénué de la noble faculté de faire ; que le sublime, le miracle aussi, hélas! et l'impossible était d'agir : n'importe où en moi et n'importe comment, mais d'agir; de donner un premier branle, de vouloir un premier vouloir, de commencer quelque chose en quelque façon (que n'eussé-jc pu si j'eusse pu quelque chose!), d'agir, une fois, tout à fait de mon chef, c'est-à-dire d'agir : et sentant, par la douleur d'en perdre l'illusion, la joie qu'on aurait eue à posséder un privilège si
beau, je me trouvai réduit au rôle de spectateur, tour à tour amusé et attristé d'un tableau changeant qui se dessinait en moi sans moi, et qui, tantôt fidèle et tantôt mensonger, me montrait, sous des apparences toujours équivoques et moi-même et le monde à moi toujours crédule, et toujours impuissant à soupçonner mon erreur présente ou à retenir la vérité : ne futce que cette vérité, maintenant si claire à mes yeux, de mon impuissance invincible à me défaire jamais d'aucune erreur, si, par une autre erreur, j'en tentais Teffort inutile et inévitable. Une seule, une seule idée, partout réverbérée, un seul soleil aux rayons uniformes : Gela que j'ai fait était nécessaire, Ceci que je pense est nécessaire. L'absolue nécessité pour quoi que ce soit d'être à l'instant et de la manière qu'il est, avec cette conséquence formidable : le bien et le mal confondus, égaux, fruits nés de la même sève sur la même tige. A cette idée, qui révolta tout mon être, je poussai un cri de détresse et d'effroi : la feuille échappa de mes mains, et comme si j'eusse touché l'arbre de la science, je baissai la tête en pleurant.
» Soudain je la relevai. Ressaisissant la foi en ma liberté par ma liberté même, sans raisonnement, sans hésitation, sans autre gage de l'excellence de ma nature que ce témoignage intérieur que se rendait mon âme créée à l'image de Dieu et capable de lui résister, puisqu'elle devait lui obéir, je venais de me dire, dans la sécurité d'une certitude superbe : Gela n'est pas, je suis libre.
» Et la chimère de la nécessité s'était évanouie, pareille à ces fantômes formés pendant la nuit d'un jeu de l'ombre et des lueurs du foyer, qui tiennent immobile de peur sous leurs yeux flamboyants, l'enfant, réveillé en sursaut, encore à demi peKhi dans un songe : complice du prestige, il ignore qu'il l'entretient lui-même par la fixité du point de vue, mais sitôt qu'il s'en doute, il le dissipe d'un regard au premier mouvement qu'il ose faire. »
11 faut revenir à la position logique de la question et faire connaître le dilemme promis. En voici les préliminaires tels que les comprenait Lequier. Ils ne sont en partie qu'une récapitulation de ce qui a été dit. Les deux premiers dégagent la véritable idée du libre arbitre, en jetant de côté deux faux systèmes qui conduiraient à le nier sous l'apparence d'une affirmation, mais jointe à des affirmations contradictoires :
a. Si la liberté des résolutions humaines est réelle — entendons à l'égard de certaines résolutions, car la thèse de la liberté ne va point au delà — la liberté s'applique au dernier jugement qui motive Vacte libre, et non pas seulement à Vacte proprement dit
d'une volonté', car il n'y a pas de volonté indifférente en matière d'actes réfléchis, et toute volition de ce genre se réclame d'une raison ou d'un motif quelconque. Si tous les jugements portés sous l'influence d'une passion ou d'un état intellectuel donnés étaient nécessaires, tous les actes aussi seraient nécessaires. Si au contraire il y a des actes libres, les affirmations de conscience touchant le vrai et le faux, le bien et le mal, sont quelquefois libres aussi, et il faut que l'essence delà liberté remonte jusque-là.
