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Définition de la science et des sciencea.
L'être est donc, pour la connaissance, une agglomération réglée de phénomènes de tout ordre, et chaque être est une fonction distincte en rapport avec d'autres fonctions. Certaines lois constituent la fonction pour elle-même, en sont le lien propre et intérieur; certaines autres, plus générales que les premières, président aux communications. Par exemple, la conscience, la mémoire et les autres facultés d'une part, et de l'autre , les organes , composent la fonction humaine
tant représentative que représentée ; puis les organes et les facultés plongent respectivement dans des ordres plus vastes (qui sont les lois dites de la matière et les lois dites de la pensée), où s'établissent les communications des fonctions diverses. Enfin , ces ordres eux-mêmes se montrent constamment et régulièrement corrélatifs, intimement associés, pénétrés mutuellement et à fond dans la représentation , dans laquelle seule ils sont donnés.
Toutes ces lois viennent à la connaissance en synthèses confuses; ou plutôt la représentation de ces lois plus ou moins vagues , plus ou moins imparfaitement classées, constitue la connaissance même, que chacun de nous apporte en germe et développe dans le cours de l'expérience.
Le passage de la connaissance à la science est le résultat de l'analyse. Connaître , c'est posséder la synthèse naturelle et grossière des lo is essentielles à la vie; étudier, c'est s'attacher à démêler et à classer les éléments de cette synthèse ; savoir, c'est la reconstituer distinctement , en assemblant par ordre, de phénomène à phénomène et de loi en loi, ces éléments dont l'analyse a défini les rapports. En ce sens (et dans un autre aussi qu'il n'est pas temps de mentionner), on a pu dire justement que l'homme ne sait que la vérité qu'il a faite.
Le savoir a des degrés, car l'analyse peut ne s'appliquer qu'à des synthèses très partielles, très secondaires, en sorte que les lois exactement définies soient des abstractions plus ou moins naturelles ou violentes :
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Celai qui découvrit la loi de la circulation du sang ignora le rapport de cette loi avec celle de la respiration antérieurement connue , mais non analysée.
Ils'ensuitdelà,etde ce que l'homme est à l'état de savoir imparfait, qu'il faut distinguer diverses sciences, et dans chaque science diverses parties. Mais surtout distinguons ici, la science et les sciences, ou pour parler plus modestement , car la modestie est forcée, l'essai de la science, les fragments des sciences.
Les sciences se refusent à l'investigation des lois les plus générales. Les données proposées à leur analyse sont des groupes que l'observation vulgaire a déjà discernés dans le vaste ensemble des phénomènes. Hors de la sphère propre de chacune, elles participent toutes au lot commun de la connaissance, c'est-à-dire, qu'elles professent l'ignorance ; ou du moins elles doivent la professer. Heureuses, dans un domaine ainsi borné, celles qui peuvent exécuter sans trop d'incertitude le double mouvement de l'analyse exacte et de la synthèse rigoureuse , et fixer très haut la loi de tout un ordre, à l'abri des atteintes de la critique et du temps !
Expliquer un fait , c'est le rattacher à d'autres faits, le mettre à sa place dans un ensemble défini de rapports de phénomènes; c'est donc signaler une loi. De même, une loi peut s'expliquer, c'est-à-dire, apparaître comme un élément d'une fonction plus enveloppante. Ainsi , pour les sciences , d'abord divisées en elles-mêmes et les unes d'avec les autres, les distances tendent à se combler, les limites à se confondre,
comme si l'on devait arriver un jour à la considération d'un seul système de lois. Au demeurant que possédonsnous? un nombre assez arbitraire de groupes détachés de phénomènes, que de grands vides séparent, dont les rapports, même sensibles, échappent à l'analyse, dont les synthèses données à la connaissance la plus superficielle et la plus commune demeurent soustraites à toute détermination scientifique.
La construction successive de ces synthèses est l'objet des sciences considérées ensemble. La construction d'une synthèse unique est la fin de la science. Mais tandis que les sciences trouvent la matière de leurs phénomènes et de leurs lois dans les données de la connaissance , la science semble poursuivre ce qui n'est ni ne sera donné , ni ne peut l'être. Voilà pourquoi d'efforts en efforts toujours trompés , la science dut se résigner à s'appeler philosophie ou étude du savoir, puis scepticisme, qui est encore recherche, enfin critique, aujourd'hui son vrai nom. Le dogmatisme, ou plutôt les dogmalismes, s'effacent à mes yeux du plan de la philosophie donné par l'histoire, x>omme dans un chemin parcouru s'annulent des longueurs tantôt comptées en plus et tantôt comptées en moins.
Or , la critique est plus que scepticisme et moins que dogmatisme > car le jugement (crisis) détermine au lieu de suspendre sans fin , et , d'autre part, sa portée ne doit jamais dépasser les limites essentielles de la connaissance.
La question de la science était : construire une
synthèse unique; la question de la critique est : tracer les bornes du savoir en essayant la construction de la synthèse unique, après avoir assemblé tous les éléments disponibles de cette construction* La critique achevée serait la vraie science.
