‹ Essais de critique religieuseChapitre 37 sur 41 · RHIN · texte numérisé non relu

RHIN

In média veritas. — De la Légende en gênerai. — Le |aif Errant. —

La pap^se Jeanne.

Il est un proverbe latin que le sens commun, quand il parle latin, aime beaucoup à rappeler : In medio veriias, la vérité est au milieu des choses. Sans contredit ce proverbe est d'une application très-fréquente dans la pratique ordinaire de la vie. Mais est-il aussi légitime de Tériger, comme on l'a fait, en principe absolu? La recherche philosophique ayant pour objet la vérité en soi, la vérité pure, il est impossible qu*elle atteigne son but en prenant un milieu quelconque. II n*y a pas de milieu entre le vrai et le faux, pas plus qu'entre le bien et le mal. Ajoutons que le même principe, très-propre à diriger la vie ordinaire dans les voies de la prudence et

« Voir le Lien des 19 décembre i8ÎJ7, î et 30 JanTier, 6 février. «0 mars et la avril 1858. *

de rintérêt bien entendu, est tout h fail incapable de lui communiquer cet essor vers Tidéal qui fait la noblesse de rame, encore moins d'y correspondre, lorsque Tessor est une fois donné. C'est folie de prétendre que l'âme qui voulait atteindre l'empyrée consentira à s'arrêter entre ciel et terre. La logique et le sentiment s'unissent donc pour repousser Taxiome du sens commun.

Cela n'empêcbe pas cependant que l'histoire des opinions, des croyances et des institutions humaines, ne semble lui donner bien souvent la consécration de l'expérience. N'est-ce pas même ce que Ton pourrait appeler la loi oi^anique de cette histoire qu'ordinairement la lutte suscitée par le choc de deux prétentions opposées se résout, au bout d'un temps donné, en une synthèse qui fait plus ou moins droit aux principes contraires, dont le conflit semblait irrémédiable? En religion^ en politique, dans la littérature, dans les arts, nous pourrions citer mille exemples de ce que nous avançons. Le catholicisme romain est un compromis entre le principe chrétien et le principe païen *. I^a constitution anglaise, le plus solide jusqu'à présent des édifices politiques, est adossée contre deux exagérations antérieures, celle du pouvoir populaire dont Cromwell fut le héros, et celle du pouvoir royal dont Jacques II fut la victime. Où sont aujourd'hui chez nous les classiques purs et les romantiques échevelés?

Ces exemples, uniquement destinés & éclaircir notre

1 On poarrait ajouter aussi le principe juif. Mais le catholicisme romait a hérité du judaïsme ce que celui-ci arait de commun avec le {Miganisme, le sacrifice réitéré» le sacerdoce, Tantorité des traditions, tontes ces choses enfin qui ont renda les Juifs incapables de comprendre Jésus-Christ.

pensée, nous sont suggérés par le titre même du présent travail. La légende superstitieuse» vulgaire, puérile, être l'objet de réflexions sérieuses et souvent même d'une admiration sincère, et cela de la part d'un écrivain trèsprotestant, accusé de rationalisme extrême par beaucoup d'esprits religieux, — voilà un contraste qui pourrait étonner singulièrement, si je ne prenais soin de l'expliquer d'avance. Au fait on a pu s'étonner de même et avec moins de motifs encore, lorsque mon spirituel et savant ami, M. A. Coquerel fils, a publié ses belles études sur l'art religieux en Italie.

