‹ Essais de critique philosophique [microform]Chapitre 77 sur 97 · I. Voyez ta Morale anglaise, p · texte numérisé non relu

I. Voyez ta Morale anglaise, p

La morale utilitaire, en passant de Bentham à Stuart Mill, a déjà reçu de telles modifications qu'il n'est pas toujours facile d'y retrouver la pensée de son fondateur. En passant de Stuart Mill à Herbert Spencer, elle subit une transformation encore plus profonde. Elle s'unit si étroitement à la théorie de l'évolution qu'elle ne semble former avec elle qu'un seul et même système. On peut dire que Stuart Mill, en soutenant que nos sentiments moraux sont en grande partie le fruit de l'hérédité, avait admis la théorie de l'évolution dans une mesure circonscrite. Mais il était réservé à Herbert Spencer de l'étendre à toute la nature et d'en faire la condition même de l'existence, la loi universelle de tous les êtres, par conséquent la loi de l'humanité. Cette loi, il ne l'a pas empruntée à Darwin, comme on est disposé à le croire sur la réputation que celui-ci a conquise dans notre pays. C'est Darwin, au contraire, qui l'a empruntée à Herbert Spencer , son guide et son maître avoué dans les questions de morale. Les deux philosophes, quand on les compare entre eux, soit dans leurs méthodes, soit dans leurs idées, sont d'ailleurs loin de se ressembler. La méthode de Darwin, celle qu'il suit réellement ou qu'il a la prétention de suivre alors même qu'il la remplace par l'hypothèse, c'est la méthode qu'emploie l'histoire naturelle, c'est-à-dire la méthode expérimentale. La méthode d'Herbert Spencer

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comme on pourra bientôt s'en assurer, c'est la méthode synthétique, la méthode a priori qui procède du tout à la partie, de l'unité à la multiplicité, de l'absolu au relatif; c'est la méthode que Hegel et Spinoza ont mise en usage dans l'intiiit de deux systèmes lout différents. Pour Darwin, la loi de l'évolution ne s'étend pas au delà de la nature animale; c'est dans l'animalité qu'il croit reconnaître, sous leur première forme, les instincts et les habitudes qui distinguent aujourd'hui l'espèce humaine, sans en excepter ceux que nous comprenons sous le nom de conscience et sur lesquels se fonde la distinction du bien et du mal moral. Selon Herbert Spencer, c'est la nature entière qui subit la loi de révolution, et non seulement la nature physique, animée ou inanimée, mais la nature morale et intellectuelle. Rien n'est excepté de son empire, ni la matière, ni l'esprit, ni le ciel, ni les astres, ni les animaux, ni les hommes, ni la science, ni Tari, ni par conséquent la morale. La morale ici n'est plus ime science inducUve telle que la comprend Stuart Mill, c'est une déduction ou une science de raisonnement pur, qu'il faut faire sortir, en manière de conclusion, de la science universelle. On doit avoir toute confiance en M. Guyau lorsqill expose la philosophie d'Herbert Spencer. Dans une lettre remarquable que nous avons sous les yeux, le philosophe anglais va jusqu'à dire à son jeune interprète : « Il est naturel que je vous sois plus particulièrement reconnaissant de l'aperçu que vous avez tracé de mes vues personnelles : autant que j'en puis juger à une première lecture, elle me semble admirable. Je n'avais pas l'idée qu'avec les ouvrages que j'ai déjà publiés et les passages accessoires qu'ils renferment sur les principes de la morale, il fût possible de reconstruire d'une manière si complète la théorie générale en la considérant sous chacun de ses aspects. Je puis dire, en vérité, sans aucune espèce de flatterie (ce qui est entièrement étranger à mon caractère), que vous avez mieux fait cette esquisse que je n'aurais, je crois, pu la faire moi-même *. »

4. 1 am of course more especially indebled to you for the outline

LA MORALE ANGLAISE

Le principe sur lequel repose tout le système de Herbert Sriencer c'est l'idée de la force ayant pour attribut neces- 3re la permanence. Si la force n'existait pas, rien nexiseTa^t puisque tous les phénomènes sont produits par elle, et si la force n'était point permanente, nous ne poumons nas a concevoir, elle serait inaccessible à la pensée, car îa pensée n'est possible que par la permanence de a conscience. Dire que la permanence est nécessaire a la nensS c'est dire qu'elle est nécessaire en soi qu'elle es Eument nécessaire; par conséquent, que la force est