Mats est-il bien prouvé que la synthèse unique soit impossible ? Par un scrupule tout contraire, on pourrait se demander si la critique elle-même, générale comme je l'entends, présente les caractères d'un vrai savoir. Je répondrai provisoirement à ces questions en me mettant à l'œuvre, ou plutôt en continuant l'œuvre commencée. Il s'agit maintenant de spécifier les méthodes propres aux sciences et à la science.
Les sciences s'établissent au milieu des lois et des fonctions données, sans se poser jamais les problèmes premiers. Elles s'appuient donc sur l'observation. Toute donnée est un fait ou phénomène plus ou moins complexe > abstrait de tous les autres faits et dont il faut d'abordjaire l'analyse, ensuite refaire la synthèse. Or, il y a deux sortes de données.
Les unes correspondent à l'observation du représenté, proprement dit, et de ses lois les plus constantes et les plus générales : nombre, mesure, espace, temps, vitesse. Les lois de cet ordre ont un grand privilège. En même temps que l'expérience nous les montre à l'état fragmentaire et unies intimement aux autres fonctions de la matière , elles nous apparaissent aussi comme conditions universelles de la représentation et en cela d'une abstraction aisée, d'une définition souverainement claire. Ainsi les données des sciences ma-
thématiques sont à la fois représentées à priori , véritables et vérifiées à posteriori. Si la vérification n'est qu'approximative, c'est qu'il faut tenir compte de la nature de ces lois, pures ou abstraites d une part, concrètes et mêlées de l'autre. L'intervention de l'élément régulateur à priori rend, eu algèbre, en géométrie, en dynamique, l'observation positive et l'analyse infaillible. Le contenu des données mathématiques est développé par un raisonnement rigoureux.
Les autres données sont beaucoup plus enveloppées, et ce n'est pas aux lois générales de la représentation qu'on peut s'adresser pour en obtenir des synthèses préliminaires, confuses sans doute (1), mais bien délimitées, telles que la géométrie en trouve à son point de départ. Les phénomènes généraux* de la chaleur, de l'électricité, de la spécificité matérielle, de l'organisât ion, etc., ne renferment rien de semblable à ces notions de point, ligne, surface, volume , en un mot, de dimensions, qui portent en germe la science de l'étendue ; et la représentation ne nous offre de prime abord aucun axiome du genre de ceux qui servent dé levier à l'analyse mathématique et suffisent pour la mener très loin. De là, vient que l'observation et l'analyse affectent un caractère descriptif, non positif, au début des sciences physiques. Et ce caractère
(1) Pour se rendre compte de l'espèce de confusion que j'attribue aux données mathématiques, il faut songer que toute la géométrie est contenue dans quelques définitions et quelques axiomes. La science développe, là comme ailleurs, ce qui n'est donné que confusément à la connaissance.
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demeure propre à l'histoire naturelle qui est comme le vestibule de la physique et de la physiologie, dans le sens le plus large de ces mots.
La méthode de description et de classification conduit sans doute à la manifestation de certain ordre et de certaines lois, mais il s'en faut qu'elle révèle complètement le mode de succession et de production des phénomènes et la nature des fonctions en elles-mêmes. Les sciences physiques avancent par un autre procédé : V expérience systématique 9 à l'appui de laquelle, et pour diriger au besoin sa marche et sa conclusion, se présentent l'hypothèse, l'analogie et l'induction. L'expérience commence par isoler certains phénomènes que l'observation pure ou descriptive aurait présentés compliqués de plusieurs autres qui leur sont étrangers quant à la loi qu'il s'agit d'explorer : c'est une sorte d'abstraction physique. Puis elle fait ressortir et paraître en son mode d'enchaînement quelque fait qui, de lui-même, ne serait ni tombé sous l'observation, ni venu à la représentation comme loi nécessaire de celle-ci. V hypothèse doit diriger l'expérimentateur parce que la préparation même de l'expérience comporte une anticipation plus ou moins claire de la loi qu'il faut mettre en évidence ; et ce sont des analogies tirées de lois antérieurement connues , soit mathématiques, soit physiques , qui décident ordinairement du choix de l'hypothèse. Enfin l'induction, c'est-à-dire la généralisation des faits acquis, intervient toujours, et il ne saurait y avoir de vraie conclusion sans elle. Je ne parle pas ici de cette induction, comprise dans
l'hypothèse ou dans l'analogie, qui consiste à poser la totalité d'un ordre dont il n'est encore apparu que des fragments, car je ne ferais alors que me répéter, mais bien d'une affirmation essentielle , indispensable aux sciences physiques, celle de l'identité de nature et d'action des lois dans les mômes circonstances et quant aux mêmes phénomènes : l'expérience révèle constamment sous des données identiques des fonctions identiques.