Il y a pourtant une raison fort simple à ces paradoxes apparents. Mi lui, ni moi n'avons à nous enorgueillir personnellement de cette faculté de nous intéresser vivement è ce que nous repoussons à certains égards. Nous la devons simplement à l'habitude protestante du libre examen des choses religieuses. Cette habitude commu-» nique à la longue un tact particulier pour les discerner sous toutes leurs formes, comme le changeur exercé finit par recpnnaltre d'un coup d'oeil la valeur des monnaies si diverses qui lui passent par les mains. Tout en maintenant haut et ferme la vérité que l'on croit posséder sans alliage, on ne jette pas tout de suite au rebut ce qui ne la contient pas pure et sans mélange. On s'attache, au contraire, par amour de la vérité même et pour augmen* ter son trésor spirituel, è en extraire jusqu'aux moindres parcelles cachées sous le plomb vil. Le point de vue de l'autorité en matière de foi s'oppose à ce qu'on acquière ce tact délicat. Il empêche même que l'on ail l'idée de l'acquérir. Il est de sa tendance de nier et de repousser absolument tout ce qui ne rentre pas sous le patronage

direct de rautorité préférée. Celle-ci eeot ingtinotive* ment qu'il importe à la légitimité de ses prétentions que la vérité se trouve toute chez elle et rien que chez elle. C'est pourquoi l'autorité en religion est ordinairement intolérante et exclusive. C'est pourquoi Tart critique et la science critique (deux choses intimement liées , quoique distinctes) n'ont pu se développer dans leur application aux choses religieuses qu'au sein du protestantisme« Du moins les quelques écrivains catholiques dont on ne saurait, sans injustice» contester la célébrité méritée sur ce domaine, n'ont conquis leur place dans l'histoire de la critique qu'en se saturant d'érudition protestante, aux dépens de leur caractère confessionnel^ et quand on parcourt leurB ouvrages, on a généralement besoin de savoir qu'ils sont catholiques pour deviner quelle est l'Église où ils sont nés et. dont ils professent extérieurement les doctrines»

C'est ainsi que, sans rien retrancher à nos convictions protestantesi tout en restant fermement persuadés que le protestantisme porte en lui-même l'avenir de la civilisation et du christianisme, nous savons de nos jours faire droit à la légitimité relative du pouvoir pontifical au moyen âge» C'est ainsi que, sans être soupçonnés de pencher vers l'islamisme , nous pouvons soutenir au-^ jourd'hui que Mahomet ne fut pas un imposteur et que son oçuvre^ considérée de haut, fait partie de l'éducation religieuse et morale du genre hutnain« C'est ainsi| ènfioi quOi sur un terrain bien pluâ rapproché de nous» tout en maintenant notre persuasion profonde que l'ancienne orthodoxie protestante doit faire place & une théologie renouvelée, plus conforme aux réclamations de la seieHoe

f t de la QDDSoienMi nous reVeooDS avec nn pietix respect i l'étude altoatiro de la pemee de nos pères. Nous re« cherchonë avec ardear l'eaprit, le oontenu religieux de leor vieille dôgiDfttique, dont il ne fadt pas confondre le foûd ayee la forme. Le dogtne protestaiit du xn* sièole n'est étudié nulle part, dans ses souroea Ténérablest avec plus de patiende et de bonne foi que par les tbéo» giena modemeê, accuséa ti'op aduvent par leurs adver>< aairèa de Vnea subrersives et de sentiments injustes à soti égard* Le* noms propres ne notas feraient pas dé» faut» ai nous dations en citer.

Cetie marche des idées est au fond parfaitement ra^tionnelle. D'abord on commence par nier catégorique* ment oe qui parait fauxi Àprè« cela, TantagoniAme se prolongeant sans que l'un des deut principes toutraires ait pu absorber ou annihiler l'autre i lés hommes de bonne foi , des deus côtés , s'attachent à compren* dre ee qui fait le ressort Vital du système ou de la tendance qu'ils ne parviennent pas à vaincre aussi facilement ni aussi promptement qu'ib ravaiènl espéré. Et comme il n'y a pas d'effet sai\s cause, que quelque chose qui vit et qui réèiste^ en sa qualité d'être vivant, aux chocs menaçants pour son existence, contient né»* eesaairement eu soi son principe de vie, sa raison d'être, il arrive alors très^sou vent qu'au bout de la recherche, on découvre qu'il y avait plutôt fiubordinatiôn d'one chose à l'antre qu'opposition radicale^ différence de degré relativement à la vérité absolue plutôt que répulsion foncière. Toilà le secret de ces compomis historiques dont j'ai rappelé en ooifimençant quelques exemples. Soit que, par la réflexion, l'on arrive h corn

