‹ Essais de critique généraleChapitre 84 sur 139 · ÉTAT, TENDANCE, PASSION · texte numérisé non relu

ÉTAT, TENDANCE, PASSION

Mb et hno^ciÉ. — Les pâsslort*.

Afin de déterminer ce que nous entendons ici par un état de phénomènes, commençons par attacher à ce mot le sens que nous attachions tout a l'heure au mot acte, mais indépendamment de toute notion dé force. Il s'agit donc de l'être ou du rapport quelconque posé présentement, comme dans le terme thètique dé la catégorie du devenir. Au lieu d'opposer à cet être affirmé ou nié l'être nié ou affirmé, à cet acte là puissance ou les possibles, opposons à cet état quelque autre état qui soit la tendance du premier.

a tendance et l'état, pris dans une abstraction complète, sont deux termes exclusifs l'un de l'autre, comme la puissance et l'acte, mais à un autre point de vue. En effet, tendre c'est aussi s'éloigner, et l'éloignemeht est la négation de l'état d'où le départ se fait. Poii* qu'une tendance se manifeste dans un état, il doit } avoir préalablement défaut, manque, besoin, termes que la langue a consacrés à l'expression dé condition* d'un changement dahs les êtres qui se proposent des ans ; et réciproquement le besoin comporte une tendance quelconque, au moins latente. Ainsi la tendance n'est pas ihoitis exclusive, en elle-même, de l'état vè¥i lequel elle a lieu, que de celui dû quel elle procédé.

La tendance est un intervalle de deux états, cômirie la puissance un intervalle de deux actes. Mais la puissance enveloppe une multiplicité de possibles, souvent

LOI M FINALITÉ. 2&i

indéfinie; la tendance a U ne direction Simple et unique. De part et d'autre, il àè fait Une Synthèse dé Tintervâlle et de sa double limité : îiouS àvohs vu que deuk actes définis, litai tarit la puié&âhcë* Constituent là force ; de même, deux états définis limitant là tendance forment une Synthèse que hotté désignerons soùg le nom de passion.

La passion participe donc de la tëfadabce et du double état ; elle est léiât dé l'a tendance, uhë âFfection propre à la réalisation d'un chângëmeiit entré une origine et une fin déterminées.

La fin efct ce pour quoi quelque Chose est ; lé moyeu, ce qui pour quelque chose, ôti ett Vue de quelque chose. L'état conséquent comparé à l'àtitécédênt en • est là fin, par l'intermédiaire de là tèhdàticè et de là passion, comme l'acte antécédent comparé au cotiséqueht en est la causé par l'intermédiaire dé là puissance et de la force ; et, de même que l'acte conséquent est un effet, l'état antécédent est tin moyen. Le moyèh est le genre d'effet pfropre à cette &à\isè qti oti appelle finale.

La dénomination de moyen, dans l'acception complète du mot, s'applique à tous les cas, et l'expérience n'en présenté pas d'autres, ôii l'état antécédent n'est pas premier, mais est terihe d'uhe feérie procédant de plus tiaut vers une fia plus ou moins éloignée. L'acte conséquent, la fin, se placé elle-même comme moyen pour un progrès ultérieur. Àufcsi bien que les fins et les moyens, les causes et lès effets échangent leurs rôles dans là série du devenir, et toute cause est cause

moyenne, quant à l'expérience, mais sous la réserve de l'ambiguïté des possibles qui, écartés de la loi de finalité, reparaissent dans la loi de causalité. La logique ne permet pas que l'on pose en général la détermination exacte des causes par leurs causes (c'est-àdire des effets), comme on pose celle des fins par leurs fins (c'est-à-dire des moyens).

On ne saurait insister trop sur la distinction des thèses de puissance et de tendance. Pour s'assurer mieux de l'originalité de cette dernière représentation, il faut préciser le caractère de la fin pure : c'est une subordination des moyens au travers desquels elle se poursuit ; d'où il résulte que les conséquents sont prédéterminés par rapport à leurs antécédents. Le contraire a lieu quand il s'agit de la cause pure : ici le conséquent n'est pas môme donné avec l'antécédent , puisque l'effet, rangé logiquement au nombre des possibles ou ambigus, pourrait logiquement ne pas être. Quelle que soit au fond la vérité sur l'existence d'une loi à priori de tous les phénomènes, loi physique à .nous inconnue, nous devons suivre d'abord la représentation qui pose d'une part, sous le nom de puissance, et l'indifférence au changement, et le rapport d'un acte antécédent à des actes possibles, arbitraires, contraires, et, d'une autre part, sous le nom de tendance, l'éloignement d'un état présent et l'anticipation d'un état futur déterminé.

