‹ Essais de critique religieuseChapitre 11 sur 41 · DE L'HISTOIRE DU DOGME · texte numérisé non relu

DE L'HISTOIRE DU DOGME

C'est une observation qui n'est pas neuve, mais que nous répéterons, parce qu'il est utile de la rappeler ici : Tune des supériorités de notre siècle consiste dans la manière dont l'histoire a été étudiée et enseignée. Il n'est pas un domaine de l'activité humaine qui n'ait aujourd'hui son histoire. Depuis l'humanité considérée dans son ensemble jusqu'aux plus petites villes» jusqu'aux plus humbles métiers, tout a eu son passé minutieusement recherché. Le globe lui-même a maintenant son histoire, divisée en révolutions, absolument comme la vieille république romaine. Le ciel a été l'objet d'une étude analogue. Les sociétés historiques couvrent l'Europe et l'Amérique. Un autre produit surabondant du siècle, le roman, s'est fait histoire, pour rendre sans doute sa politesse à l'histoire, qui s'est bien faite quelquefois roman. Toutes les sciences, depuis la philosophie, tous les arts, jusqu'à celui de tenir les livres, ont fourni leur contingent. Il faut ajouter que

I Voir la Reivtieâê Tkéohgie de SlraslMMiiv, 4** lérie, toI. XHf , p. Ml .

cette supériorité quantitative est aussi qualitative^ en ce sens que jamais on n'a si bien compris ce que c'était que dire revivre le passé. On pourrait même dire que notre siècle a inventé la véritable histoire. Sur le terrain politique et social, cette assertion est évidente. Pour ne parler que de la France, personqe ne songe à nier la transformation radicale qu'ont réalisée dans la science historique les travaux des Augustin Thierry, des Sismondi, des Guizot. Personne, après s'être abreuvé à ces sources profondes et viviûantes, n'a le courage de relire les narrations empesées et insignifiantes d'un Millot ou d*un Ânquetil. Il faut avouer que la littérature classique n'a pas laissé, sous ce rapport, de monument digne d'elle. Le Discours sur V Histoire universelle de Bossuet est un magnifique plaidoyer^ ce n'est pas pUis une histoire que son livre sur les Variations. Le bon RoUin, comme on l'appelle, a eu d'excellentes intentions et a droit è notre reconnaissance, comme travailleur et promoteur. Ce qui lui a manqué, à lui comme h tous ceux qui l'ont suivi dans la carrière jusqu'au siècle présent, c'est cet amour de la réalité vivante, qui, brisant toutes les idées convenues, tous les dehors factices, secouant le joug de la tradition reçue et des préjugés contemporains, inspire au véritable historien le désir et le courage de pénétrer tout entier, avec toute son âme, le cœur compris, au sein du peuple et du temps dont il veut retracer l'histoire. Les historiens de la période classique n'aiment jamais beaucoup les objets de leurs études. Ils ne consentent à les voir que du haut de leur observatoire moderne et ne les apprécient quà leur point de vue propre. Us font en histoire, avec beaucoup plus d'inconvénients, ce que nos .

grands tragiques ont souvent fait en poésie dramatique : Hippolyte porte perruque et Aricie met des mouches. Mais si, sur la scène oii tant de choses sont nécessairement de pure convention » ce défaut est peu sensible, en histoire, c'est un mal mortel qui mutile ou étouffe. Cela s'explique. Cette faculté de se détacher de son époque et de son entourage pour se plonger dans une réalité différente et s'en approprier l'essence intime, n'est possible que dans un temps où règne un 4^ertain scepticisme à l'égard des habitudes et des institutions du présent. Vous ne l'obtiendrez jamais d'un auteur, qui voit, dans les doctrines reçues et les choses existantes de son temps, la formule absolue de la vérité sous tous les rapports. Comment voulez-vous que celui pour qui l'absolutisme et le droit divin sont une religion, — non pas une religion contestée, affaiblie, comme elle l'est de nos jours chez ses sectateurs eux-mêmes, mais une foi évidente, irréfléchie, indiscutée, indiscutable, comme elle l'était en France il y a deux siècles, — puisse comprendre on mot aux luttes de la féodalité et des communes du moyen âge? Et qu'on ne nous accuse pas de préventions contre un parti quelconque. I.a même impuissance se révèle à gauche comme à droite. L'encyclopédiste du dixhuitième siècle, tout infatué de ses lumièreSy exprimant naïvement l'espoir de poser le faite définitif sur l'édifice des connaissances humaines, li^j^eu^ pas apprécier réellement les croisades, les luttes 'du sacerdoce et de lempire, les grands événements du seizième siècle. Pour lui, nécessairement^ les croisades sont une pure folie, Grégoire VII un ambitieux fripon, Luther et Calvin des hommes qui, ayant pu mieux faire, se sont donné, par

fanatisme» bien de la peine pour bien peu de chose. Encore une fois, pour que le sens historique s'acquière et s'impose a une époque, il faut que l'historien et ses lecteurs ne soient pas tellement identifiés avec leur temps qu'ils ne puissent absolument s'en distinguer. Il y a, en histoire comme en philosophie, un doute fondamental légitime, qu'il ne faut pas confondre avec le doute pyrrhonien ni byronien : celui-là est absurde, celui-ci mauvais; le premier seul est à la fois rationnel et moral. Comme en philosophie, ce doute ne peut naître que chez celui qui, ne trouvant pas dans le présent satisfaction entière à ses désirs et réponse péremptoire à ses questions, sait faire abstraction du présent pour étudier le passé. L'historien doit être capable de se séparer de son temps comme le philosophe de ses notions acquises, et cela est impossible à celui qui est un avec son temps. C'est pourquoi la véritable histoire politique ne pouvait naître que de nos jours, où les événements, dans leur succession rapide, ne permettent plus qu'aux natures exceptionnelles cette foi robuste aux constitutions sociales et à leurs effets assurés, qui, jadis, à gauche comme à droite, pouvait être le partage des meilleurs esprits.

Cette fécondité historique est un signe des temps. Est-il bon, est-il fâcheux? Quelques-uns, sans nier le mérite des travaux modernes en ce genre, considèrent leur multiplicité comme caractérisant une époque de décadence. Le monde se fait vieux, disent-ils, la période d'activité est épuisée, et l'humanité rédige ses mémoires. D'autres, et nous sommes de leur avis, pensent que, dans l'idée-mère qui a enfanté ces travaux, il y a sans doute un indice de maturité, d'expérience acquise par

bien deB épreuves, mais en même temps une aspiration sérieuse Ters l'avenir et le ferme désir de contribuer à ramener plus prompt et meilleur. Dans la manière dont l'histoire est étudiée^ on découvre Tintention positive de faire servir les résultats de l'étude à la réforme du présent, et si l'on s'en détache aisément pour contempler le passé tel qu'il fut réellement, c'est qu'on a la conviction d'employer le seul vrai moyen de dégager les vrais enseignements» les vraies leçons de l'histoire. Tout cela n'est pas signe de décrépitude» et ce n'est pas au déclin de l'Âge que l'on songe à faire un nouvel établissèment. A la vérité, il en est des lois de l'histoire comme de beaucoup d'autres. Les connaître, les formuler, les enseigner, est incomparablement plus aisé que les pratiquer. Mats combien d'enseignements, d'une application plus immédiate encore, sont dans le même cas ; et» parce que la faiblesse morale de l'homme l'empêche trop souvent de diriger sa volonté conformément à la vérité théorique dont il a conscience, faudrait-il nier Futilité pratique de celle-ci? Un écrivain de beaucoup d'esprit et de savoir, M. £• Renan, disait un jour, dans un recueil très-estimé, en parlant de l'histoire d'Israël, que les prophètes avaient représenté et réchaufie le passé politique et religieux au milieu des innovations et des révolutions de la période royale. Cette définition n'est vraie qu'à moitié, parce que l'un des traits essentiels du propbétisme hébreu, c'est une indomptable foi dans l'avenir. Si les Voyants d'Israël tournent les yeux vers le passé et et veulent y ramener le peuple égaré, c'est avec la conviction de prêcher l'unique moyen de marcher en avant, vers un idéal dont ce passé lui-même n'est que le prélude.

