XLII
Définition du MONDE. — Antres antinomies. — Lenr réfntatloa. — En quel sens la selenee pourrait être niée.
Le monde est la synthèse des phénomènes objets d'une expérience possible sous une conscience quelconque ; j'entends possible logiquement , nonobstant
l'ignorance actuelle des consciences données, et indépendamment de leurs puissances réelles. C'est donc l'ensemble de tous les rapports composant la représentation quelconque, ou représentés ou représentatifs, soit présents, soit passés, soit même futurs, sans que rien d'extérieur , d'antérieur ou de postérieur puisse y être opposé, et quelle que soit la distinction des par* lies intrinsèquement posées.
Une conception si générale, si indéterminée, si étrange, à bien peser les termes de la définition, nous est donnée formellement. Mais nous devons l'examiner de plus près et la sonder, afin de savoir si elle est ou non contradictoire en elle-même ou avec des lois déjà établies.
En appliquant le nom de monde à la plus vaste des synthèses, qui comprend, et ce qu'on appelle vulgairement monde, univers, nature, et aussi ce qu'on entend diversement par des noms plus imposants, je n'avance point une doctrine, et je ne veux non plus en exclure aucune. Mais je pose une définition nominale, pour laquelle un terme déjà consacré, suffisamment abstrait, fait défaut.
Puisque tout est relatif, pour la science, et que les catégories sont les plus étendus, les plus universels de tous les rapports, et, en conséquence, doivent porter sur tout ce qui est sujet au savoir, essayons d'appliquer au monde les catégories.
Le monde peut-il être dit quant à la catégorie de relation en général, une relation? Oui, dès lors qu'il est par sa définition même une synthèse : des phéno-
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mènes à la fois identifiés et diversifiés, tant entre eui que par rapport à Itii, le composent. Oui, mats cette synthèse ne Centre pas dans une synthèse supérieure; cette felatibtl qui est le monde embftl&së tous les rapports, et, prise en sa totalité, ne se rapporte à aucun terme étranger à soi ou à ses parties; toutes les conditions d'étrë y sont contenues, en sorte qu'elle est elle-même inconditionnée, non dans ce sens absolu, chimérique , qui exclurait aussi les conditions intrinsèques, mais parce que ses déterminations ne lui tiennent pas du dehors. De là, uriè gratide difficulté : nul ihconditionné n'est d'expérience possible, et toute détermination s'opère en fait par distinction et identi fication de phénomènes proposés relativement à d'au-* très phénomènes ; chacun des rapports composant le mbnde peut donc bien être supposé limité, déterminé par autrui , biais non lé monde lui-même, à qui rien d'autre n'est opposable. Ainsi le monde ne tombe |>as stius les catégories selon le mode de l'expérience possible. Là loi qui le représente est une loi singulière, entièrement à part : L'ensemble des phénomènes objets de l'expérience possible surpasse l'expérience possible (I).
Ort pourrait nommer loi d'universalité cette loi tkniVelle et (inique que les catégories n'atteignent et
(1) Le père de la philosophie critique paraît s'être fondé sur ce motif quand ii a donné le nom de raison a la Joi de conception du roofade, l'opposant ainsi à V entendement t lequel se borne à soumettre l'expérience à ià règle des catégories. J'évite à dessein l'emploi de ces termes psychologiques toujours empreints de Quelque idologie.
ne déterminent que particulièrement, du pâi* son contenu.
Il s'agit maintenant de Savoir à quelle* consécftifettbe* nous serons conduit», selon que noua considéreront la loi d'universalité par rapport aux catégories directe* ment, autant que faire se peut, ou d'après l'expérience. Suivons cette dernière marche d'abord.
Quant au nombre; le monde n'est pas un tout de phénomènes sujet h détermination comme partie d'un tout plus vaste, à la fois multiple de ses unités intérieures, unité d'un multiple enveloppant, aihsi qu'il arrite des touts de l'expérience. Donc, en le poursuivant sous ce point de vtie, nous né pOUrridttà qu'ajouter phénomènes à phéndmènëg; hdmbfe à nombre, indéfiniment et sans ternie possible;
Quant à l'étendue et à la durée, le monde ne présente pas un intervalle limité de manière que d'au tred intervalles se placent au delà, car ce* intervalles devraient aussi lui appartenir en tertti de sa définition: Nous ajouterions donc, pour l'atteindre sous feës catégories, à toute étendue, à toute durée, déjà fixées, d'autres étendues et d'autres durées indéfiniment.