^TroTveut bien analyser cette proposition, on Y trouvera non pas un seul principe, mais deux prmcipes différents dont l'un appartient à Hegel et l'autre a Spmoza Cette force permanente, qu'il faut admettre avant toute chose et sans laquelle rien n'existe et rien n'est possible n est-ce pas la cause en soi du spinozisme, la cause éternelle, iden- Sque de toute existence? car il serait difficile de trouver une différence entre la permanence et l'identité Et quand ^e^^^ nécessité qu'il aperçoit dans la pensée, le philosophe anglais fait une nécessité réelle, absolue, il reproduit a son insu ou autrement la maxime hégélienne : « Tout ce qui est rationnel est réel, et lout ce qui est réel est rationnel. » Ces deux prmcipes, que Herbert Spencer s'est vainement flatte de confondre en un seul, se font sentir, tantôt a la fois, tan ot séparément, dans toutes les parties essentielles de sa philosophie. Nous en trouvons un premier exemple dans l idée même de l'évolution.

Qu'est-ce, en effet, que l'évolution, si l'on prend ce mot,

vou hâve given of my own views. This, so far as 1 can judge from a ïirst perusal of it, seetns to me admirable. I ^^^ ^^/^^„^ .^^^^^^^^ possible from the works 1 hâve already written and the ^ncid^^/^^ ï^^/' sages concerning moral principles wich they contam, ^^r f^|.;^^ P'^^^^^^ together so complète a statement of the gênerai Iheory "«ff/^f . ^fj.^^^^ aspects. I can, indeed, say without any ^pproach to flattery wu^h Nvbolly alien to my nature) that you hâve made this sketch better than l believe I could hâve donc it myself.

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BOD dans le sens particulier qu'y attachent les naturalistes, mais dans l'acception générale, à vrai dire métaphysique, que lui donne Herbert Spencer? La force, selon Herbert Spencer, étant permanente, ou ne pouvant ni commencer ni finir, toute manifestation nouvelle d'une force, ou toute force qui nous parait nouvelle, que nous avons vu comineiicer, doit être considérée comme un effet, comme une transformation d'une force préexistante. C'est cette transformation de forces identiques dans une série d'effets plus ou moins transitoires, qu'on appelle révolution. L'évolution n'est donc pas autre chose que ce que dans le système de Hegel oa appelle le ]procès^ le processus. Seulement, tandis que Hegel, plus conséquent avec Inî-même, ne reconnaît qu'un seul principe d'où découlent, d'où procèdent à la fois l'être et la pensée; tandis que Spinoza n'admet qu'une seule cause en soi, Herbert Spencer suppose toujours l'existence de plusieurs forces, d'une multitude de forces également permanentes, c'est-à-dire également identiques, également nécessaires; «t voilà ce qui fait que sa philosophie, quelque valeur que présentent en elles-mêmes plusieurs de ses propositions, repose sur une base tout à la fois arbitraire et contradictoire. Il est arbitraire, quand on veut tout ramener à des faits essentiellement variables, d'afflrmer que le principe de ces faits demeure identique, permanent, nécessaire. Il est contradictoire de supposer plusieurs causes nécessaires.

Herbert Spencer ne se contente pas de dire, sans alléguer môme une apparence de preuve, que le monde est le produit de plusieurs forces; il affirme de la même manière que ces forces sont opposées les unes aux autres, et c'est précisément parce que chacune d'elles se trouve en lutte avec des forces adverses, qu'elle est dans la nécessité d'agir, de se mouvoir, de se transformer. Ainsi s'explique la grande loi, la loi universelle de révolution. Ici encore nous recoulalssons sans grande peine l'influence, ou tout au moins Fîntervenlion inconsciente de la méthode hégélienne : c'est Fantithèse après la thèse.

LA MORALE ANGLAISE "'*'

F„nn voici le troisième terme de la dialectique de Hegel.