prendre ce rapport des contraires , soit que , sans s'en apercevoir, on subisse en même temps leur influence latente, on concilie dans la pratique ce que la théorie ne permet pas de fondre en une synthèse harmonieuse. On supporte plus aisément la présence et Faction des principes qu'on ne partage pas. Pour nous servir encore d'une comparaison politique, il y a toujours des whigs et des torys qui ne cessent de lutter pour le triomphe de leurs principes respectifs, mais il n'y a plus de cavaliârs ni de têtes-rondes. L'on est, enfin, plus tolérant pour les personnes et les croyances contraires , sans se relâcher dans ses efforts pour assurer une victoire définitive à ses propres convictions. Ce n'est pas l'indifférence pour la vérité qui dicte une telle conduite, loin de là , c'est l'amour de cette vérité que l'on découvre, encore cachée, il est vrai, sous des formes défectueuses, mais toujours précieuse en tant que vérité. Rien ne ressemble plus à un caillou qu'un diamant brut , et il n'a pas tort celui qui , se trouvant sur un terrain qui renferme du diamant, ne méprise aucune des pierres qu'il découvre en fouillant le sol.

Il se trouve qu'en fin de compte l'adage latin in medio Veritas doit se transformer en celui-ci : veritas in oUiori^ la vérité n'est pas au milieu, mais au-dessus des contraires, et si elle incline nécessairement d'un côté plutôt que de l'autre, il faut pourtant que le côté le plus éloigné puisse s'y rattacher encore. Arrivons enfin k la légende.

La légende, — et nous donnons à ce mot, non pas son sens primitif et restreint de récit tiré de l'histoire des saints, mais un sens beaucoup plus vaste, en y com-

prenant tout ce qui se racouie sans offrir les conditions de la crédibilité historique*, — la légende , die Sage, nous offre un exemple nouveau de cette substitution de points de vue. Sur le terrain religieux on peut, ou l'opposer absolument à l'histoire, ou la subordonner simplement à celle-ci comme une forme imparfaite, mais pourtant comme une forme d'enseignement ayant eu sa raison d'être et sa légitimité relative.

D'un côté, si on la compare à l'histoire, la légende est un immense fouillis de puérilités, d'absurdités, de songes creux et de contes niais. Toutes les rêvasseries, tous les cauchemars, toutes les extravagances de l'imagination humaine s'y sont donné rendez-vous comme à un sabbat burlesque. H n'est pas de fait si incroyable, de miracle si plat, de superstition si grossière que la légende n'ait docilement enregistrés. Des animaux impossibles, des plantes fantastiques, des êtres capricieusement forgés par des cerveaux en délire, les perfections divines caricaturées odieusement, les vices humains stupidement divinisés, voilà ses matériaux les plus ordinaires. La légende a nourri et prolongé l'ignorance populaire, favorisé les impostures sacerdotales, légitimé les mauvaises passions, intercepté les rayons de la vérité. Elle a été et elle est encore pour beaucoup dans le prestige que le catholicisme romain continue d'exercer sur les multi-

1 C'e«t aussi poorqaoi nous préférons employer ce mot plu lot que celai de tradiiûm. Il y a des traditions légendaires (par exemple, la sainte Ampoule) et des traditions historiques (ainsi Torigine du peuple hébreu). La tradition est un genre dont la légende, le mythe, le récit historique luimême sont des espèces. La difTérence entre la légende et le mythe n*est pas et ne peut pas être tranchée. Seulement on réserve d'ordinaire le mot mythe aux récits qui contiennent évidemment une idée sous forme figurée.

tndèSi En uil môti considérM ainsi dans son rapport ayec Thistoirë Téridi(}ue et sériouao, on doit la eondam» ner sérèreraent et la iregarder coibme une deji arme» funestes au moyen de^uelles Terreur 6'est établie et conaolidée dans l'esprit des homiûési

