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LE CANTIQUE DES CANTIQUES

Lève-toi, mon amie, ma charmante !

Void, rhiyer est passé,

La saison des plaies s'en est allée.

Les fleors reluisent dans les champs.

Le temps des chansons est revenu,

Et le chant de la tourterelle

On l'a déjà entendu chez nous.

Yoilà un chant de printemps que le voyageur, longeant la chaîne' occidentale du Liban vers le viii* siècle avant notre ère, aurait pu entendre résonner dans les pâturages de ces vertes montagnes. Si, doué de la faculté de prévoir l'avenir, il eût contemplé les destinées futures de la gracieuse pastorale dont il fait partie, son étonnement sans doute eût été grand de la voir transformée en oracle théologique et fournissant aux plus austères prédicateurs des temps lointains un thème favori de médita-

> Voir la Revuê de Théohgi$ d«i Strasboorg, i» série, xiv, p. SOI et taS.

tion. Et son étonnement n'eût pas été moindre, qaand il aurait vu quels jugements sévères une postérité plus reculée encore porterait un jour sur la charmante chanson.

Rien de plus étrange en effet que la destinée du liTre dont nous entreprenons Tétude. Tantôt révéré comme récrin des perles mystiques les plus précieuses, tantôt accusé de souiller la Bible de sa présence; pour les uns, source pure de contemplations saintes ; pour les autres, folie et scandale; pour ceux-ci, enfin, breuvage limpide et salutaire où vient se retremper la foi; pour ceux-là matière inépuisable de moqueries irréligieuses, ce livre s'est vu tout à la fois entouré de t'auréole et traîné aux gémonies. Traçons une rapide esquisse de son histoire.

Il est placé, dans la liste canonique des livres sacrés des Hébreux, entre Job et Ruth,et fait partie par conséquent de cette collection de saints écrits ou hagiographes qui fut ajoutée au recueil biblique d'Israël postérieurement k la réunion en un même corps des documents prophétiques et historiques. A quel titre l'y fit-on rentrer? Il est à présumer qu'on le considérait déjà comme une œuvre du roi Salomon et que l'interprétation allégorique lui donnait dès lors une valeur religieuse à laquelle il ne prétendait guère à Torigine. Les deux motifs en effet se soutiennent mutuellement et sont nécessaires Tun à l'autre. Sans Topinion qui l'attribuait à Salomon, il n'est pas vraisemblable que son contenu l'eût fait admettre et, sans l'interprétation allégorique, dans la période où le Canon fut déterminé, on n'en eût pas attribué le contenu à Salomon.

€e qui est certain, c'est que ce livre ne tarda pas à

oGcaper une place éminente dans renseignement rabbinique. Jérôme nous apprend que la lecture n'en était autorisée chez les Juifs qu'à l'âge de trente ans, non pas, comme nous serions tentés de le croire, à cause des dangers que sa lecture pouvait présenter à une imagi^ nation juvénile, mais k cause des profondeurs divines qu'il offrait à la méditation religieuse et qui exigeaient la maturité de Tâge pour être comprises dignement. Les premières pages de la (renèse, le commencement et la fin du livre d'Ëzéchiel étaient, pour la même raison, les objets de la même précaution ^ . Dans leTalmud^nouslisons ces paroles du grand Rabbi Akiba : « Le monde entier » ne vaut pas le jour où le Cantique fut donné à Israël. y^ Tous les écrits du Canon sont saints, mais le Cantique » est le saint des saints^. <ç Le même rabbin dit ensuite que le seul des écrits de Salomon qui ait donné lieu à des débats est TEcclésiaste.

Cependant cette assertion même du rabbin Âkiba donnerait lieu de soupçonner que l'unanimité n'était pas aussi absolue qu'il le prétendait, et, en effet, dans le même traité talmudique, nous trouvons un Babbi José qui déclare que « TEcclésiaste ne fait pas les mains im- 1» pures, mais que le Cantique est sujet à disputes, d

En général, le Cantique allégorisé se prétait trop bien aux interprétations subtiles, que l'école rabbinique ai* mait passionnément, pour susciter des doutes prolongés. Dans un tel milieu, les raisons mêmes qui ailleurs eussent ébranlé la foi à son inspiration divine, devaient la corroborer. Là, en effet, se forma et se développa le

t Hieron. Op. Prœf. ad Ezech, ' Mischna, Tract. Jadaùn, m, tt.

principe dont la théologie chrétienne a trop longtemps subi Je joug et qu on peut formuler ainsi : la Bible n'est pas un livre divin parce que [les choses qui y sont contenues sont divines ; mais les choses qui y sont contenues sont divines parce qu elles sont dans la Bible. En partant d'un tel principe, il n'était pas possible de ne pas allégoriser le Cantique, et cette conséquence venait au-devant des goûts les plus prononcés de ceux qui la tiraient.

De très bonne heure nous trouvons dans la littérature juive des traces de cette allégorisation du Cantique. Ainsi, au livre de la Sapience (viu. S) l'auteur fait dire au roi Salomon parlant de la sagesse : «c Je l'ai aimée et » recherchée dès ma jeunesse» j'ai cherché è la prendre » pour épouse et je suis devenu amoureux de sa beauté. » Et un peu plus loin, au v. 18 : <c J'allais çà et là la cher- » chant pour l'épouser. » Ces paroles semblent un écho de l'interprétation allégorique du Cantique. En ce sens la sagesse serait personnifiée dans la Sulamite, dont le roi Salomon veut gagner les bonnes grâces. Toutefois ce n'est là qu'une présomption. Il est assez difficile aussi de dire ce que Philon, qui certainement ne l'interprétait pas littéralement, trouvait dans le Cantique. Josèphe ^ le range parmi les quatre derniers livres de la Bible juive, qu'il désigne dans leur ensemble comme « contenant les louanges de Dieu et des règles de vie )» pour les hommes. » Cette définition suppose que l'historien juif l'expliquait aussi allégoriquement.

