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nuit. Elles se saluent poliment dans certaines rencontres, mais c'est là politesse affectée^ pure diplomatie. Au fond elles se détestent, chacune espère en secret l'anéantissement de l'autre et même ne se gène pas pour le lui dire à l'occasion.
Aussi longtemps 'que l'on confondra la religion avec une tradition religieuse quelconque, ce conflit sera certainement irrémédiable. D'une part, les hommes de religion n'accorderont à la science le droit de vivre qu'à la condition de se soumettre aux décrets de l'autorité qu'ils adoptent, et la science évidemment signerait sa propre déchéance et son arrêt de mort, si elle acceptait un pareil traité de paix. Quelque dorée que soit une cage, les ailes sont complètement inutiles à l'oiseau qu'on y enferme. D'autre part, 1^ hommes de science ne verront tout au plus dans la religion ainsi comprise qu'un moyen de moralisation des classes inférieures. Elle devra, dans leur pensée, se retirer peu à peu, à mesure que, les lumières augmentant, les masses pourront substituer à leurs croyances traditionnelles des principes abstraits et des règles logiques de conduite. Et ils sont surpris de ce que la religion ne peut pas accepter ce rôle inférieur que leur dédain consent à lui laisser provisoirement I Ils ne voient pas que la religion doit régner ou mourir !
Que faire? Car enfin l'homme est naturellement un être religieux et la privation de religion est toujours pour lui
accompagnée de souffrance morale. Le christianisme veut être — et il est selon nous, — la religion définitive et parfaite. Il faut ranger parmi les rêves, et même parmi les plus creux, l'idée que jamais une religion nouvelle pourra sortir de la philosophie. De Tautre côté, Thomme peut, veut et doit savoir. Il a une raison, c'est pour s'en servir. Il a une conscience, c'est pour ne l'engager qu'à bon escient. Il se sent responsable, c'est donc un devoir pour lui de ne souscrire que ce qui lui parait valable. Dans la vie spirituelle, comme dans la vie ordinaire, c'est toujours une faute de signer sans avoir lu.
Certaines personnes se piquant d'idées larges , lorsque ce qu elles ont de plus large serait peut-être la conscience, ont imaginé un moyen très-simple de se tirer d'affaire. Elles partagent leur cerveau en deux compartiments, logent dans l'un la tradition religieuse, dans l'autre la science moderne, et tirent tour à tour des deux réservoirs ce qui convient à la circonstance de l'heure et du lieu où elles se trouvent. Elles font comme un certain abbé italien dont j'ai lu quelque part la curieuse histoire. C'était un érudit personnage, qui avait disposé dans sa maison deux cabinets d'études. Dans l'un se trouvait rassemblée la collection la plus orthodoxe de livres qui se puisse concevoir- On n'y voyait que Pères de l'Église, écrivains canonistes, recueils de décrets pontificaux, actes des conciles, annalistes comme Baronius, controversistes comme Bel-
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larmin^ politiques comme Donoso Certes, etc. DaiiB Vwl^ tre, tous les libres penseurs, de Platon à Voltaire et à Ktnt^ un choix excellent de littérature et d'œuvres scientifiques présentaient l'arsenal au grand complet de la raison indé«pendante* Notre abbé, qui remplissait certainea fonctions canoniques auprès de la cour de Rome, était aussi mem^ bre ou correspondant de plusieurs académies profonet. Avaitril à rédiger un mémoire, une consultation^ un écrit quelconque du ressort ]de sa charge ecclésiastique? Il s'enfermait dans le cabinet catholique, apostolique et ro-> main, et alors sa plume, inspirée par Tatmosphèie locale^ traçait des lignes d'une orthodoxie inunaculée^ Cela fkit, il passait dans l'autre cabinet et là se livrait à des travaux littéraires ou scientifiques dont les hardiesses libérailes faisaient les délices des corporations savantes qui le conàptaient dans leur sein. Quand vous veniez le consulter, il vous demandait dans le corridor ce qui vous amenait et vous faisait entrer à droite ou à gauche sehm la na« ture de la consultation demandée, et même si les ques^ tiens qu'on lui posait séaiioe tenante étaient de différente nature, il vous priait, avant de répondre, de passer dans le cabinet correspondant à la question demandée* Il faut avouer que c'était là du dilettantisoie raffiné* Mais était-ce aussi moral qu'original ?
C'est que la question n'est pas seulement de savoir si l'on peut se tirer d'affaire« Savaniset ignorants^ noua avons
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tous un même et souverain tribunal ^ auquel toute science et toute foi doivent se soumettre^ la conscience. Hé bien l devant la conscience, ce partage de Tâme est criminel. Le même homme dit oui et non successivement sur les mêmes choses. 11 ne peut faire autrement que de mentir aux uns quand il parle aux autres. Sa morale est celle de la chauve^ souris de La Fontaine :
Je sois oiseau : voyez mes ailes.
Je suis souris : vivent les rats !
