SOI, NON SOI, CONSCIENCE
Facultés de la personne. — Indhrlduallté.
JLa première des catégories, la relation, comprend, comme j'ai dû l'établir d'abord, toutes les autres ; et ce n'est pas seulement qu'elle y tienne par des rapports multiples tels que ceux qui les unissent toutes, mais elle est leur genre commun. J'ai développé
celles-ci en envisageant leur contenu comme représenté: nombre, étendue, durée, qualité, et même devenir, force, passion. Cependant je sous-en tendais l'aspect représentatif qu'on ne saurait éviter, puisque le représenté implique représentation pour la connaissance, et que toute représentation a nécessairement deux faces.
A mesure que cette analyse avançait, il devenait difficile de maintenir l'abstraction de l'élément représentatif de chacune des catégories. La durée et le changement pouvaient encore se poser, non sans doute autrement que par la mémoire, mais comme hors d'elle et indépendamment d'elle. Ainsi, les espèces, les étendues et les nombres, jugement, imagination et numération à part. Mais la force et la passion ne se laissaient déjà plus concevoir que sous l'enveloppe de quelque personnalité comme type.
Partant de la relation en général, toutes les catégories aboutissent à celte relation particulière qui est la personnalité. Elles y aboutissent après l'avoir constamment supposée en cela qu'il faut à l'analyse un analyste, à la science un savant. De toute notion, de tout jugement, de tout objet représenté dans l'espace ou dans le teipps, pq peut çfëmapder en qv,i ilg ne manifestent. Enfin la matière de la connaissance est marquée du sceau du connaître, sous toutes ses formes, c'est-à-dire modelée sur les lois de la personne en qui seule des représentations sont données.
Gomme toutes les catégories, la personnalité se détermine par la synthèse d'une limite et d'un intervalle
LOI DE PERSONNALITÉ. Ôft3
correspondant. La limite est le *oi, une sphère de phér nomènes posée comme être, comme acte, comme état, à la manière de h thèse commune des catégories de devenir, de causalité et de finalité. L'intervalle, abstraction faite de toute limitation par le soi, est le non soi, l'epsemble indéterminé, indéfini de tous les phénomènes autres ou extérieurs, mais liés selon toutes les catégories avec les premiers, touchant lesquels ils se déterminent. La synthèse du soi et du non soi est la conscience, la personne.
Le soi et le non soi ne sont donnés que par leur rapport et dans leur synthèse ; et cette donnée qui exige à la fois distinction et identification des deux éléments, est d'ailleurs indéfinissable, ne saurajt se poser daas quoi que ce soit d'antérieur et de différent; toutes les catégories s'y appliquent et en subissent réciproque* ment l'application ; nulle d'entre elles ne la renferme.
La conscience est donc le soi du non soi, et pour ainsi dire l'un de ce multiple, un tout; le point limite et l'instant limite de cet espace et de ce temps, une étendue, une durée; la différence de ce genre, une espèce, un individu; l'être de ce non être, un devenir ; l'acte de cette puissance, une force ; l'état de cette, tendance, une passion; et, pour remonter à la première et à la plus générale des catégories, l'autre de ce même, un déterminé.
Le soi est si bien une limite, et rien de plus, j'entends pris en lui-même et abstrait, que lorsque la conscience tente de le saisir et de s'en former une représentation propre, il devient par là même non soi, et
exige la supposition d'un autre soi pour être conçu. On dit, il est vrai, que tels phénomènes (les facultés) se réunissent dans ce qu'on nomme le moi et le constituent: ma raison est moi, ma volonté est moi, etc.; mais ce sont là des propositions synthétiques relatives à la conscience et qui exigent que la raison, la volonté, etc., identifiées aumgi, soient en même temps distinguées du moi, c'est-à-dire rapportées au non moi; sans cela la conscience elle-même s'évanouirait. On voit que je me place au point de vue rigoureux de l'analyse, mais il est clair que les notions communes sont autre chose et tolèrent un autre langage; on entend généralement par le moi la conscience, qui sans le non moi n'est pourtant rien, et par le non moi l'objet de la conscience à laquelle il faut toujours un moi.
A son tour, le non soi abstrait est tellement indéterminé que, si nous le prenons autrement que limité dans la conscience, il nous est impossible d'en assigner une représentation quelconque. Je n'ignore pas qu'on prétend poser des choses à part toute conscience, mais j'ignore comment il peut en être représenté de telles, et comment dès lors on peut en parler.
