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ESSAIS

DB

JUVÉNAk ET LA HAUTE SATIRE

La satire est le plus tard venu des genres de poésie ; elle serait, sans aucun doute, le nK)ins noble, si elle n'était le plus difficile et le plus dangereux à cultiver honnêtement» Il s'agit ici du danger intérieur et moral, et non pas des inconv^éflâents d'un autre ordre qui peuvent résulter, pour un écrivain, de la critique sévère appliquée par lui aux choses et aux hommes de son temps. On a besoin d'un grand fond de sincérité, de droiture, de i*espect 0,t d'enthousiasme pour n'être pas aigri, envenimé, dépravé même quelquefois par la contemfl^^^^ habituelle du

mal et l'exercice fréquent de l'ironie. Les railleurs illustres ont tous été médiocrement honorables ; qu'il nous suffise de citer les patrons du genre, deux hommes de génie cependant, Rabelais et Voltaire. C'est donc une figure précieuse et sympathique, parce qu'elle est rare, que celle d'un satirique honnête homme.

Le talent de la satire n'est pas plus commun que la noblesse de cœur qui peut rendre ce talent res - . pectable. Rien n'abonde plus^ en France du moins, que les faiseurs de chansons caustiques, d'épigranimes, d'épîtres violentes ou boufibnnes. La saine gaieté^ la plaisanterie fine, élégante et sans fiel vivent encore aussi, quelque peu, malgré l'avènement des mœurs démocratiques. Tout cela ne suffit pas pour créer la vraie satire ; car tous ces* dons réunis ne supposent pas nécessairement un vrai poète.

Il n'y a eu de grands auteurs 'de satires que des poètes doués du génie lyrique. Le talent comique ne tient pas lieu du don de la satire, pas plus que celui de l'épigramme et de la chanson.

Toutes les époques ne se prêtent pas non plus k la haute satire. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, la liberté politique dont elle a le plus besoin . Le poètç sait trouver, dans son indignation et dans son courage, la liberté qui manque à d'autres écrivains. Mais certaines époques sont au-dessus, d'autres sont ay.~ dessous ^e la satire. Quand régnent Tordre public, l'apaisement, la prospérité, un pou voir saiiS rival ëè luins contradicteurs^ lors même

que cette paix tiendrait plus de la lassitude que d'un amour et d'une foi sincères, il n'y a pas lieu à ces explosions de la poésie indignée. D'un autre côté, quand la dissolution sociale est complète, quand plus une croyance, plus un espoir, plus une conscience ne restent debout, quel principe pourrait susciter ces colères généreuses, quel homme pourrait les res* sentir? Les [intérêts eux-mêmes qui dirigent, à ce que Ton prétend, le cours de l'histoire, les intérêts ne sauraient engendrer un défenseur de cette sorte. L'intérêt peut nous mettre au cœur toutes les passions belliqueuses et toutes les armes à la main, jamais il n'a suscité la poésie, à peine l'éloquence.

Il faut donc, pour faire éclore le génie satirique, qu'il subsiste dans une société autre chose que des intérêts, des besoins et des terreurs ; il faut qu'il y survive quelques nobles enthousiasmes, quelques souvenirs d'un passé glorieux^ quelques espérances généreuses, quelques-uns de Çfis principes d'action qui sont fondés sur la foi religieuse et patriotique, ou sur une conviction morale. Un peuple qui produit de hautes satires n'est pas encore à la veille de mourir. Il a autant de vitalité peut-être, et pas plus de misères réelles que certains règnes éblouissants où l'adhésion presque universelle étouffe la critique, et surtout la critique indignée.

Les deux grands siècles littéraires, qui ont produit les deux modèles de satires classiques proposés aul rhétoriciens, n'ont pas eu de véritables poètes sati-

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riques. Les satires d'Horace et de Boileau sont plutôt des dissertations morales ou littéraires, entremêlées d'allusions et de railleries, que des fustigations sanglantes, comme il convient d'en infliger aux vices véritables et aux vrais malhonnêtes gens. Il faut qu'un poète ait bien du temps à perdre et bien peu de choses à penser, pour s'amuser aux ridicules de l'abbé Cottin ou des victimes de l'ami de Mécènes. En quoi des satires comme le Voyage de Brindes ou les Embarras de Paris diffèrent-elles d'une épître i

Hâtons- nous de réserver, entre les satires d'Horace . et celle de Boileau, la distance qui sépare leurs autres œuvres, le Carmen seculare de VOde sur la prise de Namur, un poëte enfin de ce

Correct auteur de quelques bons écrits,

beaucoup plus poëte, il vrai, que Voltaire ne veut bien le dire, beaucoup plus que Voltaire lui-même, mais infiniment moinj que ce charmant génie d'Horace, le plus grec parmi les poètes latins.

Boileau, qu'on doit toujours étudier pour l'excellente versification et le bon langage, qu'on doit consulter souvent sur. les préceptes généraux du style et de l'art lui-même, et qu'il ne faut jamais croirej que sous bénéfice d'inventaire, comme juge et historien de la littérature, Boileau est certainement le moins satirique de nos poètes. Le tendre Racine aurait pu lui en remontrer sur ce chapitre, s'ils n'eussent pas vécu tous deux dans une époque disciplinée

et croyante, et sous le soleil du grand roi. Mais, sous Louis XIV, la société française n'offrait rien qui pût provoquer des éclats de verve indignée chez les grands esprits du temps ; ses misères et ses vices les plus sérieux n'apparaissaient pas aux lettrés, ou leur semblaient très pardonnables ; la gloire du souverain effaçait ou embellissait tout. La nation était encore croyante à sa religion et à ses lois. Enfin, à tort ou â raison, les poètes de ce règne étaient tous des satisfaits. Ni les mœurs, ni les idées ne permettaient d'ailleurs la critique sérieuse des véritables infirmités de répoque. La mauvaise humeur ou la jalousie des lettrés ne pouvait se donner toute carrière que sur les ridicules mondains, ou sur la violation de la grammaire et de l'art poétique.

Il faut pénétrer en des époques autrement agitées, ardentes et passionnées que le dix-septième siècle, pour y rencontrer la haute satire. Elle n'apparaît, chez nous, avec vigueur, qu'à l'occasion des luttes religieuses, ou à partir de la période révolutionnaire.

L'élément satirique circule en abondance, avec le vieil esprit gaulois, dans la littérature du moyen âge, mais il d^éclate en véritable poésie que chez les troubadours, chez ces populations du Midi, écrasées, sous prétexte de religion, par le fanatisme et la rapacité de la France du Nord, pendant les guerres des Albigeois.

Les fabliaux populaires ne contiennent, la plupart du temps, qu'une critique narquoise et détournée

contre les moines et les seigneurs. C'est presque toujours sous la forme du conte et de Tapologue que la satire se produit alors ; le fameux roman du Renarl nous en fournit le type le plus élevé et le plus complet. C'est la fable agrandie jusqu'aux proportions de répopée ; mais c'est toujours sous le couvert de l'allégorie que la critique s'attaque, dans ce poème, aux vices et aux puissances du monde, et que se trahit la sourde haine des plébéiens contre la noblesse. La satire se montre là sous sa forme primitive et originelle, l'apologue. Protestation des faibles et des opprimés, elle est astreinte, dès ses débuts, à une grande prudence. Elle a commencé chez toutes les nations par la fable, par l'allégorie et par des auteurs d'extraction servile. Si Esope n'a pas existé, comme on le prétend de lui ainsi que d'Homère, la légende d'Esope n'en est que plus caractéristique des origines de la satire allégorique; ce genre poétique a pour premier patron un déshérité, une victime de la société et de la nature, un esclave bossu.

C'est seulement lorsqu'une grande haine religieuse et nationale lui donnent des principes tout à fait nobles et impersonnels, et mélangent la critique d'un véritable enthousiasme, que la satire se produit sans masque et travaille en pleine poésie. Elle atteint, chez les troubadours de l'époque albigeoise, les plus hauts accents de l'ode et du dithyrambe.

Les y\go\xveMxsirventes de Bertrand de Born, malgré les objurgations çt les apostrophes véhémentes

adressées à la félonie, à la lâcheté, à rambitioii des princes et barons ses ennemis, sont plutôt des chants de guerre que des satires. Mais quand on arrive à l'effroyable époque de la croisade des Français du iVord contre les Méridionaux, l'éloquente et juste colère des troubadours atteint dans la satire tout ce qu'a produit de plus violent notre époque révolutionnaire.

On en peut juger par les extraits suivants de Pierre Cardinal, choisis dans les pièces que no);re chaste langue française ne se refuse pas à traduire. Je n'ai pas besoin de dire combien la traduction leur fait perdre de leur vigueur et de leur poésie.

« Qui veut ouïr un sîrvente tissu de douleur, brodé de colère? Il n'a qu'à me le demander : je l'ai filé, et le saurai bien ourdir et tramer. Je sais discerner le bien du mal ; j'aime les bons et les preux, j'abhorre les faux et les pervers.