Le fabuliste en a fait le type du sage. Tant pis pour son jugement^ s'il a parlé sérieusement : en tout cas, ce sage* là n'est pas un honnête homme. En réalité^ il n'est ni re^ ligieux ni savant. S'il avait le feu sacré de la foi ou de la science^ il ne pourrait souffrir un tel partage et se don^ nerait tout entier à Tune ou à l'autre.
Je sais bien que l'on érige quelquefois à la hauteur d'une théorie philosophique ce dualisme de fait entre la religion et la science^ A entendre quelques écrivains, la contra-^ diction existe et doit exister. En chercher la conciliation est impossible et inutile^ parce que ce serait nier ce qui doit être. Il peut fort bien se faire qu'une chose vraie scientifiquement soit fausse en religioti, et réciproquement^ Que répondre à cela^ si ce n'est que, même en admettant ee point de vue qui devient aisément ridicule dès qu'on veQt l'appliquer, l'état d'esprit qu'il suppose est ititolé^
rable pour ceux qui prennent et la religion, et la science, ou seulement Tune des deux au sérieux? A présent, il va sans dire que nous ne confondons pas avec ce dualisme théorique le dualisme involontaire dans lequel se trouvent engagés ceux qui sentent le douloureux conflit de ces deux tendances de notre nature et ne savent pas encore comment les concilier. C'est à ceux-ci surtout que nous nous adressons avec l'espoir de leur indiquer la vraie solution du problème.
D'autres encore comprennent tout différemment la position elle-même des deux puissances rivales» et c'est parmi les hommes religieux que nous trouvons cette nouvelle catégorie. Pour eux les doctrines religieuses traditionnelles sont avant tout et absolument vraies. Maintenant la science et la philosophie les contredisent sur certains points. Hé bien ! la science et la philosophie ont tort. Qu'elles poussent plus loin leurs recherches, qu'elles étudient mieux et plus impartialement la nature, l'homme et l'histoire, et très-certainementelles finiront par rendre hommage aux vérités qu'elles ont niées. Déjà même, s'écrient-ils, la religion a pu tirer parti de certaines découvertes et enregistrer plusieurs aveux de la sagesse mondaine. La lîère païenne a dû plus d'une fois déjà venir à résipiscence.
Ce point de vue a son côté vrai. Il n'est pas un savant digne de ce nom qui ne reconnaisse aujourd'hui qu'au xvm* siècle surtout, la science a dirigé contre les traditions
religieuses des objections qui prouvaient tout simplement qu'elle était encore peu avancée. Mais, depuis^ il s'est trouvé des esprits ardents à recueillir les démentis qu'elle était forcée de s'adresser à elle-même, et qui ont cru que la science allait redevenir orthodoxe. Il existe une littérature assez nombreuse, surtout en Angleterre, où l'on s'ingénie à retrouver dans la Bible toutes nos sciences modernes. Les uns découvrent notre géologie dans le premier chapitre de la Genèse. D'autres, à grand renfort d'érudition ethnographique et physiologique, veulent prouver que le genre humain descend nécessairement d'un seul couple. Le déluge universel, la confusion des langues, les miracles de TExode sont l'objet de véritables démonstrations. L'authenticité, telle que la tradition la suppose, des livres de la Bible, est défendue à priori avec un zèle et une naïveté vraiment dignes de résultats meilleurs. On ne se fait pas d'idée de l'arbitraire, de la violence des procédés en vogue dans cette littérature spéciale. Il est évident que les incrédules, s'il y en a, qui ont été ramenés à la religion par de pareilles apologies, éprouvaient antérieurement des besoins religieux très-vifs et ne demandaient qu'à se rendre. Un livre de cette catégorie, assez répandu en France, est celui du cardinal Wiseman sur les Rapports de la science et de la religion. Les théologiens pourront juger de la valeur logique de pareilles démonstrations qui, sur le terrain des sciences profanes, leur ont peut-être paru séduisantes, en
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lisant la dernière partie du livra ou Véorivain prc^id à tâ(di« d6 prouver qu'une autrç science modenie, la critique sa«> crée, a rnerveilleusement confirmé la supériorité du texte de la Yuigate ! Le fait est qu'un lecteur ordinaire pourrait très-bien s'y laisser prendre. Que l'on jugfi dono de la force réelle de l'argumentation empruntée, sur d'autres questions, aux développements de la géologie et des sciences historiques! Mais ce qui me dépasse bien plus encore, c'est l'assurance avec laquelle ces défenseurs de la foi s'ap*puient sur la science. Comment donc ne reconnaissent^ils pas, par cela même, que, dans le cas toujours possible où cette science invoquée par eux condamnerait définitivement la tradition, ils se sont ôtés par leur apologie le droit d'en appeler de cet arrêt? Car de deux choses l'une, ou bien la iscience indépendante est sans droit contre la tradition, et alors pourquoi se faire une arme de ses résultats ? ou bien eette tradition peut recevoir de la science un coup mortel, et voici la foi des simples qui dépend de l'avenir de cette science, laquelle, quoi qu'on en dise, est devenue généralement plus religieuse, mais nullement plus orthodoxe. Qu'on ne s'y méprenne pas. Se servir des sciences pour en faire des cariatides supportant le sanctuaire^ c'est avouer implicitement que si elles allaient refuser leurs services, le sanctuaire s'écroulerait sur les adorateurs. Du reste, ces livres eux-mêmes supposent une singulière transformation dans les idées. On ne peut s'empêcher de
aoopçonner leurs tuteurs de croire en réalité plus à la loieooe qu'A la tradition. Tandis qu'autrefois on eût tra«duit la science i la barre de la Bible et de rÉglise, c'est aujourd'hui la Bible et TÉglise qui se trouvent bien heureuses, *qui doivent s'estimer très-flattées de ne pas être trop contraires à la science. En vérité , voici une religion bien assurée. Le touriste anglais, qui rapporte sur son iravel bock un inscription copiée dans les ruines de l'Egypte ou de la Haute-Asie, est capable d'ébranler ma foi. Le nouveau puits artésien que l'on creuse sentira peut** être l'hérésie. Un Âsteo quelconque peut démolir la rêvé* lation.
