‹ Essais de critique religieuseChapitre 36 sur 41 · Reviens vite, mon bien-aimé · texte numérisé non relu

Reviens vite, mon bien-aimé

Semblable à la gazelle on au faon des biebes Sor les montagnes embaumées.

Le Cantique se termine donc tout naturellement par la réunion paisible des deut amants, et il est difficile de comprendre pourquoi plusieurs critiques ont absolument voulu que nous eussions perdu la fin du poème. Que peut-il y avoir après cela ? Ne sommes-nous pas parvenus à ce moment après lequel, dès le premier vers du poème, la belle Sulamite soupirait si ardemment ?

U nous reste à tirer quelques conséquences de cette explication. Nous espérons que ceux de nos lecteurs qui en auront suivi attentivement avec nous le développe* ment auront été sous l'impression de son caractère frappant de vraisemblance. Quelques divergences concernant les détails ne feraient rien d'ailleurs aux résultats que nous allons énoncer.

En premier lieu nous exprimons k plus évident de tous en affirmant que Salomon ne peut pas être l'auteur d'un tel poème. Comment s'imaginer qu'an roi s'en va-

chanter en vers charmants, avec une verve et une fralchearinimitableSy sa défaite par une jeune paysanne qu il n'a pu décider à devenir sa femme? Laissons de côté une idée aussi absurde. Cette négation deTopinion traditionnelle sur l'auteur de ce livre, suffisamment évidente pour quiconque admet seulement en gros l'explication que nous venons de donner, s'appuie encore sur d'autres indices. Ainsi la suscription du livre : Lr Cantique des Cantiques qui est de Salomon, est clairement d'une autre main que de celle de l'.auteur. Car elle présente avec tout le reste du poème un contraste de dialecte qui a son importance. Le dialecte du nord de la Palestine joignait le pronom relatif au premier mot de la proposition suivante etréduisaitpour cela cepronomàuneseulelettre: au contraire, dans l'hébreu classique de Juda, on se servait d'un mot entier pour exprimer le relatif, ascher. Et c'est ce mot qui se trouve dans la suscription, tandis que d'un bout à l'autredu poème c'est l'usage septentrional qui est constamment suivi. On en pourrait déjà conclure que le poème est venu du Nord et qu'on lui a donné son titre actuel dans le Sud. Mais il y a plus. On a remarqué cette circonstance singulière que les Septante n'avaient pas lu comme nous le titre de ce livre, puisqu'ils avaient traduit le Cantique des Cantiques y savoir <c Salonum\ » Or, la suscription , ramenée à cette forme qui parait plus ancienne que la nôtre, exprime une yérité de fait. Le Can* tique se serait appelé Salonwn, non pas du nom de son auteur, mais du nom du principal personnage qu'on y Toit figurer, comme tant d'autres livres bibliques.

poèmes^ romans, histoires et comme on a toujours appelé les drames. Nous pourrions relever encore d'autres détaib que l'opinion traditionnelle rend incompréhensibles.

Il s'agit maintenant de savoir si nous pouvons former quelques inductions concernant le temps et le milieu où ce chant a été composé.

Il nous semble que Von peut rassembler des indices suffisants pour af&rmerque le Cantique est une production du nord de la Palestine, du royaume éphraïmite des dix tribus, et que la date approximative de sa composition doit vraisemblablement être assignée au règne de Jéroboam II (825-784).

La Palestine du Nord apparaît, dans l'histoire des Israélites, comme moins accessible au spiritualisme et au puritanisme religieux, moins en réaction contre la nature et la vie naturelle que la Palestine du Sud. Mais aussi c'est là que la poésie populaire semble avoir pris le plus vif essor. D^nsldi Bénédiction de Jacob (Genèse xux, 1-27], chant national d'Israël et contenant une caractéristique de chaque tribu, la tribu septentrionale de Nephtali a pour elle le génie poétique, elle donne des paroles qui ont de la grâce. C'est de la même contrée que nous viennent le chant patriotique de Débora, le charmant apologue de Joram, les histoires de Gédéon, de Jephté, où l'élément poétique tient tant de place, les prophéties d'Osée si chaudes en couleur, les prophètes qui n'ont pas écrit, mais dont l'histoire atteste l'action vigoureuse sur les

