Biographie universelle de Michaud, article Aristote
Aristote, et ce premier travail est un chef-d'œuvre K » Et comment Aristote a-t-il porté la science zoologique à cette hauteur où il n'a eu aucun devancier et où il n'a trouvé un successeur digne de lui qu'au commencement de notre siècle dans l'auteur du Discours sur les révolutions du globe? Sans doute la première cause en est dans son incomparable génie. Il en faut faire honneur aussi à Alexandre qui, sachant de quoi son maitre était capable, l'a entouré de tous les moyens d'observation, de tous les échantillons des espèces vivantes que la vaste étendue de ses États et ses lointaines expéditions lui permettaient de rassembler. Mais ce qui a surtout rendu possible l'œuvre du naturaliste grec, ce qui en fait la grandeur, roriginalité, la solidité inébranlable, c'est l'esprit philosophique dans lequel elle a été conçue et exécutée, c'est la méthode que ce même esprit a créée et qui est son premier instrument. Personne ne la connaissait mieux qu'Aristote, car c'est lui aussi qui est le père de la logique, et, dès le premier jour, il Ta portée à un tel degré de perfection que Kant a pu dire, avec vérité, que, depuis le jour où elle est née, elle n'a pas fait un seul pas en avant. On voit que le moyen âge n'a pas mal placé son admiration. Il a choisi avec un remarquable discernement le maitre qu'il lui fallait.
L'esprit philosophique qui trouve son emploi partout où la raison trouve le sien, surtout dans la science, qui sans lui n'est que de l'empirisme, a un grand rôle à remplir dans l'étude de la vie. Comment comprendre, en effet, la vie sans une fin proposée à 1 être vivant et sans la subordination de tous les organes et de leurs fonctions à cette fin évidente, inévitable, rebelle à tous les arguments inventés pour la supprimer? Cette condition sans laquelle il n'y a plus de vie dans la nature, mais seulement des phénomènes physiques, chimiques et mécaniques, c'est ce qu'on appelle le principe des causes finales. Aristote, dans sa Métaphysique, en fait un principe nécessaire de la raison, en même temps
1. Paroles citées par M. Bartiiélemy Saint-Hilaire, p. xii de sa Préface.
que, dans son Mstoire des animauxy et, bien plus encore, dans le Traité des parties des animaux^ il la présente comme une loi universelle de la nature. Il n'y a pas, selon lui, dans la nature un seul être organisé qui n'ait une fin, et c'est précisément en vue de cette fin qu'il a reçu les organes qui lui appartiennent. 11 n'y a pas de hasard dans la nature ; il n'y a pas non plus de nécessité ; car ce qu'on appelle de ce dernier nom, c'est l'ensemble des conditions que tout être doit remplir pour atteindre la fin qui lui est proposée, le but pour lequel il existe. Mais qu'est-ce que la fin d'un être, sinon son bien? Donc, la nature veut le bien de chacune de ses œuvres, et l'on est d'autant plus sûr de la comprendre qu'on est plus pénétré de la pensée qu'elle ne fait rien en vain, qu'elle ne fait rien sans raison, que chaque organe a sa fonction à laquelle il est prédestiné, que toutes ces fonctions coopèrent à un but commun.
C'est à ce principe, complètement méprisé de nos jours, qu'Aristote est redevable de sa méthode, de cette méthode si admirée de Cuvier et qui consiste à ranger les faits d'histoire naturelle, non d'après les espèces, mais d'après les organes, en les comparant tous aux organes de l'homme, les plus parfaits que nous connaissions, ceux dont les fonctions nous présentent le moins d'obscurité. Par exemple, Arislote était dans l'erreur sur les fonctions et aussi sur la conformation du cerveau. iMais comment se faire une idée du cerveau des animaux, de son rôle dans les sensations et dans les instincts, de sa division elle-même, si l'on n'a pas commencé par se faire une idée quelque peu exacte du cerveau humain? II en faut dire autant des mœurs des animaux, de leurs industries, de leurs appétits, de leurs instincts. C'est en les comparant aux facultés analogues de l'homme que nous sommes en état de les distinguer les uns des autres, de leur assigner un caractère et un but, de leur donner des noms.
Et pourquoi l'homme nous est-il plus connu, est-il plus parfait à nos yeux, — aux yeux de la science et non pas seulemeiit à ceux de notre amour-propre, — que tous les
animaux de la terre ? Parce que , dit Aristote, « aucun animal, si ce n'est l'homme, n'est doué de raison; l'homme est un être à part i ». Aussi, en faisant du singe une description aussi exacte que possible, ne lui vient-il pas à l'esprit de l'assimiler à l'homme ; et, si d'autres l'ont fait, c'est que, moins sages et peut-être moins savants que lui, ils ont oublié qu'il faut admettre d'abord l'existence du maitre si on veut le faire descendre au rang de valet, et qu'il faut qu'il y ait un valet si, par imitation des antiques saturnales, on se propose de lui donner le rang de maitre. La seule' chose qui soit certaine, dans le rapprochement qu'on établit aujourd'hui entre les deux espèces, c'est que l'homme possède la raison; ce qui est absolument hypothétique, c'est que le singe pourra l'acquérir un jour, après un nombre incalculable de siècles. Aristote s'en est tenu au certain, il a laissé l'hypothèse à ses modernes successeurs. C'est lui qui a compris les véritables conditions de la science.
Si la raison est la faculté maîtresse de l'homme, le privilège qui le met au-dessus et à part de tous les animaux, il esl évident que son organisation est faite pour la servir ou lui obéir. Cette observation devient pour Aristote la réfutation éloquente d'un sophisme qu'Helvétius croyait avoir inventé et qu'il a rendu célèbre, mais qui a été trouvé par Anaxagore cinq siècles avant notre ère. L'un et l'autre ont osé soutenir que l'homme doit à ses mains la supériorité de son intelligence. « Anaxagore, dit Aristote, prétend que l'homme est le plus intelligent des êtres parce qu'il a des mains; mais la raison nous dit, au contraire, que l'homme n'a des mains que parce qu'il est si intelligent. Les mains sont un instrument, et la nature, comme le ferait un homme sage, attribue toujours les choses à qui peut s'en servir. N'est-il pas convenable de donner une flûte à qui sait jouer de cet instrument plutôt que d'imposer à celui qui a un instrument de ce genre d'apprendre à en jouer? » C'est le bon sens même qui tient ce langage, et aucune théorie