II est remarquable que le Nouveau Testament, qui

* Cent. Âpion. i, S.

cite si souvent TAncieD, soit complètement muet sur le Cantique. Je sais que cette assertion a été contestée, et Ton a ayancé contre elle de prétendus rapports qui serviraient aussi bien à démontrer que les écrivains du Nouveau Testament ont cité Virgile on Théocrile. Le seul passage qui permettrait à la rigueur un rapprochement de ce genre serait la description que fait Tépltre aux Ephésiens (v, 27) de TÉglise considérée comme l'épouse mystique du Christ, saintôy sans tache et sans ride. 11 y a là une certaine consonnance avec un passage du Cantique (iv, 7). Mais quand on pense avec quelle facilité la vieille idée israélite, d'après laquelle l'alliance de Dieu et de la nation élue était assimilée à un contrat matrimonial, se reporta sur l'Israël nouveau, sur l'Église des rachetés, il est impossible de supposer un rapprochement intentionnel des deux passages. Le fait est que le Nouveau Testament, dans son ensemble, né« glige complètement un livre qui eût fourni des armes précieuses pour le temps contre les Juifs incrédules, si l'interprétation qui devint traditionnelle dans l'Eglise chrétienne avait déjà été en vigueur. Il ne faudrait pas induire de là, comme on l'a fait quelquefois, que les écrivains du Nouveau Testament étaient indisposés contre ce livre et qu'ils auraient voulu qu'on l'oubliât. Il est seulement permis d'en conclure que leur esprit, profondément religieux, n'était pas très-attiré par son contenu. Peut-être aussi T interprétation juive tradi^ tionnelle, qui devait être déjà formée et n'était pas encore remplacée par une interprétation chrétienne parallèle, s'opposait-elle indirectement à ce qu'on servit du Cantique dans l'intérêt de l'Eglise naissante.

Cette interprétation juive, perpétuée sous quelques différences de formes tout le long de la tradition des rabbins, consiste à regarder le Cantique comme une description figurée de Tamour mutuel de Jéhovah et du peuple élu. C'est une prédiction de la délivrance finale d'Israël. Nous trouvons ce point de vue développé dans le Targum ou version araméenne Hiérosolymite dont l'auteur inconnu vivait peu après la rédaction du Talmud '. Son interprétation peut être considérée comme le type de toutes celles qui suivirent dans la synagogue. Elle fut en quelque sorte raffinée par Ahen Esdra, juif espagnol du douzième siècle qui en tira toute l'histoire passée et future du peuple hébreu^ à partir d'Abraham, et ce fut parmi les rabbins, à qui l'emporterait en variations sur ce thème fondamental. Seul, le philosophe Maimonides, dans ses More Nevochim, proposa une interprétation particulière dans l'intérêt de sa spéculation mystico-panthéiste. Le premier verset du Cantique, où il est question de baisers, lui sert de symbole pour exprimer la tendance à l'unité du Créateur et de la créa* tion .

Origène fut pour les chrétiens ce que le Targnmiste Hiérosolymite avait été pour les Juifs, c'est-à-dire qu'il stéréotypa dans l'Église l'interprétation qui devint traditionnelle. L'amour mutuel du Christ et de l'Eglise en est la donnée essentielle. Âthanase s'écarta sensiblement du type traditionnel en voyant dans le Cantique un hymne en l'honneur de Tincarnation du Verbe éternel, tanquam Verbi et camis epiihalamium. Mais le point de

^ Oq peat trouver co Targum dans la Biblia Uebrdica de BuilorH* imprimée À Bâle eo 1C48.

?ue d'Origène demeura maître de la situation. Pourtant Tbéodoret (v* siècle), défenseur ardent de l'interprétation allégorique de ce poème, nous fait connaître plusieurs partisans de l'interprétation littérale. Au premier rang brille Théodore de Mopsueste, à qui sa résistance à l'opi* nion générale sur le Cantique, oà il ne voyait que des descriptions de l'amour sensuel, valut une condamnation du chef d'hérésie.

Au moyen âge le Cantique est le livre favori des mystiques. Bernard de Clairvauz, Bonaventure en font leurs délices. Tout en restant iidèles à l'ensemble du point de vue origéniste, ils y introduisent un élément nouveau, en ce sens qu'ils s'en servent pour exprimer les rapports individuels du croyant avec le Christ. Ce ne sont plus seulement ceux de l'Église avec son chef divin. C'est ce qoeBernard justiûepar ce principe : « Ce que l'ensemble » possède pleinement et intégralement, les individus en » prennent sans contredit leur part. » L'abbé de Clair* vaux composa quatre-vingt-six sermons sur le Cantique, et voilà ce que le prédicateui: le plus orthodoxe n'oserait plus faire aujourd'hui.

Peu de temps avant la Réforme, Nicolas de la Lyre chercha à concilier l'explication juive et l'explication chrétienne en divisant le livre en deux parties et en assignant pour sujet à la première l'histoire d'Israël jusqu'à Jésus-Christ, à la seconde l'histoire de l'Eglise jusqu'à Constantin.

Luther, qui détestait l'allégorie, et qui pourtant n'osait éprendre pour son compte le point de vue hérétique de Théodore de Mopsueste, tâcha de se frayer sa propre Toie. Hais il ne put s'empêcher de retomber dans l'allé-

gorie. Le Cantique était pour lui un chant de louanges^ où Saloraon remerciait Dieu pour le don gratuit de l'obéissance du peuple. Il est permis de se demander si Fexcellent docteur était lui-même très-satisfait de son explication. Il suffit pour cela de voir comment il s'exprime dans son commentaire latin, après avoir vivement combattu les allégoristes : a Voici donc de quelle manière » je comprends ce livre touchant le gouvernement de Sa- » lomon; si je me trompe, il faut excuser un premier » essai; car les idées des autres sont encore bien plw 3» absurdes \ » Cet essai demeura toutefois sans résultats visibles sur Topinion générale.

Dans rÉglise réformée, l'on maintint rigoureusement la vieille interprétation, et en 1544, le Grand-Conseil de Genève bannissait du territoire delà république Sebast. Castalio (Cbàtillon), qui eût voulu, de son côté, bannir de la Bible ce livre singulier, où il ne savait voir qu'une « conversation de Salomon avec une certaine amante x> Sulamite^. »

Dans l'Église romaine, l'interprétation allégorique demeura aussi prépondérante, et le seul phénomène digne de remarque est que, tout doucement, la vieige Marie se substitue & TÉglise sous les traits de la fiancée du Cantique.