La situation sera<-t«6lle meilleure pour les doctrines d'un caractère plutôt métaphysique, telles que la Trinité, VIncamatîon, la chute originelle ? Il n'a pas manqué dans notre siècle, surtout en Allemagne, d'écrivains religieux qui ont tâché de les concilier avec la raison moderne, au moyen de eonitruetimi spéculatives, toujours à refaire, parce qu'elles s'effondrent régulièrement sur rhonnéte in* tention qui les a dictées. L'histoire de la formation de ces doctrines leur a ôté le prestige qu'elles devaient à l'idée de leur connexion nécessaire avec le christianisme. Dès lors la contradiction absolue qu'elles renferment est devenue sensible, même à des esprits trèa^religieux. Aussi est-il bien aaturel de ne pas s'abandonner sans défiance à ces démonstratigns soi-disant philosophiques, où le point d'ar-
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rivée étant indiqué d'avance^ il y a toujours lieu de craindre que le chemin qu'on vous fait suivre ne soit direct et uni qu'en apparence. L'expérience des dernières années a assez prouvé combien une telle défiance était fondée. Qui ne se rappelle les illusions qu'engendra l'hégélianisme sous sa forme première? Il eût signé toutes les anciennes confessions de foi sans le moindre scrupule ! Le malheur voulut qu'il légitima bientôt, avec plus d'évidence encore, les impiétés les plus effrayantes. Et puis, revient la même difficulté que tout à l'heure. La religion dépend-elle de votre dextérité à manier les abstractions métaphysiques? Et s'il arrivait qu'aucun artifice de spéculation transcendante ne parvînt à gazer les contradictions palpables des dogmes traditionnels, qui me répond que demain un logicien plus habile encore ne soufflera pas sur les toiles d'araignée que vous avez si laborieusement tissées pour y suspendre de si lourds fardeaux ?
On a d'autant plus lieu de le craindre que ceux mêmes qui se sont livrés à ce travail de restauration n'ont pu s'empêcher d'être beaucoup plus modernes qu'ils ne voulaient. C'est bien moins le sens des vieux dogmes qu'ils conservent que leurs formules^ et ils ne cessent de verser dans les vieilles outres un vin nouveau qui les fait éclater de toutes parts. Que de temps et de travail ont été dépensés en pure perte à ce travail ingrat ! Et à quoi bon ? L'expérience du passé n'aurait-elle pas dû nous apprendre à
tous qu'il n'est pas possible d'éviter les déchirures en cousant le drap neuf au drap vieux ? A quoi servit au paganisme expirant Tinterprétation platonicienne des grands mystiques d'Alexandrie?
Le dualisme de la religion et de la science est un fait actuel, on ne peut pas le nier, et un fait qui ne doit pas être ; car il déchire l'homme dans les parties les plus essentielles et les plus nobles de son être. Puisqu'il ne doit pas étre,il faut qu'il y ait un remède, et ceux qui croient le posséder doivent en faire part aux autres.
Or, je crois que le chemin de la conciliation est unique, mais sûr. Ce chemin, c'est l'histoire.
En véritable enfant de notre siècle soupçonneux, nous prendrons pied sur le terrain positif de l'expérience. Mais nous ne voulons pas nous condamner à fermer les yeux aux évidences qu'elle fournit à notre observation. Tant pis pour la spéculation, si elle est impuissante à les encadrer convenablement dans un système ; tant pis pour l'empirisme, s'il ne veut pas voir ce qui s'impose.
Or, les choses, • — et je dis les choses dans le sens le plus indéterminé de ce mot, — nous imposent une vérité primordiale, antérieure à toute science et à toute croyance»
oUf pour mieux dire, une vérité qui est i la fois sciontifique et religieuse : us cqossg sort kn bappom mmiu 6Uee 80 montrent à nous comme univers, comme eaimo9. Lee faits de détail que le bon sens vulgaire pourrait objecter ne sont que des oontradictions appurenten, puisqu'il suffit de réfléchir pour voir qu'il n'y a pas de destruction réelle ni rien de réellement anormal dans le monde * . D'ailleurs il est facile de concevoir que le monde n'existe que moyennant cette harmonie générale des choses liées entre elles par des rapports réciproques.