En d'autres termes, et pour envisager maintenant les synthèses, nous pouvons dire : la force pure fait et ne choisit pas; la passion pure suppose un choix éta-

bli d'avance ou y équivaut. La passion est donnée ; la force est ce qui donne.

Je n'entends pas réaliser les abstractions que j'invoque, et l'on se souviendra que je ne sors pas des considérations logiques. Laquelle des catégories n'est pas abstraite ? Sans abstraction, quelle analyse est possible ? Toute la question est de savoir si une notion, ainsi séparée des synthèses que donne l'expérience, est essentielle ou non au développement analytique de la représentation.

Il ne faudrait pas non plus que Ton objectât à l'établissement distinct d'une catégorie de finalité ce fait incontestable, à savoir qu'une fin et une tendance ne tombent jamais sous l'observation externe, ne sont pas des données de l'expérience dans la nature, mais font partie seulement des représentations humaines et procèdent de la conscience qui les jette au dehors. C'est précisément là ce que nous avons exposé plus haut touchant la causalité. En vertu d'une loi générale de la représentation, dans la personne, les causes sont envisagées extérieurement, et nul homme ne doute (systèmes à part) que le mouvement produise le mouvement, par exemple. Une opération semblable transporte les fins à la nature, et tout aussi constamment, car nous ne savons autrement interpréter les phénomènes qu'en leur supposant un lien de ce genre. L'organisation tout entière est à nos yeux un tissu de moyens et de fins : les poumons dans le fœtus existent pour la respiration à venir; les dents se développent pour une alimentation qui doit changer, etc., etc.

$q£ loi Dp FIN414T4.

Généralisant, pon§ trouvons les espaces, lçs geprçs, les règnes, ordonnés les uns poqr les autres ; considérant le$ êtres animés, ilq nous apparaissent ch^cyn à 1$ pQUfsuiJe dg leur fin prpprç, et ç es{ eu cela* que consiste la vie même , suivant qn aspect tout à fajt inévitable : çn vit pour quelque chose, p^nsons-poijs. Lg (léyeloppenjenî de la finalité dans l'Jiqpimp est, jmipense, et tout en lui g'y subordonne, Serait-ce dope \jn motif de rejeter cette lqi des catégories que lg part qu'elle se fait ou l'empire qu'elle exerce p centre dç la personne, en ce point de convergence pu foutes \e% catégories et toutes les lois aboutissent inévitablement?

Au reste, je me conforme au langage rççij, gp donnât les causes e( les fins comme transporté^ de la consçiencp aux phénomènes extérieurs ; mais on g'e*gyiipera plçs ex^piept en (li^pt que les pJ^pQjnènes extérieur ne se lajssçnt définir, ipdépendapijjjeut des çapses et clés {ins, que grâce à 1 ^hs^açtiQp des lois de 1^ conscience dans ces mêmes phénomènes.

Le ^eye^îr implique la puissance et la ç^usq \ il n'implique pas moins la tendancç et la fin. Tout çjijmgement, selon la représentatif yeqt une forc§ : ç'ggt le principe de causalité ; topt changement veijt de même une passion : principe de finalité qui pous paraîtra manifeste si nous considérons la nature anitnég. Mais les modifications des corps inorganisés semblent en êtrç indépendantes? Pourquoi? Parcg qu§ ppu? ignorons comment elles en ç|épepçlçn{ ; et sayons-ppijg

rojeuj pe qrç§ c'est qu'une force résidant en an de ces finies que les spépnlations 4e la jnécaniqne supposant jnertes? {g force, je l'ai {lit, n'est vraiment réorientée que dans spp rçtppoft ^ ui^e personnalité (plçoiiqfle, aus^i J>ien qua Ja pas§ipp; pt les autres fftfgWfeSt BfiWbre. espace, teqips, qitflité, qui s$ proj§tlgïH plu§ fleHeipent hors (le la perçpnne, ne sont pas ppyrPeU ïpoifls marquées <Ju caractère de celle-ci, 3 farçpr^fltatiqfi de laquelle leurs représentations se Jfoyyent liées si iptinieqie.pt. Le fétichisme, instinct religieux du premier âge et des premiers hommes, ne pgçbç peut-être pas tant par §on principe que par l'excès d'un anthropomorphisme trop simple dont ta grossièreté révolte l'homme cqltiyé.