« Je hais ces déloyaux clers qui ont amassé pour eux tout l'orgueil, toutes les fraudes et toutes la cupidité du monde ; ils ont accaparé la trahison. A force d'indulgences, ils nous ont extorqué tous les biens qui nous restaient. Et ce qu'ils tiennent une fois, ils le, gardent bien. Ni Dieu, ni les hommes n'ont plus rien à y voir,

« Ne songez pas à les corriger : à mesure qu'ils sont de plus haut rang, il y a en eux moins de foi et plus de fraude, moins d'amour et plus de cruauté.

« Qu'on donne la sépulture à tous les chevaliers et qu'il ne soit plus parlé d'eux. Ils sont désormais si

honnis, que leur vie est pire que la mort. Ils se laissent fouler par les prêtres, dépouiller par les rois; au train dont on y va, ils n'ont pas longtemps à durer.

« A force de spolier les églises et d'envahir tout le reste, à force de mentir et de tromper, les méchants clers sont devenus les rois du monde et ont mis sous leurs pieds ceux qui devraient gouverner. Charles Martel sut leur mettre un frein; mais ils voient bien que les rois d'aujourd'hui sont des rois stupides ; ils les prennent pour exécuteurs de leurs caprices ; ils leur font honorer tout ce qui est à honnir.

« Se trouve-t-il un hdmme qui renie Dieu, qui n'ait souci que de son ventre? C'est celui-là qui prospère. Quiconque aime la justice et s'indigna des mauvaises actions sera maltraité, mais tout trompeur réussira dans ses desseins.

« Tout à l'heure nous sont venus, avec ces ivrognes de France, maints usages nouveaux de n'estimer que ceux qui ont de quoi boire et manger largement et de dédaigner le plus noble et le plus courtois s'il est pauvre ; d'être riche et puissant et de ne rien donner; de faire un magistrat d'un brocanteur ; d'élever les traîtres et d'abaisser les hommes de bien.

« Les prêtres réclament l'obéissance ; ils exigent la croyance, mais à la condition que l'œuvre n'y sera pas. Ne vous inquiétez pas d'épier les moments où ils pèchent; c'est tout le 'jour, c'est toute la nuit. Hors de là, ils ne haïssent personne; ils ne commettent point de simonie, ils aiment à donner et ne prennent rien que justement.

« Je vois les prêtres travailler de toutes mains à s'emparer du monde, et ils s'en empareront, n'importe qui doive s'en trouver mal. Ils l'auront d'une manière ou d'autre, par des indulgences ou par des hypocrisies, à force d'absoudre ou de n^anger et de boire, en prêchant ou en lançant des pierres ; de par Dieu ou de par le diable.

« Ce qu'ils osent faire, moi je n'ose pas le dire. . . »

Et l'on ne saurait imaginer tout ce qu'ose dire Pierre Cardinal. La satire réaliste de notre temps, dans certaines pièces telles que VÉgout de Rome de V. Hugo, n'atteint pas la couleur et l'âpreté de tette poésie provençale.

Pour retrouver dans notre littérature la haute satire à la façon de Juvénal, la satire sans maâque et sans voile, dégagée de toute allégorie, la vraie colère de l'honnête homme, Tindignation lyrique des troubadours, en un mot la satire en pleine poésie, il faut passer des luttes religieuses du treizième siècle à celle du seizième, et de Pierre Cardinal au calviniste Agrippa d'Aubigné. La vue des mêmes cruautés et d'une corruption plus grande inspire au satirique des Valois , nourri de la Bible et des prophètes , des tableaux qui dépassent en crudité les libres peintures des poètes méridionaux; elle suscite en lui une colère plus profonde et plus religieuse, et des apostrophes autrement éloquentes. Ce poète trop longtemps négligé et que vient de nous rendre un érudit éminent, M. L. Lalanne, dans sa belle édition des Tragiques^ mérite une place considérable dans l'histoire de la

satire française, la première place peut-être avant celle qui a été prise récemment par un grand poète dramatique et lyrique.

Il est presque impossible de trouver dans les Tragiques des citations qui n'offensent pas la pudeur la moins sévère. D'Aubigné devient facilement cynique dès qu'il cesse d'être obscur et confus. Mais on trouve chez lui des demi-pages dignes de Juvénal. Il a, du reste, pour expliquer les horreurs qu'il entasse une excuse bien légitime :

Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés

Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,

Qu'on n'y lit que fureur, que massacre et que rage,

Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage.

Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends

ïîont les vocables d'art de ce que j'entreprends.

Les flatteurs de l'amour ne chantent que leurs vices.

Que vocables choisis à peindre les délices,

Que miel, que ris, que jeux, amour et passe-temps.

Une heureuse folie à consumer son temps...

Je fleurissais comme eux en ces mêmes propos.

Quand par l'oisiveté je perdais mon repos...

Ce siècle, autre en ces mœurs, demanda un autre'style,

Cueillons des fruits amers desquels il est fertile.

C'est le même sentiment qu'exprime sous une forme plus concise et en plus beaux vers l'auteur des ïambes, un autre émule de Juvénal, notre grand poète Auguste Barbier :

Si mon vers est trop cru, si sa bouche est sans frein.

C'est qu'il sonne aujourd'hui dans un siècle d'airain;

Le cynisme des mœurs doit salir la parole.

Et là haine du mal enfante l'hyperbole.

Or donc, je puis braver le regard pudibond.

Mon vers rude et grossier est honnête homme au fond.

Mais les vivacités, pour lesquelles notre contemporain demande grâce en termes si excellents, n'ont rien que de très acceptable à côté des peintures d' Agrippa d'Aubigné et du grand poète latin. Il est vrai que sans être indulgent pour notre époque, on la trouve honnête et chaste à côté de celle des Césars ou même des derniers Valois, de cet immonde Henri III, dont voici le portrait, d*après Agrippa :

de douteux animal Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal : De cordons emperlés sa chevelure pleine.

Sous un bonnet sans bords fait à l'italienne. Faisait deux arcs voûtés ; son menton pinceté, Son visage de blanc et de rouge empâté, Son chef tout empoudrë nous firent voir Tidée, En la place d*un roi, d'une p... fardée.

Pensez quel beau spectacle et comme il fit beau voir Ce prince avec un buse, un corps de satin noir Coupé à l'espagnole, où des déchiquetures Sortaient des passements et deâ blanches tirures.

n porta tout ce jour

Cet habit moustrueux pareil à son amour; Si qu*au premier abord chacun était en peine S'il vojfait un roi femme ou bien un homme reine.

Malgré son talent et sa verve satirique si véhémente. Agrippa d'Aubigné n'a guère de rang sur la liste officielle de nos poètes, et c'est un autre nom que le sien qu'on prononce à propos de la satire au seizième siècle. Mathurin* Régnier est, en effet, malgré sa licence et ses négligences, un poète de franche sève et de premier ordre; bien autrement poète et satirique que tous ses successeurs dans la satire, et surtout que Testimable Boileau, Mais la satire de

Régnier n'appartient pas à cette histoire des colères généreuses et des grandes âmes indignées où se range celle d' Agrippa, et dont Juvénal est resté le type. Mathurin Régnier fait plutôt de la comédie que de la satire; c'est un railleur bon enfant, sceptique sans le moindre fiel, qui ne saurait s'indigner sérieusement de rien, car il n'est pas un ennemi du vice. Il n'en est pas non plus le fanfaron ; on a pu dire très justement de lui : « Semblable au bon la Fontaine, il porte dans la luxure de ses tableaux plus d'oubli que de calcul. On croirait qu'il brave l'honnêteté, et seulement il l'ignore. »

Or il faut connaître l'honnêteté, il faut l'aimer et s'ii^riter des offenses qu'elle reçoit, pour devenir un satirique de haut vol. Mathurin Régnier n'est donc jamais un Juvénal, même quand Juvénal s'abaisse à des peintures trop cyniques ; mais il a pénétré autrement qu'Horace et que Boileau dans la veine satirique. Pour sa façon de sentir nos vices et nos ridicules, de les prendre tantôt avec bonhomie, tantôt avec une verve incisive, il se place entre la Fontaine et Molière, en gardant la saveur particulière h la langue et au génie du seizième siècle.

Depuis la fin des grandes guerres religieuses jusqu'aux approches de la Révolution, le génie de la satire a sommeillé. Le dix-huitième siècle n'a produit de vraie poésie en ce genre^ que la fameuse pièce de Gilbert contre les Encyclopédistes, et enfin les ïambes d'André Chénier contre les exécuteurs de leurs liantes pensées. 11 y avait là ce rju'il faut pour

la satire: de justes causes d'indignation, et deux poètes honnêtes gens pour s'indigner.

