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Définition de« catégories, — Distribution préliminaire.
Afin de mieux éclairer la marche de cette partie de mon essai,, je commence par où il serait peut-être plus naturel de conclure. Je trace un aperçu rapide de ces lois de la représentation dont l'analyse m'est proposée. D'ailleurs, je n'attache à Tordre que je décris qu'une valeur empirique, et j'ignore comment je pourrais faire autrement. On aura donc à se demander si cet ordre est satisfaisant de lui-même, et si le contenu de la représentation y est vraiment épuisé. A une telle question le fait seul peut répondre.
Quatre philosophes, jusqu'ici, ont tenté systématiquement l'entreprise, car il en est bien peu qui aient approfondi les premiers et derniers éléments de la connaissance : Aristote, que le moyen âge a suivi ; Descartes, le maître des nouveaux temps moyens (où trouver un âge final?) ; Kant et Hegel, enfin, derniers initiateurs, les seuls qui ne se soient pas contentés d'une esquisse, et qui aient conçu le plan d'un système arrêté dans toutes ses parties. Ailleurs je reviendrai
sur les travaux de ces hommes, travaux divergents dont je profite ici sans les exposer, et que je modifie de la manière la plus grave en les refondant (1).
Puisque dans la représentation tout est relatif, que rien n'est connu ni su qu'à la faveur d'une relation quelconque, la loi la plus générale entre toutes est la relation même. Rapporter des phénomènes à d'autres phénomènes, c'est-à-dire attribuer, dans le sens le plus large de ce mot, c'est-à-dire encore, au point de vue des représentations humaines * penser, juger* c'est fixer la forme et la matière d'une relation. J'entends ici par la forme ce qu'une relation a de général et par quoi elle embrasse un nombre indéfini de relations d'ailleurs distinctes:. le nombre, l'étendue, etc., sont des formes suivant ce langage; et j'entends par la matière ce qui est propre à une relation donnée dans un phénomène tout à fait individuel et différent de tout autre phénomène : ce nombre concret, cet intervalle déterminé sensible, cette sensation, l'objet représenté danstette sensation, etc., sont les matières qui entrent dans les relations où elles se subordonnent à des formes communes.
L'expérience fournit la matière des relations tant représentatives que représentées ; elle donne les rapports particuliers qu'on a coutume d'appeler faits et phénomènes, mais j'ai dû généraliser ces deux mots,
£{1) On trouvera à la fin du volume, appendice I, des indications que je ne pouvais tout à fait omettre sur les différences qui séparent le système de catégories que j'expose d'avec les systèmes antérieurs, et surtout d'avec ceux d'Aristote et de Kant.
parce que les lois sont des phénomènes aussi. Ce contenu de la représentation, et par conséquent l'expérience elle-même, sont supposés dans une analyse quelconque; autrement les rapports généraux porteraient sur le vide. Toute synthèse les implique également. On voit que l'expérience est la représentation des phénomènes particuliers, et c'est la seule définition qu'on en puisse donner.
Les catégories sont les lois premières et irréductibles de la connaissance, les rapports fondamentaux qui en déterminent la forme et en règlent le mouvement. Comme données dans une représentation actuelle, elles tombent sous l'expérience, elles sont particulières, et cela à quelque point qu'elles se multiplient et que les hommes s'accordent à les poser, et à les poser générales : en ce sens, il importe peu que le phénomène soit plus ou moins répété, constaté dans un esprit ou dans plusieurs autres : l'expérience, en tant que telle, ne donne point le général. L'universalité propre aux catégories consiste en ce que, passant nécessairement sous les conditions de l'expérience pour se manifester, elles se présentent pourtant comme supérieures à l'expérience, capables de l'envelopper, propres à la conduire et à lui imposer des règles'. Nous nous attendons à trouver les catégories constamment vérifiées par le développement indéfini de l'expérience, et l'ensemble des rapports qu'elles sont propres à embrasser compose pour nous la série de l'expérience possible.
Le moment n'est pas venu d'aborder les questions
qui se pressent ici, du point de vue de la certitude. Mon but est l'analyse des catégories telles quelles et la déduction des conséquences de cette théorie quant à la possibilité d'une synthèse unique de la connaissance.
Je néglige aussi la question si mal posée, presque oubliée maintenant, de V origine des connaissances (idées innées, idées provenues des sens). Je la néglige ou plutôt je la résous très suffisamment en deux mots, suite des considérations précédentes : l'expérience est essentielle à toute représentation, mais logiquement elle est précédée de ce qui rend l'expérience possible, quelque puisse être l'ordre chronologique des phénomènes. Il y aurait contradiction à supposer que l'expérience définit d'une manière complète et radicale cela qui se pose dans la représentation comme embrassant l'expérience possible; or on ne saurait nier qu'il en soit ainsi des catégories, thèses générales de relation, de nombre, de temps, de cause, etc. Cette solution ne diffère pas au fond de celle qu'un philosophe illustre a ainsi résumée : nihil est in intellectu quod non prias fuerit in sensu — nisi ipse intellectus. Il n'est pas inutile de remarquer que l'école dite sensualiste a toujours admis certaines facultés dont l'expérience donne sans doute le contenu, mais qui anticipent ellesmêmes l'expérience. Le grand débat n'était dès lors qu'une question de mots.