Les choses sont donc les unes pour les autres. Elles se conditionnent et se supposent mutuellement ; elles ten^ dent réciproquement les unes vers les autres. C'est là le fait universel sur lequel la philosophie a construit sa théorie, plus raillée que réfutée, des causes finales, et la meilleure métaphysique de nos jours est, selon moi, celle qui part de cette évidenoe première pour en déduire une conception logique de Dieu, du monde et de l'homme '. Mais, encore une fois, je ne veux pas faire de métaphysique. La seule conséquence i tirer en ce moment de cette vérité^ c'est que tout sujet déterminé exige un déterminateur^
< Le yêàié Ini-nème n'est pas anoriMl, en ee sens qn*i1 êst seomis, comme lont le reste, à des lois constaolea» et qu'il trouve iaévitablemeni dans la douleor ane barrière qui l'empêche de dépasser certaines limites.
s Je veui parler de Tdoole méuphysiqoe allemande dont M. l.-»A. Fiehte qu'U faut bien distinguer de son homonyme du covinenceroeui du siècle) est le représentant le pins distingué, et l'onvrage intitulé Die spéculative Thmèa^f le pmpj^^**^ !• plu* fenarfueble.
trata tondaïuœ suppose una atUtictiôn, tout «ffort impliqua un but, et Von peut retourner ohapune de ces propositions. Aipsi, dire que la pierre non suspendue en Tsir tend vers la terre, ou que la terre attire la pierre non suspen-» due en Tair, -^ que notre oil est organisé de manière à recevoir l'impression de la lumière, ou que la nature de la lumière est telle qu'elle fait impression sur notre œil, *-- qu'un courant électrique est absorbé dans le sol, ou que le sol est en état d'absorber un courant électrique, *^ que les feuilles aspirent l'acide carbonique de l'air, ou que ce gaz est propre par sa nature et sa présence dans Tair à pénétrer le tissu des feuilles, etc., etp^ -*^ c'est énoncer une série de tautologies, d'identités, une série que Ton peut prolonger à l'infini, (nais dont l'apparence prea^ que niaise tient uniquement à la grande évidence dont elles ne sont que les applications multiples. L'homme ne peut pas se soustraire à cette vérité. Quand elle n'est pas réflé*» chie dans son intelligence, elle parle instinctivement en lul^ même. C'est le sentiment du rapport nécessaire des choses qui est à la base de toute science. Comment l'homme aurait*il eu l'idée d'aller du connu à l'inconnu, du phéno^ mène immédiat à sa cause cachée, de la concomitance constante de deux faits à leur raison commune, s'il n'avait pas été inspiré par cette conviction fondamentale ? La tendance de l'homme à savoir, correspondant à la réalité de la aeienoe, n'est eUe^me q4e l'un de cas innomlNra*^
blés faits de réciprocité qui rentrent dans la loi universelle que nous avons énoncée. Mais aussi c'est le sentiment de la même vérité qui est à la base de toute religion positive. Comment la vue des objets naturels aurait-elle éveillé le sens religieux de l'homme, s'il n'avait pas remarqué ou cru remarquer de l'harmonie dans les objets de son adoration, et un rapport quelconque entre lui et ces objets? C'est pourquoi nous avons dit que cette évidence est à la fois scientifique et religieuse. La science et la religion se rencontrent certainement dans ce démenti absolu infligé à l'idée du chaos.
C'est surtout la forme déterminée que revêt la loi générale du rapport réciproque des choses quand nous disons : Pas de tendance sans attraction^ que nous prenons pour thème de ce qui va suivre. Il est donc aussi impossible, disons-nous, de concevoir une tendance sans attraction ou un effort sans but, que de se représenter un fleuve qui ne coulerait pas vers une mer ou un lac, ou que d'imaginer un^ affinité entre deux substances, qui serait uniquement inhérente à l'une d'elles, ou que de supposer un fœtus ayant des poumons pour organe respiratoire, et qui ne serait pas destiné à vivre dans l'atmosphère.
C'est pourquoi, pour connaître la vraie destinée d'un être quelconque, il faut en étudier les tendances fondamentales et ce que l'on pourrait appeler ses promesses. Si
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la paléontologie a raison de déduire la nature et le genre des fossiles de la structure particulière de leur squelette ; si elle est en droit d'affirmer un état calorique bien différent de rétat actuel, en se fondant sur le rapport qui a toujours dû exister entre la faune et la flore d'une époque et d'un lieu, d'un côté, et la température, de l'autre; si l'astronome est autorisé à conclure des déviations d'un astre hors de son orbite normale à l'existence certaine d'un corps céleste qui erre quelque part dans l'immensité inconnue ; si le physiologiste a rai^n de croire qu'un organe, comme la rate, dont on ne peut encore que conjecturer la fonction, en a certainement une et remplit son office particulier parmi les glandes vasculaires du corps ; si l'instinct animal est une force toujours sûre d'elle-même et ne se trompant jamais à l'état naturel, c'est que tout être suppose l'existence de ce à quoi il tend.^-et l'homme ne peut pas faire exception.
C'est ici que le rôle immense de l'histoire, commerévélatrice de la destinée de l'homme, apparaît dans tout son jour.