C'est au sein de l'arminianisme que nous voyons naître les premières tentatives de la théologie protestante pour obtenir une interprétation historique et rationnelle. Grotius ' rejette absolument toutes les allégories comme

* Nam aliorum cogitationes longe plus absurditatis haberU. 3 Colloquium SaUmumis oum arnica quadam Sulamitha. s Daos ses Annotationes in Vei, Testament.

iasoutenables et ne voit plus dans le Cantique de Salomon qu'une douce conversation conjugale, un garritus conjvr gum inter se, entremêlé de chœurs. « Les mystères du » mariage, dit-il, y sont déguisés sous Tenveloppe bien- » séante du langage ' » • Les époux seraient Salomon et la fille du roi d'Egypte, d'après le premier livre des Rois, m, 1. Les chœurs se composeraient, soit de jeunes gens, soit de jeunes filles, se tenant près de la chambré nuptiale. Quelques parcelles de vérité ingénieusement devinées n'empêchent pas l'interprétation de Grotius d'être détestable. Le siècle où il vivait et le parti théologique dont il est le représentant le plus illustre étaient profondément incapables de saisir la valeur poétique et le côté moral de ce livre. Il aurait fallu pour cela plus de souplesse dans l'imagination, plus d'aptitude à s'approprier les idées et les mœurs des générations depuis longtemps disparues, plus de goût pour la poésie populaire. Il aurait fallu, en un mot, ce sens de l'antiquité dont ailleurs nous avons réclamé le privilège en faveur de notre époque. Il est de fait que Grotius, dans ses explications, rend ce livre bien plus immoral qu'il ne l'est, et c'est une chose bizarre que de voir ce grave personnage découvrir partout des indécences, des obscénités grossières dans des textes en vérité fort innocents. C'est au point que, même en latin, il nous répugnerait de transcrire les passages qui justifient la sévérité de notre jugement. Grotius contribua, pour sa large part, à confirmer ce raisonnement qui devait si longtemps soutenir l'interprétation allégorique, après lui avoir donné naissance à l'origine :

I Nupiianm arcana sub honestis verhorum involucris hic latent,

Le Cantique interprété littéralement est immoral; il y aurait alors un livre immoral dans la Bible ; or cette conséquence est impie ; donc il faut l'expliquer allégoriquement. On sait de reste que l'incrédulité voltairienne fut enchantée de s'arrêter au beau milieu du raisonnement. Ce fut en grande partie à l'impression fâcheuse produite par l'explication de Grotius que J. Cocceius, le grand allégoriste protestant, dut le succès de son commentaire où, renchérissant encore sur les allégories antérieures, il transformait le Cantique en apocalypse, y retrouvait toute l'histoire de l'Église, depuis son origine jusqu'au jugement dernier et découvrait, à la fin du chapitre vu, une prédiction de la Réforme. Ce travail, dbnt l'auteur se disait conduit dans ses divinations par le Saint-Esprit, répondait si bien à l'esprit de l'époque, — de cette époque où l'orthodoxie» arrivée à son apogée, regardait avec une méûance instinctive la jeune critique naissante, — que, malgré les rivalités alors très-vives entre luthériens et réformés, l'explication de Cocceius fut adoptée dans les deux camps. Â la fin du xvn* siècle, le luthérien Hep* nisch, connu par ses calculs apocalyptiques, la naturalisa dans son Eglise.

Dans la première moitié du xviii^ siècle, Leclerc, arminien comme Grotius et son digne successeur en fait d'érudition indépendante et d'incapacité esthétique, vit dans le Cantique une idylle tout à fait terrestre, dans laquelle Salomon, déguisé^n berger (I), s'entretenait avec une de ses femmes, peut-être la fille de Pharaon. Il eut pour principal adversaire J.-G. Carpzov \ qui s'efibrça de

< Introd» ad libros canon. N. et V» Testam. i757.

— im —

maintenir le sens traditionnel « les épousailles du Christ » avec TEglise et toute âme fidèle.)) Cependant le courant des esprits n'était plus favorable comme an teipps de Cocceius. Michaélis porta un grand coup à l'interprétation traditionnelle ' en se déclarant contre elle, etlq premier il émit l'idée très-vraie que cie livre, interprété naturellement, était loin de mériter sa mauvaise réputation, puisque l'amour qui y était dépeint était « le chaste » amour conjugal. » Un pasteur de Celle, J. C. Jacobi, en 1771, prit décidément parti pour la moralité du Cantique, et, bien qu'assez malheureux dans le roman qu'il inventa pour l'expliquer, il découvrit cependant bien des choses que les recherches modernes ont confirmées toujours plus. Par exemple, il démontra que Salomon ne pouvait être l'auteur d'un livre dans lequel il jouait évidemment un rôle très-peu flatteur pour son amourpropre, et il s'aperçut qu'il s agissait d'un amour chaste que le roi voulait détourner de son objet légitime ^. Cet écrit fit sensation, puisque le savant juriste Pufendorf prit la plume pour le combattre ' et venir au secours de l'interprétation typique très-menacée. Il crut pouvoir la fortifier en invoquant une prétendue langue hiéroglyphique empruntée par Salomon à l'Egypte et servant d'enveloppé aux doctrines ésotériques du roi d'Israël. C'était un autre roman.

Herder, l'homme du xvm*" siècle qui a le mieux compris la poésie biblique, vint enfin réclamer en faveur de l'admirable beauté de ce livre depuis si longtemps enfouie

1 Dans ses Pfûpfecftones de sacra poesi Hehrœorum. 1770. * Dos vonsemm Woru'iirfen gerettete Hohelied. i77â. ' Umschreibung des HohefiUedes, 4 776.

sous les creuses divinations des uns et les plates explications des autres. Il développa ses idées sur le Cantique, dans son livre intitulé : Chants d'amour y les plus anciens et les plus beaux de l Orient ^ Lui, du moins, sentit combien il y avait de chasteté réelle et ingénue dans ces descriptions dont on croyait que le sens littéral souillait la Bible. Quoique Herder se soit complètement mépris sur la composition du Cantique, dont il méconnaissait Tunité et qu'il partageait, comme Richard Simon, en plusieurs chants idylliques originairement distincts, il a le mérite insigne d'avoir élevé Tesprit de$ interprètes venus après lui à la hauteur de sentiment sans laquelle il est impossible de bien comprendre un tel livre.