Comparez, par exemple, les deux passages signiflcatifs Jér. VI, 16^ et xai, 31-35. Eh bien 1 Thistoire de nos jours est la prophétie moderne, et si elle aime le passé, c'est qu'elle a foi dans l'avenir.

Ce que je viens de dire de la nécessité pour rhistorieu politique de rompre avec son temps et ses habitudes pour bien apprécier le passé, s'applique, sans la moindre restriction, à l'histoire de la société religieuse. Lors même que l'intime connexion des deux sociétés qui, en dernière analyse, ne peuvent pas être scindées longtemps-, n'établirait pas la parfaite évidence de cet énoncé, il n'en serait pas moins vrai que, pour s'approprier réellement l'Église du passé, il faut savoir se détacher en esprit de l'Église du présent. Les mêmes raisons qui ont donné & l'histoire politique moderne sa supériorité sur sa devancière, ont fait également que F histoire ecclésiastique n'est vraiment née que depuis peu. Il est de fait qu'un catholique, réellement fidèle au dogme et à l'esprit de son Église, ne peut moralement pas se livrer à cette étude avec les dispositions requises. Â moins de renier secrètement sa foi, comment pourrait-il contempler sous leur véritable jour les quatre premiers siècles de l'Église? Si mainte histoire de France, au siècle dernier, commençait par le règne de Pharamond, roi de France et de Navarre, l'histoire ecclésiastique, au point de vue catholique, ne tombe pas dans des illusions moindres sur la position et le pouvoir des presbytres qu'elle décore du nom de premiers pontifes romains. Il va sans dire que les controverses de la même période sur la nature du Christ, la théologie spéciale de chaque Père, les mouvements disci-

pliBaires ou autres lui apparaîtront sous des couleurs totalement différentes de la réalité ^ Hélas 1 c'est un terrain sur lequel nombre de protestants seraient aussi catholiques. Si les démentis les plus audacieux donnés par la science à la tradition, par exemple la négation du séjour de Pierre è Rome ou de l'institution apostolique de répiscopat, ne les font jamais reculer, ils seront tout aussi effarouchés que l'historien catholique à l'idée ^e voir s'évanouir, è la lumière d'un examen indépendant» telle autre tradition, telle autre prétention de l'orthodoxie. En un mot, leurs écrits, tout è fait en dehors du préjugé traditionnel là où leur conscience l'est aussi antérieurement, portent l'empreinte marquée de ce même préjugé, dès que leur conscience n'en est plus affranchie. Du reste la même égalité que nous stipulions plus haut entre l'extrême droite et l'extrême gauche politiques en fait d'illusions historiques, nous la maintenons sur le terrain religieux. Il est certain que l'incrédule matérialiste ou le rationaliste inaccessible i tout ce qui dépasse le

1 L'oarrage de M. ilbert de Broglie, U Église et V Empire romain au quatrième siècle (Paris, Didier et G**, 1856), en est uoe preuve irrécasable. Aacan livre ne démontre mieai comment, malgré les înlen lions les plos droites et la position la plas indépendante , le point de vue catholique est un véritable verre de couleur quand il s'applique è Phistoire. Voyez, par eiemple, t. I*'^ p. 3(^6, la manière dont Thistorien raconte Tapparition de Tarianisme : « Ce. fut vers Van 310 que le saint » évèqae Aleiàodre, homme de paix et de vertus apostoliques, fut informé » qoe dans son clergé circulaient des opinions étranges sur la nature de la » seconde personne de la Trinité. » ( //) Que penserait Téminent écrivain d'une histoire de France qui, au chapitre de la Révolution de 89, débuterait aiotî : Ce fat vers 1787 que le roi Louis XVI, monarque accompli sous tous les rapports, fut informé que dans ses États circulaient des opinions étranges sur des réformes è efl'ectuer dans la constitution du royaume et la pondération des pouvoirs 7 C'est pourtant un eflet de tons points analogue que produit la phrase citée sur quiconque a étudié au point de vue poremêot historique les développements de l'Eglise et du dogme.

terre-à-terre où il se oompldt, ne peut ni comprendra ni raconter l'histoire de l'Église et du dogme. Un sourd peutril parler pertinemment de la musique? Sans chercher des exemples si loin, les discussions actuelles de la théologie fourniraient matière à plus d'une observation du même genre. La critique appliquée aux livres saints devient déplus en plus une science historique. Eh bien ! quelle difâculté n'éprouvent pas ceux qui désirent propager les lumières qu'elle apporte, je ne dis pas pour convaincre» je dis simplement pour être compris, quand ils tâchent de ramener au point de vue historique les hommes habitués à envisager ces livres uniquement du point de vue dogmatique I Et pourtant ces hommes sont fort souvent des chrétiens sincères, aimant la vérité, désireux de s'éclairer. Ce qui leur manque, c'est ce sens critique dont la possession n'est acquise qu'à celui à qui les théories antérieures sur le Canon, sa formation, sa valeur, ont révélé de graves lacunes, nécessitant un retour à l'examen des choses, étudiées en elles-mêmes et pour elles-mêmes.

Je suis très-loin de dire que l'absence de convictions chrétiennes soit une qualité requise pour bien étudier Thistoirede l'Eglise. Ce serait aussi absurde que blasphématoire. Ce que je maintiens, c'est que notre siècle a dû être celui de la véritable histoire ecclésiastique, parce que, tout en étant animé d'une foi sincère et vivante, le chrétien éclairé, sous le coup des expériences et des épreuves du passé, n'a pu conserver cette sérénité avec laquelle il s'abandonnait jadis à une Eglise ou à un système. Que ce soit un mal ou un bien, c'est un fait. « La 1» vérité avant tout, » disait le pieux et excellent Neander,

» je ne veux pas passer pour ce que je ne suis pas. J'ai > été trop affecté, dès le commencement de mon déve- » loppement religieux, par les idées de l'époque, pour » pouvoir me comparer à ces hommes dont j'admire la » foi sereine et la simplicité enfantine » (Vie de Jésus, Irad. de H. P. Goy, p. 11). C'est un noble et touchant aveu. La seule restriction que j'y voudrais apporter concernerait l'admiration que Neander éprouvait pour ces hommes de foi sereine et de simplicité enfantine. Il ne dépend pas de nous de nous soustraire à ces puissances du temps, à moins de les ignorer, — ce qui ne se commande pas et, par conséquent, n'a rien d'admirable, — ou de se crever volontairement les yeux, — ce qui est une mutilation criminelle. Sans doute, l'Evangile préconise la foi des enfants ; mais la foi n'est pas la science, la foi provoque la science, et la science est un devoir. L'homme dùit connaître ce qu'il p^t savoir. c< Les enfants au sens T» de l'Evangile, )» dit avec autant d'esprit que de vérité M. de Pressensé {Revue chrit.^ II, p. 54), « sont les sim- )> pies de cœur, et entre un ignorant orgueilleux et un rt théologien humble et croyant, le plus enfant des deux » n'est pas celui qu'on pense. »

Je me résume en disant que le doute historique légitime, dont nous parlions ci-dessus, a été une disposition facile à revêtir dans notre siècle, en quelque sorte le résultat naturel de la situation contemporaine. Il a guidé, de nos jours, l'histoire profane et l'histoire ecclésiastique. Quant à cette dernière, dans les pays où tout se réunissait pour le rendre plus consciencieux et plus dégagé de préjugés de toute couleur, il a produit ces magniûques travaux, .déjà préparés au siècle dernier par Mosheim ,

Semler etSchrœckh, dont un Neander, un Gîeseler, un Hase^ pour ne citer que les plus illustres, ont enrichi notre Age. Je ne crains pas d'ajouter à cette nomenclature le nom de Baur et de ses disciples, malgré ce qui m'empêche de m'approprier l'ensemble de leurs vues. Leurs travaux historiques ont précisémeut souffert, comme ceux des anciens historiens, d'un attachement opiniâtre, excessif, pour un système. Ce qui leur a fait perdre maintes fois^ à mon avis, le sentiment de la réalité et trop sacrifier à l'hypothèse. Ils n'en ont pas moins donné une vigoureuse impulsion et jeté de vives lumières sur une époque enveloppée, plus que toute autre, dans les nimbes indécis d'une tradition aussi confuse que révérée.

