‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 23 sur 97 · De la philosophie scolastique, vol. in-8, Paris · texte numérisé non relu

De la philosophie scolastique, vol. in-8, Paris

étonnant que Tauteur, qui a passé sa vie dans la lecture les manuscrits du moyen âge, y ait fait des découvertes que ses devanciers n'ont pas pu prévoir. Aussi croyonsnous que personne ne nous contredira en France ou à rétranger si nous affirmons que cette histoire de la philosophie scolastique, c'est-à-dire d une des périodes les plus obscures, les plus confuses de l'histoire générale de la philosophie, est la plus complète, la plus savante et, au point de vue des sources, la plus originale de toutes celles que nous possédons. Les opinions mêmes de M. Hauréau, sans avoir changé au fond, revêtent, à la date de i872 et de ^880, une expression plus libre et plus franche. Il se déclare hautement nominaliste; tout en gardant, sinon l'impartialité du juge, du moins les scrupules de l'historien, il se montre un adversaire infatigable de l'opinion contraire. Il poursuit le réalisme sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, si modérées qu'elles puissent être ; et ce n'est pas seulement le réalisme du moyen âge qu'il traite avec cette rigueur, mais tout ce qui y ressemble de près ou de loin, tous les systèmes idéalistes, sans exception, et les principes mêmes de la raison, tels que nous les montre une sévère analyse, exempte de tout esprit de système, les vérités premières que la science, aussi bien que la philosophie, est forcée d'accepter comme des vérités nécessaires et universelles.

M. Hauréau n'est cependant pas un sceptique, il s'en faut de beaucoup. Il professe le plus grand respect pour la raison humaine, et il nie qu'il y ait pour nous une autre source de vérité et de connais'sance. Mais il a horreur des excès du dogmatisme et il regarde comme un excès de dogmatisme l'affirmation de toute autre existence, de toute autre réalité que celle des individus et des choses particulières. Nous l'avons déjà dit, il est nominaliste. Cette qualification est la seule qui lui convienne, et il faut se garder de la remplacer par aucune autre, comme celle de sensationiste ou de positiviste, à la façon de certains philosophes contemporains. Il ne dit nulle part que la

LA PHILOSOPHIE AU MOYEN AGE

sensation, que l'expérience des sens, à l'exclusion de la conscience, soit pour lui l'unique origine de nos connaissances ; il ne s'occupe pas davantage à réduire tout ce que nous savons ou croyons savoir à de simples phénomènes ; s'il est nominaliste comme on l'était aux plus beaux jours de la scolastique il l'est à la façon des maîtres les plus renommés de l'école dont il s'est constitué le défenseur, il l'est à la façon d'Abélard et de Guillaume Ockam. Répudiant la proposition faussement attribuée à Roscelin, que les termes généraux de la langue, que les noms des genres et des espèces ne sont que des mots vides de sens [flatus vocis), il admet qu'il y a dans notre esprit des idées générales, des concepts^ comme on dit aujourd'hui, mais il pense que ces concepts, formés par voie d'abstraction et bien différents soit des idées de Platon, soit des notions a priori de la psychologie moderne, ne représentent rien qui existe hors des individus.

Nous nous écarterions de notre but en discutant ici la valeur philosophique de celte opinion; cependant nous pouvons bien, sans quitter le domaine de l'histoire de la scolastique, soutenir, contre M. Hauréau, qu'elle ne renferme pas, comme il le suppose, la véritable pensée, du moins toute la pensée d'Aristote. Aristote reconnaît une cause première et universelle de tous les êtres, un moteur immobile de l'univers dont l'action s'exerce sur tous les individus et par là même subsiste au-dessus d'eux. Dans cette cause motrice, Aristote voit aussi la cause finale de tous les êtres, le souverain bien vers lequel tous aspirent, dont ils ont tous l'idée, une idée par conséquent universelle et qui représente autre chose que des qualités réparties entre les individus. Enfin, l'intelligence active (voîîç ^toititixoç) dont il est question dans le livre IIl« du Traité de VAme^ cette intelligence éternelle, incorruptible, qui n'est pas l'œuvre de l'homme, mais qui lui vient d'ailleurs, ne peut pas non plus être considérée comme une qualité individuelle; l'éternité qu'on lui attribue et son origine supérieure à la nature humaine supposent l'universalité. Nous

