‹ Essais de critique religieuseChapitre 1 sur 41 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ces eflfliis de critique religieuâe ont été publiés eiéparé* ment dans plusieurs jeumaux ou revues, des cinq der* nières années» Si je les réunis en on volume» ce n'est pas seulement pour satisfaire au désir, bien naturel à tous ceux qui écrivent dans la presse militantOi de fixer au moyen du livre des travaux que le cours fugitif de la pu** blicité périodique vouerait promptement à Toubli ; c'est aussi dans l'espoir d'apporter mon contingent à un genre nouveau de littérature scientiiique> dont il fiiut seconder* autant que l'on peut» le développement dans la France ectuelle* Genre nouveau» ai-je dit» surtout dans notre France, ou l'on avait été jusqu'à ces derniers temps d'une singulière indifférence pour la scietice religieuse» Gela tenait en grande partie i oe que la religion n'occupait i

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guère de place dans notre vie nationale, en partie à des idées inexactes, mais très-généralement répandues, sur la véritable nature des choses religieuses. Les uns ne voulaient pas s'en occuper, les autres n'osaient pas. Peutêtre sommes-nous redevables à certains événements de ce que ceux qui eussent bien voulu osent aujourd'hui, et de ce que ceux qui eussent bien osé veulent désormais examiner sérieusement la religion, cette fleur de la vie humaine, sans laquelle tout le reste est sans couleur et comme frappé de mort. Mais il ne faut pas s'attendre, une fois entré dans cette voie, à de simples distractions littéraires. L'éducation religieuse de la très-grande majorité du public est à refaire, et ce sont des études prolongées, souvent contrariantes pour des préjugés enracinés, qui seules pourront suppléer à tout ce qui lui manque. Quand on pense, par exemple, que rien n'est moins connu dans la France du XIX* siècle, que le christianisme pur, tel qu'il est sorti de la pensée même de Jésus-Christ, on ne saurait taxer un tel jugement d'exagération.

Sans doute la religion en elle-même n'est pas chose de savoir et d'intelligence. Les simples adorent aussi bien et souvent mieux que les savants. Mais cette vérité, si souvent alléguée par les esprits indolents ou peureux pour se dispenser des études religieuses, n'empêche pas qu'il y a un état intellectuel où les côtés faibles des religions traditionnelles deviennent des côtés insupportables. Elle n'em-

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pèche pas que dans notre siècle, pauvre en génies excep^ tionnels, -mais où rinstruction s'est beaiicoup généralisée, ce qu'on appelle la classe éclairée est devenue très-nombreuse ; que cette classe éclairée peut toujours moins se complaire dans les doctrines ecclésiastiques ; que son éloignement de la religion est une tentation très-dangereuse et un scandale très-pénible pour les simples qui la voient faire; enfin, que la classe éclairée n'est pas une caste, qu'elle passe par d'insensibles degrés dans les classes inférieures, et que c'est surtout par son moyen que le perfectionnement^ aussi bien que le^ pervertissement, filtre jusque dans les rangs les plus humbles de la société. Quel beau jour pour la France que celui où la classe éclairée de notre patrie serait redevenue religieuse, sachant pourquoi elle doit adorer et ce qu'elle doit adorer !

Assurément il n'y a pas la moindre proportion entre un tel miracle et la publication de ce volume. Toute mon ambition serait de prouver à ceux qui le liront que, sur le terrain où je les convie, il y a quelque chose à faire et à apprendre, et aussi que la peine est récompensée par le charme qui s'attache à des études ayant pour objet la vie humaine dans ce qu'elle a de plus mystérieux, de plus auguste et de plus intime. Je serais heureux de penser que j'ai pu çà et là contribuer à faire éclore quelques-uns des germes, encore cachés sous terre, qui feront la moisson future, allumer et entretenir le feu de la recherche

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dtnt quelques âiMB où oomiimiee déjà la fermentelkMi saoMe, persuader, en un mot, quelques-uns de mes corn* patriotes de la yérité de oette vieille et profonde parole, que < Thomme ne se nourrit pas seulement de ce qu'il mange. »