Si ce que nous avons dit de l'histoire profane et ecclésiastique est vrai, nous le dirons avec encore plus d'assurance de l'histoire du dogme. Car c'est elle surtout qui exige, pour être Adèle, le doute historique légitime. C'est elle qui demande à l'historien le plus de renoncement à ses vues individuelles. C'est dans notre siècle que l'insuffisance reconnue du dogme orthodoxe et le vide causé par sa négation pure et simple ont de concert porté les esprits à en rechercher les origines en toute indépendance et avec le désir sérieux de faire servir les résultats obtenus par cette voie è la reconstruction de l'édiOce. Auparavant, soit identification du dogme avec l'Evangile même, soit répulsion passionnée contre lui, cette étude était moralement impossible. C'est pourquoi nous pouvons affirmer que notre siècle seul pouvait enfanter l'histoire du dogme.

Les sentiments et les idées n'ont pas un calendrier séculaire bien déterminé. Il est rare que la plante en pleine floraison dans un siècle donné ne plonge pas déjÀ par ses racines dans l'âge qui précède. Ainsi en est-il de l'histoire du dogme. Au fond la Réforme, en elle-même^ avec sa prétention de ramener l'Ëglise à son état primitif, supposait que du moins certains dogmes du catholicisme avaient leur histoire. Mais T intérêt du protestantisme h rechercher les origines du dogme apparut dans tout son jour, lorsque la question des variations fut devenue le champ de bataille ordinaire des deux grands partis chrétiens. Bossuet avait considéré la variation comme le critérium absolu de l'erreur en religion, nié, par conséquent, toute espèce de changement historique dans la dogmatique de l'Ëglise. C'est tout au plus s'il consentait à reconnaître que les formules édictées successivement dans le cours des âges avaient été nécessitées par la nouveauté de chaque hérésie. Chaque fois que l'Eglise avait ouvert sa bouche infaillible, c'avait été, non pour déterminer une croyance immuable, mais pour la maintenir par des définitions sans ambiguité possible en face des audacieux novateurs. La maxime de Vincent de Leyrins : Ecclesia dieensnove nunquam dicitnova, l'Eglise disant nouvellement ne dit jamais du nouveau, s'épanouissait ainsi, magnifique de contours et de majestueuse élégance, sous la plume sans rivale de Tévéque de Meaux.

Il est assez piquant de voir les avances que l'un des plus vigoureux champions de l'orthodoxie protestante, Jurieu, fait & l'hétérodoxie pour battre Bossuet avec ses propres armes. Dans sa VI* Lettre pastorale , p. 45, il prend l'exemple de la Trinité et s'exprime ainsi : « Ce mystère est de

n la plus haute importance et essentiel au christianisme. » Cependant chacun sait combien ce mystère demeure » informe jusqu'au premier concile de Nicée^ et même » jusqu'à celui de Constantinople. . . Les anciens jusqu'au » quatrième siècle ont eu une autre fausse pensée au » sujet des personnes de la Trinité : c'est qu'ils y ont mis » de l'inégalité. » Plus loin, il s'exprime en termes semblables sur la grâce et la satisfaction. Enfln il va jusqu'à donner à ce que nous appelons aujourd'hui la critique interne une adhésion implicite que les partisans modernes de l'orthodoxie n'adopteraient peut-être pas d'aussi bon cœur que lui ; il relève le fait, déjà constaté de son temps, que « les savants reconnaissent de quel siècle est » un livre théologique, en voyant quels dogmes y sont )> énoncés. » Il faut lire les exclamations et les lamentations de Bossuet dans ses Avertissements. L'évéque ne comprend pas, ue peut pas comprendre Jurieu. Du moins, il nous est impossible d'admettre que, si l'illustre controversisteavait su se mettre un seul instant au point de vue de son adversaire, il eût espéré se tirer d'affaire en invoquant des citations d'Athanase pour attester la nouveauté de l'arianisme, et des citations d'Augustin pour établir celle du pélaganisme '. Les grands hommes sont parfois naïfs.

On dirait que Thistoire du dogme a bien des chances

1 C'est surloat ie nom de Juriea qai reDd ces remarqoes iDtéressantes. Avait lai, Daillé avait fait ane brèche réelle à la répatation d'ortkodoxie des Pères dans son traité De l'employ des Pères (1631). Da reste, sans parler du Sic et non d'Àbailard, il paraîtrait qae le monophysite Stephanos Gobaras, au sixième siècle, aurait rédigé une collection de seatenees contradictoires des anciens auteurs ecclésiastiques (voy. PhoL Biblioth. Cod. CCIXXII, p. 891).

de naître, quand de pareilles vérités sont reconnues au sein même de l'orthodoxie. Cependant on ne peut raisonnablement espérer qu'une histoire jaillira du sein d'nne controverse passionnée comme celle-ci. Ce sera toujours, dans un sens ou dans l'autre, un plaidoyer. Le dix-huitième siècle arrive, et avec lui la lutte du piétisme chez les protestants, de la bulle Unigenitus chez les catholiques. Rien de tout cela n'est fait pour pousser les études historiques dans le sens de l'indépendance et de l'impartialité. La philosophie dominante s'inquiète fort peu de savoir si le dogme chrétien a une histoire ou non : peut-être même serait-elle charmée qu'il n'en eût pas. Le rationalisme, qui fait tant de progrès depuis la seconde moitié du siècle, se trouvera bientôt aussi incapable que l'orthodoxie de la rédiger. Toutefois, en 1759, on peut dire que la voie est ouverte par Semler et J.-Â. Ernesti ; par le premier, dans une pré&ce à la dogmatique de Baumgarten ; par le second, dans un opuscule o& le besoin reconnu d'une telle histoire est constamment supposé ^ En même temps, le fonds à exploiter s'augmente à vue d'oeil. La critique des sources commence à déblayer les chemins. L'érudition d'un Walch, d'un Henke, d'un SchroBckh, d'un Ptanck, amasse d exeellents matériaux. La fin du siècle dernier voit appatraltre de véritables histoires du dogme j celles , par exemple, deS.-G. Lange (1796), de Wuodemann(1799), et en 1801 le savant Danois Mûnter commence le dixneuvième siècle avec un ouvrage dont les progrès ultérieurs de la science n'ont pu &ire oublier le mérite.

^ C*éudl an travail iotitolé : De théologim Aistoriovéf dûfwialkdram/ttngmdœ neœssitate.

Nous ne parlons pas d'une foule de monographies ou travaux adjacents, tels que ceux deCorrodi S deZiegler', do Rosenmûller 'y de Martini^ et de beaucoup d'autres théologiens allemands de la même époque. En général» ces hisloires ou recherches historiques se ressentent un peu trop de l'antipathie de leurs auteurs contre la vieille dogmatique et de leur prédilection pour les choses raisannablemefU expliquées. Mais plus on avance, plus ie sens historique s'améliore. Mùnscher parait, et avec lui le monument classique du genre (1797, 3* édit. 1817- 1819). Pour la clarté de l'exposition, l'impartialité du point de vue, l'amour de la chose étudiée, le caractère positif du résultat acquis, cet ouvrage est encore, à ma connaissance, sans rival. Je le recommanderais toujours, de préférence à tout autre, à celui qui voudrait s'initier À la science historique du dogme sous la direction d'un maître en l'art. L'édition surtout que Dan. von Cœlln a publiée en 1832-1834, continuée par Neudecker(1838), en l'enrichissant de notes et de citations nombreuses, répond admirablement au but quej'indique. Sans doute, Mûnscher n'a ni tout su, ni tout dit. Depuis son ouvrage, la période apostolique et celle qui la suit de près ont été étudiées, en quelque sorte devinées, comme il ne pouvait pas encore le prévoir. L'influence de Schleiermacher, si visible sur tout notre âge théologique, a fait pénétrer plus avant dans le contenu divin des dogmes tradition-

* Kritische Geschichte d$$ Chiliasmus (1781).