Pour connaître Thomme^ il est évident qu'il ne faut pas se borner à l'étude d'un individu, ni même d'un peuple ou d'une race. Il faut étudier la nature humaine en soi, telle qu'elle se trouve plus ou moins développée chez tous les individus qui composent l'humanité. Autrement on risque de prendre pour caractériser Vhamme ce qui
ne doit être attribué qu'à un hommes et d'élever tin fait accidentel & la hauteur d'une loi générale. II est vrai que plusieurs éléments constitutifs de la nature humainei et même les plus nobles sont de ce nombre, ne sont le partage» dans leur épanouissement complet^ que d'une mino^ rite, le sentiment du beau dans Tart, par exemple. Mais encore faut-it qu'on puisse en retrouver les germes, la cà'* pacité virtuelle dans le genre humain tout entier. En un mot, on ne peut connaître l'homme qu'en connaissant l'humanité.
Ce qui revient à dire que l'histoire seule nous fait connaître l'homme.
Hé bien 1 pour en venir sur-le-champ au sujet spécial de nos recherches^ le témoignage de l'histoire quant à la nature spirituelle de l'homme est décisif. L'homme est un être religieux. La religion, dans le sens de la définition que nous avons donnée, fait partie intégrante de la nature humaine. Très-développée chez les uns, presque impere^tible chez les autres, s'âevant ou se dégradant avec l'esprit lui-même dont elle émane^ elle se dégage univer*^ sellement de la conscience humaine depuis que la conscience humaine existe. Gomme l'a dit un éminent écri'* vain : l'espèce est religieuse. El notons bien qu'il ne s'agit pas seulement d'une srasation plus on moins vague, ftigi*^ ttve, causée par l'apparition rédle ou non de l'absolu*, il s'agit d'une tendance positive^ impérieuse^ modifiant pro^
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fondement la cours étA événements, que dis-je? le déter» minant avec une puissance à laquelle rien ne résiste i lA longue^ attestant sa forœ par des actes, des coutumes, des monumeatSy imprimant son cachet à l'art, è la politique, i la pensée» à la vie de chaque Jour. Il s'agit d'une tendance i laquelle l'homme s'abandonne en lui soumettant tout le reste* En un moi, Tbomme n'est pas seulement passif, en tant que religieux, il est aussi actif, et c'est trop peu de dire seulement qu'il est un être religieux* Puisqu'il ikit effort, puisqu'il tend volontairement vers l'absolu, il faut dire que l'homme est un être adorànti
D'où il faut concilie immédiatement qu'il eaiste un être adorable* .
Qu'on m'entende bim)« le ne prétends pas ai^er de fiiux les preuves ordinairement employées pour démon^ tarer l'existmce deDieu. it crois même que Ton est parfin» tement en droit d'en avancer quelques-unes, celle surtout que la métaphysique expérimentale, dont j'ai parlé plus haut, a développée en s'appuyant sur la finalité de l'unie vers. Je ne veux non phis décourager persomie^ et, pour Hia part, je n'ai pas du tout tmùiùeé à la recherche pui^^ment philosophique des vérités supérieures^ Mais je m'in^ tardla A dessein un dmnp sur lequel attjourd'hui les plus prafondi dissentiments partagent les esprits sérieux^ Je ne veux pas me priver d'un avantage Immmse que je dois au tonaiA qat j'ai adof«é» Si je déroule une métaphysique^
je suis obligé de repousser logiquement toutes les difficultés qu'on opposera, au nom de la logique abstraite, à l'idée de Dieu, que j'aurai acquise de cette manière. Proposer un système de métaphysique est d'une ambition dont la seule pensée m'épouvante, et, l'avouerai-je, après m'être donné bien de la peine à chercher la vérité absolue par cette voie pénible, mais si attirante pour ceux qui ont foi dans la puissance de l'esprit humain, j'en suis venu à admirer les métaphysiciens convaincus de la pleine réalité de leur système. Au contraire, du point de vue historique, j'ai le droit de répondre tout simplement : <k J'ignore » , quand on me demande comment je concilie les idées qu'il faut nécessairement se former d'un être adorable avec certaines difficultés logiques dont la philosophie religieuse ne me paraît pas encore avoir trouvé une solution de tous points satisfaisante. C'est absolument de la même manière que toute science expérimentale arrive finalement à un mystère, dont l'aveu n'autorise personne à contester les résultats positifs obtenus auparavant.
