REPRODUISANT
UNE EXPLICATION DE l'aUTEUR DONNEE EN TÊTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE
Les lignes suivantes étaient jointes, dans la première édition du Deuxième Essai de critique générale, à un résumé du Premier Essai, portant le titre de Formulaire du Premier Essai. Ce formulaire a été reproduit à la fin de la seconde édition du Premier Essai, où sa place se trouvait naturellement marquée. Les Observations servant de préface au Deuxième Essai, qui venaient à la suite, ne pouvaient plus être conservées à cet endroit. Je les rapporte ici, sans aucun changement, pour ne rien abandonner de ce qui appartenait à la première édition, et aussi parce que si certaines remarques, en un passage ou deux, ont moins d'à-propos qu'elles n'en avaient alors, d'autres conservent peut-être un certain intérêt pour la justification — si elle est possible — d'une partie des défauts qui ont été reprochés au style de l'auteur :
« Il ne serait peut-être pas très difficile de développer ce qui précède, non plus que d'exposer ce qui va suivre, en termes moins abstraits, ni de faire sentir à un plus grand nombre de lecteurs l'intérêt et les graves conséquences des thèses que je réfute ou que j'établis. De toutes les manières d'y parvenir, la meilleure serait de se livrer à la polémique morale, politique, religieuse, et de montrer toute la passion que le sujet provoque. Mais
outre que la passion, aujourd'hui, n'est pas permise à tout le monde, ce n'est point là ma tâche. Quand l'ordre de mes travaux amènera les questions délicates, les questions vitales de notre temps, et de tous les temps, je devrai faire tous mes efforts pour rester froid, et je serai d'autant plus utile, si je peux être utile. Alors, aussi, j'aurai h. m'appuyer sur les vérités plus générales et par conséquent plus abstraites, que j'étudie maintenant. Il serait déraisonnable de noyer celles-ci dans la foule confuse de celles qu'on ne peut espérer de démêler et d'éclaircir sans elles.
)) Une autre manière consisterait à se départir de la rigueur dans les propositions, à éviter la précision et les termes trop spéciaux, à omettre les incises et les réserves, à bannir les définitions formelles, à relâcher les raisonnements, à multiplier les images à composer un de ces systèmes d'assertions à la fois vagues et absolues, que chacun croit comprendre sans peine et se permet de juger en deux mots. Il n'est pas de philosophe qui n'ait vu sa doctrine subir une déformatioij de ce genre, quand elle a paru digne d'être vulgarisée. Mais n'exigeons pas que le philosophe se vulgarise lui-même.
)) Les philosophes prétendent à la science, quoiqu'ils l'atteignent rarement. Ils sont ou des poètes ou des savants. Poètes, ils sont intraduisibles; savants, allonsnous demander à Viète ou à Fermât de mettre leurs théorèmes à la portée du salon de conversation ? Je ne nie pas qu'une œuvre de science n'ait sa portée hors d'ellemême, et que, convenablement simplifiée ou appliquée, elle ne trouve place et influence dans le "monde. Mais ceci exige du temps et des intermédiaires.