Qfi °pp°?e. 3 la lpi de finalité une autre objection. Les causes finales ne sont rien de plus, dit-on, que les conditions données d'existence, sans lesquelles ce qui eft pe serait pas ou serait différemment.. Si Ton entend par 1? que tout ce que l'homme eqvi^ge. <?Qtt>ine une fin pourrait bien n'être qq'un fait inhérent à s^ personnalité, j'avoue qu'il n'y a pas précisément contradiction à le supposer : mais la cause efficiente ppijrrait n'avoir pa$ une autre portée, et pn l'a soutenu, Veut-pn seulement bannir de la physique la considération des fins? Rien de mieux, et je crois qu'il faijt en exclure aussi la considération des cause*. Au demeurant, suffit-il, pour qu'une hypothèse §pit vraie, qu'elle ne soit point contradictoire? et parce qu'il est permis de considérer les fins comme des conditions d'existence, devrons-nous affirmer qu'elles s'y réç|qjr

sent et ne sont pas autre chose? L'analyse impartiale de la représentation constate, tout au contraire, que, dans l'ordination des conditions d'existence, nous plaçons un principe régulateur de ces marnes conditions, à savoir la finalité, de même qu'à la succession des phénomènes, nous ajoutons la causalité qui la domine. Rappelons-nous que les catégories sont les règles de l'expérience, telles que les accepte et les applique le sens humain, le sens populaire, non les postulats d'un système où la science est contrainte d'entrer sous la pression d'un philosophe.

En résumé, nous reconnaissons un jugement synthétique de finalité. Nous avons dit : tout changement implique une durée, tout changement implique une cause ; nous disons de plus : tout changement implique une fin.

Il est essentiel de remarquer que nous ne dépassons ici ni les limites de l'expérience , ni la portée de la simple analyse. La fin et le moyen sont les termes inséparables d'un rapport. Comme la cause et l'effet, on peut les trouver liés séparément, sous d'autres points de vue, à des groupes très divers de phénomènes; mais ils ne se laissent concevoir que l'un par l'autre et l'un avec l'autre dans leur synthèse, qui est la passion. Nous n'avons point admis la cause, sujet purement actif, et l'effet, objet purement passif des écoles idolologiques ; nous n'admettrons pas davantage une fin qui ne tienne pas du moyen, un moyen qui ne tienne pas de la fin. Nous ne franchirons pas tous les termes de la série du devenir, pour nous poser la question de

la fin dernière des phénomènes. C'est un ordre de spéculations qui s'ouvrira pour nous à la fin de cette analyse, si nous ne sommes pas alors condamnés à déclarer qu'il nous est à jamais fermé.

Je reviens maintenant à la synthèse de la tendance eldes états limitants, à la pa&ion qu'il s'agit de définir en termes moins abstraits. Il est aisé de voir que la notion dont j'ai présenté la forme la plus générale correspond dans la personne humaine à l'amour, et ce terme, encore très général, a pu s'étendre à la nature entière. En effet, le caractère constant de tout ce qu'on appelle amour est d'être le lien d'un moyen et d'une fin; de supposer un état initial (j'entends relatif), au sein duquel un vide, un besoin, un éloignement de soi se déclarent; de supposer un état final, pour lequel se manifeste un attrait suivi de complaisance et de repos, en tant qu'il est et demeure obtenu ; enfin de n'être clairement conçu qu'à la condition d'une synthèse où les deux états sont unis, identifiés.

L'opposition du moyen et de la fin décèle un point de vue tout à fait spécial à la catégorie de finalité. Une fin est ordinairement donnée, ou sous le caractère du bien ou sous celui du beau, ou sous ces deux caractères ensemble. La fin, état qu'on se propose d'atteindre, exige la notion corrélative de l'autre état, origine ou moyen que l'on fuit, que l'on repousse, quoique indispensable à la passion, et qui dès lors revêt la forme du mal ou la forme du laid. On voit que je considère expressément la personne humaine. Ceci posé, l'imagination des futurs possibles, indépendants des fins

proposées, conformes peut-être et peut-être aussi contraires à ces fins; nous permet d'appliquer à l'avenir que nous envisageons ces mêmes caractères et ces mêmes formes dont la catégorie de finalité renferme le principe logique. C'est en tant que des actes et des états possibles nous apparaissent beaux ou laids, bons «nh mauvais, que nous voyons naître le désir et Y espérance, ou la répulsion et la crainte, et leà autres passions dérivées essentielles à l'amour tel que notis le connaissons. Le plaisir et là peine appartiennent aux états qui he sont plus simplement possibles, mais qui sont présents, réalisés, suivant qu'ils s'accordent avec nos fins ou qu'ils y répugnent Enfin Y amour et la haine, comme termes opposés, expriment la passion même dans son double rapport, d'une part à la fin proposée et à tout ce qui la favorise, de l'autre aux objets qui semblent contraires k la poursuite et à l'acquisition de Cette fin.