b. La liberté d'un acte est incompatible avec la futurition infaillible de cet acte avant quil fût. — Soit qu'on prétendît fonder l'existence d'une telle futurition sur la doctrine de la chaîne universelle des phénomènes, effets et causes nécessaires les uns des autres, soit qu'on voulût admettre la possibilité d'une prescience de tous les futurs, il faut savoir qu'on ne soutiendrait plus l'existence réelle de la liberté que par des sophismes :
» Qu'est-ce que la futurition infaillible, éternelle de l'acte qu'en ce moment j'hésite à faire? S'il est futur j'hésite en vain, et s'il dépend vraiment de moi, de moi qui délibère, c'est donc qu'il n'était pas tout à fait futur auparavant. Quoi! avant que ma libre préférence mette un terme à mon irrésolution présente, avant que je me consulte, avant que j'aie commencé d'être, cette chose qu'il est en mon pouvoir de ne pas faire ou de ne pas être existait de cette existence anticipée qui la constituait future! Elle était à Torigine des temps, elle était de toute éternité irrévocablement acquise à l'avenir, cette chose que tout à l'heure je sentais si bien sous ma puissance, elle que je faisais sortir à moitié de son néant par la seule idée que j'aurais pu vouloir qu'elle fût, elle qu'il ne tenait qu'à moi d'y faire rentrer par un autre mouvement de ma pensée ! Mais cette chose qui sera, celte chose qu'après m'être recueilli pour me décider, je voudrai à ia fin, car il faut bien que je la veuille, puisque toute suspendue qu'elle est à mon libre vouloir, à coup sûr elle sera, cette chose qui va être, comment se peut-il qu'elle ne soit pas? Or il se peut qu'elle ne soit pas, parce que je suis libre. C'en est trop, il y a contradiction à dire et que la chose sera et qu'elle pourra bien ne pas être. 11 faut choisir ou de la réalité du libre arbitre avec l'ambiguïté des futurs, ou de l'apparence du libre arbitre avec les futurs infaillibles. »
(Gomme il faut bien connaître la portée et les conséquences des idées (ju'on embrasse, j'ajouterai ici, tout en continuant à écarter du sujet les questions théologiques, que la doctrine d'une liberté réelle exige, en toute théologie rationnelle, la renonciation à l'immutabilité divine, aussi bien qu'à la prescience absolue. Et en effet, les actes libres étant imprévoyables comme
tels, sont des événements dont le témoin, quelle que soit sa nature, est averti c^ndiiià ils arrivent; étant averti il est modifié; étant modifié il admet en lui-même des rapports avec eux, de même qu'ils en ont avec lui. a Rapport de Dieu à la créature, aussi réel, dit Lequier, que le rapport de la créature à Dieu. »)
« Il faut reconnaître, ou que Dieu dans son rapport au monde contracte un mode nouveau d'existence qui participe à la nature du monde, ou que ce monde est devant Dieu comme s'il n'était pas. Encore, dire que ce monde est devant Dieu comme s'il n'était pas, c'est n'en pas dire assez : tant qu'il n'est pas un pur néant la souveraine intelligence ne saurait le confondre avec le néant, et pour si peu qu'il soit il suffit à priver Dieu de l'intégrité du tout-être. Il fait une tache dans l'absolu, qui détruit l'absolu. Cet univers comparé à l'immensité n'est, je le veux bien, qu'un grain de sable ; mais ce grain de sable existe de son être propre, et les changements qui s'y opèrent n'ayant pas moins de réalité que les choses qui les subissent, Dieu qui voit ces choses changer change aussi en les regardant, ou il ne s'aperçoit pas qu'elles changent. »
c. Etat moral du doute habituel ou de la négation^ à l'égard de la liberté. — Lequier se le représente comme une sorte de sommeil de l'âme :
« Cette vie est donc comme un songe. Ces gens-là qui vont et viennent dorment, les puissances de leur âme sont assoupies. Mais ils portent en eux la puissance de s'éveiller. On est d'autant plus endormi dans ce songe qu'on n'a pas l'idée de s'éveiller. L'idée de s'éveiller serait déjà sortie du songe, à moins qu'endormi on ne rêve encore que l'on s'éveille, ce qui est avoir l'erreur des erreurs, comme le savant a la science de la science. Et ceux-là qui rêvent qu'ils sont éveillés sont ceux qui déjà, autant qu'il est en eux, abdiquant la personnalité pour se livrer au courant des choses et des influences de la nature extérieure, se soutiennent à eux-mêmes que s'abandonner ainsi c'est être éveillé, et que reconnaître l'empire de la nécessité, s'y soumettant par là autant que possible, est la science du vrai dans le vrai.