)) Je prétends à la science à mon tour, du moins sous la modeste apparence de critique. Je veux donc être étudié, et n'eussé-je que trois lecteurs, n'en eussé-je qu'un, il faut que je dise ce que j'ai à dire, rien de plus, rien de moins, et que je rende ma pensée avec la même précision que je la conçois, et avec les abstractions sans
lesquelles il n'y a pas de rigueur possible. Si je réussis, ma méthode est bonne. Si j'échoue, il fallait bien entreprendre. Dans tous les cas, on ne doit pas me reprocher d'avoir tâché de satisfaire aux inévitables conditions de toute science qui se fonde. A-t-on donc tant d'estime pour les livres de philosophie qui se lisent tout couramment? Alors, qu'on ne se plaigne plus de ce que la philosophie, après deux mille ans d'efforts, n'est pas même parvenue à se donner l'existence I
)) Je veux être étudié! Sans doute la prétention est grande, et peut-être l'impertinence, aujourd'hui que le temps est précieux, les livres nombreux et à peine lus, les auteurs occupés d'eux-mêmes, les lecteurs, et jusqu'à ceux qui se disent philosophes, peu habitués à surmonter les difficultés d'un sujet, moins disposés encore à se laisser enseigner, les savants, enfin, plongés et trop justement, dans leurs spécialités. Voilà dans quelles circonstances un auteur nouveau se présente, avoue son obscurité et s'en fait un titre. Le lecteur oisif ou courageux décidera si cette obscurité est de celles que l'étude augmente, ou de celles qu'elle dissipe. Si j'avais assez réussi pour que ce livre parût clair à une attention soutenue, mes pensées ne seraient obscures qu'autant qu'elles sont exactes et que j'ai pu les rendre abstraites ; obscures alors pour ceux qui ont besoin d'images, c'està-dire de pièges, d'illusions et d'éblouissements, pour ceux aussi qui ne savent rien voir que sous le jour accoutumé, mais beaucoup moins, à des yeux exercés et désintéressés, que ne sont ces formules de philosophie courante dont tout le concret provient de lieu commun et de vulgarité; j'aurais alors approché du but, qui doit être de donner à la critique des idées générales un caractère scientifique.
» Qu'on ne me condamne donc pas sur mon obscurité, mais plutôt qu'on me l'impute à vertu. On voudra bien me tenir compte encore de ceci, que je ne révèle pas de religion, et que je regarde le moins que je peux
comme évident ou comme démontré ce qui est douteux effectivement.
)) L'obscurité tant reprochée aux philosophes allemands est en partie d'une autre nature que celle dont je me justifie. Elle tient souvent au défaut de méthode et de classification des matières, ou à l'élaboration imparfaite de l'idée, ou à cette intempérance d'imagination qui, dans la poursuite des ombres d une poésie nébuleuse, qu'elle prend pour les réalités profondes de la science, n'est pas arrêtée par l'impossibilité même dans le paradoxe. Au contraire, il arrive à Kant d'être obscur, et il l'est alors impénétrablement, quand, de peur de n'être pas sage, il veut à toute force accorder ce qu'il démontre avec des erreurs accréditées qu'il s'oblige à respecter ou à croire. Et Hegel l'est habituellement, parce que sa méthode le condamne à tout savoir et à tout systématiser.
» Mais qui nous délivrera de la clarté française, si tout son mérite se réduit à l'ordre, à la modération, à l'observation du convenu et des convenances ? Il se publie journellement des livres de cette clarté-là, et d'un talent assez brillant, dont les auteurs suivent les chemins battus ou s'en éloignent peu, se succèdent et se ressemblent, ne changent rien, ne déterminent rien, agissent tout au plus sur les sentiments de quelques lecteurs bien disposés. S'il faut compulser des redites psychologiques et métaphysiques, et n'y rien trouver de définitivement rationnel, mais seulement, de loin en loin, des occasions d'apprendre en pensant soi-même, d'autres œuvres littéraires offrent le même profit avec plus d'intérêt. On a même des romans profonds et d'analyse subtile, qui font penser davantage.
)) Il est une autre espèce de clarté, dont la France autrefois se vantait. C'est la clarté des auteurs qui se comprennent toujours eux-mêmes, ne conviant le public à partager que des pensées suffisamment mûries et exactement communicables. On n'est jamais plus près
de cette qualité que lorsque, au jugement de certains, on paraît la fuir. Car elle ne se rencontre pas avec la banalité : un caractère des lieux communs en tout genre est de sonner faiblement, sourdement, dans les consciences; de n'y faire entendre rien de net et de frappant, malgré les formes les plus arrêtées du style; en un mot, de ne toucher l'homme que dans la mesure où l'on met en jeu sa mémoire et ses habitudes. Et si, le plus loin possible du lieu commun, à l'extrême opposé, on cherche les comparaisons nouvelles, les images inaccoutumées, les éblouissements du langage, ou ne fait que ce que d'autres peuvent faire en faveur de thèses quelconques, et avec le même succès : l'imagination et la verve ne sont pas artisans de vérité, mais leurs prestiges trompent l'orateur, d'abord, ensuite l'auditeur.