Ce qui se présente à nous de prime abord, c'est le con* Ait moral dans lequel la génération contemporaine est en* gagée, et qui, sous une multitude de formes différentes, peut se ramener à l'antagonisme de la science et de la rdi* gion. Le nombre est grand de ceux qui repoussent l'uhe au nom de l'autre, ou, du moins, s'il est rare que la pré* férence accordée à l'un de ces éléments de la vie spiri* tuelle aboutisse à une proscription absolue de l'autre,*-* parce qu'enfin il est difficile de nier entièrement ce qui répond à un besoin essentiel de la vie, -*• le terrain oon* cédé à la science par beaucoup d'hommes religieux, et, réciproquement, ce que bien des savants laissent encore à la religion se réduit» des deux côtés> à si peu de chose» que nous pouvons bien affirmer dans sa rigueur l'antagonisme de fait que nous venons de signaler.

On nous pardonnera de consacrer une préftice un peu longue à ce sujet d'un intérêt si visible et si pressant.

L'antagQiiisme de U âcienoe et de la religion ne peut pas être fondé en droit» puisqu'il en résulterait le déchire^ ment de la nature humaine» qui est eesentiellement une« Mais il est facile de comprendre pourquoi il peut être réel ea fiiit et l'être actuellement. D'ailleurs ce sont les mêmes causes qui Font déjà produit à différentes époques, il faut avant tout se ftire une idée juste des deux termes pour bien saisir leur rapport.

La religion, dans son aens le plus général , est une faeulté naturelle de l'homme» par laquelle il tend à s'unir par son être tout entier» volonté, cœur, imagination, intelligence, à ce qui se révèle à lui comme absolu. — « La science est la connaissance progressive des choses et de leurs rapports mutuels.

La religion, puisqu'elle est tendance spontanée, procède par l'intuition ; la science, puisqu'elle est recherche méthodique, par la réflexion. La première a surtout besoin d'idéal, la seconde, surtout de réalité. Dans l'une le sentiment prédomine, dans l'autre le raisonnement. Celle-là peut être le partage des enfants, puisqu'elle est intuitive et très-souvent irréfléchie; celle-ci suppose la maturité de l'intelligence. Les grandes transformations et les grands

progrès de la religion se font par des génies exceptionnels qui surgissent dans Thumanité et qui, prononçant à haute et intelligible voix le mot que la multitude bégaye à peine, attirent à eux les esprits par voie d'affinité morale bien plus que par voie de démonstration. Les progrès de la science, au contraire, se réalisent par la comparaison, la méditation, la recherche empirique et pleine de précautions. En d'autres termes, tandis que la science avance par le travail d'esprits exercés qui ne font aucun pas en avant sans se rendre compte de ce qu'ils ont fait et vont faire, la religion se forme grâce aux génies inspirés qui saisissent immédiatement une vérité supérieure, laquelle les domine au point de maîtriser leur parole et leur vie * . L'inspiration religieuse n'est autre chose qu'un soulèvement extraordinaire de l'esprit divin inhérent à la nature humaine, et qui, latent ou du moins inégalement comprimé en chacun de nous, perce chez quelques âmes d'élite les entraves de la matière et s'élance vers l'infini pour retomber en pluie

1 Cette distinction, sans doute» n'est pas absoloe. H y a anssi des génies scientifiqoes et nne sorte d'inspiration dans certaines déooaTertes, comme celles de Colomb et de Newton dans les temps modernes, oa d*Archimëde dans Tantiquité. Mais il n*en est pas moins tonjoars vrai que le savant ne se rend pas snr-le-champ à Vinspiration de son génie, laquelle reste toojoars poar lai et poar les antres à l'état dépare hypothèse, tant qae Texpérience on le caUol ne Ta pas confirmée. Àa contraire, le prophète — noos prenons ce mot dans son acception la pins générale — s'abandonne h rinspiration qui fait luire à ses yeux une évidence radieuse, il n'éprouve aucun besoin de loi faire subir une vérificaUen expérimenule, et l'idée ne loi en viendrait même pas.

fécondante sur rhumanité. Dès lors celle-ci s'élève gra^ dueU^nent vers les révélateurs. Le son qu'ils émirent avec tant de puissance fait vibrer chez elle des cordes conrespondantes, et elle puise sa vie dans la vie des prophètes. C'est ici que nous touchons au moment du conflit entre la religion et la science.