imaginations populaires, Elie et Elisée, la légende de

Jonas, elc. La poésie da Sud est plus pure, plus chftiiée, c'est la poésie classique de la natioa. EUe eat surtout beaucoup plus eiclusÎTement religieuse. Ua genre de poésies comme celui doat relève le Cantique semble donc plus naturel dans le royaume du Nord que dans celui de Juda. Là, il eût été, ou beaucoup plus religieux s'il était éclosparaii les jui£i fidèles, ou beaueoop moins morale s'il avait dû sou origine au parti de ridol&lrîe. Dans ce dernier cas, mal vu dès les premiers jour» par lee hommes de la foi monothéiste, il ne fût jamais entré dans le canon hiblique qai fut réuni par des seribes de Juda. D'ailleurs ce n'était pas dan» ce royaume de Ji*da que la personne de Salomon eût été présentée sous ee jour peu flatteur. Il fallait toat 4 la fois 'une inftuenee assez puissante, quoique indirecte^ sur le» m<Btm et \m coutumes, pour faire du triomphe de l'amour par sur l'amour sensuel un sujet de chants populairee^ et une manière de vivre moips subordonnée aux préeceupaAîott» que le temple et la royauté entretenaieivt en Juda. Ajoih tons que les beautés de la nature dans le Nord,, dans ce pays du Liban,, d'une merveiHense fettilité^ riehe an bois, en prairiesy en eaux eourantear iospiraîeni mieux la poésie bucolique que les districts sablonneux et passa* hlement rocailleux du Sud ^»

On a prétendu que le Cantique était une satire dirigée par la maliee populaire du Nord centre ta personne d« Salomon,. qu'il était l'expression dea sentiments d'aYer-sion centre la dynastie de David, dont les trièHK du Nerd promptraient la preuve après la mort de se*

* Voy. Wineir, Reakoœrterbudi, art. GalikBai

fik. H m'est impossible de patHigeF ëétte opÎDion. Salo^ moD^ salis doate^ n'a pus le beau* rôle dan» le Cautique' et même il y a çà et là uM intentîoD ironique & son endroit. Mflîs^ Après tout/ sa mé^noire n'est surefeargée^ d'slucunr lait edieux. S(m faste, sA polygamie sont de Fhi^toire et ne sont mlllemeftt chargés de couleurs sombres. Oé peot réduire la moralité dti di^mé h cette levmale : Le TérHable amour est si fort qn'îl résiste même à Salo^ mon ; et certes nue telle formule n'est pas foncièrement maWeillante contre lilr. La mise en liberté de lajeuffe Slle est un bean trait dan» son genre, qui répond à la répnlalîon de sagesse dû monarqoe, laquelle* ft'est pas pins attaquée par l'enlèrement qni pt écèdequ elle ne ¥ë été en général dans la mémoire de ^Orient sémitique par ses écarts religieux et lâortfux. h me semble que, tettt compte faft,> le cfaawtfe du Cantique n'a eu auOftne arrière-'pensée poUtiqne et qu'il a Tonln simplenifent dntiter im sujet qui souriait à sa muse, enfptofitant peut->être d'uile tradition locale qni pourrait bien avoii^ un fond historique. Mais, d'autre part, il fautreconfiattre que la personne de Salomon est loin d'exercer dans la population qui a vu naître ce poëme et l'a chanté, le prestige qi^'elle esetce Ailleurs. 11 y a, en ut» moty dans le Centiqse^; n&û pa» opposition directe à Salomon, âiaîs indifférence, absence complète de fascination deyant sa gk>tre« El ceci encore nfous reporte vers la Palestine du Pfevd. Le midi fQttoufjonrspliis davidique.*