^ Geschichtsentwicklung des Dogma von dem Heiligen Geiste (1791). ' Hisioria interpretationis librorum sanciorum in EccUsia Chfisti — usquead O/igenem (1795-98).

* Ventich eincr pragmaL Geschidite des Dogma vim der Gottkeit Christi in den vier ersten Jahrhunderlen (1801).

nels. Sa division périodique a éf é critiquée, ce me semble, avec quelque raison. Mais je ne crois pas aller trop loin en disant qu'à partir de cet excellent ouvrage, l'histoire du dogme est faite dans ses grands traits, et surtout le point de vue moral qu'elle exige de F historien est gagné et ne peut plus faire doute. Cela ne diminue en rien l'admiration que réclament des œuvres non moins consciencieuses et auxquelles on doit le développement ultérieur de la science, par exemple les histoires du dogme de J.-Ch.-W. Ernesti (1805, 4'édit. 1835), deK. Meier (Giessen, 1839), d'Engelhardt (1839-1848), de Baumgarten-Crusius (Leipzig, 1840-1846, éditée par Hase), de F.-Ch. Baur (Stuttgart, 1839) et de Hagenbach (4* édit., 1858). Il est à peine besoin de rappeler que les travaux d'histoire ecclésiastique générale de Neander et de Gie* seler ont largement contribué au même résultat ^

L'histoire du dogme est donc une science contemporaine, et, nous pouvons l'afQrmer, une science organisée. Les noms que nous venons de citer appartiennent à des tendances très-diverses, et le seul principe scientifique professé en commun par tous ces hommes éminents serait peut-être celui que nous stipulons comme étant à la base de toute recherche historique vraiment digne de ce nom. C'est précisément pour cela que l'on peut parler de r histoire du dogme comme de quelque chose de positif, et non pas comme d'une hypothèse plus ou moins

< Un tableaa synoptique abrogé de Thistoire da dogme d'après Neander a été dressé par K. Vorlœnder [TabelL-ubersichtl, Darstellung der Dogm. nach Neander's dogmengesch. Varies. Hamboorg 1831^37 ). — Quant à Gieseler, une histoire da dogme, rédigée par E. R. Redepenning sur les documents laissés par le savant historien, forme le dernier voliime de Té* dilion eu partie posthume de sa grande histoire (1855). - •

hasardée. Oui, le dogme chrétien a soti histoire dans toute rétendue de ce mot, et celle histoire est Bxéè désormais dans ses évolutions principales. Si le lecteùf veut hien me prêler encore son altenlion, je désirerais l'entretenir de quelques enseignements qu'elle poHe âve^ elle par ra{>port à plusieurs questions ÀôtUëllës.

Kn tout premier lieu, l'un des services signalés ({û^est appelée à rendre l'histoire du dogme , éà de flxèr 1& valeur réelle de la chose même doiit elle tt&ite. Le dogme, tantôt exhaussé jusqu'au ciel, tantôt rabaissé juSqu'en enfer, longtemps considéré comme identiquô i l'Évangile même et quelquefois dépeitit comme un des plus grands obstacles âu s&lut des àmes^ tl'K mérité ni tant d'honneur h\ tatit d'indignité. Son histoire nous montre sou véritable rôle dans TËglise et la boUsciencé individuelle.

Le mot d'abord ^t Tidéé qu'il rëpréseiite sobt antérieurs à r Évangile. Aucun écrivain du Nouveau Testament n'emploie lô mot té^oL pour désigner le contenu de la foi chrétienne. Ë6fltYY<XibV, x^f>oYtxdt, x*fo<, éMngilêj pré^ dicatioriy parole, etc. , sont {Plutôt les expressions préférées, et, par leur sens complété, dénotent que l'idée précise du dogme est étrangère à la génératibn apostolique. S'il est question de 8<JY|xaTi (Luc H, 1 ; Actes Xvii, 7, èttvi, 4), e'est dans le sens de décret, d^ordonnance politiqae OU rituelle, et ce sens provient de l'expression ofQcielle Soxeî, SéSoxxat, il semble juste, il est arrêté (comp. Actes xv, 25, iS). Ce même mot^ Col. ti^ 14 etËph. il, 15, serait plu« tôt pris eu mauvaise part» désignant les préceptes de 1«

Loi, par opposilidn à la nature non légale dé la dls^n^

salîon évatigélique. Lorsque plus tard la lillérature patristiqiie l'emploiera pour désigner les conceptions théoriques, intellectuelles, de la vérité chrétienne, c'est un emprunt qu'elle fera à la philosophie. Les stoïciens donnaient ce nom aux formules sentencieuses, servant à définir la loi souveraine dans ses applications diverses '. f^a portée du dogme philosophique est donc inconditionnelle. Sa formule exprin^e Tabsolument vrai. Delà, sans doute, Taffinité logique en vertu de laquelle le langage chrétien adopta cette expression pour désigner la vérité chrétienne formulée intellectuellemenf . Le christianisme en soi était un fait, et, comme tel, l'enseignement chrétien était primitivement une annonce, une prédication (sôsyt^Iiov, x^^tLi). Mais un fait quelconque porte avec soi des vérités que la raison cherche k dégager et à définir, surtout quand ce (aitestl'ohjetd'une foi, d*une contemplation absorbante et la base d*une bienheureuse espérance. Fides quœrit inteUectum. Quand la raison a réussi ou qu'elle pense avoir réussi, le fait historique prend la forme de la notion intellectuelle acquise, et quand ce fait prétend à une taleur divine et absolue, la notion quon lui applique en reçoit la même valeur. Â partir des lettres du Pseudo-* Ignace, on rencontre toujours le mot dogmes employé ^ur désigner les vérités chrétiennes formulées, et, au

* CieéroD, Aoaâ. Quœii. , IV, 9 : Sapie ntiœ vero qnid futurum est ? Qwé neque de se ipsa dubitare débet, neque de stUs decretis quœ phiiosophi vocanï ôo^uaTa, quorum nullum sine scelere prodi poterit,,. Non poicst igitur dubUari quia decretum nuHum falsum possit esse, sapientique satis non sit rum esse falsum, sed eliam stabile, fixumt ratum essedebeat: quod move e nulla ralio queat. — Cmiip. le chap. 43, où rinlerlocnteur raprend cette âssertioii : Soelus enim dioelMS e^se Soytxa prodere.,. Ne incognito assentiar : quod mihi iecum est dognuk commune. — De môme^ Marc iiarèle, EUiauT., 11, â : Tauxa doi tiipxéTb), àt\ SoyjJLaTa eff-oi.

singulier, il s'entend du contenu général de la doctrine chrétienne» telle que. la comprend Tauteur ou le parti dont il représente les opinions. L'adoption de ce mot par l'Église coïncide avec le temps où le christianisme fat compris surtout comme une orthodoxie^ en vertu de laquelle avoir des notions exactes sur le fait chrétien constituait la première des conditions requises pour participer au salut.

Cette rapide esquisse de l'étymologie historique du mot est parfaitement d'accord avec la supposition même de l'histoire du dogme. Puisqu'elle existe, il est impossible d'identifier le christianisme avec une dogmatique quelconque. Sx, en donnant l'Évangile aux hommes. Jésus avait donné une dogmatique, il ne saurait être question de la formation et des évolutions successives du dogme. Du moins il n'en saurait être question que d'une manière très-relative, k peu près comme lorsqu'on fait l'histoire d'une école philosophique. Quand on annonce une histoire de ce genre, on part de la supposition que tous les penseurs rangés sous la catégorie désignée ont admis certains principes, certains dogmes philosophiques auxquels l'école doit son caractère à part et en dehors desquels elle n'existe plus. C'est, à vrai dire, l'histoire des applications diverses ou des développements d'un même système fondamental. De même, si le christianisme était fatalement soudé à une dogmatique apparue avec lui et ne faisant qu!un avec. lui, l'on pourrait encore parler du développement légitime ou non du dogme une fois donné, l'on pourrait faire encore une histoire des hérésies, mais il n'y aurait plus d!histoire du dogme dans le sens absolu de la chose et du mot. Il y au-

nit on taf dogmatique primitif, au delà duquel on ne pourrait pénétrer, sans sortir en même temps du christianisme. Or cela n'est pas. Depuis l'anthropologie jus^ qu'A Teschatologie, depuis les questions relatives i la nature du Sauveur jusqu'aux conditions théoriques du salut qu il apporte, il n'est pas un enseignement, k moins qu'il n'appartienne déjà aux temps antérieurs, qu'on ne voie se dégager, plus ou moins lentement^ à travers des yicissitu des plus ou moins pénibles, du travail de la réflexion appliquée au faits chrétiens. Le christianisme, objectivement et subjectivement, préexiste à tout dogme et se distingue de lui, comme le corps humain a devancé toute espèce de recherche, si simple qu'elle fût, sur les éléments qui le composent et les lois qui le régissent.