Et pourtant la légende est le langage de rhumanité dans son enfancoi gracieat et naïf oomme tout ce qui vient du premier àge« Elle a eiprimé» sous deâ forme» chardianteë, les plus grâiides* les plus profondes vérités. Des flots de poésie se sont épanchés d&ns ses récits meryeilleuXtf Les générations primitives ont enveloppé de son brillant manteau leurs impressions religieuses^ leur besoin d'idéal< leurs aspirations vers l'infini, toute sorte de choses intonndes qu'elles iie Savaient autrement dire et que pourtant elles comprenaient sublimes* Des ibassés de faits n'ont été conservés dans la mémoire du genfe humain qu'en se transfigurant ainsi dans T imagination créduloi mhis oublieuse dés siècles d'ignorance. L'histoirai Sous peine de n'avoir pas de commencement^ doit commencer par la légende L'ethnologie comparée^ celle science de création récente, celte paléontologie dé Thumaiiité, dont chaque pas est une découverte inattendue, lui doiti tdntôt des fils conductetirs d'une finesse et d'une sûreté admirables, tantôt des confirmations sur-prenantes de ses résultats les plus étranges. Ici» dépolir^* vue de tout sens historique, racontant des choses impossibles sous une forme impossible, mythe dans toute la force du terme, la légende ptétend audacietisement ré* soudre les plus graves problèmes que la philosophie se soit posés plus tard. Là, s'attachant à un fait réel et puisant en lui sa vitalité séculaire, elle renferme les plus

bautefl notions feligietisee, ou bien elld exprime las leçoDfi les plus tragiques^ 1«6 àrrâts les plus augustes qui m dégagent du cours providentiel dds choses. L'inno-' cenoe primitiveile déluge» Tespérance de la rédemptionp la confiance en la réalité d'un monde invi^ïible où tout est mis k sa vraie place, la légende a conservé et comme embaumé ces traditions et ces croyances précieusest

Justifions rapidement cette théorie par quelques exemplee connus de tous.

Qui de nous n'a pas souri plus d'une fois de la légende bizarre du Juif Errant^ maudit pour s'être montré sans misérioorde envers le Fils de l'homme qui s'en allait mourir, condamné è marcher sans relâchée la surface de la terre, avec sa longue barbe blanche, son air piteux et ses quelques deniers toujours renaissant dans sa poche? En effet cela est très-ridiculoi Mais lorsque^ sous ce sin-'

frtilier personnage, vous fecônûalsseï ritnprëssion que le moyen &ge reçut du peuple juif, toujours en mouvement, toujours chflssé d'dn pays à l'autre, Courbé partout sous la malédiction qu'il prononça jadis sur luimême, et aVéc cela, indestructible, résistant à tout, gagnant toujours là où personne n'aurait su découvrir une obole, toujours misérable et sachant toujours se tirer d'affaire dans sa misère mémei •«- ne reootinaissez^vous pas que ce qui prête h rire donne aussi h penser et que la sagesse peut se trotiver aussi dans la bouche des en*' fants * 1

< Qii« tel soit en effet le Mas réel é% la légende do Juif Emet, e*e§t tie ^ue démoolre la forme lrèa-4ifl'éreiite sous laquelle notts le retrooTOBS e» Orieel. KIN» esi si^aliîe pour h preirtiè^ foi* mm* eeCie ibrnie oiienkle I>ar le bénédictin anglais Mattheus Parisius, mort en Itas, qui rinaéra dane

Vous connaissez encore la curieuse histoire de cette Jeanne la papesse, que de vieilles chroniques placent sur le trône pontifical entre Léon IV, mort en 855, et Benoit ni. C'était, dit la légende, une femme prodigieusement savante, qui avait été s'instruire à la cour de Byzance et qui, de retour en Italie et ayant réussi à cacher son sexe, s*acquit un grand renom comme docteur et réunit tous les suffrages lors de Téleclion au saint-siége vacant. Mais elle menait en secret une conduite déréglée, et elle mourut, surprise par les douleurs de Tenfantement, au milieu d'une cérémonie religieuse. Il parait bien démontré aujourd'hui que cette histoire n'a aucun fondement, bien que des papes eux-mêmes y aient cru et que Jean XX, en 1276, se soit intitulé

