XXIII
De« êtres quant am phénomène* vitaux.
Passons aux phénomènes de l'organisation et de la vie et considérons ces ensembles animés qu'on appelle plus particulièrement des êtres.
Les fonctions mécaniques, physiques et chimiques par lesquelles nous avons vu se constituer les corps les plus simples, les corps proprement dits, se conservent dans les corps vivants ; seulement de nouvelles fonctions s'ajoutent alors aux premières, et en partie les modifient : c'est un fait constant et dont l'interprétation seule peut varier.
Les phénomènes généraux de la vie consistent en ceci : que certains corps joignent incessamment à leur propre composition quelques parties des corps environnants et se défont de quelques-unes de leurs propres parties. De là les fonctions d'absorption, d'assimilation , d'exhalation et de développement. En outre les corps vivants se reproduisent ; l'expérience constate que, en général, ils proviennent de parents et sont précédés par des germes. Cette fonction de génération met le sceau à la distinction profonde des corps vivants et de tous les autres. Ce sont encore là des faits.
Le mouvement propre aux corps vivants et l'accroissement plus ou moins durable qui en est la suite exigent une condition en quelque sorte constitutionnelle
pour leurs fondions élémentaires : c'est Y organisation. Tous ces corps sont formés d'un ensemble de réseaux et de mailles, de lissus et de lames solides. Des liquides ou des gaz s'exhalent de ces tissus flexibles et dilatables ; d'autres les parcourent tandis que les parties solides éprouvent une série de contractions.
A la suite de ces fonctions générales il s'en présente de particulières qui divisent les corps vivants en deux classes. La nutrition et la génération étaient communes aux végélaux et aux animaux ; la sensibilité et la locomotion spontanée sont propres à ces derniers. L'exercice de ces deux nouvelles fonctions n'a lieu d'ailleurs qu'à la condition de modifications dans le plan de l'organisation , et nous voyons apparaître alors la cavité intestinale, les systèmes musculaire et nerveux, l'appareil de la circulation et celui de la respiration. Le système nerveux comprend ici les organes des sens.
Ces nouvelles fonctions physiologiques se joignent donc aux premières dont j'ai donné l'énoncé sommaire, et toutes ensemble complètent l'aperçu général des phénomènes de la vie. A ce propos on est forcé de remarquer que la sensibilité et le déplacement spontané, outre leur rapport aux fonctions mécaniques et physiques, impliquent aussi des fonctions représentatives* Cependant j'envisagerai celles-ci à part de toutes les autres. Il est incontestable que parcourant de bas en haut , comme de haut en bas , l'échelle des phénomènes , on trouve toutes les lois liées ; mais il ne suffit pas d'unir, il faut encore distinguer, sous peine de donner, au lieu d'une classification naturelle et logique,
de vaines théories fondées sur des affirmations inintelligibles. Je me borne donc dans ce chapitre à la considération des fonctions organiques.
L'histoire naturelle , la physiologie générale ou comparée , et toutes les sciences qui s'y rattachent ont pour objet l'étude*de ces fonctions, soit en elles-mêmes, soit dans leurs rapports les unes avec les autres et avec celles que définissent la mécanique, la physique et la chimie, soit enfin quant à Tordre en quelque sorte historique suivant lequel elles se manifestent. Cette étude est immense et sujette à de grandes difficultés. La complexité des phénomènes de tant de sortes, . dont les liens les plus élémentaires sont quelquefois ignorés, paraîtra surtout un sérieux obstacle à quiconque sait comment les sciences mathématiques se trouvent arrêtées dans le domaine de la physique pure, où leur application est tout à fait rationnelle , désirable, indispensable peut-être, et cela par suite du défaut de simplicité des problèmes. Et en effet le calcul lui* même , hors les cas les plus simples , est impuissant pour intégrer; cependant l'intégration seule, jus* qu'ici , promet de notables ressources pour la détermination des lois les plus générales de la nature.