Mais, me dira-t-on, que faites-vous de Voltaire dans cette revue de la satire? N'est-il pas le génie même et le prince de l'ironie, le roi du persiflage, de la colère, des railleries envenimées? — Je répondrai d'abord que j'ai mis cet homme hors de cause en parlant de justice et d'honnêteté. J'ajoute que si son œuvre tout entière n'est qu'une immense satire, il n'a nulle part condensé ses ricanements et ses fureurs sous la forme propre à la poésie satirique. Enfin, si Voltaire possède réellement quelque chose de cette universalité qu'il aimait k s'attribuer, il faut reconnaître que ce génie, si étonnant lorsqu'on le considère dans son ensemble, rentre parmi les médiocres aussitôt qu'on l'étudié dans un genre spécial. En exceptant deux genres inférieurs : la poésie badine et le conte prétendu philosophique, où il est sans rival, que reste-t-il d'excellent, d'original et de durable dans les écrits de Voltaire ? Il a fait de la science, de l'érudition, de la philosophie, de l'histoire, de la tragédie, de la comédie, de l'ode et de l'épopée : est-il permis de le prendre au sérieux comme savant, comme érudit, comme philosophe, comme poète lyrique ou poète comique? A-t-il quelque autorité comme historien; malgré son Charles XII et son Siècle de Louis XI Vi Quoiqu'il ait fait Zaïre ei Mérope, a-t-on jamais pu reprendre au théâtre une seule de ses tragédies, alors que Racine et Corneille revenaient triomphants sur notre scène? Serait-ce

par hasard un poète épique, parce qu'il a éorit la Henriade'i Certainement non, quoi qu'on en ait dit au Sénat conservateur. Voltaire n'est donc rien de tout cela : il est ce quelque chose de prodigieux, de terrible, d'éternellement vivant en France qui s'ap-pelle Voltaire. Nous n'avons pas ici à définir ce quelque chose, mais nous le tenons, au fond du cœur, pour très haïssable. Si Voltaire est tout entier quelque part dans une œuvre à lui, s'il s'est montre véritablement poète, oserons -nous dire dans quel poème? C'est dans celui que l'honorable M. de Sacy flétrissait avec tant de justice, dans son rapport sur le projet de statue à Voltaire, c'est dans l'infâme poème de la Pucelle. Mais pour un crime comme la Piicelle, est-ce bien une rançon suffisante que la Henriade, comme l'a prétendu l'éloquent rapporteur? Certes, la Piicelle est une abominable action ; mais n'en déplaise à tout le Sénat, j'ajouterais presque atout l'Institut, la Henriade est un abominable poème, tout ce qu'ily a de plus lourd et de plus faux ; un poème postiche, de carton et de laiton, et qui ressemble à une épopée, comme ces chevaux à balançoire des bazars d'étrennes ressemblent à un cheval de guerre ; comme une perruque peut ressembler à la chevelure d'Apollon. L'honnêteté proscrit la lecture de la Pucelle, mais quel devoir peut contraindre un mortel à lire jusqu'au bout la Henriade ? Je préfère pour mon compte la Franciade de ce bon M. Viennet : le genre n'est pas plus faux, et je crois vraiment que les vers sont meilleurs,

Qu'on élève donc vite une statue à Voltaire, puisque c'est le goût du Sénat et du peuple français; qu'on la pose en face de l'Institut pour narguer les cléricaux de l'Académie, mais que le monument soit complet. On ne fera croire à personne que les souscripteurs à dix sous, recrutés dans les cabarets ou les clubs, aient eu grand souci d'honorer la Henriade, Mérope , Zaïre, le Siècle de Louis XIV et Charles XII, Il s'agit donc seulement et très exclusivement d'une démonstration révolutionnaire et antichrétienne. Osez le dire, puisque c'est votre pensée, et que le pouvoir s'y associe en pleine connaissance de cause! Je propose donc, pour éclaircir tous les doutes, et pour marquer loyalement r.ux yeux de la France et du monde le sens de cet hc nneur accordé à Voltaire, plutôt qui Corneille, à Racine, à Descartes, à Bossuet et à tant d'autres, je demande qu'une simple et courte inscription soit gravée sur le piédestal de la statue, à côté du nom de cet homme : Ecrasons l'iT%fâme! Cela suffit : le vrai génie de Voltaire et tout l'esprit de ses souscripteurs tiennent dans ces deux mots.

Qu'on nous pardonne cette trop longue digression ; mais il était impossible de parler du génie satirique sans prononcer le nom de Voltaire; et puisqu'on veut aujourd'hui tirer ce nom de l'histoire de la littérature, pour le faire rentrer dans la polémique et s'en faire une arme contre Dieu, contre la pudeur et contre la liberté, nous avons repris le droit de siffler les mauvais vers de cet homme et dé flétrir toute son

œuvre de haine et de calomnie. Nous nous en remettons, du reste,' pour cette exécution, à deux poètes qu'on ne récusera pas comme cléricaux, à l'auteur de Rolla et à celui des Châtiments ; ils ont peint tout les deux, avec une vivacité que notre prose décolorée ne saurait atteindre, le hideux sourire^ de

Ce singe de génie,

Chez l*homme en mission par le diable envoyé <.

Nous venons de prononcer le nom du dernier livre éclatant qu'ait produit en France le génie de la satire. Mais s'il est aujourd'hui permis, dans cette éclaircie libérale, de dire qu'on a lu les Châtiments, mille convenances interdissent encore de les juger. Ce serait toucher à la politique brûlante. L'histoire littéraire de la satire s'arrête pour nous aux ïambes d'Auguste Barbier.

Si jamais satire fut écrite par un poète honnête homme et bon citoyen, par une main loyale au service d'un esprit sensé et d'un cœur droit, c'est le livre qui contient la Curée, la Popularité, V Idole, Melpomène,

Quelle hauteur de raison et de sens moral, quelle vigueur, quel éclat, quelle nouveauté de poésie ! Si la satire française a quelques pièces à mettre à côté de Ju vénal, ce sont les belles pages d'Auguste Bar-

^ A. de Musset.

^ Victor Huço,

hier. Le public lettré paraît en juger comme nous. Ce livre des lambeSy qui flatte si peu les mauvaises passions démagogiques de notre temps, qui n'attaque aucune des choses respectables que Ton insulte aujourd'hui, qui défend les mœurs, les lois, la famille, et ridée de Dieu, ce livre en est à sa trentiième édition. Il n'y a guère de livre contemporain — même des plus mauvais — qui ait été aussi souvent réimprimé que ce volume de haute et saine poésie.

Nous n'avons essayé ici qu'une simple énumeration, et non pas une histoire de la satire française, et cependant nous devons la laisser fort incomplète. La France est si riche en poésie satirique! Nous ne connaissons pas assez les littératures étrangères pour avoir le droit d'affirmer que notre pays est le plus fertile en ce genre, mais nous sommes très porté à le croire. Faut-il attribuer notre supériorité dans la satire à l'esprit railleur et subversif, au manque absolu de respect, à la gaieté cynique, à l'insouciance narquoise qu'il est convenu d'appeler le tempérament gaulois? Et je ne sais trop pour quelle cause on le nomme ainsi — car nos aïeux celtes n'étaient guère des ricaneurs, à les juger par leurs vrais enfants, nos rudes Bretons armoricains! — Est-ce donc parce que nous sommes un peu trop portés à rire de tout, que nous avons excellé dans la satire? Je crois le contraire.

Dans cette promptitude de l'esprit français à la satire, dans la verve tantôt rieuse, tantôt passionnée qu'il y déploie, on doit reconnaître beaucoup de Tar-

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deur généreuse, du désintéressement, de l'héroïque témérité de notre caractère, beaucoup enfin, de notre amour pour la justice, de la clairvoyance et du bon sens de notre race. Le mal, ou ce qui nous semble tel, inspire à notre cœur militant autre chose que ces haines platoniques des Allemands, qui n'apportent de véritables colères que dans les questions d'intérêt et de personnes. Ils restent les champions (Je leur propre cause ; nous nous faisons à tout propos, et contre nous-mêmes, les champions de l'humanité. Voilà pourquoi nous dénonçons le vice, et nos propres vices, avec tant de vivacité et d'imprudence, nous exposant à périr plutôt que de refuser notre témoignage à la vérité et au droit. Si c'est là un défaut, il est rare, et je ne crois pas qu'à travers toute l'histoire, on puisse en accuser un autre pays que la France. Jusque dans la haine de Voltaire pour les institutions religieuses et l'ordre surnaturel, il y a quelque peu de cette justice, de ce bon sens et même de ce courage. Car nous n'avons tant rabaissé Voltaire que parce qu'on veut trop l'élever. Qu'on le laisse à sa place et nous n'y toucherons pas; mais si l'on vote le Panthéon pour l'insulteur de Jésus- Christ, nous voterons les gémonies. Il a eu tous nos vices les plus grands, tout notre génie révolution naire, irréligieux, prosaïque, toutes nos témérités profanes; mais il a aussi quelquefois l'idée de la justice, le sentiment de l'humanité et l'audace généreuse. Tout n'est pas chez lui affaire de calcul, il y a aussi du tempérament chevaleresque; et l'on s'expli-

que très bien comment les fils des croisés sont devenus, à une certaine heure, les enfants de Voltaire. Avant nous, les Romains ont été les maîtres de la satire. Sans admettre tout d'un mot l'assertion de Victor Hugo dans son Shakespeare: « Le grand Latin, c'est Juvénal, » il faut reconnaître que Juvé nalestun des génies les plus originaux et les plus romains de la vieille Rome. La satire, dans son esprit et sous sa forme persistante, est une création latine, la seule création littéraire qui soit propre au génie latin. La satire est une œuvre de justice, de châtiment, de direction morale; elle rentre, en quelque sorte, dans le programme tracé par Virgile à Tintelligence romaine :

Tu regere imperio populos Romane mémento, Hœ tibi eruDt artes, pacisque imponere more m, Parcere subjectis, et debellare superbos.