)) J 'aurais mauvaise grâce à vouloir déprécier des dons de l'esprit dont on me trouvera moins que médiocrement doué. Cependant, je me rends ce témoignage, que l'étude, le travail, puis TefTort pour m'entendre moi-même et me faire entendre, m'ont précisément conduit à laisser s'oblitérer (mais est-ce bien le moti^), à régler sévèrement ce que la nature pouvait m'avoir départi d'imagination. Il faut que chaque chose soit à sa place : la poésie avec la jeunesse, avec l'âge mûr la raison. Mais il y a pour tout âge, et la vérité porte en elle une autre poésie, que ne connaissent pas ces poètes qui veulent être toujours jeunes et ne sont quelquefois que de vieux enfants. L'humanité aussi, en suivant son cours, passe lentement et péniblement des temps de la poésie aux temps de la raison, et les nations restées les plus jeunes ne sont pas, je crois, les meilleures. Quand on accuse le monde de devenir prosaïque, on le flatte sans le vouloir; on ne voit pas qu'alors même il s'élève à la poésie virile.
» On m'a reproché, avec bienveillance d'ailleurs, un défaut qui, dans ma méthode même, serait grave. 11 l'est et j'en conviens. Une certaine obscurité que l'on juge aisément évitable résulterait de ce que le développement
de ma pensée ou de ses accessoires est insuffisant, de ce que mes liaisons sont rapides, mes transitions trop peu sensibles. Il s'agit là d'une mesure, et d'une mesure délicate, que j'aurai certainement mal rencontrée. Mais si l'on n'avait que le choix de deux inconvénients : l'extrême concision, qui fait travailler le lecteur et exige de lui plus d'instruction et d'intelligence, le délaiement fastidieux des sujets et des preuves, qui rebute les esprits pénétrants, peut-être vaudrait-il mieux pécher par défaut que par excès, surtout dans ces matières abstraites où l'attention se fatigue. Ensuite, l'amplification a bientôt fait de doubler, tripler le volume; alors le remède est pire que le mal. On n'a déjà que trop amplifié en philosophie. Il est temps de viser à être bref. Enfin, chaque auteur suppose naturellement une certaine connaissance des travaux antérieurs, et ce n'est que justice : il ne saurait partir de la complète ignorance, et prendre à tâche d'expliquer tout ce qui doit être su. En particulier, l'histoire de la métaphysique est une préparation indispensable à la lecture des livres de métaphysique, et même de ceux qui font table rase de cette prétendue science.
)) Quoi qu'il en soit, j'espère que les effets fâcheux de la concision se trouveront amoindris, et de plus en plus, dans la suite de cet ouvrage, qui amène graduellement des sujets plus familiers au public et des idées plus répandues ou plus débattues. Et j'ai encore tâché d'y obvier en suivant le conseil qui m'a été donné de mêler au cours de mon exposition la critique des grands systèmes philosophiques, dont je voulais d'abord former l'appendice de ce Deuxième Essai. »
L'auteur, depuis qu'il a écrit ces lignes, a publié un Troisième Essai, sur les Principes de la nature, un Quatrième Essai qui est une Introduction à la philosophie analytique de l'histoire, et enfin une Science de la morale. Il ne sait s'il a réussi, dans quelques parties de ces deux
derniers ouvrages, et finalement dans des articles de la revue la Critique philosophique, en cours de publication et destinée à vulgariser la méthode et les doctrines du criticisme français, à rendre les principes et les applications de cette méthode plus intelligibles aux lecteurs qui se plaignent de l'obscurité de cette nouvelle philosophie ou du style de ses propagateurs. La collaboration si précieuse et si dévouée de M. F. Pillon lui a apporté à cet égard un secours inestimable, dans la rédaction de la Critique philosophique. Mais quoi qu'il en soit du succès des efforts que fait le criticisme pour se rendre clair et accessible à tous les bons esprits, il y a un sacrifice qu'il ne peut pas faire, parce qu'il équivaudrait à l'abandon de son œuvre. Il ne peut pas rechercher la clarté vulgaire qu'on n'obtient en philosophie qu'à la condition de renoncer à fonder la philosophie comme science.