J'ai dit que la loi la plus générale est la relation même, que toutes les lois possibles ne font, en effet, que diversifier. La relation est donc aussi la première
des catégories, el nous aurons à reconnaître ce qui lui appartient sous sa forme universelle, c'est-àdire ce que les autres lois fondamentales ont de commun.
Ensuite nous devrons parcourir les lois déterminatives de la relation dans Tordre suivant, en procédant du simple au composé, de l'abstrait au concret, et des formes qui se laissent le plus aisément distraire de l'ensemble des représentations, renfermées qu'elles sont dans toutes, à celles qui, au contraire, les renferment toutes :
1° Loi d'être ou de relation, déjà posée et reproduite ici pour mémoire. Le cercle des catégories, ouvert par l'être indéterminé, se refermera au même point par l'être complètement déterminé, après que les lois fondamentales auront été parcourues.
2° Loi de nombre, grandeur, quantité et mesure. Les éléments de cette loi réclament une définition et une classification rigoureuses.
3° Loi d'étendue.
4° Loi de durée.
Ces deux lois présentent à l'analyse des rapports de quantité, mais joints à des représentations spéciales dont la portée embrasse tous les phénomènes. Nous aurons à étudier ces représentations en elles-mêmes, à définir le continu qui y est inhérent, à traiter la question de la mesure du quantum dans le cas de la continuité, à indiquer enfin certaines fonctions qui, mesurées par l'intermédiaire de l'étendue, se laissent ramener à la loi du nombre sous un point de vue.
5° Loi de qualité. Il s'agit maintenant de phénomènes distincts et hétérogènes (hétérogènes comparativement à l'homogénéité propre aux parties de l'étendue entre elles, ou aux parties de la durée). La seule mesure applicable en général à ces phénomènes est celle de l'espèce dont il faudra donner la théorie. Ici se place tout ce que la notion de substance a de positif. C'est par la catégorie de qualité que les phénomènes se rapportent les uns aux autres et se classent; aussi est-elle toujours et partout supposée, partout présente, et le langage même en dépend. À ce titre, la qualité pourrait venir immédiatement après la relation, celleci ne l'impliquant pas moins qu'elle n'implique le nombre.
Après l'analyse de la qualité, l'étude du syllogisme a sa place marquée. Le syllogisme est une loi d'enchaînement des qualités ramenées en quelque façon à des quantités, en vertu du rapport d'identité abstraite des espèces dans le genre.
6° Loi de devenir. Un élément tout à fait nouveau entre dans la relation. Jusqu'alors nous ne considérions que des rapports invariables ; les catégories embrassaient les phénomènes du point de vue de la stabilité. Maintenant les rapports nous sont représentés comme inconstants : ils sont et ne sont plus ; et de nouvelles catégories s'appliquent à l'instabilité des phénomènes qu'elles règlent encore. La loi de devenir se constitue d'abord par la synthèse originale, irréductible, de l'être et du non-être, du posé et du non-posé sous une relation quelconque, d'où le changement
Ainsi s'opère la transition des rapports d'entendement, soit de quantité, soit de qualité, aux rapports d'activité et à la loi de force.
7° Loi de force ou de causalité efficiente. L'analyse de cette catégorie comprend celle des relations dites modales, le possible et le nécessaire considérés sou$ leurs faces diverses et spécialement quant au devenir. La critique du probable suit naturellement la théorie des modalités,
8° Loi de finalité. De même que ta cause s'attache au devenir, ainsi la fin s'attache au devenir et à la cause. Ce qui commence est pour quelque chose aqssf bien que par quelque chose. Sous ce titre se présentent les rapports affectifs, appétits, désirs, passions, qui tous ont ce caractère éminent de n'être et de ne se développer que sous condition de lins proposées.
9° Loi de personnalité. Le çontenii formel c|e la représentation semble maintenant épuisé. Mais une dernière question s'élève au sujet du phénomène. J'ai posé les thèses suivantes qui définissent autant de catégories; soient brièvement, est (on refertur)} quantum, vtn, quando, quid, fit, à quo, propter quid ; or toute loi étant donnée dans une représentation complète, et nulle part ailleurs, on peut toujours demander de quel ensemble de phénomènes un rapport quelconque fait partie représentativement. La réponse à cette question est la loi de conscience ou de personnalité, ou, pour continuer à parler latin, la thèse in quo (quo referente, quo cogitante). Cette dernière catégorie em-
brasse toutes les autres, et particulièrement au point de vue de l'homme.