Les critiques allemands du commencement de notre siècle suivirent Herder sur le terrain oii il les avait conviés, mais à pas inégaux et avec infiniment moins de tact esthétique. La platitude revint plus d'une fois dans les moralités que l'école rationaliste voulait tirer du Cantique. Cependant l'interprétation allégorique était tout à fait tombée en désuétude, même dans les rangs orthodoxes, et l'on fut assez surpris de voir RosenmûUer la reprendre en sous-œuvre. Il s'appuyait sur la découverte récente de plusieurs productions indiennes et persanes dont le sens était allégorique et qui offraient certaines analogies avec le Cantique hébreu. Hais il oubliait de se demander si l'allégorie n'avait pas été pour celies-Ii, comme pour celui-ci, une explication arbitraire.

Le théologien catholique Hug ' allégorisa aussi le Cantique, mais d'une manière toute nouvelle. Selon lui,

* Lieder âer Liebe, die œltesten und schœ nstm aus den Morgenlande, 1778 ^ Das Hohelied, 1813.

il s'agit du royaume des dix tribus, per^onniQé dans^la Solamite, et du roi Ezéchias, représenté par Salomon. Israël, sur les ruines de Samarie, soupire après sa réunion avec Juda, et le roi Ezéchias s'efforce de l'effectuer. C'était une de ces nombreuses tentatives de critique mitoyenne, dont le respectable professeur de Fribourg était si prodigue et au moyen desquelles il espérait combler Tablme toujours plus profond qui se. creusait entre b science indépendante et la tradition de son Église. Reprise par Kaiser, en 1835, cette hypothèse succomba bientôt sous les objections sans fin qu'elle provoquait.

Nous arrivons enfin aux travaux qui ont donné à la science moderne une explication vraiment naturelle, et s'im posant par son évidence même aux esprits non pré* venus. Déjà Ammon, en 1780, avait, pour ainsi dire, efOeuréla vérité; mais, après lui, deux hommes de tendance bien différente la mirent décidément en lumière. M. Umbreit, que sa réputation d'orthodoxie doit mettre à l'abri de toute imputation d'hérésie S et M. Ewald, l'homme de nos jours qui a le plus étudié l'histoire du peuple hébreu ^ s'accordèrent à reconnaître l'unité de composition du livre et les signes irrécusables d'un dialogue supposant une histoire que l'on pouvait reconstruire d'après les indications qui y sont contenues. Il y avait donc un élément dramatique dans le poëme, et il n'était pas impossible d'en rétablir le sens et l'action par une interprétation judicieuse. Cette idée, reçue d'abord avec quelque défaveur, ne tarda pas k faire son chemin, et

* Lied der lÀthe, dos œliesie und schœnsU ausdem Morgenlande Gœttiogae, ISSO.

3 Erkiœrung des Hohenliedes, I8S6.

Atijout'd'htit Tbli peut dire qu'elle a conquis la presque unanimité des suffrages compétents. itM. Bœttger ^ Loszner *, Hirzel *, et, dans ces dernières années, UM. E. Meier ^, de Tubingue, et Hitzig ^^ de Zurich, Font adoptée, conQrmée et déyeloppée. Eu Hollande, elle a obtenu l'assentiment de deux théologiens distingués, MM. Veth et Hoekstra, et nous y pouvons ajouter, en connaissance de cause, celui du savant professeur de Leyde, M. Ruenen. M. Velh, professeur de langues orientales, à Amsterdam, a consacré au Cantique un excellent article dans le Dictionnaire Bibliqus *, sorte d'encyclopédie explicative de la Bible, rédigée par un grand nombre d'érudits hollandais. M. Hoekstra, professeur au séminaire mennonite (baptiste) dans la même ville, en a fait Fobjet d'un travail approfondi, qui, d'abord inséré dans Y Annuaire de Théologie scientifiqtLe ', a été ensuite publié à part*. Ce travail, qui se recommande par le soin scrupuleux des détails et l'érudition philologique propres k la science néerlandaise, a également corroboré dans son ensemble l'interprétation que nous nous proposons de soumettre au jugement de nos lecteurs. En6n nous avons été surpris et satisfait de la retrouver également adoptée par les auteurs d'une colossale Introduction anglaise aux livres de la Bible, qui a paru, en 1856, en quatre gros

* Exegetisch-kritische uEhrenkse, Leipzig, iSi9.

2 TraductioD allemande du Caut. Salomo und Sulamith, 1851. 5 Bas Lied der Lieder, Zurich, 1840.

* Dos Hohelied, ïubingue 4854, et dans sa Geschichte der poel. Nattonal-Lileratur der Hebrœer, Leipzig, 1856.

5 Dos Hoheled erklcert, 1855.

« Bybehch Woordenbœk, édiié è Amsterdam depuis I85J.

T Jaarboeken voor wetenschap. Théologie, Utrecht, 1855, p. 3t3-468.

« De triumph der Liefde in aile Beproeving, Utrecht, 185«.

Ttiltlhies, ieite très-serrè Ml en est de cette découverte de la critique ÎDdépendante comme de Tinterprétation désormais fixée de l'Apocalypse. Pour les démontrer, il suffit de les montrer.