A ces considérations, doilt aucnn de ceux qui olit éti»^ été de prèa l'bistoire en peuple hébreu ne méconnaîtra la valeur, se joignent des remarques fournies par le texte lui-même. Ainsi, à Texception de Jérosalefli et

d'EDgaddi, toutes les localités dont il est fait mention. SâroD, Galaad, Thirza^ le Liban, Amana, Hermon, Senir, Earmel, Mahanaim,. Baal-Hamon, la patrie de rhéroine, appartiennent an royaume du Nord. Oa voit que l'auteur connaît les lieux et ce qui les distingue. lia vu les chèvres de Galaad (iv, 1), la tour du Liban qui commande la route de Damas (vu, 4). Il connaît les viviers d'Hesbon; il sait qu'ils sont près des portes de la ville et il sait les noms de ces portes [ibid). Des ruines encore visibles ^ attestent la parfaite exactitude de ces indications. Thirza (vi, 4)'est désignée comme une belle ville que l'on peut comparer h Jérusalem. Au contraire aucun détail de ce genre ne trahit la même connaissance des localités du Sud.

Enfin le langage est du Nord. Nous avons déjà relevé le schin préfixe substitué partout à oêcher. Nous pourrions encore dresser une liste assez longue d'expressions araméennes ou aramaisantes qui autorisent la même conclusion. Nous pouvons renvoyer pour cela aux traités spéciaux que nous avons cités.

Quel est donc le moment de l'histoire de la Palestine du Nord qui présente un terrain favorable i Téclosion de ces fleurs délicates de poésie populaire?

Il n'est pas un instant admissible que le Cantique ait été composé après la destruction du royaume du Nord. Son admission dans le canon biblique s'y oppose absolument. C'est donc dans la période qui s'écoule entre la

> Robinson % Pakistina, in, 9S4.

mort de Salomon (975) et Tinvasion de Salmanassar (7S1) que noQS devons nous renfermer. Car nous ne pouvons non plus penser à la composition d'un tel poëme du vivant même de Salomon. Or cette période, quoique bien étendue, ne présente guère qu'un moment où l'apparition du Cantique soit vraisemblable. On peut poser en fait que l'idylle, la poésie bucolique a besoin, pour toucher sa lyre aux sons si doux et si frais, d'un temps . calme, oh la population se livre avec confiance à ses travaux et i ses joies champêtres. Ce n'est pas quand le Syrien dévaste la contrée, quand la guerre civile déchaîne ses fureurs, quand les femmes doivent se cacher dans les forêts et les montagnes et que les jeunes hommes ont sans cesse les armes à la main, ce n'est pas en de pareils temps qu'on se rassemble le soir pour écouter les chanteuses et célébrer avec elles les beautés de la nature et les douceurs de la vie champêtre* En de pareils temps les agriculteurs ne connaissent jamais leurs biens. Maintenanty dans toute la période allant de 975 à 721 , je ne vois guère que le règne de Jéroboam II, 825-784. qui ait donné au royaume d'Israël une succession assez lopgue d'années paisibles et prospères ^ A la suite d'une guerre heureuse contre les Syriens, auxquels il enleva les territoires de Damas et d'Hamath , il assura i son peuple une possession tranquille du pays, et telle que ni avant, ni après lui, on n'en retrouve de semblable dans l'histoire de son royaume. Les mœurs s'adoucirent et même s'amollirent à la cour sous l'influence d'un luxe et d'une prospérité sans précédents. Mous le

* Voy. 1 Rois XIV, S3 et saÎT.