Les révélateurs précèdent la foule dans l'intuition des réalités supérieures» dont la conscience rapproche l'homme de l'absolu, mais non dans la connaissance scientifique des choses. Par conséquent la forme ou l'expression qu'ils donnent à leurs révélations participent nécessairement à cette imperfection intellectuelle. Mais comme la génération qui les entoure ne peut pas avoir plus qu'eux la conscience de cette inégalité de la forme comparée à ce qu'elle doit exprimer, il en résulte que pour elle aussi la forme et le fond revêtent un même degré d'évidence. Si, par exanple, le sentiment d'une rémunération future se fait jour dans l'âme humaine, il se passera bien des siècles avant qu'un homme se doute de tout ce qu'il y a d'erroné dans les représentations de ciel solide et d'enfer souterrain qui se sont si longtemps associés chez tous les esprits à cette sainte croyance. On pourrait appliquer la même observation à toutes les doctrines religieuses traditionnelles.

Quelle en est la conséquence ? C'est que les époques de pr(>grès scientifique et de réflexion indépendante sont tou-

jours marquées par un détachement réciproque de la pen* sée éclairée et de la tradition religieuse. Et noinmilement cela, mais encore Tesprit 8*est si bien habitué à identifier depuis des siècles le fond et la forme des révélations an* térieures, que, révolté par les erreurs de la forme^ il rejette le fond avec elle. Rompant avec la tradition reli*gieuse, il se laisse aller à rompre avec la reli^on ellemême. On dirait que plus il est savant, moins il est religieux, *— De leur côté, les masses qui n'ont pas encore le développement intellectuel requis pour sentir ce conflit grandissant entre la science et la tradition, demeurent atta* chées i celle-ci, Tidentifient toujours avec ce qu'elle eon^* tient et taxent immédiatement d'irréligion ceux qui la con-testent. D'ailleurs, en religion» la tradition est une grande puissance. Comme la vérité religieuse doit être étemelle, le simple d'esprit n'admet pas volontiers que la connaissance de cette vérité puisse être nouvelle ou récente. De même que Fignorant voit l'infini là où l'homme éclairé ne voit qu'une grandeur imposante ; de même, par exemple» que l'homme primitif put adorer la mer, la montagne^ le grand fleuve qui lui semblaient sans bornes, de m^e une doctrine qui se présente à la masse peu mstruite, avec le prestige d'une tradition séculaire, lui feit l'effet d'avoir été admise par tous, partout et toujours. N'est-ce pas là rétemelle prétention des religions vieillfes, quMid elles se débattent contre les envahissements d'une relifi^ noa-

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veUe? Ce besoin de se rattacher à Tantiquité est ai fort que les reKgionB nouveUes» à leur tour, trouvent toujours le V moyoi de s'attribuer des origines antérieures encore à celles de rëdifice qu'elles veulent reverser. L'histoire des reli* gionsen offire une foule d'exemples. Plus encore : il fâutpou* voir se dire qu'au moment de la lutte^ des hommes réellement éclairés, mais en qui les besoins et les sentiments reli« gieuz sont très-vifs, ftscinés par ce caractère vénérable^ religieux, que le temps imprime aux vieilles doctrines eomme aux vieilles murailles, considèrent comme un de* voir de refoider en eux-mêmes et de proscrire chez les antres les réclamations gênantes de la science libre. Gomprenras enfin cette marche naturelle des choses et cessons de nous lancer mutuellement à la tête ces insipides accu-» sations d'orgueil spirituel ou d'hypocrisie qui ne reposent sur rien. La sincérité peut-être égale des deux parts.

Je crois avoir décrit, dans ce qui précède, les conditions théoriques de la situation présrate.

Parler à la fois de science et de religion, n'est«ce pas pour un grand nombre de nos contemporains parler d'une antinomie profiande ? Prétendre les concilier , n'est-ce pas, dans leur idée^ ou hiea tomber dans une innocente iUnsion, ou bien tœdre un piège aux partisans de l'une des deux puissances dans l'intérêt de l'autre? Non, disent aujourd'hui des milliers de voix, la révâation et la raison, la science et la foi sont aussi opposées que le jour et la

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