A un autre point de vue, l'histoire du dogme nous enseigne encore la même vérité. Si Ton est persuadé que l'Evangile et le salut qu'il apporte sont des faits essentiellement religieux et moraux, et que le vrai moyen de reconnaître la présence de l'un et la possession de l'autre est de regarder si les fruits qui en doivent être la conséquence se forment et mûrissent , il est absurde de ren* fermer l'un et l'autre dans des formules dogmatiques et de dire à la vie en Dieu : Jusqu'ici et pas plus loin. La tâche de l'exclusiste dogmatique serait de démontrer que la communion d'esprit avec le Christ est impossible en dehors de sa doctrine propre : démonstration qui se juge d'elle-même rien que par l'énoncé. En fait, l'histoire du dogme nous montre que la puissance de régénération et de vie divine, quifait que l'Évangile sauve, a agi dans des milieux d'une hétérodoxie flagrante. Que dis-je? l'âge héroïque de r£glise,celui du moins auquel on aime toujours

h revenir pour assister au magnifique spectacle deVép»** Qouissemeot graduel de TEglise dans le monde paieiia cet âge n'était pas orthodoxe, quelque sens qu'on attache aujourd'hui h ce mot, et je ne sais pas une seule Cou* fession de foi moderne, longue ou brève, que TertuU lien, Origène, Justin, l'auteur de YÊpitre à Diognète^ Athénagore, BippolytOi Clément, etc.» etc., restant il* dèles à leurs croyances de jadis, consentiraient à signer.

Le dogme rentre donc, de par son histoire, dans la catégorie du contingent, du relatif, et ne saurait être érigé en élément capital, en condition nécessaire du salut. Est-ce h dire qu'il faut le considérer comme unesuperfétation dangereuse? La foi la meilleure est-elle la foi qui redoute la systématisation et la réflexion intellectuelle? ?fon pas.

D'abord, l'histoire nous enseigne que, si le dogme n'est pas un élément essentiel du salut chrétien, il est un élément inévitable dans l'Église et dans la vie chrétienne. Yoili dix-huit siècles que Ton dogmatise, et l'on a commencé à dogmatiser dès le lendemain de l'ascension. Cela devait être. Le dogme se forme en vertu de cette loi de notre être intellectuel, qui domine toute recherche et toute connaissance, par laquelle nous tâchons toujours de ramener à l'unité de conception et de formule les faits complexes et multiples que pose devant nous Tex* périence sensible ou spirituelle. Pour que l'on ne dogmatisât plus, il faudrait que les faits chrétiens, en perdant leur valeur et leur intérêt, perdissent leur réalité pour la conscience humaine. Je comprends très-bien que, dans la crainte de se tromper en afQrmant, on aime

ilieaK ilJQurnûf TiiffinqatioQ ou se cùntenter de thèses indécises et éltstîques, Hxem vaut cela cent fois que l*af« finnatioD igporonte et de parti pris, Mais ce que je u ad-> meta pas, c'est que Voq reste volQntairement, de préfé-. reoce, dans le deini*jour du seutimeut eu face des chosea aimées. Qn aime h counattre ce que Toq chérit, et Von u'ignore volontiers que les objeta auxquels oa pe tieut guère, Ja dogmatique a trop souvent été confondue avec la religion ; mais, qu'où ne s'y trompe pas, les grandes éyolutiona du dogme au premier» au troisième» au seizième et au dix-ueuvième siècle ont toujours eu pour propulseur un grand mouvement religieux.

peut-être étonnerai-je quelques personnes en parlant de formules ratimnell^s à propos de dogmes. Ce n'est pas en général Tidée que ce mot réveille. Il emporterait plutôt dana poire imagination moderne la notion d'une doctrine contradictoire en soi* mais qu'il faut admettre k cause de l'autorité surnaturelle qui la garantit. Bien de plus faux que cette manière de voir au poiqt de vue historique. Les dogmes qui, de nos jours, semblent le plus incompatibles avec les exigences de la raison, ont dû leur apparition au travail de cette même raison, et ceux qui les ont formulés ont toujours cru donner l'expression rationnelle adéquate de la vérité objective. Âthanase, comme Ariu^i regardait sa théorie Irinitaire comme la saule qui rendit compte des rapports de fait existant entre |eFilsetlePère.L'6fA9<»u<nq<ilaconsubstantialité, lui paraissait essentielle pour exprimer une relation qui, selon lui, devait être Vidcntité d'essence, sous peine de voir s'évanouir toute réalité dans la personnalité divine du Rédempteur. Anselme établit dialectiquement le dogme de

la satisfaction, dont il est, sinon l'inventeur, du moins le théoriste, et c'eût été le scandaliser fortement que de taxer d'irrationnel son système sur la Rédemption. La prédestination calviniste est la conséquence rigoureuse du dogme de la dépravation totale de la nature humaine et du dogme de l'assurance du salut, — ce sentiment chrétien par excellence que la Réforme a eu seulement le tort de transformer en théorème intellectuel, de sorte qu elle n'a reculé devant rien pour le maintenir sous cette forme, pas même devant le decretum horribile. On dira peut-être que ces différents dogmes étaient le résultat d'un examen scripturaire bien ou mal dirigé. Non : Arius et Athanase, Anselme et Abailard, Calvin et Arminius ont respectueusement examiné l'Écriture, ils l'ont invoquée dans leurs apologies, et l'Écriture leur a répondu au gré de leurs vœux. Il n'y a pas de meilleure démonstration que l'histoire du dogme pour établir que nos livres sacrés ne donnent pas une dogmatique, et que fort heureusement la nécessité de leur présence et de leur lecture assidue dans l'Eglise repose sur un tout autre motif que celui-là.

Que résulte-t-il de là? Encore une fois, que le dogme est nécessaire; que l'esprit humain, d'une part, l'Évangile, de l'autre, étant donnés, il est impossible qu'il n'en résulte pas une étude dont le fruit sera le dogme, sous une forme ou sous une autre. Disons plus. Le dogme est un devoir. Eh quoi I l'homme, depuis qu'il est sur la terre, a fatigué son esprit à la recherche des lois secrètes qui dirigent les cieux, la terre, la mer et toutes les choses qui y sont, il s'est pris lui même pour objet d'étude, et, malgré ses insuccès sans nombre, il est

toajours revenu à la charge poar découvrir le secret de son existence et de sa destinée, — et le christianisme ne mériterait pas que la réflexion du chrétien s'attachât avec amour au fait objectif qu'il présente pour dégager les vérites étemelles qui y sont impliquées I Plat è Dieu que le dogme fût toujours un besoin des intelligences I Cela prouverait que la foi est une possession de Tâme. Ne nous laissons pas tromper par des faits accidentels. Si la valeur exagérée qu'on a attachée au dogme a amené trop souvent des résultats déplorables, il ne faut pas l'en rendre responsable. Cette exagération provient d'une cause antérieure, d'une déchéance morale de la foi. Parce qu'on n'avait pas la vraie justice, on a voulu se rattraper sur la justice intellectuelle, comme ailleurs on a cherché è se dédommager au moyen de la justice extérieure. Prenons un exemple. L'histoire du concile de Nicée a des côtés fort tristes. La valeur du résultat proprement dit que l'Eglise en a obtenu, est, à mon avis, 4rès-problématique. Cependant je ne sais rien de plus imposant que ces 250 évéques, encore à cette époque les vrais représentants de leur diocèses, et se réunissant en un même lieu pour délibérer sur une question de croyance. C'était la première fois, depuis la création, que le monde occidental était témoin d'un pareil spectacle, et, k travers tous les misérables incidents qui se produisirent, il n'en jaillissait pas moins une retentissante prédication de cette vérité que notre siècle est trop enclin à oublier, savoir que l'homme ne se nourrit pas seulement de pain. Ne soyons pas toujours utilitaires dans nos appréciations historiques. Si la fin ne justifie pas les moyens, elle ne doit pas non plus les incriminer nécessairement. Après tout.