Quant à l'espèce, le moride ne se détermine pas par genre et différence : il ri'a ni genre supérieur, ni différence avec autre que soi. La définition du monde ne lé définit pas spécifiquement. Ainsi nous remonterions de genre en genre par un enveloppement sans fin, si nous suivions la loi de l'expérience, aucun genre ne nous étant jamais dortné de fait que comme espèce d un genre plus grahd; et de même nous descendrions
de différence en différence, aucune ne nous étant jamais donnée de fait que comme genre d'espèces enveloppées (tout au moins sous le rapport de quantité).
Quant au devenir, le monde n'est ni rapport, ni non rapport à quelque chose d'antérieur ou de postérieur, car il embrasse tous les rapports. Au lieu d'atteindre un premier et un dernier devenir, en suivant expérimentalement les phénomènes, nous aurions à parcourir une série ascendante et une série descendante de changements sans terme originaire ni final.
Quant à la force, le monde n'est pas l'acte d'une , puissance, parce qu'il n'a point d'antécédent, point de conséquent, et que toute puissance, d'après l'expérience, est renfermée dans des actes antécédents. Rien ne peut être supposé dont le monde soit l'effet ou la cause, si ce n'est lui-même; or, être cause de soi, le même procédant du même, sont choses que l'expérience n'avoue point. La série du devenir prend ici la forme d'une chaîne indéfinie en tout sens d'effets et de causes.
Quant à la passion, le monde n'est pas l'état d'une tendance, car il ne peut être fin ni moyen d'un autre que soi, et l'expérience n'admet point la procession du même vers le même. Une chaîne indéfinie en tout sens de moyens et de fins se présente encore là pour celui qui suit et généralise la loi de l'expérience, et le monde ne se trouve jamais atteint sous cette catégorie, non plus que sous les précédentes.
Quant à la personnalité , enfin , et par les mêmes raisons, si lé monde était le soi d'un non soi, ce ne
serait qu'autant que l'un de ces termes exprimerait un simple redoublement du second. Mais quand bien même ce pur soi du soi serait conforme à l'expérience, il ne saurait, sans autre détermination, constituer une conscience ; or, nous avons reconnu qu'on ne pouvait le déterminer suivant aucune autre catégorie.
En résumé, la synthèse qui d'abord représentait le monde est supprimée par ce mode d'argumentation. Le monde reste quelque chose d'indéterminé, et, à raison de cette indétermination môme, nous sommes amenés à le déclarer :
Inûni de pluralité, infini d'espace, infini de temps, infini de genre; en d'autres termes, sans nombre > sans étendue, sans durée, sans espèce ;
Sans origine, sans cause, sans fin et sans conscience.
Et les parties de ce monde qui, considéré tout entier, ne subit aucune de ces lois, les subissent toutes, emportées qu'elles sont d'ailleurs par un mouvement sans terme dans un espace sans bornes.
Maintenant changeons de point de vue. De cela seul que nous posons le monde, c'est-à-dire avec les phénomènes leur synthèse totale, avec les rapports et les lois leur commune fonction , nous excluons l'infini. Il y aurait contradiction à ce que la synthèse fût et ne fût pas déterminée. Ainsi :
Nul composé effectif ne se forme de composés sans fin; les phénomènes, soit actuels, soit passés, soit futurs déterminés, sont en un certain nombre, et le monde est un tout.
Ces mêmes phénomènes, en tant que soumis à des conditions d'étendue et de durée, constituent une étendue totale finie; et, dans le passé ou dans l'avenir supposé prédéterminé, une durée totale finie. Le monde est une étendue. Le monde est une durée, si du moins on admet que des phénomènes ne surviennent pas entièrement à nouveau ; et, s'il en survient, ceux-ci n'appartiennent pis actuellement au monde.