son Historia major, telle qa'il Tavait reçue d'un évêqae arménieo. Là, ce Juif n*e8t plas errant, il est étemel, — et de là, sans doute, sod soroom allemand : Der Ewige Jude. Il aurait frappé le Christ sortant du palais de Filate. en lui disant : Va donc, Jéms, va donc plus vite, qui f arrête? Sar quoi le Seigneur lui aurnit répondu : Je m'en vcûs, mais, toi, tu attendras jusqu*à mon retour. En conséquenoe, il ne peut mourir, et, chaque fois qu'il semble prêt à succomber sous le poids de la vieillesse, une vigueur nouvelle vient ranimer ses membres et le ramener à Tâge de 30 ans, qui était le sien lors de la Passion. Il reste en Arménie, oi!i il naène une vie ascétique dans Tespoir d'obtenir son pardon. L*on voit clairement qu'en Orient, où le peuple d'Israël est defmis si longtemps dispersé et toléré, Timagination n'a pas été frappée , comme en Occident , de son état d'c'migratiou continuelle. C'est seulement sa permanence, son ideutité persistante A travers les révolutions politiques et religieuses que la légende orientale vent exprimer. Il y a donc tout À la fois unité et diversité dans cette légende. Le peuple juif ne peut mourir, voilà ce que le peuple a partout senti. Mais s'il reste abtmé dans ses remords en Orient, il erre constamment en Occident. 11 est évident que, des deux c6tés, c'est la destinée historique de ce peuple qui a servi de base à la légende. C'est pourquoi nous ne pouvons admettre le sens, d'ailleurs beaucoup trop moderne, que lai ont donné ceux qui ont voulu y voir la personnification du doute anti-' chrétien, toujours inquiet et n'arrivant jamais au repos. Tout ce qui concerne cette merveilleuse légende a été rassemblé par le D' Grasse dans son ouvrage intitulé : Die Sage vom EwigenJuden historisch enttoickeU, Dresde et Leipsic, 4844, in-8«.

Jean XXI. Od a la preuve que Benoit succéda immédiatement à Léon. Depuis Blondel, la plupart des historiens protestants ont abandonné une assertion que, du reste, leurs prédécesseurs avaient recueillie dans des documents bien antérieurs à la Réforme. Il n'en reste donc, semble* t-il, qu'une fable ridicule. Qu'on se détrompe. Il reste une légende populaire, à la fois tragique et malicieuse, un vrai mythe du moyen âge, qui raille et pleure en même temps sur la corruption profonde de cette puissance spirituelle, dont il admirait le savoir autant que sa dépravation morale révoltait les consciences. Si l'histoire de la papesse Jeanne est dépourvue de toute vérité, de toute vraisemblance, si elle scandalise au premier chef le catholique fidèle, comment donc se fait-il qu'on y a cru? Quelle a donc été Fénergie de cette répulsion religieuse et morale qu'inspirait sourdement la papauté, au temps même de son grand ascendant, pour avoir donné créance à un tel récit, pour en avoir fait quelque chose de vraisemblable et d'admis pendant des siècles ? D'oà vient enfin cette étrange prophétie, qui symbolise la chute future, en punition de son relâchement, de cette Église romaine qui fascinait le moyen âge de ses lumières supérieures? On le voit : quand même la légende est fausse, ce n'est pas une raison pour qu'elle ne dise pas vrai.

— iio —

Vdtêir fihm^ '^ l^ d«ux Frères. -^ U» lept Vbrge*, ^ U BteWictio»

des vignes. «- L'Ermitage de Roland.

Le point de vue auquel nous nous arrêtons sur la légende est donc supérieur à celui de la superstition, qui accepte les yeui fermés le récit légendaire, et à celui du rationalisme vulgaire, qui n'y voit que des niaiseries. Il appartenait à notre siècle de critique et d'analyse de le formuler, et il ouvre un champ tout nouveau à Tétude des religions, des traditions et des peuples. Appliquons-le à une série de légendes qu'il est encore possible de recueillir fraîches et naïves dans un pays tout voisin du nôtre et au sein d'une civilisation très-avancée.