^ ifft ^

\% degOM n^en a pta muim loiû^afs été W fwM^w ^-ya «DDtoQtt di?in« qui «ans lui eût éob^pfé à \% plpr«Ulé 4^ fidèle^. Detf^ (niUians d'âme» w\ saio l«i Mini gpâo» à oette forme p^itivQ e(, pt^up dipat dire, géométrique» iioug laquelle il leur était pvéseuté. Ordiaaîreipeqt ex« prea»ioii de lu equscienoe géaénile d'une époque^ le dogme a rendu aw générations qqi Tout procluiué )e même aervioe que la formule adéquate d'ua fait qu'il étudie avec amour repd toi\joups à Tiudividu qui panrieD^ à la saisir. Nos sentimeuta eut besoîu de s'eiprimer» et l'eipresaiou, quand elle noua apparaît claire, précise, em? brassant le aujet, réagit heureusement aur leur intensité. C'est pourquoi V utilité d*un dc^me donné disparaît dans la mesure où il faut faire 9ppel à Vautorité surnaturelle pour le protéger contre lea réclamations de la consoienoci 0t de la raison. Ainsi compris, le dogme est la langue di^ vine qu'ont parlée les grande maîtres, les grands vir* tuoses du monde chrétien. Non^seulement Paul, non-seulf)inent Jean» mais encore Origène, Athanase, Augustin, Anselme, Calvin» Schleiermacher, ont bien mérité de ri^lise« Et, quoique plusieurs des doctrines préponiaéei par ces hommes illustres n'aient aucunement mes sym^ pathies, quoique, sans êlre ni arien» ni pélagieui je mettrais volontiers A"us à côté d'Athanase, Pelage i eâté d'Augustin, Abailard^ à côté d'AnsoIme, il me suffit de

1 On peat en effet considérer Abailard comme ayanl reprc^seotë, dans MmaBiièra 4a. cQBCQvoir la Héd^mpUon, h point de fue éthique par appo* aition an (>oint de vue jaridi()ue développé par Anselme. Nobis enim vide" tWy dit-il dans son Comm. sur les Rom., l. ii (cité d*après Mânscher-von Ccellq, p. t49), 9«*od in koc ju9tifieali «umiM inMmsuim Chri^ii et D^ feconciliati^ quuxiper hanc sinf^larem gratiam nobis exhibiiafn,qwxi (iliiAS tuus nostrani suscepetit naturam, et in ipso nos tam verbo qttàm exemplo V^ii^v^ ^9g^ô od n^lm f!9rHi{ih ^ 9^ çmpU^s ffr afiiQrfm <h*

oopstater que les théories mêmes do»t uotre gén^^tioi^ peu à peu ge déUcbe od( été pendant des siècles Tejpres^ sioQ de la foi de TËglise, pour que je m'«rréte avec véué« ration devant leurs ruines imposant^. Leur domipatiû^ u* a pas été sans cause. Sans doute» il y avait dansées doc-trines quelque chose qui a trouvé bien longtemps v^ écho prolongé dans les consciences et fait oublier les côtés inadmissibles. Notre tâche n est donc ni de mépris «er ni de railler les dogmes de nos pères, mais de recher*. cher et de maintenir les éléments divins que renfer-^ fermaient les enseignements auxquels ils ont consacré leur vaste intelligence et dont ils ont nourri leur foi ardente. « Le scrib^ instruit dans le royaume de Dieu A est semblable au père de famille qui tire de son tré* » sor des choses nouvelles et des choses vieilles. » Le tout est que les objets renfermés soient vraiment dignes d'y être. Et c'est ici le cas de rappeler une autre parole du Seigneur : Soyez de bons changeura\

En esquissant rapidement les origines de l'histoire du dogme, nous avons montré que les exigences de la controverse an ticatb clique avaient insensiblement conduit les écrivains protestants à envisager l'antiquité ecclésiasr tique d'une manière auparavant inconnue. L'Eglise pro-^

((^'1, ui tanto dMnm gratùM accensi benefido, ml jam tolerare propter ipium refwrmidet caritas,.. Redemtio iUfque riostra est illa summa in no- ^« per passionem Christi dilectio, qiuB nos (non) 9olum a serviiuie peccati ^iàerui, ted verum nabis filiorum Dei liberkUem acquirit, uê amort ejuê V^lius (juam timoré cuncta impleamus.

' Il est sanisammeDt reconou que cette parole de Jésus, bien qae ne se ^uvaot pas dans nos évangiles caDOoiqaes, de Bième que celle qui e«l Ti^pporiét Actes xx, 35, est d'uue authenticité indiscutable. Les Constitutions apostoliques, les Clémentines y Orïgkne^ Jérôme, etc., la citent, et <l «illeim elle porU avec elle sa garantie*

testante a-t-elle gagné réellement è s'abandonner à cette impulsion spontanée » qui la portait à confirmer par rhistoire une thèse qu'elle savait déjà gagnée sur le terrain biblique?

' Dans nos idées modernes sur la théologie biblique, il n'y a pas de difiërence essentielle entre le développement historique du dogme dans l'Église et ses commencements au sein de la première génération chrétienne. Le second siècle et les suivants ont tiré les lignes des points posés au premier. La cause de la Réformation, gagnée sur l'un des deux terrains, l'est aussi sur l'autre. Mais ce point de vue est récent encore, du moins parmi nous, et longtemps on s'est représenté les livres saints comme un corps d'éléments similaires au point do vue dogmatique, dans lequel l'histoire n'avait rien à démêler. On eût fait, par exemple, l'histoire du dogme de la Trinité ou de la Rédemption^ en commençant ainsi : Jésus et ses apôtres avaient enseigné que... Aurait suivi une condensation de passages pris d'un bout k Tautre du recueil sacré et résumés en une doctrine précise et arrêtée. De là on se fût élancé, comme d'un terrain homogène et compact, sur le fleuve sinueux et mélangé de l'histoire. A ceux qui seraient encore disposés à nier la légimité d'une histoire du dogme biblique, nous n'avons qu'une réponse à fSaire, et elle est identique à celle que nous opposions aux négateurs de l'histoire du dogme en général : celte histoire est légitime, car elle est faite. Mais, encore une fois, une telle manière de considérer les choses était absolument étrangère à nos anciens controversistes, ainsi qu'à beaucoup de leurs successeurs très-rapprochés de nous. L'histoire du dogme, encore mal connue, pouvait

renfermer dans ses profondeurs des armes dont la controverse antiprotestante s'emparerait avec ardeur. Peutêtre, en y regardant de plus près, découvrirait-on que Bossoet avait raison , et que le dogme de l'Église, toujours mieux défini à travers les âges, mais toujours identique à lui-même, réclamait la croyance des insoumis au nom de son immutabilité séculaire.