L'esprit sérieux, juridique, austère, de l'ancienne Rome, le même qui, dans l'ordre politique, avait créé sous le nom de censeur, un magistrat préposé à la surveillance des mœurs publiques et privées, ce génie romain, précurseur de l'inquisition, s'exprima dans l'ordre littéraire par l'invention de la satire.

C'est à tort qu'on en a fait l'honneur aux Grecs, quoiqu'ils aient été les inventeurs par excellence, et que tous les genres littéraires relèvent d'eux, comme tous les arts, comme toutes les sciences et toutes les philosophies , Sans doute, les Grecs ont possédé les

premiers cette liberté d'esprit qui s'atteste par la critique et par l'ironie, et qui leur a permis de philosopher en face de leurs dieux ; mais ils avaient à la fois trop de légèreté et trop d'amour de l'idéal, trop d'insouciance morale et un trop grand sens poétique, ils étaient trop artistes en un mot, pour introduire dans la poésie ce genre spécial destiné à peindre la laideur du vice et à prêcher la vertu. Le génie de la Grèce répugnait à ce mélange de la caricature et du sermon qui produit la satire comme on la trouve de bonne heure chez les Romains. Leur façon de faire aimer la beauté et la vertu, c'était de les peindre, sans éprouver autant que nous le besoin d'en faire ressortir les charmes par des antithèses et par le contraste des diflFormités.

Contrairement aux Latins, les Grecs étaient des peuples joyeux et peu sermonneurs; ils avaient plus de jeunesse. La colère était dans leur tempérament comme la raillerie, mais une colère et une ironie également fugitives. Ils ont eu des accès de cruauté — je voudrais bien savoir quel peuple n'a pas eu les siens — mais jamais rien de cette cruauté froide, de cet implacable égoïsme du peuple romain, la race plus froidement féroce qui ait ensanglanté l'histoire. Les Grecs ont créé, pour leur plaisirs et le culte de leurs dieux, le théâtre d'Eschyle et de Sophocle ; les Romains ont imaginé les combats de gladiateurs et le cirque de Néron :

Hse tibi erunt artes!

Dans l'ordre littéraire, mais toujours aussi dans Tordre violent, ils ont imaginé la satire, que les Grecs n'ont même pas connue par son nom. Archiloque, à qui on attribue cette invention,

Archiloquam rapido rabies armavit iambo.

était un poète lyrique d'un grand talent, peu sévère dans ses mœurs et assez vindicatif, à ce qu'on prétend ; il maltraita si fort dans ses vers un citoyen de Paros qui lui avait réfusé la main de sa fille, et la fille elle-même, que tous deux se pendirent de désespoir. Il créa ou du moins il perfectionna le vers ïambique; mais il ne créa pas la satire. La mauvaise humeur et les injures d'un amoureux éconduit ne sauraient fonder un genre poétique; on ne trouverait pas une seule satire dans toute l'histoire de la littérature grecque.

La satire commença à Rome; non pas dans la Rome des Césars et de la décadence, mais dans la vraie Rome, dans celle des Scipions; elle débute avec la plus ancienne poésie latine qui nous soit connue, avec Ennius, avec Lucilius; elle a été trouvée dans le berceau même du génie littéraire des Romains; elle a grandi avec ce génie, avec les misères et les vices de la nation,- pour atteindre dans Juvénal toute sa hauteur, toute sa force, toute la sombre, amère et navrante beauté qui lui est permise.

Faut-il bien compter parmi les satiriques un poète dont le nom et les écrits sont ordinairement associés

à ceux de Juvénal ; celui dont Boileau, cette fois très exact, a donné ainsi le portrait :

Perse en ses vers obscurs, mais serrés et pressants, Affecta d'enfermer moins de mçts que de sens.

Perse est un poète moraliste, plutôt qu'un satirique véritable. Ne dix ans avant Juvénal, mort très jeune et longtemps avant lui, la huitième année du règne de Néron, Perse fut témoin de la même corruption et des mêmes excès. Sa muse, plus chaste, répugne à les peindre sous des couleurs aussi crues ; son âme plus paisible, plus rêveuse, l'âme d'un philosophe stoïque, ne s'en indigne pas avec autant de verve; son imagination plus froide ne saurait atteindre l'accent lyrique auquel s'élève souvent Juvénal. Mais c'est un penseur chez qui la philosophie du Portique revêt toute l'énergie d'une foi religieuse. Il abonde en sentences morales plus qu'en traits de mœurs et de caractère. Son livre ne reproduit que très imparfaitement l'image de ce temps que Juvénal fait revivre dans ses tableaux enflammés. Il est impossible de refuser son estime à cet écrivain; mais il n'a jamais soulevé les admirations et les colères, l'enthousiasme et le dénigrement qu'excite encore de nos jours la mordante hyperbole de Juvénal,.

La vie de Juvénal est peu connue. Sa biographie a été depuis quelques années, comme une foule d'autres parties de l'histoire, fort éclaircie, ou fort obscurcie — je ne sais lequel des deux — mais, dans tous les cas, fort travaillée par l'érudition allô-

mande. Ses dernières satires sont devenues suspectes d'être apocryphes. On admet qu'il mourut en exil, victime de sa témérité. Il ressort de sa première satire qu'il avait quarante ans, au moins, quand Tindignation le fit poète, et que jusque-là il s'était adonné à la déclamation, complément de l'éducation littéraire d'alors, et, il faut le reconnaître, exercice très médiocre pour former la raison et le goût :

Juvénal élevé dans les cris de Técole.

Son livre est le seul portrait authentique, la seule biographie incontestable que nous ayons de lui, et c'est le portrait d'un honnête homme et d'un bon citoyen. On a voulu, dans ces dernières années, amoindrir cette grande figure, comme on l'a fait pour une figure plus grande et plus noble encore, celle de Tacite; je n'ai pas besoin de dfre dans quel intérêt. Mais quelle maladresse de la part de ceux qui revendiquaient ainsi la solidarité du césarisme romain, affectant de ne voir dans le grand historien et dans le grand poète que des justiciables de la sixième chambre! Ces deux noms vengeurs n'ont pas besoin de nos apologies; ils se défendent assez eux-mêmes, et subsisteront tant qu-e le sens moral, tant que l'âme humaine resteront debout :

Mole sua 8lat«

Je ne puis comprendre cet indigne besoin de flétrir ce que tant de siècles avaient honoré, et d'honorer

ce qu'ils avaient flétri; ces prétentions de refairerhistoire pour les besoins de la politique du jour, quand il s'agit surtout de porter atteinte au plus noble des sentiments, au respect pour les causes vaincues. Malgré leurs modernes détracteurs, Tacite et Juvénal brillent aux yeux de l'hiàtoire la plus sévère, de l'érudition la plus scrupuleuse, comme deux grands noms d'honnêtes gens. Mais je n'ai pas besoin du secours de l'érudition et de la critique pour croire à la noblesse de leur âme. Ils sont tels que l'admiration et la reconnaissance des hommes les a consacrés jusqu'ici, en vertu d'un droit plus puissant que le droit même de l'histoire et de la réalité, en vertu de la poésie, en vertu de l'idéal. Rien n'est véritable, rien n'est réel, rien n'est éternel en ce monde que l'idéal, et partout où je le rencontre je le défends avec acharnement contre les démolisseurs et les mensonges delà critique.