^yi, 1 Bt âui¥., ptrJic. y, 5). iprèe fias ijpiamita «os 4^ thgoA ceiriocenl; rAouccjiie, les révolutioBs eaii^fBtfiB, lef giuBrr.es oontiDueUes avec la Sfrie et l'Acayiis. Au premier abord on serait tooté de reculer eoceve la date, k cause du parallélisme de Thirea et de Jénieaiam ^vi, 4). Depuis Omri (923-913)» c'était h Samarie que résidaient les rois d'Israël. Nais raneîeiine capitale avait dû conserver bien des restes de sa grandeur, et Tauteur du poëme pouvait ^ien savoir qd'au temps de SaLomon, il ne pouvait être question de Samarie comme rivale de Jérusalem. Si, lors du sdiisme, les roisd'Israel se Qxèreiit d'abord à Tbirza, ce fut sans doute à cause de son importance» et même longtemps après la translation de leur résidence à Samarie, Thirza fut encore le siège d'une conspiration contre le roi Sallum '. ËnOn il y avait peut-être un parallélisme proverbial de très-ancienne date entre les deux villes, et de nature à qe pas être modifié dans l'usage poétique. Mais ce qui me décide surtout» c'est qu'avant Jéroboam If, je ne puis me représenter l'éclosion du Cantique sous les règnes pleins de troubles et de guerres de Nadab, de Babasa, d'Ela, d'Omri, d'Acbab, de Joram, de Jéhu, de Joachas. Le moment que nous indiquons est aussi celui où la haine contre Salomon, qui avait dû être graqde ft l'époque de la séparation, avait fait place k une certaine indifférence, [^es Israélites avaient eu le temps de .voir que ce qu'ils avaient reproché si durement à la maison de David , était Ic) suite à peu près inévitable de la

1 s Rois xy, 13-14.

Myiiité. Ce qui est trèB-earieux, c'est le fait mis en in* iDÎèrepar M. Hoekstra qne le Psaame xlv, qui est un éfnthalame célébrant les noces d'un roi hébreu^ pré- MDte dans ses 17 Tersets d'étroits rapports de fond et de forme avee notre Cantique, et qu'il n'est pas de prince itraélite à qui les strophes de ce psaume s'appliquent aussi bien qu'à Jéroboam II.

Reste enfin à s'expliquer l'admission d'un tel livre dans le canon biblique.

On s'imagine trop souvent que les transportations en masse de la population israélite, par ordre des vainqueurs de la haute Asie, eurent pour effet de rendre absolument déserts les pays frappés par ces terribles décrets. On devrait penser qu'une foule de choses empêchent nécessairement l'accomplissement absolu de pareils ordres. Il est toujours une partie du peuple condamné qui réussit h se cacher et, surtout dans les pays de montagnes, il est toujours des villages, des districts même qui échappent à l'attention du vainqueur. Il est de fait qu'après la destruction du royaume d'Israël par Salmanassar et la transportation de la majeure partie des habitants, il y eut, parmi les Israélites échappés h cette mesure un rapprochement très-naturel avec leurs frères de Juda. Le roi Ezéchias * y poussa de tout son pouvoir et s'efforça de rétablir entre les deux branches d'Israël l'unité religieuse si compromise depuis le schisme. Il usa même de tolérance envers les hommes du nord, au point de pardonner à ceux qui entraient

* SChroD. XXX et XXXI,

dans ses vues plusieurs illégalités provenaiit de lear iguorance de la loi pascale ( xxx, 17-20); et l'on vit peo après (xxxi, 1), chose assez étonnante, les hommes d'Is* raél animés d'un zèle plus vif que beaucoup d'homaies de Juda contre les bocages et les hauts lieux. Au v. 6 du même chapitre , il est fait mention expresse d enfants d'Israël qui habitent aux villes de Juda. Il résulta naturellement de ce mélange que les productions populaires de la poésie septentrionale furent connues et vulgarisées dans le midi. Le Cantique des Cantiques^ c'est-à-dire le chant par excellence* le plus beau des chants, méritait assez son nom d' honneur pour devenir bientôt l'une des compositions les plus promptement répandues. Le comprit-on toujours dans son ensemble? Il est permis d'en douter, quand on pense A la manière dont le peuple aujourd'hui comprend les longues chansons de nos pères, tout en les répétant sans en changer un mot. D'ailleurs, les mœurs locales de Juda, plus légales, plus prosaïques, plus urbaines, ne se prêtaient pas comme celles du nord aux répétitions animées de ce drame pastoral. Le Cantique, qui devait plaire infiniment par ses charmants détails, quand même on avait perdu la clef de r ensemble, était loin de souffrir de sa réputation morale. Les premiers qui le chantèrent en Juda le présentèrent certainement comme un chant moraly qui célébrait la victoire de la chasteté, et le mariage était chose trop sainte, dans l'esprit national des Hébreux» pour que l'on songeât un instant à trouver étrange que l'on fit une leçon morale en décrivant les joies et les ivresses de l'amour qui le précède. C'est plus tard seulement, après la captivité et sous l'influence an moins in-