«... Ou il en doute principalement (se. l'homme doute de sa liberté principalement) par un appauvrissement en lui de la vie immortelle, et chacun des ravages de ce doute en prépare de plus profonds ; ou il en doute principalement par faiblesse, et comment sa faiblesse lui rendrait-elle le courage? ou il en doute principalement par ignorance, et son ignorance est sans remède, car toute vérité de laquelle il prétendrait plus tard déduire la vérité du libre arbitre repose sur celle-ci, la première de toutes, la vérité fondamentale. »
d. — Naissance du sentiment de la liberté :
« Elle a été confiée (la vérité fondamentale) à la garde de la conscience humaine. C'est dans l'ardeur du combat entre la passion et le devoir, que l'on contemple en face les deux termes de Talternative qui en est l'essence. On les sent dans le for intérieur se disputer violemment le jour, comme deux jumeaux qui demanderaient à sortir chacun le premier du sein maternel.... Posséder ce pouvoir, ô pouvoir incompréhensible! ce pouvoir de susciter des profondeurs de son être, où ils sont enfermé» dans une commune préexistence et dans un commun néant tout ensemble, de ces deux actes contradictoires Tun OU l'autre, pas plutôt l'un que l'autre, posséder ce pouvoir qui étourdit la pensée c'est être libre. Plusieurs se disent aussi cela, mais ils se le disent du bout des lèvres et n'ont pas le cœur de l'entendre ; ils ne savent pas ce que c'est qu'être libre. Mais qui ne l'a su un moment? Qui de nous, au choc de ces deux efforts entre lesquels se partageait la volonté incertaine, dans le tourment de ces deux efforts d'égale puissance, et dont l'un triomphait soudain quand venait s'y joindre cet autre effort, le coup victorieux de la liberté, qui s'appelle choisir; qui, dis-je, ne s'est senti avec un plaisir mêlé d'épouvante exercer en soi, sur soi, son pouvoir créateur et former sa personne? Quel homme a entrevu sans vertige la grandeur, la majesté, la divinité de l'homme, quand l'idée réelle de la liberté, explosion de la conscience, lui découvrait tout à coup le fond de son être? Un éclair qui montre un abîme! Et puis l'idée rapide qui venait l'éblouir de son double tranchant ne laissait plus dans sa mémoire que l'équivoque reflet de la moitié d'elle-même, l'imagination confuse de cette fausse liberté au moyen de laquelle, tout en étant positivement prédéterminé à faire comme on fait, on pourrait, si l'on voulait, faire autrement; mais il faudrait vouloir, et c'est là l'embarras, y ayant obstacle insurmontable, empêchement absolu :
on pourrait, mais on ne peut pas
» Je suis libre. Mais en disant cela je m'étonne; et je me sens suspendu, peut-être parce que je m'étonne. Si mon élonnement me fait obstacle, ou du moins jn'empêche d'affirmer pleinement, que puis-je, sinon de chercher la cause de mon étonnement et de la détruire en me l'expliquant? Mais il y a bien à se garder de prendre d'abord pour l'explication de l'étonnement la nouveauté, sinon de l'idée, au moins du sentiment qu'elle éveille en moi, de supprimer la nouveauté par l'habitude, par la nouveauté l'étonnement et par l'étonnement Texplicalion, car ce serait, non pas le détruire en l'expliquant, mais l'expliquer en le détruisant, c'est-à-dire n'expliquer rien.