Pour moi, ces deux grands hommes font partie de l'idéal qui ne cesse jamais d'apparaître, et que j'ai besoin de retrouver dans les époques les plus abjectes. Loin de consentir à rien rabattre de la gloire de leur vie, je l'inventerais plutôt si elle n'existait pas ; et cela faisant, je n'aurais pas menti ; car c'est dans leurs livres eux-mêmes, c'est dans les généreux sentiments qui nous viennent d'eux, que nous avons recueilli tous les traits des nobles figures qui portent leurs noms. Le portrait de leur âme, leur biographie morale, tout ce qui importe de leur existence à la postérité, à l'éducation de l'esprit humain, tout cela

existe dans leurs ouvrages immortels. Supprimez dans le passé, effacez dans l'histoire quelques-uns de ces types de vertu et de courage, vous les rendrez plus rares dans le présent et dans l'avenir. Je m'explique donc la guerre déclarée à Tacite et à Juvénal depuis vingt ans. C'était une précaution prise contre l'inflexible jugement de l'avenir. Mais, malgré tout, ces deux morts ont survécu ; ils n'ont pas cessé de faire leur œuvre, même de nos jours ; et parmi les âmes qui se sont tenues debout quand tout le reste se prosternait^ qui ont attendu, inébranlables dans leur espoir, l'aurore renaissante de la liberté, si le plus grand nombre a dû sa constance à la foi chrétienne, combien d'autres ont puisé lieur force dans les mâles conseils de la poésie etdel'histoii^e, d^ns l'exemple de ces grands esprits qui furent, dans le domaine des lettres, les deux derniers Romains, Juvénal et Tacite*. Je ne veux pas calomnier notre temps jusqu'à dire qu'il a mérite jamais les sanglantes objurgations de Juvénal. J'avouerai même une. chose, c'e^t que., dans mon respect pour la nature humaine, je suis porté à croire que Juvénal a exagéré, et que même dans cette ville monstrueuse, même dans la Rome des gladiateurs et des Césars, la dégra,dation n'était pas aussi générale que son livre lefait supposer. La satire, et c'est là un de ses dangers, pousse l'esprit à l'exagération, quelquefois même à une certaine injustice ; nous en avons d'illustres exemples plus voisins que. Juvénal. Rien n'est trop sévère contre les corruptions et les violences du césarisme; mais rien n'est plus coupable que

d^englober, comme on Ta fait de nos jours, des noms innocents, des noms de victimes, dans les injures adressées aux bourreaux.

Sur ce point nous n'accusons pas Juvénal ; il n'a point attaqué d'honnêtes gens; mais il a trop négligé d'apercevoir ce qui restait de vertu et de noblesse à la société romaine ; sans compter ces germes encore invisibles d'une vertu et d'une société plus parfaites, qui ont échappé au poète avec le christianisme au berceau. Je suis tenté de croire aussi que les mœurs d'une nation, nàême en décadence, sont toujours meilleures qu'elles ne le paraissent. Un peuple ne subsisterait pas vingt ans, chez qui les types de Juvénal ou ceux de nos réalistes modernes seraient autre chose que des exceptions. Ce n'est donc point par la peinture des mœurs que Juvénal est applicable à notre temps et qu'il est éternel. Les monstruosités qu'il décrit, avec trop d'insistance, sont particulières à cette alx^minable Rome des Césars. On reproche avec raison à Juvénal lafréquen ce de ces peintures révoltantes même chez un auteur païen, et qui rendent un bon nombre de ses vers absolument intraduisibles.

C'est de sa paH une erreur littéraire en même temps qu'un travers moral. Il aurait atteint plus sûrement et non moins énergiquement son but, celui de flétrir le vice, en le désignant sans le décrire avec cette effroyable crudité.

Dans cette œuvre si vaste et si variée du grand sa « tirique, on rencontre plusieurs pièces auxquelles on

pourrait reprocher d'être trop générales et trop dogmatiques, comme on reproche à maint autre passage d'être trop cynique et trop exceptionnel. Tel est le caractère que présentent les deux derniers livres de son recueil.

L'érudition allemande est partie de cette diversité pour faire subir à Juvénal le sort qu'elle aime à infliger à tous les livres, à toutes les figures historiques. Elle veut bien accorder encore que Juvénal a existé ; mais elle le dépouille d'une grande partie de sou œuvre. Elle a essayé de prouver que sur les seize satires que nous attribuons à Juvénal, onze seulement sont de lui ; encore sont-elles surchargées de nombreuses interpolations, viciées par des lacunes, des transpositions et des altérations du texte.

La critique allemande pourrait s'épargner une grande partie de ses frais, et ne nous affligerait pas de toutes ces démolitions, si elle voulait bien reconnaître cette vérité du sens commun et de la vieille critique littéraire : c'est qu'un auteur n'est pas partout égal et conséquent à lui-même, qu'il peut y avoir chez lui des défaillances, comme il y en a chez tout homme, sans qu'il perde pour cela son identité.

, . . . Aliquando bonus Dormitat Homerus*

Cela ne prouve pas qu'il y ait eu plusieurs Homère, pas plus quele ton reposé et dogmatique des dernières satires ne prouve qu'il y ait deux Juvéral,

Ju vénal s'est adouci : il a perdu un peu de verve et gagné plus de sagesse en veillissaut ; voilà tout ce qu'on en peut conclure. Mais il est certain que la satire, transformée en épître morale, en sermon, en énumération générale des vieux ridicules et des éternelles faiblesses de la nature humaine, cette sorte de satire qui est de tous les temps et de tous les lieux sans être d'aucun siècle et d'aucun pays, cesse de nous intéresser vivement, lors même qu'elle est revêtue du grand style de Juvénal ou de l'excellente versification de Boileau. On ne conquiert pas le titre de satirique, pas plus que celui de poète, avec des sentences aussi neuves, aussi mordantes, aussi courageuses que celle-ci :

De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air, Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer, De Paris au Pérou, du Japon jusqu^â Rome, Le plus sot animal, à mon avis, c*e.st Thomme.

Nous n'avons pas besoin de dire que Juvénal ûe tombe jamais dans cet excès d'innocence; il s'agit de faire comprendre que la satire perd toute sa valeur quand elle se lance dans les extrêmes généralités. Plus Juvénal est romain, plus il est de son temps — quand il n'insisté pas trop sur les choses qui de son temps même étaient des exceptions — plus il nous émeut, plus il nous passionne ; alors, j'oserai le dire, il devient pour nous plus actuel ; il est presque notre contemporain.

On a beaucoup disserté, depuis vingt ans, pour ou contre la ressemblance de notre époque avec l'em-

ET LA HAUTE SATIRE 2d

pire romain, en nous supposant sous le règne d'Auguste. Je remarque, sans pouvoir le comprendre, que ce sont les hommes dont la politique ^aurait le plus d'intérêt à repousser toute assimilation de ce genre, qui ont revendiqué le plus fortement ce parallèle en prenant la défense des Césars, de leurs œuvres sociales et même de leurs personnes. Â défaut du sens moral, on ne peut pas refuser le courage à ces nouveaux historiens. Il y a, certes, de l'héroïsme à se faire aujourd'hui l'avocat de Néron contre Tacite et Thraséas. L'héroïsme serait moins méritoire si, comme on l'a prétendu dans la même école, la société moderne est entrée à son tour , et à tout jamais, dans l'ère de^ Césars. Qu'elle y soit entrée, je ne le nierai pas; mais on peut affirmer qu'elle en sortira, si déjà elle n'en est sortie. Je suis de ceux cependant qui admettent une très grande analogie entre les temps que nous avons vus et ceux qu'a flétris Juvénal. La ressemblance me frappe surtout dans l'ordre social, plus malade et plus difficile à guérir que l'ordre politique. On m'objectera, cet effroyable désordre de mœurs qu'atteste la satire de Juvénal, et qui n'est pas possible dans une société chrétienne. Mais les mœurs contemporaines, les nKBurs de Paris, celles qu'attestent le théâtre, le roman, le journalisme, la peinture, la sculpture, la musique, la poésie elle-même, et enfin la Gazette des Tribunaux, serait-ce par hasard des mœurs chrétiennes? Il ne faut donc pas nous croire à l'abri dçl£idéc^(}ençe, e( (}u césarismç, et des hontes de la

30 JUyENAL

Rome impériale, par cette raison que nos pères ont été chrétiens, que nous sommes sortis d'un sang très noble et très libéral, et que nous ayons connu l'indépendance. Les Romains de Juvénal avaient, eux aussi, des ancêtres très nobles, très fiers, très dévoués à la liberté, et profondément religieux. Leur religion était imparfaite, était fausse, je n'en disconviens pas ; mais qu'importe la vérité de la religion quand une société l'abandonne? Sommes-nous bien sûrs que la société où nous vivons soit beaucoup plus fidèle à la pratique et à la foi chrétienne que la Rome de Juvénal n'était restée fidèle au paganisme de Régulus et des Scipions ? Telle est la question que nous devons examiner 'avec terreur, avant de soutenir que nos quinze siècles de christianisme nous mettent à l'abri de la décadence.

En réservant cette action divine du christianisme qui porte avec elle le salut, mais à la condition que le salut soit accepté, la société démocratique où nous vivons est-elle bien exempte des périls et des vices de la cité plébéienne et autoritaire, sceptique et superstitieuse, épicurienne et famélique, orgueilleuse et poltronne, somptueuse et misérable que nous dé-peignent les satires de Juvénal ?

Nos vices sont moindres, je l'admets sans peine, et sans essayer une comparaison qui rendrait nécessaire des citations et des traductions impossibles : j'ai dit d'ailleurs que les monstruosités racontées par Juvénal ne devaient être que des exceptions, même dans la Rome des Césars. Cette efi*royable

corruption était particulière à la ville impériale ; mais nos vices à nous — si p^u que nous en ayons — ne se répandent-ils pas, avec une déplorable vitesse, du foyer de la maladie jusqu'aux extrémités du corps social ? Les mœurs privées valent mieux chez nous ; la société est-elle beaucoup plus saine et plus solide?