Mais une connaissance si vaste n'est pas nécessaire pour l'établissement des principes de la méthode. Je marche sûrement à mon but au milieu de l'ignorance et en la reconnaissant.
De quoi s'agit-il ? de définir Y être. Je l'ai défini dans les corps en l'envisageant comme une synthèse grossière des phénomènes matériels, synthèse que tout le monde
fait et qui suffit à cbaoun. Je le définirai de même dans les corps vivants ; je l'appellerai une synthèse grossière des fonctions organiques , dans laquelle reparaissent les fonctions matérielles plus ou moins modifiées > liées aux premières par des lois connues ou à connaître.
Cette synthèse, mais exacte, la science travaille à la constituer, après analyse préalable, fonction par fonction , groupe par groupe, et en totalité s'il se peut. Nous tous , cependant , nous donnons le nom d'être aux ensembles distincts de phénomènes et de fonctions apparentes que la botanique, la zoologie, l'anatomie, la physiologie s'attachent à déterminer avec plus de précision. La synthèse est faite avant la science, elle est sous nos yeux , elle est un phénomène. C'est pourquoi la raison commune l'affirme et la nomme sans attendre que la raison scientifique la définisse.
En appelant les corps organisés des êtres, nous sommes pénétrés de ce même sentiment de Tordre qui nous anime , ai-je dit , lorsque nous considérons dans les corps bruts les lois dont ils soqt des concrétions sensibles. Et l'ordre vivant nous saisit d'autant plus que sous une grande simplicité apparente il enveloppe des rapports plus complexes. Mais ces nouvelles lois si merveilleuses semblent manquer de fixité, de sorte qu'un des caractères les plus frappants de Yêtrç, par opposition au phénomène , nous abandonne ici. Je veux dire que la plupart des fonctions inorganiques se perpétuent indéfiniment dans les mêmes groupes, moyennant certaines conditions de stabilité qui sont
même assez communes; d'ailleurs le corps, décomposé ou combiné, subsiste et peut toujours se régénérer : dans le cercle de l'analyse et de la synthèse il n'est rien qui ne se retrouve. Au contraire, que voyons-nous dans les corps vivants? Des assemblages dont l'accroissement mène à la dissolution. La vie a pour fin la mort, et la nature du composé dissous, dans ce cas, se prête mal à l'idée d'une* recomposition future. L'animal meurt et non pas l'hydrogène.
Nous nous demanderons plus tard , et après avoir défini l'être quant aux phénomènes représentatifs, ce que nous devons penser de cette apparente anomalie dans la constitution des plus hautes fondions. Au point de vue borné où je me tiens ici, qu'il me suffise de remarquer que la permanence , caractère reconnu des fonctions inorganiques, ne semble faire défautdans les fonctions organiques qu'autant que celles-ci sont prises individuellement. Elle reparaît au contraire, aussi marquée que jamais dans les fonctions d'espèce ou de race , qui sont les êtres véritables pour la science, et en tant qtte nous ne dépassons point l'obsfervation.
Le progrès dans Yitire, c'est-à-dire dans la loi d'union etdedistinction des phénomènes, se fait admirablement sentir au passage des phénomènes matériels aux phénomènes vitaux* Dune part, en effet, les fonctions deviennent de plus en plus complexes, puisque les supérieures impliquent toujours les inférieures ; de l'autre les individualités se caractérisent , et ce dernier point est capital, car un ensemble de phénomènes auquel la dénomination à9 être s'applique le plus voloft-
tiers est toujours celui dont la distinction est le plus saisissante. Or, les végétaux plus que les simples corps , les animaux plus que les végétaux se font remarquer par la séparation profonde des fonctions qui les constituent, d'avec toutes les autres. Les derniers des êtres sont des parties distinctes de certains touts, et sensiblement régis par des lois externes ; les premiers sont des touts distincts qui portent en eux leurs lois propres et fondamentales.