Je ferai une application directe de cette manière de voir à l'une des questions philosophiques et religieuses les plus débattues aujourd'hui^ celle du panthéisme. J'entends par panthéisme toute idée de Dieu qui nie la conscience et par conséquent la personnalité divines, afin d'identifier Dieu et l'unité du monde. Le panthéisme doit son attrait sur les âmes poétiques et religieuses à ce qu'il rend la pré-
sence universelle de Dieu sensible à Tâme, au lieu de le reléguer, comme le déisme et même comme certain théisme qui ne sait pas combien il est déiste, dans Téloignement infini. Tant que le panthéisme insiste sur l'immanence de Dieu dans le^monde, je suis très-volontiers de 80Q avis. Cela est certain : un Dieu séparé du monde est un être à côté d'un autre et n'est pas absolu ; un monde, un être quelconque, séparé de Dieu, de la cause absolue, est un véritable non-sens, et jusqu'à présent le sentiment religieux, bien loin de s'insurger, se complaît dans cette idée de Dieu contenant en lui la vie, le mouvement et l'être. Mais quand, poussant plus loin, s'appuyant sur une incompatibilité prétendue entre la conscience de soi et l'être absolu, affirmant que le monde limite Dieu s'il en est distinct, le panthéisme ne voit plus dans l'être absolu que l'unité jnconsciente et impersonnelle des choses, je me sépare nettement de lui. Car son Dieu n'est plus adorable. Est-ce que moi, être personnel, doué de conscience et de réflexion, je puis adorer un être aveugle qui, quelque infini qu'il soit^ m'est inférieur par cela même? Est-ce qu'un idéal impersonnel peut être mon idéal? Si j'étais un madrépdre ou un oursin, cela pourrait être ; mais lorsque j'adore, moi, il faut qu'il y ait un être à qui je puisse dire toi. La personnalité de Dieu est un élément tellement essentiel de la religion que l'histoire des religions se compose, à vraiment dire, des personnifications des objets que l'homme
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a successivement adorés. A partir du moment où^ plus éclairé, il n'a plus vu que des choses là où il voyait auparavant des personnes, il a cessé de les adorer et est allé porter son culte ailleurs. On peut remarquer aussi que les panthéistes religieux ne peuvent s'empêcher de personnifier Dieu dès qu'ils veulent donner une certaine vivacité à leurs sentiments religieux. Je reviens donc, plein de confiance dans la nature, au témoignage de la nature humaine, et puisqu'il est un être adorable, je ne cesserai de lui attribuer ce qui seul le rend adorable, tout en avouant que nous courons toujours risque de rabaisser l'Être infini en lui appliquant des notions que nous sommes bien forcés d'emprunter à notre nature finie. Mais cet aveu ne me trouble guère. Car si ces notions ne sont pas d'une rigoureuse exactitude, c'est qu'elles sont au-dessous et non pas au-dessus de la réalité.
Du reste que le panthéisme ne se glorifie pas tant de sa valeur logique. Il est une puissance du temps présent, parce qu'il réagit contre le déisme déplorable que nous a légué le xvm* siècle et qu'il combat victorieusement ce
dogme faux, devenu en quelque sorte traditionnel. Si jamais c'était au panthéisme de le devenir à son tour, il
verrait, que si, comme il s'en vante, la logique mène à
lui, la logique aussi en ramène. Quand il n'y aurait que
le témoignage de la conscience morale pour s'en détacher,
cela suffirait. Car, en bonne logique, ce témoignage cons*
titue la plus invincible des prémisses, et une prémisse dont la conséquence immédiate est palpable.
Nous pouvons aussi appliquer notre point de vue historique à la seconde exigence de la religion, l'immortalité personnelle. Si l'homme est un être religieux, adorant l'être adorable, il tend à Tinfini. Son but est donc de telle sorte que, toujours attiré par lui, il ne l'atteint jamais complètement. Il y a en lui quelque chose qui se distingue essentiellement de sa nature corporelle animale, laquelle non-seulement ne tend pas à Tinfîni, mais, pourrions-nous dire, aurait tort d y tendre, puisque sa durée est visiblement et nécessairement limitée. A un certain degré du développement humain, la religion et Timmortalité de rhomme se supposent et se soutiennent mutuellement. Simon individualité doit s'anéantir, je ne suis qu'un être transitoire, j'ai tort de poursuivre un but que les conditions essentielles de mon être m'interdisent. Autant ordonner à un être terrestre de se mettre par ses bonds hors de l'attraction du globe. La projection que je dirigeais, obéissant à ma loi intérieure, vers l'espace illimité, je dois immédiatement la ramener en courbe, et çn courbe très-arquée, à la surface de la terre, et alors ma nature est menteuse. D'un côté elle tend à l'infini, de l'autre elle ne peut dépasser une étroite limite. Ëh bien ! la nature n*est jamais menteuse. La vie religieuse, qui se rencontre ici avec la vie morale, exige à chaque instant que
je sois supérieur aux impulsions de ma nature charnelle. Il peut même se faire qu'elle en exige le sacrifice complet; rhistoire nous apprend que l'homme a souvent fait à son Dieu le sacrifice de sa vie corporelle, et c'est alors surtout que l'homme s'est montré homme, réalisant l'idéal de la nature humaine. N'est-ce pas la preuve de fait que la vie religieuse, et par conséquent la vie consciente, se prolonge au delà du corps ? Est-ce que toute vie n'a pas pour première tendance, pour axiome fondamental, de s'affirmer elle-même aux dépens des règnes inférieurs, pour premier instinct de se conserver et de repousser ce qui lui est contraire? Serait-ce s'affirmer que se détruire?