Comme on doit s y attendre, l'école réactionnaire, dont H. Hengstenbe^g a été longtemps l'inspirateur prépondérant, s'est livrée à de nombreux efforts pour combattre une explication qui, tout en absolvant le Cantique des accusations lancées par l'incrédiilité irréligieuse, est incompatible Cependant avec l'idée d'une Bible dictée d'un boat à l'autre par le Saint-Esprit. Mais ces efforts ti'ont abouti qu'à montrer combien la position était désespérée. Tandis que M. Hengstenberg, suivi par MM. Keil etO. de Gerlach, remettait en honneur la vieille allégorie des amours du Christ et de l'Église (1827 et 1853] , tu H. Golz revenait à la théorie de Cocceius et transformait le Cantique en une apocalypse où TÉglise pouvait lire ses destinées dernières. Inutile d'ajouter qu'il y trottvait des indices clairs et certains de la un prochaine du monde ^; Tel est toujours le résultat des calculs apocalyptiques. H. Delitzsch est, dans les rangs de la réac-

1 An Introduction to the critical study and knowledge of tke holxj Seriptures, by the kev, T. HartweU Horne, lO*** éd., rev., corr. and brought down to the présent time by the Rev» Uartwell Home, Rev. Samuel Davidson and Samuel Prideaux Tregelles. Londres, 1856. — Cette massif e eompilalion, faite à uo point de vue très-conservateur, de tout ce que l'AUemagae a produit dans, le domaine de la critique , n'en est pas moins un progrès réel eu Angleterre. On n'accusera pas, du reste, les auteurs d*avoir rejeté ia vieille interprétation du Cantique par une inclination trop prononcée pour la néologie. Car, dans le même ouvrage, une autre évidence de la critique contemporaine , Fidentité de la bèie de TApocalypse et de Néron (il est vrai qu'elle toaehe à des questions plus brûlantes), estdédai gnausemenl réfutée dans une note de deux lignes, vu qu'Irénée n'intef" prétait pas ainsi Um passages allégués.

) Uohelied SaUmo '&. it^KO.

tion, celui qui a fait le plus de concessions à la critique indépendante, mais il a voulu se soustraire aux conséquences naturelles de ces concessions en imaginant une explication qui n'appartient qu'à lui '• Repoussant comme insoutenable Tallégorie traditionnelle, reconnaissant l'unité et même le caractère dramatique du poème, il veut que Salomon, dans son Cantique, ait tout simpli^ment cru dépeindre le mystère du mariage, dans soa intimité exclusive, dans ses joies les plus intenses. Mais si le roi d'Israël pensait et parlait très-charnellement, le Saint-Esprit a voulu que dans ses poésies erotiques le peuple de Dieu, revenu de la captivité, l'Église, dans sa communion mystique avec le Christ, retrouvassent plus tard leurs saintes aspirations retracées. Car le mariage naturel est en soi mystère et type de la communion avec Dieu. On peut le dire sans crainte, une telle explicatioa équivaut à l'aveu de la défaite. Il est donc vrai qu'ea lui-même, dans la pensée de son auteur, le Cantique ne chante que des choses terrestres. Il est donc vrai que, pour rinterpréter, il faut se dégagerde toutes les préoccupations allégoriques. Cela posé, il reste à savoir si un livre biblique, si un livre quelconque peut vouloir dire autre chose que ce qu'il dit. — Citons enfin la tentative également malheureuse de H. A. Hahn^, qui voit dans le Cantique une prédiction de la victoire remportée sur les peuples païens par V amour d'Israël, et qu i retrouve la conversion des nègres dans ce qui est dit de la petite sœur de la Sulamite, au chap. viii, 8. Encore une fois de pareilles extravagances démontrent mieux que tout le

* Dos Hohelied untersucht and ausgelegty 1851. ' Da$ Hohelied von Sakmo, 185S.

reste combien le point de vue traditionnel est intenable.

Noas ne nous arrêterons pas à le réfuter. Peut-être beaucoup de ses partisans actuels ne se sont-ils jamais donné la peine d'examiner en détail les conséquences réelles qu'il entraînait quand on se mettait tout de bon h l'œuvre pour l'appliquer au texte du livre. On a bientôt dit qu'il dépeint d'une manière figurée l'union mysti* que du Cbrist et de l'Église. Mais quand on se met à sui* ▼re le texte motàmot, on est singulièrement embarrassé. Il y a vraiment des passages qui regimbent avec une raideur indomptable. Il nous serait facile de provoquer le sourire sur les lèvres des lecteurs en rassemblant quelques spécimens des interprétations ridicules auxquelles on se condamne forcément en vertu d'un tel système. Nous renonçons volontiers à ce genre de succès. Qu'il nous suffise de cette raison que nous proposons en toute con* fiance au sens religieux et moral.

Le motif qui a poussé et pousse encore nombre d'esprits religieux à allégoriser le Cantique est uniquement l'idée que s'il fallait ne lui attribuer que son sens naturel, il y aurait un livre immoral dans la Bible. Donc il faudrait admettre que le Saint-Esprit de Dieu se serait servi d'une forme immorale pour parler aux Âmes! Pour exprimer les plus pures émotions I Pour y incarner les plus augustes mystères! Gomment ne pas reculer d'effroi devant une pareille conséquence?

Je me hAte maintenant d'ajouter que le Cantique» interprété tout naturellement, ne peut plus se prêter à la moindre allégorie, mais aussi qu'il est fort loin de constituer dans son ensemble un livre immoral. Si,

pour iios mœurs et notice délicatesse Inodehlë, il reùfertne inévitablement quelques passages scabreux, c'est un inconvénient dont il faut prendre son parti du moment que Ton veut vivreen communion d'idée avec l'antiquité orientale, et, tout compte fait, la pensée fondamentale dont il est pénétré, est souverainement belle et d'une moralité profonde. Plût à Dieu que beaucoup de poésies populaires, oix il est question d'amour, continssent le même enseignement.

Nous espérons qu'on ne se méprendra pas sur le genre d'évidence que nous réclamons etï faveur de Yihterprétation que nous allons proposer. Ce li'est pas linè illumination a giorno du livré entier, faisant pénétrer h lumière jusque dans les moindres détails. Tous ceux qui se sont occupés des littératures de l'antiquité savent bien que l'on peut parfaitement saisir la vue d'ensemble et les idées principales d'un livre, sans qu'on puisse se vanter pour cela d'en avoir démêlé toutes les obscurités. C'est la perspective générale sous laquelle il faut considérer ce poème que nous croyons certaine, et'c'ëst au fond la seule conviction que nous tenons à inspirer. C'est aussi pourquoi nous n'imposons pas à nos lecteurs des discussions de détail qui rebuteraient leur attention. Ceux d'entre eut qui voudraient les connaître en pour^ ront trouver l'ample exposition dans les ouvrages que nous avons cités. Le travail que nous leigr soumeltotis est un produit éclectique, nous Tavouons humblemodt.

et devra tout son mérite, si mérite il y à, à Tèsprit des autres. Ce n'est pas que çk et là nous n'ayons suivi notre propre chemin; mais nous attachohs d'autant moins d'amour-propre au succès de ces excursions indépendantes que nous ne cessons de revenir apfèscHacune d'elles sur un chemin déjà frayé par de nombreux et hahiles piocheurs.