Tout le monde sait de quelle réputation jouissent les bords du Rhin de Cologne à Mayence. Plus bas le paysage disparaît, ou du moins il est généralement trop plat, trop uniforme pour attirer beaucoup les regards. Plus haut les beautés de la nature doivent être cherchées dans les montagnes voisines plutôt que sur les bords du fleuve. Mais, entre ces deux villes, sur un parcours d'environ cinquante lieues, le plus varié, le plus enchanteur des panoramas se déroule sans interruption aux yeux du voyageur. A peine a-t-on quitté Cologne, sa magnifique cathédrale et ses vieilles tours épiscopales, qu'en approchant de Bonn, on voit apparaître les Sept-Montagnes»

avec leuFs gracieux contoui^ découpant l'horizon. Sur le pic le plus rapproché du fleuve, les vieux murs du ch&« teau de Drachenfels se dessinent dans le ciel à une hauteur prodigieuse. Puis, le Nonnenwerth et Rolandseck, le vieux cloître sur l'tle et la ruiue sur la montagne boisée ; Remagen et sa gothique église ; le Rheineck et son donjon carré; Andemach et ses bastions moyen âge que sépare une porte romaine ; Coblentz et son imposante forteresse, Gibraltar de T Allemagne; le Stolzenfels, qui porte si bien son nom, qui élève si fièrement sa tour crénelée en face de cette charmante vallée de la Lahn qui mène h Ems ; Braubach et son austère chftteau de la Maxburg; Boppard, nichée avec ses claires fontaines dans un angle du fleuve entre quatre montagnes; Saint- Goar et la forteresse en ruines de Rheinfels; le sombre et dangereux défilé de Loreley, oh le fleuve s'engage sans qu'on puisse deviner comment il en sort ; Oberwesel, la Vosavia de Tacite, que domine encore le manoir d'un héros protestant y le maréchal de Schomberg; Caub et ce fbntastique eh&teau du Pfalz dont les pignons aigus surgissent tout d'un coup au milieu des rochers écumants ; Bacharach et ses belles ruines en grès rouges ; Lorch et Véchelle du Diable^ escalier de rochers qu'un seigneur du pays escalada jadis à cheval pour obtenir la main de sa dame ; le Falkenstein, repaire des chevaliers-brigands, détruits par Rodolphe de Hapsburg; le Rheinstein, dont les tourelles élancées et la chapelle ogivale apparaissent coquettement encadrées dans les grands chênes; le mont planté de vignes et couronné de bois du Miederwald; les brisants du Binger-loch ; la mystérieuse Tour-des- Souris sur une île faisant face au cas tel épiscopal d'Ehren-

fels; la jolie petite ville de Bingen avec le château seigneurial qui la domine; Ruedesheim et les riches coteaux du Rheingau, et les grandes forêts du duché de Nassau , et le château de Johannisberg sur son promontoire qui r^arde le soleil tout le jour, et la résidence grand-ducale deBiebrich, dont le fleuve longe le beau parc, et la chaîne du Taunus qui se présente au loin avec ses sommets bleuâtres, au moment où la vieille Mayence semble émei^er du Rhin avec ses clochers et son grand dôme : — voilà seulement les points culminantSy les principaux attraits de ce parcours unique où l'intérêt du voyageur est è chaque instant réveillé par de nouvelles beautés naturelles ou monumentales. Nous omettons à dessein une masse de charmants intermédiaires dont rénumération serait beaucoup trop longue. Ajoutons pourtant ceci» qui est essentiel. Les grands souvenirs historiques colorent fortement de leurs poétiques reflets cette nature déjà si pittoresque. Ils s'accumulent, pour ainsi dire, les uns sur les autres. Li ont passé, pour ne parler que des plus célèbres, Jules César, Arminius, Attila, Charlemagne, Barberousse, Gustave Adolphe, Condé, Napoléon. Là se sont décidées, à plusieurs reprises et à plusieurs siècles d* intervalles, les destinées de l'Europe. Il y a, près de Bingen, un pont jeté sur la Nahe, à l'endroit où elle débouche dans le Rhin entre deux montagnes et qui s'appelle encore aujourd'hui dans le pays Pont de Dmsiis. Ce pont est, à lui seul, un cours d'histoire. A sa place était jadis un gué que triiyersèrent longtemps les tribus germaines. Actuellement les assises en sont romaines , les arches sont du moyen âge^ le tablier date du règne de Na-