J'ai parlé d'un certain degré du développement humain. En effet l'histoire nous apprend que la croyance en l'immortalité personnelle n'est pas aussi ancienne que la religion. Cette croyance s'est formée insensiblement, à des dates différentes selon les peuples et les races. Elle a exigé, avant de faire partie de la confession de foi du genre humain, le sentiment distinct de l'individualité qui n'était pas très-clair aux premiers temps de noire race, et de plus une notion de la destinée morale, une conscience de la valeur de l'homme à laquelle la pensée enfantine de la première humanité n'était pas accessible. Il a fallu que l'homme sentît qu'il n'était pas fini, qu'il n'avait pas donné tout ce qu'il promettait avant la mort du corps. Il a fallu que l'esprit humain se fût en partie débarrassé des entraves de la
matière et que la vie humaine fat devenue quelque peu spirituelle. Cela est si certain que les premiers rudiments de la notion de Timmortalité personnelle dans des populations qui n'en avaient pas encore l'idée nette, consistèrent dans la croyance que certains hommes d'élite avaient échappé à la mort. Les héros chez les Grecs, Hénochy Moïse, Élie chez les Hébreux, peuvent nous servir d'exemples. La nature humaine avait déployé en eux son énergie d'une manière exceptionnelle, et le peuple sentit qu'une telle nature avait dû vaincre la mort. Ce qui aussi est remarquable, c'est que, antérieurement à l'apparition de cette croyance, il y avait ignorance plutôt que négation, et en réalité l'homme n'a jamais cru à son anéantissement absolu. La porte est toujours restée ouverte sur la possibilité d'une autre vie. L'homme primitif se faisait de l'état d'outre-tombe une vague idée de sommeil, et l'on dirait qu'à mesure que la conscience de sa destinée supérieure s'est éveillée en lui, il a réveillé ses morts. Du reste, plus l'histoire étend le champ de ses conquêtes, plus elle donne de corps à cette idée qui d'abord ne semblait qu'un jeu d'esprit, savoir qu'il y a un parallélisme étroit entre le développement de l'espèce humaine et celui de l'individu. Qu'on observe les petits enfants, leurs procédés, leurs intuitions^ leurs instincts, leur langage, et l'on surprendra la plus étonnante ressemblance avec ce que nous pouvons savoir
de rhumanité anté-historique. Et de même que, dans la vie de l'enfant, certaines révélations de l'avenir, certains pressentiments de sa destinée d'homme se font jour dans son âme ; comme l'adolescent, qui sent ses forces grandir, échange peu à peu les timidités et les peurs du premier âge contre la hardiesse et la fermeté qui conviennent à la virihté, et se rend un compte plus clair de la vie qui l'attend; comme la vierge innocente trouve dans le sentiment nouveau de la pudeur l'indice d'un monde nouveau qu'elle ne saurait définir et dont la prévision s'empare pourtant de son cœur ému, de même on peut dire que l'homme a découvert un jour qu'il était immortel ^ .
* Oa objecte parfois anjoard'hai à ce œnsensus gentium en favear de rimmortalité personnelle le dogme bouddhiste de la Nirwana. Bouddha promet l'anéantissement comme suprême récompense à ses élas, prétend leur indiquer le moyen d*y parvenir, et le bouddhisme est devenu la religion de la moitié dn monde. Je trouve que Ton devrait en tirer une conclusion tout opposée. Il suffit, pour s'en convaincre, de savoir i quelles cooditions le bouddhisme promet Tanéantissement total de riodividualité. Des milliers d'années, des centaines de ciels à parcourir, d^eflroyables renoncements y suffisent à peine. Tant Thomme croit difficilement i la possibilité de son anéantissement! Le bouddhisme enseigne en définitive que rhomme n'a qu*à se laisser ifller à sa loi naturelle pour toujours exister. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que le bouddhisme, progrès moral sur le brahmanisme, n'est pas du tout un progrès dans l'idée religieuse. Le bouddhisme est l'homme dégoûté de la nature, comme le brahmanisme était l'homme enivré de cette même nature. Ce qui manque à l'un et à l'autre, c'est l'esprit se dégageant victorieux de la nature et la conciliant avec loi en la faisant sa servante. Le bouddhisme est une religion de races vieillies et décrépites qui n'espèrent plus dans l'avenir. Enfin il serait très-faux de se représenter le bouddhisme pur comme la religion réelle des peuples
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Depuis lors, la religion et la croyance à rimmortalitë ont grandi ensemblet Tune profitant toujours des progrès de Fautre, comme il était juste, puisque toutes deux se nourrissent d'une sève commune. Cette grande révélation de rhistoire, la tendance naturelle de Vhomme vers rinflniy cette tendance qui affirme en même temps l'existence d'un infini qui attire Thomme, est plus puissante que toute démonstration pour quiconque est accessible à Tidée de Tonivers.
