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LA MORALE ANGLAISE

ne craignons pas de le dire, la loi du devoir disparaît, tout principe d'obligation est détruit et la morale se confond avec l'histoire naturelle ou avec la physique générale. M. Herbert Spencer a le courage d'accepter cette conséquence de son système; à la morale du devoir, il substitue celle de l'intérêt, tout en cherchant à idéaliser l'intérêt et à lui donner la portée du plus absolu dévouement. Le prenant à son origine, dans les appétits les plus bas et les plus féroces de Fanimalité, il l'élève par degrés, le transfigure, si Fon peut ainsi dire, jusqu'à ce qu'il en ait tiré, Dieu sait au prix de quelles inconséquences I la moralité la plus accomplie, celle qui existera en action chez l'homme parfait ou l'homme définitif. M. Guyau suit une marche opposée. Plaçant tout d'abord l'idéal moral sur les plus hauts sommets de la pensée, au milieu d'impénétrables nuages, il le fait descendre jusqu'aux derniers échelons de Fexistence, revêtant les formes du mécanisme physique et de Finstinct bestial avant de monter jusqu'à l'homme, et, dans Fhomme même, passant par tous les excès de Fégoïsme et de la force avant de devenir le sentiment ou l'idée de moralité. Mais qu'est-ce que nous gagnons à cela? En quoi consiste précisément cet idéal moral que mettait déjà en pratique, si nous en croyons M. Guyau, l'homme tertiaire et quaternaire en vivant à la manière du renard et du loup? En quoi consiste cet idéal moral que nous voyons déjà en grande partie réalisé dans le triomphe et le règne de la force? M. Guyau, en acceptant comme une vérité démontrée l'hypothèse de Févolution, qui, même dans les limites de Fhistoire naturelle, est condamnée par des savants de la plus grande autorité, accepte aussi ce qu'on a appelé la loi de sélection et Fencadre dans son propre système. « La loi de sélection naturelle, si brutale au premier abord, sert pourtant elle-même à la réalisation graduelle de cet idéal (l'idée morale) ici-bas. D'après la loi qui domine toute la nature animale, c'est le plus fort qui se fait une place, s'ouvre une voie, et par là ouvre la voie même où la nature doit marcher; c'est du côté de la plus grande force que la

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nature se dirige sans cesse. Mais la force autrefois avait réellement pour elle les meilleures raisons; être fort, n'est-ce pas être, au point de vue de l'espèce, au point de irii© de la nature, le meilleur i? »

11 est incontestable qu'un animal fort et bien constitué vaut mieux qu'un animal faible el mal venu de la même espèce, qu'un taureau vigoureux est préférable pour le troupeau à un autre qui n'a pas cet avantage ; mais personne ne s'avisera de dire que le premier soit plus élevé en moralité que le second. C'est de moralité qu'il s'agit ici, et non des conditions physiologiques de la vie.

La moralité évidemment suppose la morale, la pratique habituelle des lois supérieures qui, commandant à notre volonté, en supposent la connaissance. Or, qu'est-ce que H^ Guyau fait de la morale, après l'avoir si vaillamment défendue contre l'empirisme et révolutionnisme anglais? H en fait la proie de l'évolution, il en fait la matière d'une transformation indéfinie il indéfinissable qui ne laisse subsister dans la conscience aucune règle d'action absolument certaine, mtenn principe immuable. Il reproche aux spiritualistes d'avoir reconnu, de continuer de reconnaitre de tels principes. « Ils ont le tort, dit-il, de s'en tenir aux vieilles thèses de l'immuable morale '. » Mais quoi donc! est-ce qu'il arrivera un moment où, par la vertu de l'idéalisfflo, le vol, le meurtre, l'adultère cesseront d'être criniilils; ni It maxime de ne pas faire I autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit cessera d'être vraie ; où la justice, lu charité, l'honneur, l'amour de la patrie et de l'humanité seront condamnés comme des vertus stériles ou chimériques, comme les erreurs d'une génération encore i demi plongée dans I» sommeil de l'enfance ?

Tell© n'est pas assurément la pensée de M. Guyau; c'est la pensée contraire qui le dirige et l'inspire : aucun degré de moralité et de perfection n'est assez élevé pour le salis-

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