Il existait à Tinsu de Juvénal, dans le monde anti-^ que^ une cause de salut et une cause de ruine qui était aussi un principe de renouvellement : le christianisme et les Barbares. La société moderne porte sans doute en elle, outre le christianisme, quelque germe de salut que nous ignorons ; mais, pour le moment, les ruines sont nombreuses, et l'édifice de l'avenir ne semble pas beaucoup plus avancé que ne l'était, du temps de Juvénal, la future société chrétienne.

Le poète latin nous montre les débris dispersés et souillés de toutes les grandes choses qui avaient fait la force et la splendeur de Rome. Ce vieux patriciat romain, la plus énergique peut-être des familles humaines, l'institution la plus admirable de l'histoire, a perdu toute puissance ^ toute existence politique, et par malheur ses noms les plus glorieux subsistent encore ; ils sont portés dans la misère, dans Tabjection, dans les métiers les plus vils, et jusque parmi les affranchis, les eunuques et les prostituées qui forment la cour de Néron ou deDomitien. Les héritiers des Scipions sont coudoyés dans le sénat par des fils d'histrions grecs et de parfumeurs syriens, l^

petit nombre d'entre eux qui a conservé le prestige de la race et les restes d'un patrimoine déshonore l'un et dissipe l'autre dans les jeux du cirque et dans les tripots avec des cochers, des gladiateurs et des courtisanes. Ils sont évincés de toutes les magistratures par les suffrages du peuple ou du prince, au profit des parvenus de l'usure, de l'agiotage, de la concussion. Devenus eux-mêmes les clients des petits-fils de leurs esclaves, ils mendient la sportule sur le seuil de leurs anciens hôtels. Un affranchi leur fait partout céder la place : « Eh bien, oui, je suis né sur les bords de l'Euphrate ; j'aurais beau le nier, les trous que les anneaux de mon pays ont fait dans mes oreilles déposeraient contre moi. Mais qu'importe? Mes cinq boutiques au Forum me rapportent quatre cent mille sesterces. Le bel avantage d'avoir droit aux bandes ûe pourpre des sénateurs, quand on voit dans les champs de Laurente un descendant de Gorvinus garder les troupeaux d'autrui. Je possède, moi, plus que Pallas et Licinius... Donc, que les tribuns attendent. Place aux écus ! Honorables magistrats, cédez le pas k ce parvenu qui, quand il vint à Rome, avait les pieds marqués de craie. Aussi bien, pour vous, ce qu'il y a de plus sacréau monde, c'est la sainte majesté de l'argent. Il faut en convenir pourtant : métal funeste, nous ne lui avons pas encore élevé de temple ; le dieu Argent n'a pas encore ses autels, comme la Paix, la Bonne Foi, la Victoire, la Concorde, ce vieux nid de cigognes que le passant §alue encore par habitude. t>

Je cite Juvénal, et il est question de Rome, car s'il s'agissait de nous, je n'aurais pas le droit de dire que nous n'avons pas élevé de temple à l'argent. Aujourd'hui, chaque bonne ville de France a bâti son temple à ce dieu tout-puissant, un temple où sont immolées chaque jour des milliers de victimes , où l'honneur, la sécurité^ le pain des familles, la raison et la vie des individus sont sacrifiés à l'idole, un temple qui peuple en foule, de ses lévites malheureux, les prisons et les hospices d'aliénés. Oui, l'argent est dieu, un dieu adoré avec autrement de conviction, de passion et defuretir que dans le siècle de Juvénal.

En ce 'temps-là I comme dans tous les temps, le culte du dieu Argent avait produit son infaillible conséquence, la misàre,le paupérisme. Luxe et misère : ces deux fléaux ne marchent pas l'un sans l'autre. La misère était grande à l'époque de Juvénal; plus affreuse encore que celle des citoyens, il y avait celle des esclaves. Toutes ces misères, Juvénal les a retracées sous de vives couleurs; ajoutons, à reloge de son caractère et de son âme, qu'il en parle avec une sympathie sincère et une profonde compassion. Au milieu de ses plus âpres colères, des cris de charité s'échappent de son cœur ; il fait entendre une plainte en faveur de l'esclave, « pétri du même limon que nous » :

.... Animas servorum et corpora nostra Materia constare putat, paribusque elementis.

Il plaide la cause du pauvre. Il a chanté les larmes, témoignage d'un cœur compatissant, le plus beau

présent que la nature ait fait à l'homme, la meilleure partie de notre âme :

MoUisfltma corda

Humano gen&ri dare se satura fatetur,

Quœ lacrymas dédit ; hsec Dostri pars optima sensus.

Pour toutes les corruptions dont Juvénal s'indigne, pour toutes les misères qu'il déplore, la société moderne, hâtons-nous- de le dire^ a des remèdes plus efficaces que la colère ou les larmes du poète. Qu'estce que l'honnêteté, de Juvénal à côté de la morale du christianisme, et le vague sentiment d'humanité qui traverse son cœur à côtéde la charité chrétienne? Mais, hélas ! si efficaces qu'ils soienten eux-mêmes, ces remèdes ont-ils guéri. le mal ? Depuis un demi^ siècle s'aperçoit-on, à quelque signes, que. la corruption et la misère aient diminué ?Qu0 d'efforts n'ont pas. tentés la charité, la politique et la science pour guérir les vices et les souffrances du plus grand nombre? Avec quelle ardeur et quelle sollicitude le zèle religieux s'est déployé sur toutes les classes de là société, pour les rendre plus chrétiennes? Et cependant, quels sujets de satires un Juvénal ne trouverait-il pas dans les mœurs, dans les passions, dans les préjugés des grands et des petits? Quels sujets d'innombrables déclamations dans les souffrances de tous !

Ces sujets éternels de tristesse et de crainte, qui nous font croire par moment que l'ordre social est à la veille de sa ruine, ne semblent pas avoir excité de pareilles alarmes chez le satirique latiji. De son

temps, comme dans notre ancien régime, la corruption était un privilège aristocratique; l'égalité jie s'était pas faite dans le vice comme dans tout le reste, et de plus la pauvreté, la servitude, toutes les misères étaient silencieuses, je dirai même résignées. Les misérables criaient souventà l'injustice du sort, à l'injustice des hommes, jamais à l'injustice des lois et de l'ordre social.

Le monde si dépravé, si malade, si délabré que nous peint Ju vénal avait -il la conscience et la terreur d'une ruine prochaine? Je ne le crois pas. Quels formidables accents eussent tirés de la lyre d'airain du poète les échoâ des lamentations, des haines, des menaces, des folles promesses, des abominables espérances, des fureurs sauvages qui grondent autour de nous et qui deviennent plus violentes et plus terribles à chaque effort que l'on fait pour assouvir les légitimes besoins ? Voilà des sujets de consternations et d'amertume que n'a pas corinus Juvénal, et qui appellent aujourd'hui les âmes de poètes vraiment courageuses, celles qui méprisent la fausse popularité à l'égal des fausses grandeurs! La corruption des mœurs et l'impiété des esprits descendues jusque dans les dernières couches de la nation, l'envie et l'orgueil, le goût du luxe et des frivolités, l'appétit effréné des jouissances matérielles, se prenant pour des besoins légitimes, et cherchant à se satisfaire par le bouleversement de tous les intérêts et de tous les droits ; la stupidité des multitudes qui rejettent l'espérance d'un bonheur immortel et qui attendent pour

demain l'âge d'or; Thypocrisie des tribuns qui lui promettent ce paradis sur la terre au prix des ruines et des vengeances; l'insolence de ces baladins de la parole, de ces malfaiteurs de la pensée qui s^érigent en apôtres et en prophètes: toutes ces causes d'affliction et de terreur, toutes ces folies et ces bassesses^ elles n'existaient pas au temps de Juvénal; il les eûtpleurées en larmes de sang et châtiées avec une verge de fer.

Je ne veux pas dire que notre temps ne vaille mieux que l'ère des Césars. D'abord ce serait faux et injuste; et puis c'est une chose interdite par une puissance plus irrésistible que la raison et les lois : par l'opinion. Il est permis de nier Dieu, il est permis de nier l'âme, mais il n'est pas permis de nier le progrès. Si l'on ne croit pas, avant toute démonstration, que le dix-neuvième siècle est plus parfait que ses devanciers, par cela seul qu'il est venu après, on est anathèhie.

La supériorité de notre temps sur celui de Juvénal n'est pourtant pas contestable. Eussions-nous les mêmes misères et des défauts pires, nous avons de moins le plus épouvantable des ulcères, l'esclavage; nous avons de plus le seul remède infaillible, le christianisme. Il s'agit de savoir si cette époque, exempte des plaies les plus hideuses et les plus apparentes de la société romaine, n'a pas de maladies aussi dangereuses, et qui nous soientparticulières; de savoir enfin si l'accroissement de ces maladies progressives n'aurait pas pour premier effet de sous^ traire les nations à la puissance réparatrice de la

religion chrétienne. Nous valons mieux que les Romains de Juvénal, si nous sommes restés chrétiens ; si nous avons cessé de l'être, je n'ose prévoir ce que nous pouvons devenir.