Le Cantique des Cantiques est un poëme lyrique et pastoral, contenant une action dramatique et chantant la victoire remportée par l'amour chaste et fidèle sur les séductions d'un roi, dont la passion, sans être précisément illégitime dans le temps et dans le pays où nous sommes transportés, n'a pour mobile cependant que la sensualité; Voici l'histoire que le poème suppose dans son déroulement. Si le lecteur était étonné ou mis en défiance par cet exposé, nous le prierions de suspendre son jugement jusqu'après lecture de l'application que nous en ferons bientôt au livre lui-même.

Le roi Salomon, dont l'histoire atteste les goûts fastueux et polygames, se trouvait dans la tribu d'Issachar, à Baal-Hamon, non loin du Carmel (vui, 11), et dans le voisinage d'une ville dont le nom s'écrit Sunem\ mais que le peuple appelait communément Sulem ou Sulam, On indique encore aujourd'hui aux voyageurs une bourgade située dans les mêmes lieux, que les Arabes nomment Solam^. C'est là qu'on avait été chercher la belle Abisag ', dont la splendidè jeunesse avait réjoui de quelques chauds rayons les derniers jours de David glacé pai*

1 Josné XIX, 18, i Samuel xxviii, i; 2 Rois iv, 8.

2 RobinsoD 's, Palœslinat m. p. 402.

s i Rois 1, 3, 15, etc.

rage. Cette contrée paratt donc avoir été renommée pour la beauté de ses femmes. C'est aussi une jeune et belle Sulamite que les gens de Salomon ont enlevée un jour que, solitaire, elle s'était approchée sans le savoir du campement royal (vi, 12), et qu'ils ont amenée au roi comme digne d'entrer dans son harem . Mais cette jeune fille avait été fiancée par sa mère à un berger du voisinage, leur alliance était cimentée par la plus vive inclination, et Salomon, fortement épris de la belle paysanne, voit échouer toutes ses tentatives de séduction contre sa fidélité à son fiancé. C'est en vain que pour la décider à l'épouser, il lui adresse les compliments les plus flatteurs, en vain qu'il déploie devant elle toutes les magnificences de sa cour, en vain qu'il va jusqu'à lui offrir la première place parmi ses nombreuses femmes. La jeune fille demeure inébranlable et, dans une série de chants qui répondent indirectement aux avances du roi, elle finit par convaincre celui-ci de leur inutilité. C'est dans cette lutte entre la fidélité qu'inspire l'amour vrai et les amorces de la vanité flattée que consiste l'intérêt du drame. Nous apprenons peu à peu, en écoutant .les chants de la*Sulamite, à la connaître, ainsi que les circonstances qui ont précédé son enlèvement. Un jour de printemps, son fiancé était venu la trouver de bon matin et l'avait engagée à sortir avec lui pour jouir ensemble des fleurs, des parfums et des chansons revenues (n, 8-14). Mais les frères qui, par deux fois dans le poème, apparaissent comme les gardiens austères de l'honneur de la famille ' et semblent tenir lieu du père

^ CoiDp. Genèse xxxiv.

mort, ne yeulent pas consentir à ce genre de promenades inutiles et ont ordonné à leur sœur d'aller veiller aux vignes avec d'autres gens de la maison. C'est ce qui résulte de la comparaison de i, 5 avec n, 1 5 :

Chassez-nous les renards ,

Les petits renards ,

Qui dévastent les vignes , etc.

Séparée de son amant, la jeune fille pense au doux moment où ils seront de nouveau réunis et, emportée par ses pensées, elle quitte les vignobles et s'aventure dans la campagne (ii, 16; vi, 11 et IS). C'est alors qu'a lieu Tenlèvement. Presque tous les chants de la Su la* mite sont consacrés à décrire la vivacité et l'inébranlable fermeté de l'amour qu'elle et son fiancé se sont voué réciproquement. En même temps elle prend soin de bien faire comprendre aux filleê de Jérusalem qui l'écoutent et l'interpellent à plusieurs reprises, que cet amour si ardent est légitime, à l'abri de tout reproche. A un moment donné (m, 6), le lieu de la scène change et nous sommes transportés k Jérusalem, oh npus assistons au cortège triomphal de Salomon, qui veut célébrer ses^ fiançailles avec la nouvelle favorite. Car il né désespère pas encore d'obtenir ses bonnes grâces. Hais, comme nous l'avons dit, ses efforts sont inutiles et, de guerre lasse, il renvoie la jeune fille à ses parents, à son fiancé, et nous la retrouvons h la fin du poème goûtant la félicité méritée par sa chaste victoire. Salomon, quil ne faudrait pas juger toutefois d'après les idées de notre civilisation moderne, n'a pas le beau rôle en tout ceci. Cependant sa décision finale est un acte de sagesse, peut-être aussi de

boone politique à Tégard d*UD pays qui, comme le nord de la Palestine, n'eût pas supporté indéfiniment les excès du despotisme.

L'idée fondamentale du poème est donc celle qui se trouve exprimée par riiéroine elle-même vm, 6 et

suiv. :

Fort comme la mort est Tamour , Ferme comme le scheôl * est la chaude affection , Ses flammes sont des flammes de feu , Des éclairs de Jehovah.

C'est la même idée que nous retrouvons è plusieurs reprises dans le cours du livre, formulée dans cette conjuration, sorte de refrain que la Sulamite adresse aux pies de Jérusalem qui l'exhortaient à accepter les offres du roi :

Je vous en conjare , filles de Jérusalem , Par les gazelles et les bicjies des champs, N'excitez pas, ne provoquez pas Tamour Avant que le cœur y incline.