P>st à dire la synthèse. Toutes ces forces adverses qui

!rLr antagonisme perpétuel se poussent mutuellement

flin à l'éolution, aboutissent cependant à un mouve-

in hîmionieux, rythmique, qui embrasse a la fois le TnL 1 aUt le monde physique, la société et la nature monde mo'^'i' «* Voninion d'Herbert Spencer, n'est

i:-„rr tUe se,o':":s' Lies d-Héraclite: « Le monde r. ,m feu divin qui s'allume et s'éteint en mesure ».

H ïvthmè lui-même se compose de deux mouvements i néraTauxquels tous les autres, de quelque nature ^iR nuisent être, restent subordonnés. Ces deux mouverls'"ôS "^ioïution et la dissolution, le progrès et la

'touTconnaissons le mécanisme par lequel Herbert Spencer aorès l'avoir créé de toutes pièces, essaye d'exphquer •mivm ou comme disaient les anciens, la nature des 'ZeTn2rL rerum. H est temps que nous le voymns

T:r"eS°;;us voulons dire au plus bas degré de réchelle mobile et vivante qui nous ^eFesente 1 evolut^^^^^^ universelle, nous trouvons les forces physiques, particulière ment la lumière et la chaleur, qui ont leur source dans le S ou qui doivent être considérées comme un rayonnement solaire. Les forces V^y-^^-^^^^'ZÏZZ Z forces vitales : animaux, végétaux; et If ^^/^^^^jf ^^^ ;P;; «ne nouvelle transformation, deviennent des o^^^çyj^^J^'^^^

c'est-à-dire les instincts et les ««n|™«"**' '^ '°*l'*'„,ff 'oïs ments dont se compose la vie de la société et ce que nous

aonelons la vie morale. , ..

Tes combinaisons produites par la loi d'évolution nous offrent toutes ce caractère, qu'elles tenden de plus en plus vers l'individualité ou, pour conserver l/^^Pr^^^^»?. Jf°' se sert le philosophe anglais, vers l'ind.v.dua Uon. L indivi- . duation est d'autant plus complète qu'on s éloigne davantage du point de départ et qu'on parcourt un plus grand nombre de transformations. Elle manque totalement aux

forces physiques, elle apparaît peu à peu dans les différents degrés de la vie et de l'échelle animale ; c'est dans l'homme qu'elle atteint la plus haute expression ; elle se manifeste chez lui par la coûscience, mais plus encore par la loi morale.

Qu'est-ce donc que la loi morale dans le système de Herbert Spencer? « Ce que nous appelons, dit-il, la loi morale, la loi de la liberté dans l'égalité, est la loi sous laquelle l'individuation devient parfaite K » Et comment l'individualion deviendra-t-elle parfaite? Si les conditions extérieures qui sont indispensables à son développement sont scrupuleusement respectées. « Quand chaque homme unira dans son cœur à un amour actif pour la liberté des sentiments actifs de sympathie pour ses semblables, alors les limites à l'individualité qui subsistent encore, entraves légales ou violences privées, s'effaceront; personne ne sera plus empêché de se développer; car, tout en soutenant ses propres droits, chacun respectera les droits des autres. La loi n'imposera plus de restrictions ni de charges • elles seraient à la fois inutiles et impossibles ». » "^

La moralité consiste donc à n'apporter aucune entrave aucune limite au développement de l'individualité. Le plus Mut degré de moralité est inséparable du plus haut de-^ré d'individualité, et la moralité de l'individu ne peut exister sans celle de la société. La moralité parfaite, l'individualion parfaite et la vie parfaite seront réalisées en môme temps, mais e les ne le seront que dans l'homme parfait ou, comme 1 appelle Herbert Spencer, Vhomme définitif.

La terre verra-t-elle jamais ce prodige? Oui, certainement, nous répond Herbert Spencer, parce que la loi d'évolution ne connaît pas d'obstacle; parce que le progrès est une lécessite comme le développement de l'embryon ou l'éclosion d une fleur. La fleur dont l'éclosion est réservée à 1 avemr, c est l'homme parfait, c'esl la société parfaite.

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