L'analyse de la conscience nous ramène aux termes posés dès le commencement de notre essai pour exprimer les deux aspects inséparables de la connaissance: la thèse du soi reproduit ici l'élément représentatif abstrait, et la thèse du non soi l'élément représenté. On comprend d'ailleurs que ces termes ont dû souvent échanger pour nous leur signification abstraite contre une signification synthétique, le représentatif
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étant confondu avec une conscience individuelle quelconque , et le représenté avec la nature , autre que cette conscience.
Les relations > données dans les diverses catégories ne se tiennent pas séparées : des synthèses telles que la totalité, l'étendue, la durée, l'espèce, le devenir, la force, la passion, quoique logiquement très distinctes, se combinent par de nombreux jugements et se caractérisent les unes les autres dans les représentations procédées de l'expérience. Mais la conscience surtout demande à être définie dans ses rapports avec les autres lois qu'elle embrasse toutes. En elle-même, ou dans la synthèse abstraite du soi et du non soi, elle demeurerait comme vide.
En parcourant les catégories du point de vue de la conscience, nous obtenons autant de facultés différentes, et nous traçons les véritables éléments de ce que les philosophes nomment une psychologie.
La conscience est d'abord, et de la manière la plus générale, une relation (relation reférente): elle distingue, identifie et détermine ; elle-même ne s'atteint que selon cette loi.
Passant aux catégories particulières, la conscience est une numération (numération n ombrante); elle pose l'un et le plusieurs, et forme le tout;
Une imagination : el\e suscite ou reproduit l'étendue et les figurés;
Une mémoire: elle fixe l'instant, projette et limite l'intervalle, se développe elle-même en durée, établit l'avant et Taprès dans le présent;
Un jugement : elle abstrait, généralise et spécifie; elle propose et raisonne.
Toutes ces facultés ensemble composent la fonctioa dite intelligence ou entendement, et sous la condition expresse du devenir, la pensée. De fait, il n'y a point d'entendement sans pensée et sans quelque changement.
Enfin, la conscience, en tant que sujette au devenir, est volonté et passion: elle est acte, puissance et force, limite sa puissance par ses actes et fait soa changement; elle est état, tendance et passion, des fins lui sont offertes et elle se meut en s identifiant successivement avec les moyens qui mènent à ces fins.
Jusque là nous n'envisageons la conscience que sous ses rapports généraux. Les formes qui la constituent de la sorte et qu'on peut réduire à trois principales, entendement, volonté, passion, reproduisant les catégories, c'est-à-dire la représentation en général, sous l'aspect représentatif. Le représenté, j'entends autre que la conscience redoublée elle-même et que les lois catégoriques, n'est point exclu et ne peut l'être ; mais il est subordonné momentanément pour l'analyse.
Rappelons maintenant lés phénomènes quelconques, indéfinis, qui se rangent sous les catégories et ne les donnent pas, et que les catégories non pins ne sautaient donner : la matière de la représentation, l'expérience. Ges phénomènes sortent du non soi, se limitent dans le soi, reçoivent l'empreinte dont les lois catégoriques les frappent. De cela seul qu'ils viennent à la repré-
seatation sous une conscience donnée qui les distingue d'elle-même, de ses règles, et de toute loi en général, \' expérience est aussi un nom de cette conscience.
À cet égard on a coutume de pommer la conscience sensibilité : sensation relativement au phénomène quel* conque accident en elle, et procédant du non soi ; perception et aperception lorsque l'autre qu'elle-même y étant distinctement posé, le non soi dans le soi se trouve donné décidément comme extérieur, comme étranger.
Au contraire, en tant que les formes de la conscience viennent à se succéder de manière à former une expérience distincte des impressions externes, les lois d'enchaînement de ces états successifs constituent l'association des idées dont on a fait aussi une faculté.
L'intervention de la volonté amène dans la sensibilité Y attention; l'intervention de la numération, de l'imagination, de la mémoire, du jugement, etc., donnent, sousun nom commun, une faculté complexe, la comparaison qui reproduit ici la relation en général.