directe do dualisme persan, que le mariage perdit de sa valeur religieuse, comme nous en voyons la preuve chez lesÉbionites et les Esséniens. Eu un mot, le Cantique put s'acclimater dans le royaume de Juda avec une excellente renommée, aux yeux mêmes de la population fidèle. Ce fut là sans doute le point de départ de la tendance à Tallégoriser. Quand il ne fut plus compris dans son déroulement, quand Tordre de choses, les mœurs, les coutumes, auxquels il faisait allusion , eurent disparu sans retour de la vie du peuple juif, il resta dans la mémoire populaire à titre de chant vénérable, que les pères avaient chanté; et, avec Tesprit théocratique qui préside à la période où le Canon fut rassemblé, il n'en fallait pas davantage pour que peu à peu Ton soupçonnât des mystères, des types, des allé^ gories, dans ses descriptions poétiques. Le nom de Salomon, qui revient h plusieurs reprises dans le poème, sa renommée de sagesse profonde qui grandissait toujours plus dans les pénombres de la tradition nationale, le langage symbolique de maint prophète qui avait comparé Talliance d'Israël avec Dieu à un mariage, et sa rupture, par la faute du premier, à un adultère, furent les moyens termes dont la réunion forma voûte et permit aux juifs de passer du sens littéral oublié au sens allégorique. Les imaginations une fois lancées dans cette voie, il ne fut pas plus difficile d'attribuer le Cantique à Salomon, qui lui-même avait été poète et avait composé des cantiques (1 Rois iv, 32), que de lui attribuer, comme on le fit sans plus de motifs, toute la collection des Proverbes et TEcclésiaste.

En résumé, l'admission du Cantique dans le Canon a

été préeédé$ : 1^ de la propagttioii dans le royaoïne de Jttda du Gaqtiqae apporte par lea Ephraimitas réfegiés soua Eséchias ; S* de la bonne Tenommee dont il était dèa Ion en poasession ; 3* de la tendance à rallégoriaer dana un a^ns théocratique^religieuz, qui, dana les cir* oonataneea donnéea, devait s^appliquer & ce Hrre plus fiiet}emeDt qu'à tont antre.

Nous ne ponrona olore ce travail sans dire quelqaea mots de la position que l'interprétation moderne du Cantique fait désormais à ce livre. Il a été bien maltraité I Ses plus chauds admirateurs lui ont rendu de bien mauvais services, et ses détracteurs ont été bien injustes I Cette perle de poésie antique, d'une eau si limpide, d'un reflet si pur. a bien souffert de la maladresse avec laquelle ceux-li l'ont enchâssée et du manque de goût avec lequel ceuK*ci l'ont estimée I Tâchons de prononcer impartialement, d'après les faits acquis, et sans nous laisser aveugler par des préventions mal fondées et des admirations plus mal fondées encore.

J'avoue que ce livre n'est pas pénétré d'esprit reli* gieux comme la plupart des livres bibliques. Mais il n'a rien h craindre, sous ce rapport, de la comparaison avec tel fragment des Juges ou des Proverbes, ou avec le livre d'Esther. Quant à l'idée fontamentale dont il est inspiré, ce n'est pas au milieu d'un public protestant que Ton doit s'attendre 4 en voir contester la moralité profonde. Ce livre parle d'amour, de l'amour ardent et passionné de deux fiancés Tun pour l'autre. Eh bien! il parle d'une chose de Dieu, et, s'il en parle avec plus