» Je m'appliquerai au contraire à augmenter, s'il se peut, la force de mon étonnement, comme un ennemi que je veux défier, ou comme un auxiliaire dont j'entends me servir : j'ignore lequel des deux. »
e. Puissance de la thèse de la nécessité, soit qu'on l'applique à une étude des résolutions humaines, des opinions et des caractères (comme on l'a vu dans un fragment rapporté ci-dessus), soit qu'on pense à la force du principe de causalité pour établir universellement la solidarité des phénomènes de toute nature, en tant que donnés successivement les uns par les autres. On doit bien savoir aussi que les objections les plus communes contre le système du déterminisme absolu sont impuissantes à le détruire. Par exemple, le partisan de la nécessité élude sans peine l'argument contre son opinion, tiré de cette considération que, si tout est nécessaire, on ne doit jamais ni douter, ni délibérer, mais suivre pour agir la simple nécessité, sans s'inquiéter de l'événement, sans se préoccuper de choisir entre des possibles; que le regret, le conseil et le blâme portent toujours à faux et sont des puérilités. On répond à cela que l'illusion de la liberté est ellemême nécessaire, que la délibération est une partie de l'enchaînement nécessaire des faits, et que les imaginations ou passions qui supposent faussement des futurs indéterminés sont au nombre des éléments nécessaires des futuritions toutes et toujours nécessaires.
f. Retour à la question de la recherche d'une première vérité^ pour constater que la thèse de la nécessité, si elle est admise, interdit d'aspirer à la possession d'un critère de certitude. En effet, si tout est nécessaire, les erreurs aussi sont nécessaires, inévitables et indiscernibles ; la distinction du vrai et du faux manque de fondement, puisque l'affirmation du faux est aussi nécessaire que celle du vrai. L'affirmation que tout est nécessaire est ellemême impossible, n'y ayant point de moyen de la distinguer de sa contradictoire, en tant que donnée par la même nécessité.
« Les vérités primitives ne peuvent s'établir par l'évidence, puisque l'évidence est déductive. » C'est à l'enchaînement des vérités par le raisonnement que ce mot évidence s'applique avec le plus de propriété. Mais comme le raisonnement suppose des prémisses préalablement admises et qu'il faut s'arrêter quelque part en remontant de prémisses en prémisses, les premiers principes ne sauraient être dits évidents. D'une autre part, on a coutume de traiter d'évidentes des propositions que l'on doit à l'habitude, à la tradition, à la solidarité sociale. Cette évidence qui varie n'offre aucune garantie de vérité.
Ainsi l'évidence, si souvent, si communément, mais si diver-
sèment invoquée, ne remédie pas au vice d'incertitude inhérent aux affirmations opposées que le système de la nécessité comporte à pareilles enseignes. Si par hypothèse, il y avait liberté, Topposition du libre et du nécessaire donnerait un moyen d'établir les vérités primitives. « Mais s'il n'y a point liberté, tout est nécessaire, et cette opposition n'existant plus, ce moyen n'existe plus d'établir les vérités primitives. »
g. Impossibilité de démontrer la liberté^ aussi bien que de démontrer la nécessité. — Si la thèse de la nécessité, par le scepticisme absolu auquel elle conduit, provoque cette « révolte de l'être entier » dont on a essayé de donner l'aperçu, en revanche la thèse de la liberté ne permet pas non plus à l'esprit de se reposer dans un savoir acquis démonstrativement. La liberté ne se démontre pas ; elle ne se constate pas davantage à la manière d'un fait, attendu que l'expérience n'atteint pas les possibles comme réels, mais seulement, ce qui est bien différent, la croyance qu'on en a, quand on l'a. « Elle est la condition nécessaire qui rend possible l'œuvre à la fois imparfaite et admirable de la connaissance humaine et l'oeuvre du Devoir qui en découle, et c'est assez peut-être pour nous assurer qu'elle n'est pas une vaine conception de notre orgueil. On la sent en soi sans doute; mais non pas de la façon dont on sent sa pensée et sa volonté. On aurait beau la chercher dans la conscience des psychologues : si on la sent quelque part, c'est au fond de cette autre conscience plus clairvoyante qui ne confond jamais le bien avec le mal et nous crie sans hésiter de faire ou de ne pas faire. »
h. Le dilemme définitif. — Dans l'impuissance de rien démontrer, l'unique ressource qui reste est d'affirmer la liberté à titre de postulat. La vérité, non pas prouvée, mais ré(tlamée et digne d'être choisie, est celle qui pose un fondement pour la morale et aussi un fondement pour la connaissance pratique, indépendamment de laquelle on ne peut asseoir « la science ».