La satire de Juvénal nous inspire, pour la société qu'elle représente, des terrçurs que cette société ne connaissait pas. Nous jugeons de ses destinées après l'événement. Le poète s'abstenait de prédire et même de menacer. Juvénal entrevit sans doute un idéal très élevé de justice, d'honnêteté, d'humanité même, l'idéal de tous les grands esprits du stoïcisme et d]x platonisme ; les nobles conseils, les sages exhortations ne manquent point dans son œuvre. Il a connu, il a pratiqué le devoir du satirique, homme de bien, le devoir d'affirmer , d'enseigner la vertu , en même temps qu'on flétrit le vice. Mais ces images de la vertu sont reléguées 'par lui dans une ombre qui les efface. Il ne sait pas excif'er notre enthousiasme pour la beauté morale comme il sait nous inspirer la haine delà laideur. On peut dire que sa poésie est un tableau de ruines sans perspective, sans ciel et sans lumière. Or la mission de la poésie, même lorsqu'elle menace et qu'elle flagelle, c'est de nous faire entrevoir un horizon meilleur, un rayon de soleil. La terrible peinture des monsti*Uosités morales n'est pas mêlée, dans Juvénal, de ces menaces, de ces prédictions sinistres qui l'accompagujent dans la Bible ou dans les poètes chrétiens ; mais aussi elle n'est tempérée par aucune consolation, par aucune promesse. Nous tous, poètes, moralistes, publicisles modernes,

nous avons un refuge contre les misères, contre les vices avec qui nous sommes en lutte ; nous avons un argument irrésistible contre toutes nos craintes : c'est l'avenir, c'est cette croyance chrétienne : Deus fecit g entes sanabiles.

Rien de pareil chez le« poètes et les historiens témoins de la décadence romaine. Le cercle des abominations et des douleurs qu'ils nous représentent n'a pas d'issue; ils nous y tiennent renfermés et murés, ainsi que dans les arènes, au milieu des bêtes féroces. Il ne s'agit même pas d'y combattre et d'y vendre sa vie à la façon des gladiateurs : toutes les armes nous sont ôtées ; il faut se résigner et mourir. C'est dans ce sombre fatalisme, ou dans l'insouciance, que s'est écroulée la Rome païenne.

L'histoire de Tacite et de la poésie de Juvénal nous font voir, répandus ^ profusion sur la société romaine, tous les maux sortis de la boîte de Pandore ; mais rien ne trahit chez eux la présence de cette divinité que la noble imagination des Grecs avait placée au fond de l'urne, au fond de la vie. Nous sommes plus heureux que ces grands esprits ; notre siècle est mieux partagé que leur siècle, lors même qu'il ne serait pas meilleur. A travers les vices qui nous indignent, à travers les misères dont nous gémissons, nous avons conservé la vision charmante qui berça les poètes de l'âge d'or; nous possédons intact et plus

ardent chaque jour, ce sentimentpropice dont le christianisme a fait un devoir et une vertu, l'Espérance.

Entre tous les poètes ^de ra&tiquité, pas un ne jouit en France d'autant défaveur qu'Horace. Combien de fois, depuis la Renaissance, n*a-t-il pas été traduit, imité, commenté ? traduit en vers surtout, preave d'une prédilection plus tendre. Dire pourquoi nous aimons si fort Horace, pourquoi tout Français tant soit peu lettré et qui relit un auteur latin après les années de collège, réserve cet effort pour l'ami de Mécène, ce serait essayer, après mille autres, un portrait, une histoire de cet esprit si charmant et si sensé. A qui voudrait voir cette peinture ressemblante et vivante, de telle façon quele poète s'y reconnaîtrait comme dans un miroir, nous rappellerons le récent tableau d'un maître aussi français qu'Horace.

40 A iPROPÔS

Celui-là n'a qu'à laisser courir sa maiu pour écrire et peindre comme l'auteur des Épitres, On ne saurait trouver nulle part, chez les érudits et les critiques, le véritable Horace aussi enjoué, aussi plein de sel et d'indulgence, de raison, de bonté et de charme, que dans cette dédiaice quiprécèdela traduction de Jules Janin. Quel critique a jamais fait un pareil feuilleton sur un poète? Je dis feuilleton et je devrais dire épître. Horace la traduirait en vers tout naturellement, et, sauf les éloges qu'elle lui donne, croirait l'avoir pensée. Je l'entends lui-même en lisant Jules Janin. Vous tous qui aimez Horace et qui désirez l'aimer plus encore, qui rêvez pour vos années de loisirs et de retraite, de le traduire à votre tour en vers, d'en faire l'inséparable ami de la seconde moitié de votre vie, lisez, relisez cette page brillante qui est aussi une noble action«Le critique ne laisse plus rien à faire au poète qui voudrait parler d'Horace après lui.

Contraint par l'amitié à dire quelques mots sur cet inépuisable sujet, nous n'avons qu'une ressource pour ne pas répéter fort mal ce qui a été si poétiquement dit, qu'un moyen d'être à peu près neuf et d'apporter aussi notre pierre, un lourd moellon, au temple Horatien : c'est de rester franchement pédant et de ressusciter en nous, pour une heure, le professeur tué sous le poète par un Mécène de 1861.

Donc le portrait d'Horace est achevé, l'érudition profonde et la fine critique l'ont étudié à fond, dans ce qu'il a de plus intime et de plus personnel. De

1470 à 1865, de Heinsius et Schreveliusà Walcknaer et à Janin, les lettrés modernes ont parachevé le tableau ; cherchons à quelle place il faut le suspendre dans la galerie des maîtres. Ce que vaut Horace, nous le savons tous ; que nul ne l'a surpassé dans le genre qu'il créa, c'est l'avis unanime. Nous allons cette fois regarder autour de lui plutôt que chez lui. Quelle est sa date, quelle est sa place dans l'histoire générale de la poésie? Nous ne parlons pas de son rang, il est fixé à tout jamais ; c'est le plus élevé peut-être, certainement c'est le plus en vue.

On nous a reproché, Dieu sait avec quel dédain ! d'avoir écrit, en parlant d'Horace : a Le poète s'en va, V homme de lettres commence ». Il prétend qu'Horace n'est pas un poète ! N'avait-il pas dit la même chose du divin Homère ! — Telles sont les énormités qu'on fait sortir d'une simple distinction de familles et d'époques entre les poètes. Homère marque la fin de la poésie religieuse; il représentela poésie héroïque, patricienne, royale, celle des classes guerrières succédant aux castes sacerdotales. Homère n'est plus un législateur et un pontife comme Zoroastre, comiùe Manou, comme les poètes initiateurs représentés chez les Grecs sous les noms de Linus et d'Orphée. Horace n'est plus, à la façon des trouvères homériques, un improvisateur guerrier et populaire, un poète politique; il n'est pas même, comme Pindare et les tragiques grecs, un organe presque officiel de la pensée publique, dont l'œuvre a sa place marquée, nécessaire, dans les solennités

civiles et religieuses, aux fêtes des dieux d'Athènes, aux jeux d'Olympiei dans tous les grands actes de la vie nationale. La poésie, chez les Romains, à partir du siècle d'Auguste, a cessé d'être œuvre publique, populaire et religieuse ; elle rentre, pour ainsi dire dans la vie privée. Horace écrit pour son propre compte, selon sa fantaisie; il n'exprime que ses sentiments personnels ; sa muse n'a pas fonction dans rÉtat ; il n'est pas l'écho des instincts, des croyances générales, l'organe spontané de certains sentiments simples et primitifs. Plus de croyances générales autour de lui; il vit à une époque de culture raffinée, dans une société qui imite une civilisation précédente. Il a beaucoup lu avant d'écrire ; il emprunte aux Grecs les formes de sa poésie, il n'en tire la substance que de lui-même, et non pas d'une tradition, d'une religion, d'une philosqphie nationales. Horace, en un mot, est un poète cultivé, réfléchi, et non un poète primitif ; un poète personnel, absolument libre dans sa fantaisie, et non un poète public, religieux, politique. Telles sont les vérités parfaitement banales, et vieilles comme la critique, qui se cachaient sous ce mot à! homme de lettres. On nous l'a reproché cependant comme une aberration de l'esprit de système et une preuve de l'exclusivisme d'un poète monocorde, qui ne comprend rien en dehors de ses propres idées.