Je n'insisterai pas sur ces indications. Sans décrire les premiers éléments d'une analyse estbétiqueet morale qui n'est pas de tôon sujet actuel, il m'aura suffi de les reconnaître dans un ordre de dépendance de la toi de finalité.- Seulement je dois faire observer cpte deè définitions rigoureuses et didactiques par lesquelles on voudrait exprimer Y essence même des passions, et Y essence du bien, et Y essence du beau, seraient vaines et tout au plus propres à leurrer quelques beaux esprits. Les phéùorirèries sont d'une originalité parfaite en tant qu'esthétiques ; le philosophe ne peut cftie les mettre àt letir plaèe et dans leurs vrais rap-

ports, afin de procéder à la déduction des connaissances qui en dérivent.

Les lois morales proprement dites résultent des jugements synthétiques par lesquels nous unissons les phénomènes de finalité dans la conscience avec ceux qui se rapportent à Tordre des causes. De là le droit et le devoir qu'on ne saurait entendre isolément suivant aucune des deux lois, ni sans les distinguer l'une de l'autre. La distinction de l'ordre possible et de Tordre final est de nouveau confirmée.

Au reste, on a de tout temps séparé les deux Catégories en admettant , que ce fut à tort ou à raison, et l'amour contemplatif, passion satisfaite, sans mouvement, sans causalité, toute de complaisance et de repos, et les forces aveugles, causes dénuées de prévision et de choix. On cite aussi des désirs inactifs, d'où la volonté est absente, et des mouvements sans but, c'està-dire sans passion. Je ne préjuge rien ici sur ce qui peut être de ces choses, hors du domaine des abstractions, mais je signale ce que la pensée pose en s'analysant et se rendant témoignage par la parole, alors même que ces sortes de représentations seraient toutes <te symbole* Mais les philosophes ont voulu réduire nos facultés au plus petit nombre. Us ont confondu le désir et la volonté, l'appétit et l'effort II est vrai que les facultés leur étant des idoles ils ne pouvaient en compter que trop. La véritable science ne craint pas de distinguer là où le peuple, où l'humanité distingue, parce que pour elle la synthèse suit et précède 1 analyse, loin d'en être jamais exclue.

Si maintenant nous passons de l'homme à la nature, selon qu'elle lui est représentée, nous avons vu que les fins s'y projettent, ainsi que s'y projettent les causes. Mais l'étude des fins n'engendre pas des sciences séparées et positives comme l'étude des causes parait en produire? Il n'y a point là de fait à expliquer ; il y a une méthode à combattre. Dans le fond, les causes, aussi bien que les fins, sont soustraites à l'expérience directe et à la mesure spéculative; la considération mathématique en est indue. Sous l'un ou l'autre de ces noms, nous n'observons et ne posons régulièrement que les lois du devenir : des changements de qualité et dés mouvements.

Il n'est pas plus difficile de transporter à la nature les passions que les forces. L'humanité ne fait pas de la logique sans doute, mais elle suit son instinct induetionpel en attribuant à l'animal certain attrait, Vappétit d'une manière générale , bien plus , le cortège entier des affections humaines diminuées et graduées tout le long de l'échelle de l'organisation, quoique ces choses échappent à l'observation et à tout raisonnement rigoureux. De l'animalité au règne végétal, il vient un moment où la pente est peu sensible, et il faut bien reconnaître aux plantes un principe de tendance et de choix, quelque instinct analogue aux vues qui dirigent l'animal. Enfin ce sont les savants euxmêmes qui, de longue date, et surtout encore depuis l'inauguration de l'ère positive des sciences, et sans contradiction ni manifestée ni possible avec les faits, ont placé des affinités dans les êtres inorganiques, et dans toute matière V attraction.

Appétit, instinct, affinité, attraction, à tous les degrés de réduction possible et quelque simples que soient les lois de modification des êtres, c'est plus, ou du moins autre chose que de la force. La cause ici n'est pas efficiente mais finale, et il y aurait abus grossier à mêler et à confondre, sous prétexte de science, ce que le vulgaire ignorant distingue si bien. Ainsi des termes reconnus, dont l'usage est continuel et considérable, posent le principe de finalité sous sa forme synthétique, la passion, et retendent à la nature entière. Je ne me demande pas si cette extension est légitime et quel est son fondement. Je répète encore, et touchant la passion, et touchant la force, que les sciences positives ont à en foire abstraction pour n'étudier que les phénomènes observables, leurs lois de coordination et de succession. Toutefois je conclus que la catégorie de finalité ne le cède aux autres ni par l'originalité, ni par l'universalité de son caractère et l'étendue de ses applications.

§ XL. Loi de PERSONNALITÉ.

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