La victoire a été complète, tellement complète que les savants catholiques sont aujourd'hui plus embarrassés de Targumentation de Bossuet que reconnaissants du prestige qu'elle a longtemps exercé. Le public laïque l'avait prise au mot, et, chose plus grave, il existe encore aujourd'hui dans le sein de l'Église romaine des hommes très-distingués, le P. Gratry, par exemple, qui n'admettent pas que le dogme ait pu varier. Cependant il en sera de cette illusion comme de la confiance dans les intentions libérales de la papauté : la seconde moitié de ce siècle la verra descendre peu à peu sous l'horizon. Dans les hautes régions scientifiques du catholicisme (et la manière dont on a mtroduit le dogme de l'Immaculée Conception tendrait & démontrer que cette théorie sur la formation du dogme a de puissants protecteurs '], on a

* Cela De peot plas faire donte. An moment où cet lignes étaient écrites, Ie« jonmaux pabliaiefit an bref de Pie IX aux évèqaes d*Autriche, dans leqael la théorie qae nous reproduisons ici est littéralement présentée comme la doctrine ofllcielle de TÉglise. Voici an passage significatif qae nous empruntons à la traduction de V Univers : « Le progrès existe dans la religion » de rÉglise de Christ, et il est très-grand ; mais c'est le Trai progrès de 9 la foi, ce n'en est pas le changement. Il faut qne Tintelligence, la science » et la sagesse de tons et de chacun en particulier, des Ages et des siècles » de tonte TEglise, comme des individus, croissent et fassent de grands, » de très-grands progrès^ afin que Ton comprenne pins clairement ce que » ron croyait d'abord plus obscurément» afin que Ih postérité ait le bon* » hear de comprendre ce qne l'antiquité Ténérait sans l'entendre » (Bref

adopté l'idée d^un développement contiau, qui» sans transformation radicale sans doute, mais allant toutefois du germe imperceptible à Tépanouissement complet, laisse place à l^histoiré et pare à quelques-uns des coups lèd plus redoutables de la controverse protestante. C'est à Mœbler, je croîs, que TÉglise romaine est redevable de cette théorie, adoptée et popularisée par Wiseman. L'Eglise de tlome a toujours prétendu possède!* des traditions apostoliques, per ifiiamis Irâditœ, dont l'Écriture né parlé pas bu auxquelles elle fait tout au plus des allusions très-éloignées. t^elle est ridée classique de là traditiob, celle que Bossuet et ses adversaires connaissent. Hoehlelne là nie pas, mais il insiste sur la présence simultanée d*un sens chrétien dans TÉglise, se propageant par Téducàtion ecclésiastique. L'Église a une conscience qui àe développe avec le sceau divin et d'avance garanti de Tinifàillibilité \ De même qu'en descendant la montagne Vous découvrez lin mince filet d*eau dont vous ne soupçotlniez pas l'existence auparavant; que ce mince filet, Ibul éii courant sans bruit le long des pentes fleuries, ftcqùiert chemin faisant plus d^mportauce et de vigueur; l][û^au boilt d^un temps donné, il devient un fleuVe se frayant majestueusement un passage vers la mer : de knème un simple indice, un rien perdu dans les traditions amoncelées, voilà, selon la théorie, le rivulet spirituel duquel sortira un jour la proclamation d'un dogme tstifanté par l'Église universelle et formulé par son chef.

de iMe IX aux évèques et orchevèques de Tempire d'Autriche eu date du 17 mars IB56].

1 MœKler*g Symhotik, l* édit., p. ^bh \et suiv. : Der tigenthUmliche in «er Sircke vorhandBne tinâ durch die kirchliche Ërziehung sich foripPonr ienâe c^ristlkhe Sinn, ~~ dos kirchUcKe Èewt^tsèin.

l\ suffit de bien peu dô cbose. Ce t>etit être Uti d^tiiiy^rset dôrÀDcien f estâtnent, pât*6teinple cette gràdeusé eiclattiAtiba du fî&nlique (iv, 7) t Ma bien 'aimée, it n*y û pùlnt de taché en toi^. Ce peut être un acte assez mal va d'abord datis TËglise, cotûtnô ragression dU pape Victot* contre les Asiates à la Ûa du second sièclei NMtupoHe. !^i le grand fleuve à d*abord été petit rbisseâu , M souli^g n'en est pas Motn^ divine, et h source divine a fait le fieuve divin.

C'est très-ingénieUx. Vou^ devinez d'avance quelle fltt de non*recevoir on opposera h bien des objections de l^ancienne controverse protestante. Tout culte des saints est inconnu dans les premiers siècles. Qu'ëst-ce queceli prouve? Là vénénlltion pout les &p6tres et les niartyrs existait dès lors , le culte devait Venir tout doucement. Beaucoup de Pères ^'eipriMent sut les plus augustes mystères de façon qUe leur sécutitè sei*bit âUjourd^hui très-problématiqùe à Naples et en Espâghe. C'est lé limon que le fleuve roulait aveë ses ondes et qu'il A dé*^ posé peu k peu ûht là riVe. V'ôx Btcleêldby vbx J>d, et le jour où des tnillions de 6oè\ït% catholiques soupirent kprès la proclamation d'une doctrine, le chef visible dé l'Église, Toreillé penchée suv là Ville et le monde, recueillant tous ces voBUt qui convétgent vers sa bhairë suprême, n'a plus qu^& formulet* ce que croit la multi^ inde inspirée. Est-il possible de mieux toncilier l'an^

1 Lé diHUaal LèAbhilehiai, |li 11 d« M>tt litre ftuT rffitimieuUi CoHàtf^ êion, BÎgiiale ce passage ea tète des témoigoagea qui, bien faibles h Tori* giae, ont été ionjoars eii grandissant et en gfossissaiil jnsqa*en iÈttï k l'aur^ittel ùt dirioai-DOUa paé qao TEsi^rit-Sfliil a adressé ces paroles i » tUriaî » continae sou Éminence avec ooe naïveté qai, en'Yérité, désarme one iiàdignatîdn qui né jemahdâît qu*i se di^èlôppèT.

cienne idée de r Église infaillible dans son universalité, comme Irénée et Gyprien l'ont comprise, avec les prétentions les plus absolues de Tultramontanisme? Est-il possible d'être plus radical et plus absolutiste à la fois? Dans un tel système, c'est le suffrage universel qui fait le dogme. Nulle part, les capacités ne peuvent moins influer sur la marche des choses... Et pourtant c'est le monarque spirituel, le pontife, qui décide et donne, en le proclamant, au dogme inpotentid cette valeur actuelle et réelle dont il ne peut se passer pour être vraiment dogme. Cela revient à dire que cette théorie est catholique dans son essence même : car elle affirme résolument la divinité du fait existant.

C'est ingénieux, c'est catholique, mais est-ce vrai?

Que dit l'histoire du dogme?

Elle atteste que cette théorie ne cadre pas avec les faits, et la renvoie rejoindre ses devancières dans le grand tombeau des illusions incompatibles avec la science. Non pas qu'il n'y ait une grande vérité dans l'idée en ellemême du développement du dogme. Oui, il est très-vrai que le lent travail des générations, couvant, pour ainsi dire, une idée, travail accéléré parfois par de puissantes individualités religieuses, fait sortir peu à peu de l'état embryonnaire, où ils étaient k l'origine, des théorèmes tout entiers qui se déroulent à perte de vue. Un apôtre, au génie inspiré, puise dans la communion du fidèle avec son Sauveur l'idée d'une mort et d'une résurrection profitant par un mystique échange à quiconque s'unit par la foi avec le Mort-Ressuscité qu'il annonce. C'est bien, en effet, le point de départ d'un travail continu de la pensée chrétienne, et, plusieurs siècles après, la théorie

d'Âoselmesur la satisfaction nous présente un organisme complet dont nous pouvons suivre ab ùvo les transformations SQCQessives. Un autre écrivain sacré , non moins puissant par Tesprit, applique i la personne unique du Fils de Dieu une conception philosophico-religieuse , dont l'antiquité juive et l'antiquité grecque avaient enfanté simultanément les premiers rudiments. Les quelques lignes qu'il laisse en tête de son évangile seront le thème primitif dont» par une suite non interrompue de modulations diverses, sortira plus tard la composition compliquée connue sous le nom de Symbole d'Ânathase. Mais que résulte-t-il de là? S'ensuit-il que le développement» parce qu'il eiiste, soit salutaire et légitime? Ne retrouvons-nous pas» latens in herba, le vieux serpent catholique romain murmurant ces mots si doux aux oreilles paresseuses : Ce qui est doit être? Ne pourrait-il pas arriver qu'un appauvrissement du fait coexistât avec un enrichissement de la théorie, une altération du fond avec un déploiement de la forme? J'ai vu, sur le versant du Crispait, le Rhin sortir de terre. Un. enfant eût aisément sauté d'une rive sur l'autre. Il émanait directement des neiges étemelles. Ses eaux limpides reflétaient le ciel, et le voyageur altéré n'avait qu'à se pencher sur ses bords couverts de mousse pour y puiser une boisson délicieuse de fraîcheur. Certes, ce n'était pas encore le grand fleuve fertilisant les campagnes, portant des flottes marchandes, sur lequel l'ombre des cathédrales gothiques se projette majestueuse. -* Mais c'était la source, la source incontestable, et vous pouviez en suivre les progrès quotidiens. — Oai, le ruisseau devient grand fleuve, mais il perd