De ce jugement, taxé d'irrévérencieux pour l'ami de Mécène, va ressortir néanmoins son originalité véritable, la nouveauté de son œuvre, la part d'in-

vention qui revient à ce disciple avoué, à cet imitateur passionné delà Grèce. Que la poésie d'Horace ne soit pas, à nos yeux, une nourriture morale bien substantielle et bien saine, nous le confessons; qu'à cet épicurisrae, si modéré qu'il soit, nous préférions les mâles sentences du Portique, et l'idéalisme de Platon à ce matérialisme élégant, c'est un goût qui n'a rien de très rare et de très personnel. Mais, pour avoir des préférences et des principes, notre critique ne pratique pas l'exclusion. Scepticisme ou fantaisie vagabonde ne sont pas toujours largeur d'esprit. L'exclusivisme sait parfaitement s'allier avec l'absence de toute doctrine ; il est dans le caractère avant d'être dans les opinions. La plus ferme foi peut se concilier avec la faculté de tout comprendre et, de tout juger librement. Les sympathies se montrent plus tièdesou plus ardentes, les préférences subsistent, mais quand la justice demeure aussi, la critique n'est pas altérée.

Est-ce être injuste pour Horace que d'avouer un penchant plus tendre pour l'auteur des Géorgiqties et des Êglogues ? Cette préférence, très vive, nous aveugle si peu , que nous sommes tout prêt à proclamer l'originalité plus entière de l'auteur des Epîtres et des Satires, Tous deux ont imité les Grecs et ne s'en cachent pas. L'originalité de Virgile est dans ses sentiments ; il n'a pas créé de forme nouvelle. Horace, malgré tous ses emprunts, est,l'inventeur d'un genre littéraire ; il est mieux que cela, il est le créateur d'un ordre nouveau de poésie. Il introduit la

muse dans une région où elle n'avait pas encore pénétré. La poésie familière date d'Horace, la poésie intime, personnelle, la plus humaine etlaplus vivace des poésies. D'innombrables Vameaux se rattachent à ce tronc. A mesure que nos sociétés avancent, la poésie personnelle devient toute la poésie ; le genre familier écarte les anciens genres héroïques ; le théâtre appartient à la comédie, la prose au roman, le vers aux élégies, aux épîtres, aux méditations, aux fantaisies d'un art entièrement libre de toute préoccupation publique. Horace, le premier, donne pour matière à l'art des vers le monde des sentiments habituels et moyens. Ses Odes mêmes sont pleines de lui, de ses amitiés, de ses amours, des petites aventures de sa vie privée. La Grèce lui fournissait, sans doute, quelques exemples de poésie intime ; mais combien rare, en dehors de l'Elégie amoureuse, et combien plus sobres de menus détails! Sans doute aussi, autour de lui, la muse latine se faisait la confidente et l'écho des plus légers caprices, des plus molles fantaisies, de tous les petits incidents de la vie. Quand on dit d'un écrivain qu'il est l'inventeur d'un sentiment ou d'un style, c'est qu'on l'admet pour le représentant le plus élevé d'une saison, d'un âge poétique. L'idée était dans l'air autour de lui, la forme elle-même, bien souvent, s'essayait à poindre sous des doigts moins habiles.

Horace a em|frunté aux Grecs sa prosodie, la plupart de ses rhythmes, le moule de ses Odes, mais rien de plus. Il contraint presque toujours ce moule héroï-

que à recevoir un métal nouveau. La vie intime, Thistoire familière, ont succédé, comme matière de la poésie, aux événements publics. Malgré cela, ce n'est pas dans les Odes, dansles pièces lyriques, qu'il faut chercher l'originalité d'Horace. C'est par les Odes, nous le savons, qu'il attire à lui le plus grand nombre de traducteurs, même de lecteurs. Il se montre déjà, dans ce genre solennel, ce qu'il est par excellence, un écrivain aisé, enjoué, familier, élégant. Sous ce costume rajeuni des poètes religieux et politiques, 1 épicurien se dévoile dans toutes les fantaisies de son scepticisme, dans toute ga verve ironique ou voluptueuse. Il est beaucoup moins le petit-fils d*Alcée ou de Pindare qu'il n'est l'aïeul de nos chansonniers. L'esprit est pareil, aussi français chez le poète romain que chez ceux de Paris; mais combien différents sont l'art et le style ! La même ivresse sort des deux vases ; mais l'un est un verre fragile, verre de Bohême, ou verre de cabaret; l'autre est une coupel d'or ciselée. Si tous ne sont pas juges du prix de la coupe horatienne, tous savent goûter la douceur du breuvage. Pour un grand nombre il a le charme du vin du cru. Voilà le mérite populaire d'Horace : il est le plus moderne des poètes anciens. Pour cette muse famillière qui ne descend point du Parnasse, que le poète évoque à son foyer, dans son jardin, dans la villa d'un ami, dans les rues de Rome, à côté de la litière de Mécène ou de Lyide, l'Ode et tous les rhythmes lyriques forment un costume étroit et gênant. Les muses d'Horace, ses créais.

lions à lui, c'est l'Epître et la Satire. Trouvons pour ces deux sœurs un même nom, car vraiment ce n'est qu'une même personne. La Satire d'Horace, légère, enjouée, sans fiel, et surtout sans emphase, est une Epître ; son Epître, vive, frondeuse, ironique, c'est une Satire. Les deux genres n'en font qu'un, la création, l'originalité d'Horace, le genre familier. A l'origine, tout'^ poésie était chantée; elle le fut chez les Grecs jusqu'à la dernière heurede la grande époque. La muse garde encore dans Virgile le divin privilège, la vieille habitude de dire : Je chante. Horace encore, jusqu'aux Epitres, appartient à la famille des chanteurs. Mais désormais la muse va parler comme une simple mortelle ; la poésie n'est plus une hymne, c'est la causerie écrite; c'est la correspondance des beaux esprits, c'est une epître, une lettre avec tout son abandon de pensées et de langage. Elle garde seulement, comme une grâce de plus, le léger frein du rhythme et de la mesure. Voici la déesse qui visite l'étroit logis du poète, inspecte son modeste ménage et fait l'inventaire de son mobilier. Jusqu'à ce jour, elle ne s'était jamais hasardée hors des temples et des palais, hors du théâtre ou du forum. Elle n'osait nommer que les choses de la religion, de la politique, de la guerre. Sa langue admet aujourd'hui tout ce qui ne dépare pas la conversation des honnêtes gens ; elle trouve tous les sentiments, toutes les idées, tous les mots assez nobles pour entrer dans les vers, s'ils sont vrais et s'il sont agréables. C'est déjà une sorte de réalisme.

tempéré, comme il doit l'être par ce besoin d'élégance inné chez les anciens et qui marquera toujours les vrais poètes. Dans tous les cas, cet avènement delà poésie familière, après la poésie religieuse, après la poésie héroïque; ce règne de la muse tout humaine après la muse divine, c'est une révolution, non pas seulement dans la poésie, mais dans l'esprit hu* main.

hÉpître d'Horace est le plus ancien, elle est restée le plus parfait monument de cette révolution. Pour forcer la muse à passer avec toutes ses élégances dans ce nouvoau monde de la vie intime et personnelle du poète, pour élever à l'état de poésie les sentiments, les causeries, tous les détails de la vie usuelle, il fallait plus de génie que pour imiter Pindare et pour transporter artificiellement dans la langue latine les rhythmes inventés par les lyriques de la Grèce. Voilà l'œuvre d'Horace : quand il chante, c'est un imitateur des Grecs, c'est un poète de seconde main, qu'on nous passe le mot; quand il cause, c'est un inventeur, c'est un maître qui régit encore une large part, et la plus charmante peut-être, de notre poésie à nous. Cette poésie n'est plus une création spontanée du génie populaire; elle n'est plus l'œuvre d'une sorte de barde inculte et inspiré, écho presque involontaire et fatal des sentiments de sa race : c'est une poésie voulue, réfléchie, composée avec art; nous dirions cherchée, si le mot n'impliquait pas l'absence de naturel. Or, pour être prise à d'autres sources, à des sources plus liymbles, plus

voisines du cœur de celui qui chante, cette poésie familière n'est-elle pas aussi vraie, ne semble-t-elle pas plus naturelle encore que la poésie des armées ou des sanctuaires? L'une et l'autre sont vraies, car l'homme est un être héroïque et religieux, tout aussi sincèrement qu'il est un fils, un père, un ami, un amant, un simple membre d'une famille soumise à de vulgaires besoins. Rien de ce qui est humain n'est étranger à la poésie. Mais, comnàe l'humanité ellemême, la poésie traverse des âges divers : elle commence par être toute la litérature, elle finit par n'en être plus qU'une branche. Ce jour-là on ne dit plus comme autrefois : le poète; on dit : le bel esprit, Yho7nme de lettres.

Horace est le premier des beaux esprits, le prince des hommes de lettres, au début d'une ère où les grands poètes seront gens de lettres et beaux esprits. 11 a créé la poésie familière, la poésie intime, c'està-dire la seule poésie destinée à survivre auxanciens genres solennels. Affirmer cela d'Horace, est-ce le méconnaître et le diminuer ? Ce n'est pas le peindre sans doute : l'œuvre est trop bien faite par Jules Janin pour qu'on essaye sitôt de la recommencer ; ce n'est pas l'analyser et le définir : nous laissons ce travail à de plus habiles critiques; c'est simplement le nommer par un de ses noms, et chaque grand poète en a plusieurs. Mais il y a mieux à faire que tout cela, il faut le lire.

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