En résumé, les mathématiques partent de données fixes, rigoureusement abstraites dans la représentation ; et l'analyse de ces données, poursuivie par la méthode de déduction pure, permet une reconstruction exacte des synthèses primitives dont le contenu se développe de plus en plus, indéfiniment. Les physiques partent de données mobiles, variables et très composées que Ton ne saurait constituer à l'état de synthèses exactes en les identifiant avec certaines lois générales de la représentation. Elles s'adressent donc principalement à l'observation et à l'expérience. L'ordre représentatif intervient toujours et nécessairement dans celle analyse de Tordre représenté externe, puisque l'expérience doit être conduite avec plan et système» et que les plus simples observations entraînent des jugements avec elles. L'hypothèse, déjà si utile aux mathématiciens, si .ce n'est même indispensable aux inventeurs, devient d'un usage nécessaire et continuel pour les physiciens, et donne à leurs procédés d'exploration et de découverte un caractère de tâtonnement sans règles fixes qui semble tenir de la divination.
Mais sitôt que la science est acquise, l'hypothèse doit ou du moins devrait se retirer, comme tombe un échafaudage inutile, et ne laisser paraître à la vue que des phénomènes ordonnés selon leurs lois.
L'esprit humain ne possède point d'autres méthodes pour les sciences. La science, dès lors, quelle méthode a-t-elle? une méthode propre? une méthode empruntée de Tune des précédentes ou de toutes deux?
Les données de la science diffèrent nécessairement de celle des physiciens, car il s'agit de s'élever aux lois les plus générales possibles, et non de se borner à quelques synthèses abstraites de toutes les autres et tombant sous l'observation externe. Elles ont plus d'étendue que celles des mathématiciens, puisque les lois proprement mathématiques ne vont pas au delà des représentés qui comportent l&mesure. Au surplus, et en tant que ces derniers représentés font partie des objets de la science, la critique les envisage en euxmêmes et s'attache à remonter aux premiers rapports qui les enveloppent, au lieu de descendre aux lois subordonnées susceptibles de tomber sous l'observation jusqu'à un certain point et de se vérifier expérimentalement.
Les données de la science ne peuvent donc se trou* ver que dans la représentation en général, et elles s'y trouvent, tout autant que celle-ci, quant à sa généralité même ou sous ses conditions universelles, appartient à la connaissance.
Dès que les données de la science et des sciences diffèrent, les méthodes aussi doivent différer. Et en
effet, c'est vainement, c'est par un abus étrange des mots, qu'on a prétendu que l'analyse de la représentation en elle-même (la psychologie comme on dit) est une affaire d'observation et d'expérience. En un sens, tout phénomène est observable, tout phénomène est matière à expérience. Mais il n'est pas raisonnable de confondre l'observation physique avec celte autre observation dans laquelle l'observateur s'observe, et se modifie comme observateur et comme observé, pendant qu'il s'observe; l'expérience physique avec une expérience dont il n'est possible ni de fixer invariablement l'objet, ni de préparer, de conduire et d'ordonner extérieurement les éléments. Ainsi nous devons borner le rapport entre la méthode physique et la méthode de la science à ceci : que dos deux parts il y a des phénomènes à constater, des analyses et des synthèses à faire. La similitude est plus marquée entre la méthode de la science et la méthode mathématique, attendu que la constatation des phénomènes s'y fait identiquement, je veux dire sous la forme positive. Mai s la différence est grande, parce que les phénomènes mathématiques se rattachent étroitement aux données de l'imagination et des sens, alors que la science s'étend à d'autres ordres de phénomènes dont la représentation n'a pas lieu sous le mode de la sensU bilité, le seul qui comporte une vérification directe par l'expérience.
La méthode de la science ou critique générale consiste donc en l'analyse des données de la représentation, considérées dans la plus haute généralité possible.
À ce sujet, deux questions étroitement liées se présentent : Quel peut être le principe de la division et de la classification des données de la représentation en général ? Sur quel fondement poser un système de catégories ?
Qu'est-ce que la certitude? À quel signe juger de la vérité de la critique en elle-même, de l'exactitude des analyses et de la perfection des synthèses?
Je me suis placé jusqu'ici , et je me place encore au pointée vue de la représentation en général, non de l'homme et des représentations individuelles. Si donc je répondais aux deux questions, si je pouvais y répondre, on me demanderait à bon droit de faire connaître le principe de mon principe, le fondement de mon fondement, la certitude de ma certitude. A cela point de réponse.
Je suis forcé de procéder empiriquement comme je l'ai dit au début de cet ouvrage. La vérité, si elle est ici, se présentera d'elle-même et mon lecteur la jugera; et Terreur aussi. Il est libre à chacun de prendre la vérité pour fausse et Terreur pour vraie. Qu'a-t-on fait de plus jusqu'à ce jour soit dans la philosophie, soit dans la vie? Plus tard, en étudiant l'homme, c'est-à-dire en m'étudiant moi-même , je répondrai peut-être à la question de légitimité de ce que je crois savoir quant à moi.
J'ai montré que le principe de la connaissance est le phénomène, et que les fins de la connaissance sont les lois des phénomènes. Il en est de la science comme de la connaissance et à plus forte raison, car l'analyse
ne crée point, et le contenu de la science ne peut surpasser les données de la connaissance. Maintenant j'aborde l'étude de ces données générales, éléments , du problème de la possibilité d'une synthèse unique.
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