Nous avons parlé d'un poème lyrique et aussi d'un élément dramatique s'y trouvant mêlé. C'est qu'en réalité le Cantique est à la fois chant et drame, et l'une des questions soulevées par les interprètes contemporains qui ont reconnu le sens général du livre, est de savoir dans quelle catégorie il faut le ranger. Il nous semble que les deux opinions, celle qui refuse d'y voir un drame et celle qui prétend qu'il y en a un, ont chacune sa part de vérité. Si l'on entend par drame une action représentée d'après les lois constitutives du drame grec ou moderne,

1 Demeure des morts, doot les voûtes supportent la terre*

évidemment le Cantique n'en est pas un. Par ipoments et dans la même scène l'unité de lieu est observée comme dans ces vieilles grqtvqres, où, sur le premier plan, Jo* seph expliqua au pauetier son sinistre rêve, tandis que, daQs le lointaîp, on bisse déjà le malheureux au gibet. Mais on ne peut pas nier cependant que le dialogue ne serve à nous déprire une lutte de sentiments et de passions, ne suppose un ensemble de faits qui Tout amenée et ne se termine par un véritable dénoûment. D'un cô^é, le Cantique pouvait fort bien être chanté par une seule voix, comme nos complaintes populaires qui si souvent font parler plusieurs personnages, sans que leur entrée ou leur sortie soient marquées autrement que par le sens des paroles. De Tautre, moyennant la complaisance 4* imagination que les enfants et les peuples-enfants mettent volontiers au service de quiconque les amuse, le Cantique pouvait fort bien se jouer. En un mot, le Cantique tient le milieu entre le lai du ménestrel et le mystère du moyen âge, et si nous voulions désigner à tout prix le genre moderne dont il se rapproche le plus, nous devripps indiquer Yopéra. Un opéra est-il seulement ya drame? Ne rentre-t-il pas aussi dans la poésie lyriqiie ^t même pe sacrifie-t-il pas k chaque instant aux exigences du chant les conditions essentielles du drame? Eh bien! le lai du trouvère hébreu se trouve dans des conditions analogues, il chante un dialogue contenant une action dramatique.

Ce fut pourtant cette idée de drame qui valut h Texplication moderne du Cantique ses plus habiles adver- SQÎres. Qn avait jusqu'alors admis sans contestation que Tespnt l^ébreu était étranger à toute forme dramatique.

On arguait de l'absence complète de traces d'un drame quelconque dans toute la littérature biblique, et l'on attribuait cette lacune à l*éloignement inné des peuples sémitiques pour tout ce qui est du genre plastique. Or, disait-on, le drame est le genre plastique de la littérature. Le récit et la doctrine y prennent un corps visible, deviennent images taillées. L'hébreu chante, enseigne, prie dans ses poésies^ mais il ne représente pas ; le genre lyrique et le genre didactique , la description spontanée du sentiment qui domine le poète ou la doctrine présentée sous un revêtement poétique, qui la rend plus impressive et populaire, voilà les formes naturelles au génie de ce peuple, auquel on doit des psaumes, des chants héroïques, des prophéties, Job, les Proverbes , mais qui n'a laissé ni épopée, ni drames. D'ailleurs le sémite ne sait pas se dépouiller de son individualité pour s'identifier avec des passions qui ne sont pas les siennes, et c'est évidemment la première condition de la composition dramatique.

Toutes ces remarques étaient fort ingénieuses. Je crois même qu'elle reposent sur un très-grand fonds de vérité. Mais quoi? Si pourtant le Cantique, sans être un drame dans toute la force du terme, contenait un élément dramatique très-réel, ne faudrait-il pas incliner la théorie devant le fait et avouer que l'esprit sémitique n'est pas si foncièrement opposé au drame qu'on voulait bien le dire?

De plus est-il légitime de tirer des conséquences aussi absolues du caractère général d'une race ou d'un peuple? De ce que les Français n'ont pas le génie épique, s'ensuit-il que leur littérature n'ait produit rien qui ressemble à une épopée? Et, pour parler en gé-

Qéral, disons que les théories de l'histoire, telle qu'on la fait aujourd'hui avec tant de succès, sur les tendances naturelles des peuples ne sont vraies qu'à la condition de ne pas être absolues. Ainsi le sémite est certainement monothéiste de tendance, et pourtant Tidolàtrie, le polythéisme sont très-fréquents dans sa race. Pourquoi cependant avons-nous le droit de maintenir la tendance monothéiste des sémites ? C'est que le monothéisme du monde est leur œuvre, c'est par lui qu'ils ont marqué dans l'histoire, c'est pour lui que leurs hommes d'élite ont véco. La race sémitique est monothéiste comme la race grecque est artistique. Celle-ci renferme cependant des Lacédémoniens brutaux et d'épais Bœotiens. De même les sémites cananéens et babyloniens participent aux plus hideuses religions de l'ancien monde. Mais encore une fois le fait qu'une race ou un peuple obéit à une tendance générale n'est pas du tout la preuve qu'on ne rencontrera dans son histoire rien qui soit en contradiction avec elle.

Je ilirai donc qu'en accordant aux historiens tout ce qu'ils voudront sur l'aversion du pur génie hébreu à Ten* droit du drame, je n'en réserve pas moins le droit de constater des exceptions à la règle générale, quand les faits m'y contraindront. D'ailleurs est-il bien sûr que cette aversion soit si profonde? Le symbolisme, allant parfois jusqu'à la mimiqttej n est-il pas indigène chez les sémites, ne fournit-il pas aux prophètes, cette élite de la race, des formes d'une étrange énergie et d'une fréquence remarquable? Et y a-t-il si loin d'un symbolisme développé à un drame? Ne pourrait-on pas dire aussi qu'il y a du drame dans le livre de Job? Enfin, en admettant

même que le drame fût resté complètement étranger i l'esprit hébreu pur, nous aurions sans doute de la peine h concevoir la composition du Cantique dans le royaume de Juda. mais non pas dans une fraction extrême du peuple d'Israël, non pas à la circonférence du cercle hébraïque. Or le Cantique, nous le verrons plus tard, est originaire du nord de la Palestine, d'un pays en contact fréquent avec les voyageurs et les caravanes de Tyr et où le type hébreu pur devait commencer à perdre quelque chose de ses contours arrêtés.