poléon. Ce pont est le symbole du pays tout entier. Les tombes de Hoche et de Marceau ont été creusées à côté des cimetières où dorment les légions des Césars, et si Ton fouille dans les couvents ruinés, on trouve à côté des emblèmes catholiques les autels et les ex-voto du paganisme. Des noms latins, étrangement déôgurés, surgissent brusquement au milieu de localités purement germaniques. C'est, par exemple, le village de Fintenheim, ainsi nommé d'une source où les légions s'abreuvèrent et qu'elles appelaient Fontana; c'est la Pierre de l'Aigle, Eigelstein, nom donné à une butte que surmontait l'aigle de la quatrième légion en garnison à Mayence. On parcourt ces lieux-là, son Tacite a la main, pomme si l'on était dans la campagne de Rome, et voici que, tout & coup, pour suivre l'histoire d'un même district, il faut quitter le profond penseur, l'admirable historien, et s'enfoncer dans les naïves chroniques, jusqu'au moment où il faudra les remplacer par les œuvres magistrales de Schiller et de M. Thiers.

Cette description a son but. Pour bien apprécier la légende d'un pays quelconque, il faut avoir une idée de sa nature et de son histoire. Que l'on pense seulement au rapport qui existe entre la mythologie exubérante de rinde, la fable gracieuse et souriante de la Grèce, les traditions rudes et agrestes qui bercent Rome naissante, et la nature de ces trois contrées * .

' Noos parlons d'un rapport, mais nous n'admettons pas qae la natare d'an pays soit la seale cause génératrice de la oiythologie et de la religion da peuple qoi Thabite. li faudrait au moins y ajouter la disposition morale, Vaptitude, les tendances innées de la race. C'est en se payant de mots, par exemple, qu'on a attribué à leur vie dans le désert le monothéisme des Hébreux. Le désert, dit-on, avec sa moooioue immensité est

Une autre particularité k noter» parce qu'elle est aussi eu rapport étroit avec le sujet que nous voulons traiter, c*est que les fiopulations riverainesi très -allemandes quant k la langue, aux mœurs, k la physionomie, ont presque toujours vécu repliées sur elles-mêmes et sans s'attacher jamais beaucoup aux différents maîtres qui les ont gouvernées : j'entends ces attachements pro^ fonds, qui passent dans le sang des générations et résistent à bien des ébranlements avant de disparaître. Rien qui rappelle, par exemple^ le dévouement du peuple hollandais à la maison d'Orange, ou la fidélité du peu^ pie anglais à sa dynastie protestante. Il a pu y avoir, il y a encore des princes populaires, des gouvernements préférés» mais aucun de ces noms, aucune de ces dynas^ ties qui déterminent avec puissance les affections et, par conséquent, les destinées d'une nation. La cause en est facile k trouver. Les divers États qui se partagent les rives du fleuve, la Prusse, Nassau, Hesse-Darmstadt et Bade doivent leur configuration présente aux traités de 1815. L'Empire français les a possédés trè&-peu de temps, assez toutefois, pour que, surtout dans les petits États et malgré la réaction très-nationale de 1813, les sympa-thies pour la France y soient encore assez répandues. A l'autre bout de l'histoire, les Romains ont planté sur les bords du Rhin leurs étendards victorieux ; mais ils sont