Le témoignage de Thistoire est-il épuisé? C'est déjà beaucoup sans doute d'y trouver un Dieu adorable et une vie personnelle allant à l'infmi. Mais nous n'avons encore, en quelque sorte, qu'une religion théorique, et nous savons que la tendance religieuse de l'esprit humain ne se contente pas d'une aspiration passive, instinctive vers l'infini. L'homme a besoin, non-seulement de sentir, mais
aussi de vivre religieusement. Il lui faut une religion pra-
booddhlstes. ▲acnae reljgioo, mqs en eicepter le cbrislianitme, D*est deveoue plos méconnaissable dans ses diverses branches, et les peuples bonddhi8te«( n*en professent réellement pas la vraie doctrine. Ainsi les voyageurs rapportent que les populations de rindo-Chtne se représentent la Nifwana comme un état de repos absolu, dans lequel on a du riz taqt qo*on v€ut tans avoir besoin de travailler pour se le procurer.
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tique, imprimant son cachet sur sa vie qu'elle doit idéaliser, mais qu'elle n'idéalise qu'en la pénétrant et en s'incarnant en elle. Nous avons des formes, un cadre. Comment les remplir?
Ici encore l'histoire est révélatrice. En nous apprenant ce qu'est Thomme, elle nous apprend comment il doit vivre religieusement.
Il n'est personne qui^ étudiant sérieusement l'histoire, puisse en tirer l'idée que l'humanité n'est qu'un agrégat d'individus. Uhistoire n'est ni nominaliste, ni réaliste, mais elle atteste que l'espèce agit sur l'individu et l'individu sur l'espèce. C'est à la philosophie de nous expliquer, si elle peut, le grand mystère des rapports réciproques du particulier et du général. L'histoire ne doit que constater et reproduire le fait.
Or, le fait est que chacun de nous n'est ce qu'il est que parce qu'il représente une résultante de forces humaines antérieures à lui et échappant absolument à son libre arbitre. La soHdarité du genre humain est un fait visible et qui le deviendra toujours plus. Si nous retranchons de notre développement individuel ce que nous devons à notre éducation et à l'éducation de nos éducateurs, que nous restet-il ? Sciences, arts, état politique, vie matérielle, goûts, tendances, jusqu'au tempérament, tout cela constitue en chacun de nous en majeure partie un legs des ancêtres. Dans la grande histoire, les races paraissent bien plus
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réelles que les individus, et de même qu'aux yeux d'un Européen qui débarqiïe dans la Malaisie ou en Ghine^ tous les indigènes semblent avoir le même visage, parce que leur type général le frappe bien avant qu'il puisse remarquer les différences individuelles, de même, sur les hauteurs de l'histoire, lorsque l'on considère en grand les mouvements de l'humanité, celle-ci se ramène à un petit nombre d'individus collectifs, lesquels finissent même par se réduire à un seul qui va où Dieu le mène.
C'est que l'humanité réalise un plan. Quelle est sa destinée sur la terre? Il serait peut-être bien présomptueux de le dire encore. Mais ce que nous savons, c'est que le chaos n'existe pas là plus qu'ailleurs. Il ne paraît exister qu'à celui qui ne s'élève pas assez haut pour voir se dérouler les choses. Le seul fait qu'il y a déjà des essais de la philosophie de l'histoire^ heureux ou malheureux, il n'importe, ce seul fait le démontre. Si l'on n'a pas encore trouvé la loi exacte, on s'est aperçu qu'il y en avait une. Déjà nous pouvons discerner quelques lignes convergentes. Déjà nous pouvons dire que les tribus primitives qui essaimèrent à la surface du globe, obéirent à des lois mystérieuses dont elles n'avaient pas conscience. Déjà nous voyons que la civilisation suit une marche en quelque sorte rhythmique, allant d'étapes en étapes de la haute Asie vers l'Occident, délaissée par les anciennes races, toujours reprise par des races nouvelles. Car évidemment chaque race
a sa destinée, sa jeunesse, son âge mûr, sa décadence et sa mort * . ' La destinée du genre humain s'accomplit sans égard à nos objections et à nos scrupules. Il faut avoir le courage de le reconnaître : l'histoire nous montre que les individus sont à chaque instant immolés au développement de l'ensemble. Civilisés d'aujourd'hui, de combien de martyres n'avons-nous pas hérité? Nous récoltons là où nos pères des siècles inconnus ont labouré à la sueur de leur front, et nous semons aussi pour l'avenir lointain. Le vieil Orient, l'Egypte, la Grèce, la Palestine, la Germanie, ritalie ont sécrété les sucs de notre vie moderne. De cette fournaise de l'histoire, où viennent se fondre pêle-mêle les nationalités et les races, sort à chaque génération un extrait vital qui y rentre à son tour pour concourir avec tout le reste à la formation des générations futures. Le grand œuvre s'accomplit fatalement, dans des conditions que nous entrevoyons à peine, mais jamais le chaos ni la mort n'en sont sortis. Certainement chacun de nous est coulé dans un moule dont il ne peut jamais entièrement sortir et qu'il n'a pas fait lui-même.
Voilà le côté réaliste de l'histoire, et il est si visible, qu'il a fait illusion à ceux qui, les premiers, s'en sont aper-
< A moins qu'elle ne trooTe dnns son développement on principe de vie qui soit ponr elle une source de tajennissement indéfini. Telle est mon espérance pour les races chrétiennes, qui ont trouvé Tarbre de vie dont les fruits font vivra à toujours.