Du reste il faut faire une très-large part aux différences profondes des mœurs, des temps et des lieux. S'il s'agit de drame, il ne s'agit nullement de théâtre, et quelques interprètes modernes du Cantique ont fait du tort à leur explication en voulant lui appliquer strictement nos divisions dramatiques actuelles d'actes et de scènes. Je me figure aisément le Cantique chanté pendant une belle soirée d'Orient, à l'heure où les habitants du village se rassemblent près de la source pour goûter le frais et se divertir. Deux ou trois belles voix pour chanter les principaux morceaux, un chœur pour donner la réplique et pouvant aisément remplir plusieurs rôles successivement (sans compter celui de spectateur),voilà tout ce qu'exigeait la représentation, s'il en fallait absolument une : ce que je ne voudrais pas affirmer. J'ajouterai pourtant que le Cantique doit avoir un certain rapport avec les Asâmer ou chants entremêlés de danses que Burckardt a entendus chez les Bédouins du mont Sinai. C'est le soir qne se réunissent les jeunes gens el les jeunes filles de la Iribu pour se livrer à ce divertissement '. H faut se rap-

• C'est l'opinion de M. E. Meier {Gesch. der nat. poet. Lit. der Ue-

peler que les mœurs arables laissent aux femmes beaucoup plus de liberté que les mœurs turques ou persanes. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, elles se rapprochent des coutumes hébraïques.

Pour bien apprécier la poésie du Cantique, il faut s'attendre à y rencontrer un genre d'images que notre goût européen moderne ne peut s'empêcher de trouver souvent bizarres. Ce sont surtout les comparaisons dont il est plein qui justifient cette assertion. Ce qui caractérise ce langage figuré, c'est que l'image emprunte sa justesse beaucoup moins à la ressemblance extérieure de la forme ou de la couleur des objets comparés qu'à Tanalogie des impressions subjectives causées par ces objets. Ainsi le nez de la Sulamite est comparé quelque part à la tour du liban qui regarde vei'S Da^ mas. Cette comparaison, si étrange pour nous, a pour médium le sentiment d'une chose gracieusement placée au milieu d'objets agréables à la vue. De la même manière, la Sulamite compare à des lis les lèvres de son amant ^ Un autre caractère local de ce langage poétique, c'est que les points de comparaison les plus recherchés

brœr, p. 73 et soiv.) et noaa rencontrons dans le Cantique lui*mènie plus (f nn trait qui la confirme.

< Aa sarplos, il parait qae ce genre de comparaisons, sortoat dans la poésie éroliqae, eût moins étonné TÔccident grec et romain que le nôtre. M. Iloekstra a ingénieusement rapproché plusieurs citations d'Oyide et d*Aoacréon de plosieurs passages du Cantique. Le premier, par exemple, adresse à sa Galatée ce genre de compliments : Riguo fortnosior hortu, plus gracieuse que le jardin arrosé; plaUino e<mspectior alba, plus belle que le blafic platane; nobilior pomis, matura dulcior uva, plus f miche que les fruits, plus douce que le raisin mûr, etc. Il n'y a pws jusqu'à Tincroyable comparaison d*une jeune fille, que Ton complimente, avec un cheval (l, 9] , que nous oe retrouvions aussi dans Théocrite XYill, 30.

*'QBg xa\ à ^$oxpu>< *E)iva AouuSaiiAOVi xo<7fAO<.

sont en rapport avec les choses que le goût et les mœars du pays élèvent le plus haut dans F estime des habitants. Les eaux fraîches et courantes, les pierres précieuses et surtout les parfums^ cette source de jouissance physique à laquelle les Orientaux sont certainement plus sensibles que nous, se présentent h chaque instant à l'imagination du chantre populaire. EnGn, il ne faut pas s'étonner si les réponses des interlocuteurs sont rarement directes et laissent plutôt deviner leur portée réelle qu'elles ne i'ex* priment positivement. Cela encore est tout à fait oriental^ du pays où l'on répond aux questions les plus pressantes par une similitude ou une énigme.

Nous espérons , par tout ce qui précède , avoir suffisamment préparé nos lecteurs à l'intelligence complète de ce qui va suivre. Ils doivent comprendre le degré d'évidence et le genre de difficultés dont la version que nous allons donner est susceptible. Supposons que les paroles d'un opéra moderne parviennent k une postérité très-reculée, pour laquelle notre langue sera complètement morte, mais sans que rien absolument indique aux lecteurs de ce temps-là la division des scènes et la succession des personnages ; celui qui voudra rétablir la division primitive, en se fondant sur les indications des paroles conservées, s'imposera une tâche assez semblable h celle que nous avons taché d'accomplir. Autant il lui sera facile, une fois en possession de la certitude qu'il a devant lui un dialogue, de désigner avec assurance l'idée fondamentale et les principaux éléments de Faction, autant il pourra se glisser d'hésitation dans son esprit quant à la parfaite justesse de la division qu'il aura rétablie, et à côté de l'évidence du résultat général,

il restera peut-être une grande obscurité sur plusieurs points de détail.

Nous rappelons encore une fois qu'il serait contraire k l'esprit du temps et du poème de lui appliquer nos divisions dramatiques. Seulement il y a des scènes, des tableaux qui se sont déroulés successivement dans Timagination du poète, et nous nous en servirons comme d*un moyen naturel et facile de diviser le poème.

Scène I. — Au moment où commence le chant, la Sulamite vient d'être conduite au milieu d'une troupe de femmes de harem, qui sont chargées de la disposer favorablement aux avances de Salomon. Sa pensée est tout entière à son amour, à son fiancé qu'elle appelle en vain. Elle lui parle comme s'il était présent, toute son âme lui appartient. Puis, avec une vivacité toute féminine, elle interpelle les femmes qui l'examinaient curieusement, tout en faisant l'éloge de sa beauté. Elle est au désespoir de n'avoir su garder sa vigne, c'est-à-dire son fiancé. Cette comparaison, et d'autres analogues, reviennent souvent dans le poème.

LA SULAMITE

I, 2. Oh ! s'il me baisait des baisers de sa bouche ! Car doux est ton amour plus que le vio. 3. Car tes parfums sont suaves

Et ton nom est nn banme répanda : C'est pourquoi les jeunes filles t* aiment.

4. Tire-moi après toi ! Allons-nous-en vite ! Le roi m'a fait conduire dans son harem.

GHGBUR DES FEMMES.

Réjôuissons-nous , égayons-nous , Célébrons tes amours plus que le vin , C'est à bon droit que Ton t'aime.

LA SULÀMITE.

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