La vérité réclamée résout « cette question mathématique : Un maximum et un minimum à la fois; la ])lus petite dépense de croyance pour le plus grand résultat. » La plus petite dépense de croyance; une simple confirmation, en elfel, de la croyance naturelle et spontanée en l'existence de certains futurs indéterminés, sans la réalité desquels nos affections de tous les moments touchant un avenir qui pourrait ne pas être et un passé qui aurait ])U ne pas être sont injustifiables; — et le plus grand résultat, la loi morale élevée au-dessus de toutes les autres vérités et se portant garante de tout ce que nous pouvons atteindre en fait de principes.
Ou c'est la nécessité qui est vraie, ou c'est la liberté.
Dans la première hypothèse, il se peut que j'affirme la nécessité, il se peut que j'affirme la liberté, mais ce sera toujours nécessairement que j'affirmerai.
Si j'affirme nécessairement la nécessité, je serai toujours hors d'état d'en garantir la réalité, puisque d'autre part, l'affirmation contradictoire est également nécessaire. Voilà donc le doute qui revient.
Si j'affirme nécessairement la liberté, je trouve dans le parti que je prends, outre l'avantage d'une affirmation nécessaire, égal de part et d'autre, cet autre avantage des propriétés morales que je viens de reconnaître à mon postulat.
Dans la seconde hypothèse, à savoir dans celle oîi c'est la liberté qui est vraie, si j'affirme la nécessité, je l'affirme librement, je suis dans l'erreur au fond, et je ne me sauve même pas du doute, puisque la nécessité que je crois n'exclut pas le doute.
Enfin si j'affirme librement la liberté, la liberté étant vraie, je suis à la fois dans le vrai^ par hypothèse, et j'ai les mérites et je recueille les avantages de mon affirmation libre.
Il est donc clair que de chacun des quatre termes de la double alternative :
Nécessité affirmée nécessai>'ement;
Nécessité affirmée librement;
Liberté affirmée nécessairement;
Liberté affirmée librement.
Le troisième offre à l'agent moral une position plus favorable de beaucoup que les deux premiers, et le quatrième l'emporte sur tous les autres. Nous devons donc le choisir et nous y déterminer, si nous nous souvenons que c'est ici logiquement un cas de doute, comme nous l'avons montré, et comme le constate l'emploi même d'un mode de raisonner tel que le dilemme, pour en sortir; et un cas dans lequel la croyance est inévitable pour nous, quelque parti que nous prenions.
Le principe de causalité, qui maîtrise tout dans l'esprit, semble d'abord blessé dans l'affirmation de la liberté ; mais cette affirmation si l'on s'y résout n'est pourtant que la réduction de la causalité à la liberté, dans laquelle l'esprit retrouve encore la cause, toujours maîtresse, la cause libre qui l'affranchit.
Définitivement, dit Lequier, « deux hypothèses : la liberté ou la nécessité. A choisir entre Vune et Vautre^ avec Viuie ou avec Vautre. Je ne puis affirmer ou nier l'une ou l'autre que par le moyen de l'une ou de l'autre. » Je préfère affirmer la liberté et affirmer que je l'affirme au moyen de la liberté. Ainsi, je renonce à imiter ceux qui cherchent à affirmer quelque chose qui les force (V affirmer. Je renonce à poursuivre l'œuvre dune connais-