en pureté ce qu'il gagne en étendue, et quand il est

devenu grand, il faut filtrer ses eaux pour en boire. Parlons sans métaphores. On Ta dit dans un excellent petit livre de controverse, les Lettres à mon curé : cette théorie moderne du catholicisme, cette concession que ses plus habiles défenseurs ont dd faire à la science bis* torique, n'est qu'une comparaison, et elle cloche. Nous venons de le voir en descendant le fleuve. En fait, Thi»^ toire nous montre bien moins un développement régulier qu'un développement volcanique, dans lequel la lave recouvre trop souvent la terre fertile. Elle fait plus. Elle prétend qu'il ne saurait y avoir, à proprement parler, développement réel d'un pointa un autre, quand les deux extrémités de la ligne sont opposées. Ou, du moins, un développement qui n'est pas un prolongement en ligna droite, mais en ligne courbe, n'est plus un simple déve-» loppement, c'est une conversion. Or, si l'on prend deux périodes dans l'histoire de l'Église et qu'on les comparOt on constate, sur les points reconnus les plus importants, différence, divergence et contradiction. L'une nie ce que l'autre affirme, et réciproquement. Par exemple, on ne peut pas se dissimuler que les trois premiers siècles sont plus ou moins unitaires dans leurs idées ohristologiques. La subordination du Fils relativement au Père est le trait commun de toutes les doctrines antérieures À Atha* nase. Gela même est si positif que la victoire de l'éfAoovvuK & Nicée fut due en grande partie k ce que la majorité du concile ne vit pas que l'identité essentielle entraînait logi* quement l'égalité sous tous les rapports. On s'en aperçut bien par la suite, lorsque le semi-arianisme, qui consistait dans cette double croyance de l'identité d'essence et de l'inégalité des personnes, devint le maître de la situa-

tion. L'on peut, je crois, afQrmer que le Symbole dit d'Athanase ou la doctrine dont il est Texpression coni'* plèle n'a pu obtenir Tassentiment unanime qu'à l'époque où l'Église» ne craignant plus le polythéisme, n'attacha plus au monothéisme rigoureux ce yif intérêt, cette im* portance extrême dont l'apologie des premiers temps s'était si ardemment pénétrée. Eh bieni si; pendant un

temps donné, l'Ëglise universelle a cru a la subordination du Fils, — notez bien le mot, ce n'est ni une négation ni une ignorance, c'est une afQrmation nette et claire,*-* si ses organes ofûciels, les évêques, les saints , les doc* teurs dont les écrits font autorité traditionnelle, ont enseigné cette doctrine devenue plus tard une abominable hérésie, je dis qu'il ne faut plus nous parler de cous* cience de l'Eglise infaillible en dogmatique, de développement continu et régulier. Il y a là, non-seulement vanation, mais encore transformation; et, si je puis suivre ^t marquer les points saillants de cette transformation, ce n'est pas une ligne droite, c'est bien une ligne courbe que je suis, je touche successivement aux deux extrémités du diamètre ; à une question capitale de la dogmatique, l'Église, un jour, répond oui ; l'autre jour elle répond non. Nous obtiendrons un résultat analogue en examinant l'histoire du dogme de la Rédemption. Si, dès les premiers temps, l'idée d'une vertu rédemptrice, attachée à l'apparition de Jésus sur la terre et particulièrement à sa mort, fait partie de la foi générale, non-seulement il règne le vague le plus étonnant sur les explications que Ton en donne, mais encore on voit clairement que la conscience de l'époque repousserait, si on la lui présentait, l'idée à laquelle les partisans de la théorie d'Anselme

attachent la plus grande valeur, celle d'une rançon payée k la justice de Dieu. En général, le point de vue préféré, celui que des hommes de foi traditionnelle, comme Irénée, ou de foi scientifique, comme Origène, adoptent et enseignent, est celui qui envisage la mort de Jésus comme une rançon payée au diable , notre possesseur légitime, auquel Jésus, pour nous arracher à lui, doit donner un équivalent : idée presque mythique, tant il est facile de la transformer en celle-ci : Le mal, le péché, dont la puissance est personnifiée en Satan, rendait la mort de Jésus nécessaire, pour que nous fussions soustraits i sa puissance fatale \ La croyance en une Rédemption provenant d'une nécessité interne de la nature divine, qui ne pouvait pas plus pardonner sans punir que punirsans pardonner ', est en contradiction positive avec l'affirmation réitérée sous mille formes que le don de son Fils au monde est , de la part du Père, un acte libre de pur amour. C'est le gnosticisme seul qui, dans les anciens temps, fait de la Rédemption un acte de nécessité métaphysique du Plérôme. Encore une-fois, entre le point de vue des premiers Pères et celui d'Anselme, il n'y a pas ligne droite, mais ligne très-brisée et coupée par d'autres

> n s'y IroaTe aassi cette idée profoodément remarquable, que la Rédemption n'est pas quelque chose d'arbitraire, mais qu'elle est conforme aux lois de notre nature morale. Ce n'est pas en lui faisant TÎolenoe, en lui imposant le salut, que Dieu la sauve : notre sens du juste et du ?rai, notre conscience et notre raison doivent reconnaître l'harmonie intime de la Rédemption avec la vérité et la sainteté.

3 Telle est en effet , qu'on veuille bien le remarquer, l'idée fondamentale de la théorie d'Anselme. Dans ce système, sans l'acte temporaire et eitérieor de la mort sanglante, l'amour rendait le châtiment aussi inconciliable avec les perfections divines que la justice rendait impossible le salut gratuit. La Rédemption est donc nn fait fa (al , nécessaire, dérivant de l'impossibilité métaphysique d'une désharmonie en Dieu.

lignes dont le point de départ est ailleurs que dans rÉvangile et la tradition primitive.

Nous pourrions ajouter d'autres exemples. Ceux-ci suffisent. C'est ainsi que Thistoire, dès qu'elle est impartiale, se refuse k ces moules arrêtés, dans lesquels on Teot la renfermer k tout prix. Toujours le moule éclate par quelque endroit ou ne recouvre pas telle partie de la masse à laquelle on l'applique. L'histoire ne se laisse pas enterrer vivante.

L'Eglise protestante a été bien inspirée en mettant sa confiance dans l'histoire du dogme. Elle a contribué à rectifier dans son propre sein des notions traditionnelles et encore catholiques attachées k la nature et i la valeur du dogme. Elle lui fournit de précieux matériaux pour construire l'édifice nouveau , en utilisant les constructions du passé, dont elle constate les défauts et les beautés, les éléments solides et les parties fragiles. Elle lui donne des armes irrésistibles contre son implacable ennemie, la papauté. En faisant ainsi appel à la science, TÉglise protestante a démontré sa foi. La foi, qui est essentiellement amour du vrai et du bien, qui existe comme foi chrétienne, parce que le Christ, son objet, est vérité et sainteté, la foi croit d'avance à la science, et celle-ci ne trompe jamais l'espoir de celle-là, parce que, en supposant qu'elle aboutisse k en modifier beaucoup la forme, ce sera nécessairement k l'avantage du fond. Ceci doit être un enseignement k méditer pour tous les points de contact que la foi peut avoir avec l'examen indépendant. Il n'y a que le manque de foi qui ait le droit de redouter lo science.

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