À^Atm4om ^i àe nmaté qaê notre déliotteflM m^Mleme ne le supporte toujours, reste à savoir si nous â^pas ma^ iîirei nous an gladfier beaucoup. Qu'on me permette cette réflexion. Sur ee poiot, nous subissons plus que nous ne eroyans, en France, l'influence de ratœosphève eaiboliquet-romaipe qui nous environne. C'est une cbo9e remarquable combien, daps les pays protestants, les rapports dee jeunes gens des deux sexes, l'idée qu'on se fait du mariage et de ses conditions normales, diffèrent de ùè qui se passe à cet égard chez nous. Plus vous avances dans le catholicisme méridional, plus cette différence augmente. Ce|a n'est pas étonnant, après tout. Le mariage, dans le catholicisme, est l'état inférieur de l'homme ; le célibat, son état parfait. L'éducation-modèle est celle du couvent ou du séminaire, et la famille est un pts*aller. Je comprends qu'aux yeux de la morale catholique l'amour normal de deux individus de sexe différent , qui pourtant est en soi un sentiment aussi spontané dans l'homme, aussi conforme à sa destinée, que Tamour paternel ou filial, ait toujours quelque chose du fruit défendu ^ Il ne doit pas en être de même parmi nous, et ceux qui persisteront à déplorer la présence du Cantique dans la Bible, parce qu'il y est presque uniquement question d'amour, sacrifieront, sans le vouloir, k un préjugé catholique-romain , qui remonte bien plus haut que les papes, qui plonge par ses racines dans le dualisme antique. Il en est du Cantique comme des

1 J*espère qae l'on comp^^Qdra bien ma pensée. Je sais loin de nierqa*il y ait des cas où il faut renoncer à sa femme (actnelle ou futnre], comme tl pn e«l 4*4Dtr«9 où il faut fdqeqc^r |i 90i père, à sa mère efà ses enfanU. Seolement je dis qu'il n'appartient pas h l'homme de faire naître volontairement ces cas-U.

chastes nudités de la statuaire. Tout y est pur pour les cœurs purs.

Est-ce k dire que nous voulions faire du Cantique un livre édiGant? Non, sans doute. Il ne l'est pas plus qu'un grand nombre de parties de TAncien Testament que nous pourrions indiquer. Mais que sa lecture soit profondément instructive, quil tienne une place fort remarquable parmi les documents de l'antiquité hébraïque, qu'il ouvre des perspectives nouvelles et d'un haut intérêt sur la vie et les mœurs réelles de ce peuple, dont nous serions porté souvent à nous faire une idée officielle et peu conforme à la réalité ; qu'en un mot, il nous aide à mieux connaître cette tige qui grandit et au sommet de laquelle doit éclore l'Évangile ; qu'è tous ces titres, il occupe une place très-légitime dans le recueil de l'ancienne Alliance, voilÀ ce que nous soutiendrons fermement. Car, enfin, c est une idée fausse que celle qui n'accorde è un livre de place légitime dans la Bible que s il est strictement religieux. Il faut aussi faire sa part è la valeur historique du recueil.

Mous comprenons, par exemple, en lisant ce livre que l'intérêt religieux n'inspire pas directement, comment il se fait que Salomon fut l'auteur de la ruine de sa dynastie. En transportant sur le sol de la Palestine des coutumes et des idées étrangères, il heurta fortement l'esprit et les tendances de la nation. La polygamie n'était pas défendue en Israël; mais les mœurs tendaient naturellement à la monogamie, surtout dans les campagnes. Le faste déployé par le roi éblouissait les regards ; mais, quand il s'agissait, pour l'entretenir, de lever de lourds impôts sur des populations agricoles, les vieux

instincts d'indépendance, de décentralisation, fermentaient. Le syncrétisme religieux auquel il s'abandonna dans les derniers temps de sa vie, comme un libre penseur qui sacrifie au même Dieu sous divers symboles, était une anomalie et, de plus» une entreprise de lèsenationalité, dans un temps et dans un pays où les idées de Dieu et de patrie n'étaient pas distinctes. Salomon, au lieu de développer les puissances virtuelles de son peuple, les tendances religieuses et morales inhérentes à son génie propre, voulut en faire un peuple comme les autres, sans s'apercevoir qu'Israël tirait sa grandeur de ce que précisément il n'était pas comme les autres, et que, en voulant l'assimiler k ceux-ci, il le réduisait par cela même à leur être inférieur. En réalité le chantre de la Sulamite , organe fidèle et ingénu des sentiments naturels de son peuple, est plus attaché au Dieu d'Israël que l'Oint du Seigneur. Dans le moment le plus solennel de son poëme, quand il fait résonner les cordes graves de sa harpe, il en vient à prononcer le nom d'un Dieu, et ce Dieu, c'est Jéhovah .