croyons donc qu'en les redressant, soit en son propre nom, soit au nom d'Aristote, M. Hauréau aurait pu se montrer moins sévère pour ces pauvres réalistes et même pour Platon. « On ne saurait s'y tromper, dit-il, la loi qui dirige tout, gouverne tout dans le monde idéal de Platon, c'est la pensée de l'homme arbitrairement substituée à la mystérieuse volonté de Dieu K » Mais, s'il n'y avait absolument rien de commun entre la pensée de Thomme et la volonté de Dieu, ou si les lois de la raison n'étaient pas les mêmes quand nous les appliquons à l'univers et quand nous en faisons usage pour nous connaître nous-mêmes, nous n'aurions pas le droit de parler de la volonté de Dieu, car nous ne pourrions nous en faire aucune idée ; nous serions obligés, en la niant, de nous en tenir à un pur phénoménisme, ou, en la plaçant en dehors de toutes les lois de Fintelligence, de nous jeter dans le mysticisme. Dans l'un et l'autre cas le nominalisme serait condamné.

M. Hauréau, avec raison à ce qu'il semble, nie que la scolastique soit une philosophie subordonnée à la théologie. Sans doute, elle n'est pas née, libre de toute entrave, en face de la société et de la nature, comme la philosophie grecque ou comme la philosophie moderne depuis Bacon et Descartes. C'est une philosophie d'école, ainsi que son nom l'indique; elle est née et s'est développée avec les écoles chrétiennes de l'Occident pendant toute la durée du moyen âge, à commencer par Técole du Palais, fondée par Charlemagne et dont Alcuin a été le premier maître. Naturellement ces écoles qui, après Charlemagne, ne sont plus guère fréquentées que par des ecclésiastiques, sont placées sous l'autorité et la surveillance de TÉglise, une surveillance qui s'exerce par les moyens les plus rigoureux ; car c'est une règle de droit universellement acceptée à cette époque que les livres et les personnes convaincus d'hérésie doivent être livrés aux flammes. Mais ce n'est là qu'un point de législation, un

détail de l'organisation sociale telle qu'on la comprenait et que, par la force des choses, on était irrésistiblement amené à la comprendre alors. Considérée en elle-même, indépendamment des circonstances extérieures sous l'empire desquelles elle a fourni sa carrière, la scolastique est, au contraire, un long et vigoureux effort de la raison pour s'affranchir de la domination de la foi. « La scolastique, dit M. Hauréau, c'est le fervent travail des intelligences qui, trop longtemps asservies au joug d'un dogme révélé, s'efforcent de mériter et de conquérir leur émancipation, au prix même de cette douce sécurité que procurent l'ignorance et la foi *. » C'est peut-être aller un peu loin que d'ajouter : « La scolastique, c'est la révolution qui se prépare, qui annonce sa venue ; et la révolution, qui l'ignore ? c'est la France même. » La distance est grande entre la scolastique et la révolution, et la scolastique n'a pas seulement régné en France, elle a régné dans tout l'Occident. On pourrait même soutenir qu'il y a une scolastique arabe et une scolastique juive, comme il y a une scolastique chrétienne. C'est de la scolastique chrétienne qu'il est uniquement question dans le livre de M. Hauréau.

Il est bien vrai qu'elle tend à soustraire la philosophie à l'autorité de la théologie ; mais la philosophie pour elle est tout entière dans les œuvres d'Aristote , et de ces œuvres elle ne connaît pendant longtemps qu'une très faible partie; encore ne les connait-elle que par des traductions latines, par des commentaires latins que tous ne comprennent pas de la môme manière, sur lesquels, au contraire, on s'entend si peu qu'on eu fait sortir souvent les conclusions les plus opposées. C'est à cette interprétation plus ou moins libre, plus ou moins personnelle et nécessairement très diverse d'Aristote, que se réduit la scolastique. La scolastique, c'est la science qui a pour but la connaissance d'Aristote, le seul philosophe qui pour elle ait jamais existé, le philosophe^ comme elle l'appelle sim-

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