L'échelle des genres s'arrête à une ou plusieurs espèces qui bornent tout, et n'ont d'autre genre qu'ellesmêmes ou leur somme ; et l'échelle des différence^ s'arrête a de Certains individus dans tous les genres. Le monde est une espèce ou un ensemble détermine d'espèces.
Les séries ascendante et descendante deà changements (cette dernière pour autant que prédéterminée si elle l'est) ont un nombre fini de termes, sans quoi la synthèse qui est le monde né sefrait point dtthnëë: L'une a donc un premier terme, et l'autre tin terrhë dernier. Le monde est Un détenir ; il fl commettre et, sous là réserve déjà faite, il finira; ou, s'il renferme quelque élément qui n'ait point eu de prfemièfr commencement, cet élément doit être constitué £ar dei rapports fixes, permanents, sans aucune sorte de répétition, ni de succession, à dater d'une ceHaihe époque, en remontant.
Enfin, et pouf lés mêmes raisons, le ttibtidê dépend d'ùde ou de plusieurs causes qui ne sont pas des effets; actes antécédents premiers; tend vêts iine ou plusieurs tins, dont les moyens acquis oii préacquis main-
tenant ne se prolongent sans terme ni dans le passé ni dans l'avenir ; et ces fins et ces causes sont en lui de quelque manière, car tout devenir implique fdrce et pagsion ; et comme tout phénomène suppose représentation, toute représentation conscience, le monde aussi comprend une ou plusieurs consciences qui s'étendent à son contenu. D'ailleurs, la pluralité possible de la cause, de la fin et de la conscience n'est pas un obstacle à l'existence d'une synthèse quelconque.
Ces propositions sont contradictoires avec les pré* cédentes. Ainsi, en appliquait au monde, d'une part, l'expérience réglée par les catégories ; d'autre part, en développant l'idée de ce tout, directement, {ter rapport à ces mêmes lois; noué produisent* un système d'antinomies en apparence insolubles. Les antinomies ne s'offrent plus ici comme résultant de la décomposition de synthèses préposées dans la connaissance. Ce sont de véritables couples de propositions entre lesquelles on est tenu d'opter. Si les fondements en sont également inattaquables, le prineipe de contradiction périt, et avec lui la science.
Mais c'efet ce qui ii'est point. La loi du monde fini est étrangère à la série de l'expérience, il est vrai, mais l'expérience ne s'établit pas contradic toi rement à cette loi ; tandis que la loi du monde infini, que l'expérience semble suggérer, ne se laisse pas davantage atteihdrè % par elle, et, eh outre, est en contradiotion positive avec la conception du tout. Le théâtre de l'expérience est le contenu du monde, et le monde la surpasse.
L'expérience possible a le monde pouf borne, et il serait contradictoire quelle l'enveloppât; mais il n'est pas contradictoire que, au terme de l'expérience possible, quelque chose, une donnée première, une synthèse totale , soient : la nature de l'expérience est de se poser dans un milieu indéfini sous des lois préexistantes; est- il permis pour cela de prétendre que cet indéfini comme tel est un donné, cet indéterminé un déterminé? Ce qu'on appelle infini n'est pourtant pas autre chose et la contradiction est là, non ailleurs.
En un mot, l'expérience ne prouve pas que rien n'est avant elle, et hors de sa sphère. Mais la conception du tout périt et les phénomènes flottent sans fondement , si l'infini, dont le vrai nom est contradiction, s'établit dans la science.
La plus grave difficulté qui pût nous arrêter, ou plutôt celle qui eût à la fois détruit nos espérances et renversé cela même qui nous semblait acquis, est levée. Les antinomies sont fausses (1). Mais de ce que pous échappons à la science absurde, il ne s'ensuit pas que nous tenions la science.
Pour que vraiment la science fût, il faudrait que la synthèse unique et totale se trouvât obtenue et possédée si bien que l'analyse déduisît de cette fonction de tous les rapports un développement adéquat à son cpntenu.
Mais contre cette seule manière d'être donnée, la
(i) Voyez à la fin du volume, appendice X, l'examen détaillé des antinomies kantiennes.