VIII, 6. Car fort comme la mort est rameur,

Ferme comme le scheôl est la chaude affection; Ses flammes sont des flammes de feu.

Des éclairs de Jéhovah.

Dans ce livre qui parle tant de volupté, au premier abord si exclusivement terrestre, nous ne trouvons pas la moindre trace d'un culte idolâtre ou d'un polythéisme quelconque. Et, tant il est vrai que les sentiments naturels et purs, qui font partie de l'humanité vraie, sont en harmonie intime avec la vérité religieuse! le roi trop

sentnel s'abm^imed'aatarit plus »iséHent adx réiîgio«3 étraDgères qu'elles faisaient de la vdupté Von des éié^' ments de levr calte, tandis cftte les héros do Gastt^pMr sent oéeessairetfAeiit monothéistes. Ce n'est pas la belle et fière jeune fille, qni proclame avec \ént d'énergie son amoop exclusif pour son fiancé, et qui,- en même temps?/ laisse voir tant de pudeor naïve, de chasteté réelle^ dans ses récits passionnés^ ce n'est pas la Sulamîte qvî irait prostituer sa virginité sor les aôtels hopnrs de Baai et d'Astarté^ C'est en ce sens qu'on a pu direque l'amour tel que le conçoivent tes modernes n'a pu nafltre qne dans tine société monothéiste'. Ne faut-il pas en effet que lee deux sexes soient sur un certarâ pied d'^alité pour qu'il se développe? Ne faut-il pas qu'nn sedl Dieu les ait faits l'un et l'autre? Les dieux-nature des nations Voisines d'Israël sont ordinairement les deux prmcipes, nale et femelle^ et de là les dscénités qui se mêlent it k^v culte. Forme étrange do sacrifice et qui, sous sàa révol-* tante monstruosité, n'en contient pas moins l'idée affretT"* sèment défigurée du sacrifice de soi--méme T Mais Tamout vrai est essentiellement monogame et, par conséquent, s'insurge spontanéïnettt éontre les conséquences , ascétiques ou impudiques (plus voisines qu on ne pense), du dualisme.

C'est pourquoi aussi nous comprenons que la notion do Créateur unique, du Dieu absolu, se soit maintenue chez ce peuple d'Israël, malgré tout ce qui anrAit piÊ l'extirper entièrement. Préciséusient parce que le Cantique n'est pas un livre religieux proprem^it dit,» qu'il est serti des jeux et des divertissements mêmes du peuple, il nous montre MmUen le monotbéisme^ était an fond daa sentn

meDts et de la vie du peuple hébreu, dès que ses senlimeuts étaient strictement indigènes, et sa vie mise à F abri des influences étrangères. Voilà ce résidu d'Israël qui ne peut périr. Voilà ces sept mille hommes qui ne fléchissent pas le genou devant Baal. Ils sont loin d'être des saints dans l'idée chrétienne de ce mot. Leur idéal se rapproche infiniment plus que le nôtre de la vie matérielle. Les parfums, la chair succulente, le vin, la femme, sont pour eux des sources de jouissance qu'ils mettent à très-haut prix, qu'ils recherchent très-volontiers et sans la moindre fausse honte. Mais ils ont l'esprit de droiture qui consiste à être ferme devant les obligations dont on a conscience. Mais ils sont les porteurs de cette religiosité monothéiste, qui contient en germe la moralité la plus pure, dont il a plu à Dieu de doter la race sémitique, plus particulièrement dans cette race les Abrahamides et surtout, parmi ces derniers, les Israélites.

Le Cantique est donc, à sa manière, l'un des témoins les mieux qualifiés de cette prédestination religieuse qu'avec la Bible nous appelons l'élection du peuple d'Israël, en vertu de laquelle c'était dans son sein et uniquement dans son sein que devait naître le fondateur de la religion définitive de l'humanité.

LA LÉGENDE AUX BORDS DU RfflN.

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