DANS L'ANTIQUITÉ
C'était une grande et périlleuse entreprise de traduire en français toutes les œuvres d'Aristote. H fallait, pour y réussir, avoir devant soi de longs jours ; être en possession de la langue grecque comme de sa propre langue; avoir l'esprit exercé à comprendre, non seulement les spéculations de la philosophie, mais celles des différentes sciences auxquelles Aristote a touché et dont quelques-unes lui sont redevables de leurs premiers progrès. Toutes ces conditions, M. Barthélémy Saint-Hilaire les remplit, et voilà un demi-siècle que, au milieu des révolutions, dans les situations les plus diverses et quelquefois dans les plus hautes fonctions de l'État, il poursuit avec persévérance la tâche
1. Histoire des animaux d'Aristote traduite en français et accompagnée de Notes perpétuelles par Barthélémy Saint-Hilaire, membre de rinstitut, sénateur. 3 vol. in-8, librairie Hachette, 1883.
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riipiiî)ft[i fV-]f 'JÎJi^^PP^^^ P^^ ^"^ ^* Barthélémy Saint- Hilàire^pe'rfd&ûMiî'iL tétait secrétaire général du gouvernement de M. Thiers ou lorsqu'il avait entre les mains ie portefeuille des Affaires étrangères, eût le loisir de méditer sur la Métaphysique d'Aristote; c'est tout au plus s'il lui arrivait quelquefois de penser à sa Politique, D'ailleurs M. Saint-Hilaire s'est permis bien d'autres infidélités. Entre les 27 volumes qu'il nous a déjà donnés sur le philosophe grec, objet de sa dévotion suprême, il a trouvé le temps de glisser quelques livres de moins longue haleine, mais dont l'ambition de beaucoup d'autres se serait contentée. C'est une traduction en vers français des deux poèmes d'Homère. C'est un Mémoire sur le Nyaya ou le monument sanscrit de la logique des Indiens. C'est un travail sur les Védas^ d'après les textes originaux. C'est une vie de Çakya Mouni, le fondateur du Bouddhisme, avec un exposé de sa doctrine. C'est une Vie de Mahomet avec une appréciation critique de sa religion. C'est un Exposé de la philosophie des deux Ampère, C'est un Bapport sur VÉcole philosophique d'Alexandrie. Enfin, ce sont des Lettres écrites d'Egypte et sur VÉgypte pendant un voyage occasionné par les travaux préparatoires du canal de Suez. Quant à Arislote, après avoir publié tout récemment, à trois ou quatre ans d'intervalle, la traduction de la Métaphysique et celle de l'Histoire des animaux, il ne reste plus à M. Barthélémy Saint- Hilaire, pour avoir terminé sa tâche, que quatre ou cinq volumes à mettre au jour, l'affaire de cinq ans tout au plus. H y compte, quoique à la veille d'être octogénaire, et nous y comptons avec lui. C'est V Histoire des animaux qui doit seule nous occuper ici.
C'est déjà un grave sujet de réflexion que ce livre, le premier et le seul de ce genre qui ait paru dans l'antiquité, ait été écrit par Aristote. On sait qu'il y a une École, très accréditée de nos jours, d'après laquelle la métaphysique n'a rien de commun avec la science et a dispani dans les ténèbres, après la théologie, aussitôt que la lumière de
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la science a commencé d'éclairer le monde. Eh bien! il faut que les philosophes positivistes en prennent leur parti, le même génie qui a créé la métaphysique, a créé aussi de toutes pièces la zoologie. Un fait semblable ne s'est-il pas produit dans, les temps modernes? N'est-ce pas l'auteur de la Monadologie et des Essais de théodicée qui a été, ou seul ou en même temps que Newton, l'inventeur du calcul infinitésimal, et n'est-ce pas à un autre métaphysicien, à Descartes, qu'on doit l'algèbre appliquée à la géométrie?
Qu'Aristote soit le créateur de la science zoologique, c'est une vérité sur laquelle M. Barthélémy Saint-Hilaire ne laisse subsister a ucun doute. Dans une savante Préface qu'il a placée en tête de sa traduction de YHistoire des animaux, il montre qu'avant Aristote il n'y avait pas trace de cette branche des connaissances humaines.
Parmi les philosophes qui l'ont précédé et dont lui-même, lui seul, nous a transmis les observations, il y a eu des investigateurs pleins de sagacité qui ont entrevu quelques-unes des conditions de la vie et des lois de la nature. Ainsi le médecin et philosophe pythagoricien Alcméon de Crotone a compris la nécessité et donné le premier exemple des dissections. Empédocle a fait des recherches sur l'intensité variable de la chaleur dans l'homme et dans la femme, sur le développement du fœtus, sur la distinction des sexes dans l'embryon, sur la respiration des animaux et la croissance des plantes. Il a eu même comme un pressentiment des espèces antédiluviennes. Diogène d'ApoUonie a porté son attention sur la respiration des poissons et des huîtres. H a aussi fait des dissections pour découvrir chez l'homme la structure des veines. Démocrite, le plus savant des Grecs avant l'auteur de YHistoire des animaux, a écrit soixante ouvrages, tous perdus malheureusement, qui traitaient des sujets les plus variés, entre autres des animaux et des plantes. Quelques-unes de ses opinions nous sont connues et méritent de l'être. Mais il y a loin de ces essais multiples, de ces vues isolées et dispersées, auxquelles se mêlaient d'ailleurs beaucoup d'erreurs et de fables, à un traité régu-
lier de zoologie, aussi complet qu'il pouvait l'être et plus que ne semblaient le permettre les conditions et l'époque où il a été composé. Ce n'est pas M. Barthélémy Saint-Hilaire qui le dit, c'est Buffon, c'est Cuvier.
« L'Histoire des animaux d'Aristote, écrit le premier, est peut-être encore aujourd'hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre, et il serait fort à désirer qu'il nous eût laissé quelque chose d'aussi complet sur les végétaux et sur les minéraux. » Cuvier donne à son admiration une expression encore plus ferme et plus étendue. « De toutes les sciences, dit-il, celle qui doit le plus à Aristote, c'est l'histoire naturelle des animaux. Non seulement il a connu un grand nombre d'espèces, mais il les a étudiées et décrites d'après un plan vaste et lumineux dont peut-être aucun de ses successeurs n'a approché, rangeant les faits, non point d'après les espèces, mais selon les organes et les fonctions, seul moyen d'établir des résultats comparatifs. Aussi peut-on dire qu'il est non seulement le plus ancien auteur d'anatomie comparée dont nous possédions les écrits, mais encore que c'est un de ceux qui ont traité avec le plus de génie cette branche de l'histoire naturelle et celui qui mérite le mieux d'être pris pour modèle. Les principales divisions que les naturalistes suivent encore dans le règne animal sont dues à Aristote, et il en avait déjà indiqué plusieurs auxquelles on est revenu dans ces derniers temps après s'en être écarté mal à propos K » Personne, assurément, ne soupçonnera Littré d'avoir des préventions en faveur du créateur de la métaphysique et de l'auteur du Traité de rûme, un traité qui affirme l'existence d'une intelligence immortelle, incorruptible, supérieure à l'homme, principe actif de ses idées. Eh bien, Littré, en parlant de ÏHistoire des animaux, tient le même langage que Buffon et Cuvier. « La physiologie, dit-il, naquit de la médecine à peu près vers l'époque où florissait Hippocrate. Toutefois, le premier travail physiologique qui nous soit parvenu appartient à