La sensibilité n'obtient pas le moindre développement, que toutes les catégories, toutes les facultés correspondantes ne s'y trouvent intéressées. L'imagination et la mémoire semblent participer plus immédiatement aux fonctions des sens, mais il est facile de voir que les autres lois y ont leur place et leur importance. En fait, aux premiers moments de l'exercice de la conscience, les rapports les plus divers sont déjà présents ; le phénomène le plus simple les suppose, et les synthèses des éléments que l'analyse discerne
sont préexistantes* En fait, aussi, les facultés et les catégories sont vides si la sensibilité et l'expérience n'en fournissent ia matière : c'est l'expérience même qui constate que l'expérience est indispensable à la conscience et à ses formes. Ainsi, ni les catégories ne donnent point les phénomènes particuliers et sensibles, ni ceux-ci en quelque nombre qu'ils soient ne composent les lois générales qui les régissent tous.
En traitant de la force et de la passion, j'ai signalé le premier siège et pour ainsi dire la racine (à notre point de vue) de ces catégories dans la catégorie de personnalité : Mais j'ai montré aussi comment des représentations, ainsi marquées à l'origine d'un caractère de conscience, se généralisent pour s'étendre dans le domaine de l'expérience. La conscience elle-même permet une extension semblable. Déjà, et de cela seul que des forces et des passions se placent hors de la personne, d'autres personnes sont envisagées. Les facultés, définies par l'application directe de la conscience aux autres catégories, se retrouvent avec des gradations qu'il est plus facile de suivre que de déterminer, en descendant l'échelle de l'organisation. Audessous des êtres organisés, lorsque, s 'affaiblissant ou s'effaçant de l'un à l'autre, les caractères tirés de la force, de la passion et de la conscience ont enfin disparu, le nombre, l'étendue, la durée, la qualité, le devenir s'appliquent seuls aux phénomènes subsistants. Si la force peut encore y être envisagée, ce n'est plus du moins d'une manière intrinsèque et dans son origine.
Un ordre nouveau de phénomènes naft de la considération des personnes que le soi place dans le nonsoi comme d'autres soi ses semblables. Les rapports entre personnes présentent les causes et les fins unies dans des synthèses particulières. C'est là que paraissent l'obligation, le droit et le devoir termes corrélatifs, en un mot la loi de moralité, d'où procède la loi politique. L'obligation est le principe des actes qu'une personne se représente comme devant être exigés des autres pour elle, ou accomplis par elle et pour les autres, en tant qu'elle les regarde selon la causalité comme possibles, et selon la finalité comme indispensables aune fin commune; De là la conscience morale. Mais la justification et le développement de ces définitions me mèneraient trop loin et hors de mon sujet actuel.
La personne nous offre, réalisé à un degré émi rient, le caractère d'individualité que nous avons vu appartenir à ces lois des phénomènes qui portent le nom d'êtres (§§xxmet xxiv). D'ailleurs le principe de distinction impliqué dans les diverses catégories aboutit comme celles-ci à la conscience, et y trouve une forme définitive, condition de toutes les autres, à notre point de vue. Par exemple, les distinctions d'espace et de temps, qui sont capitales , se posent et se multiplient au gré de la conscience , et c'est en elle que toute mesure s'établit.
L'individualité est d'autant plus marquée que le développement de la personne est plus complet, plus conforme au type envisagé dans l'homme. Il s'y joint
l'individualité organique dont la physiologie détermine les lois.
Enfin, un principe d'individualité tout autrement radical et définitif est intéressé dans la question générale que nous avons agitée et que nous agiterons encore sans obtenir de solution logique : Est- il ou peut-il être des phénomènes qui ne soient pas prédéterminés ^ qui, avant d'exister, ne préexistent pas en vertu de quelque loi? Ajoutons ici: De tels phénomènes sont-ils en puissance dans la personne, en sorte qu'ils en subissent les lois, sous quelques rapports, sans y être entièrement donnés par anticipation? L'individualité personnelle, qu'une réponse affirmative poserait, a été souvent regardée comme une individualité morale, un fondement de la loi de moralité. Ce qui est certain du moins, c'est qu'il faut y voir l'individualité au sens le plus entier du mot.
Le cercle des catégories, ouvert par la relation abstraite et générale, se referme donc à la relation la plus déterminée, qui est aussi la plus enveloppante à l& manière: la conscience, où tous les rapports possibles se trouvent coordonnés. Dans l'intervalle., nous avons parcouru et analysé les principales synthèses, formes distinctes de relation impliquées dans les représentations que l'expérience donne et desquelles elles règlent les éléments.