monothéiste. D*abord cela ne dit pas pourquoi le monothéisme n*est pas éclos aussi bien dans le Sahara ou le Gobi qu'en Arabie. Ensuite c'est oublier que le désert, tout monotone qu'il soit, a sas phénomènes particniiers qui suffiraient certainement (comme d'ailleurs ils ont suffi) à engendrer et à nourrir le polythéisme, tels que ses animaux terribles, ses nuits ma* gnifiques, ses orages, le iamoum, etc. Enfin si le désert inspire le monothéisme par son immensité monotone, que ne devons*ooui pas dire de It stappa al pooiqsoi lat TarUras ae sont^il pasmonoUiéistest

restés des maîtres, subis, admires, non aimés. Dans l'in^tervalle, sauf le moment brillant et court du règne de Gbarlemagne, les pays rbénans font partie de l'empire germanique, mais ce nest ni l'empereur, ni une maison princière qui les gouverne directement. Le Rhin, pendant presque tout le moyen ftge et la plus grande partie de l'histoire moderne, n'est, comme le disait l'empereur Maximilien, qu't^n^ longue rue de sou^ tanes, composée des évéchés de Goire, Constance, Bâle, Strasbourg, Spire, Worms, Mayence, Trêves, Cologne et Utrecht. Leurs territoires se succédaient sans interruption le long du fleuve* £h bien I l'on peut être certain que sous ce gouvernement de prêtres les populations rhénanes furent en général plus doucement traitées, plus matériellement heureuses que celles des autres États gouvernés par des laïques. Mais il est de règle qu'un tel gouvernement ne soit jamais très-populaire. Il ne sort jamais des entrailles du peuple. Il n'est jamais national dans le vrai sens de ce mot. Il ne fournit pas de fondateurs de dynastie, s'identiflant avec la nation en gloire et en malheur, en bonne et en mauvaise fortune, dont le nom révéré, presque divinisé, protège pendant des siècles des successeurs même indignes. Les princes mitres sont à chaque instant étrangers au pays. £t puis, le gouvernement clérical est toujours faible, et s'il moleste peu, il ne protège guère. Pendant des siècles, des nids de brigands féodaux prospérèrent au grand soleil et à la barbe des princes-évêques sur les deux rives du fleuve, qui était déjà au moyen âge une grande artère commerciale. Le pays ne fut un peu tranquille que lorsque enûn les bourgeois s'en mêlèrent et

qu'ils organisèrent (depuis 1254) des confédérations ayant pour but de purger le territoire des bandits qui l'infestaient. Mais aussi, depuis lors« la boni^eoisie qui sent sa force est en lutte réglée avec le pouvoir épiscopal. Une grande chance d'émancipation s'offrit au XVI* siècle. Mais tandis qu'au nord et au midi du fleuve elle fut saisie avec empressement, de Cologne à Mayence elle ne changea presque rien. Il est un article^ d'ailleurs, sur lequel le pouvoir clérical sait se montrer vigoureux, c est celui de l'orthodoxie. Les princes-évêques s'y prirent si bien que dans l'espace indiqué, la réforme ne put s'établir que dans quelques lieux favorisés; et même elle dut plus tard rétrograder sur plus d'un point. A Cologne* en 1618, il y eut une véritable révocation de l'Édit de Nantes. 1400 familles protestantes, notables pour la plupart, durent choisir entre l'exil et l'abjuration et préférèrent l'exiP. Ue cette époque date la prospérité toujours croissante d'Elberfeld, de Dusseldorf et de Muelheim, surtout de la première et de la dernière. En revanche, avant l'occupation française, Cologne était ornée de 14,000 mendiants à place fixe, vivant des aumônes des pèlerins. C'est à peu près le même nombre que celui des protestants revenus dans cette ville, depuis que, devenue prussienne , elle a dû accepter les conséquences de la liberté religieuse.

< C'était une violeate réaction contre le moavement qai avait HiiUi en 1577 entraîner la ville entière dans la Réforme. Ce mouvement avait pour directear Tarchevêque en personne, le romanesque et conrageux Gebhardt Truchsess de Waldbnrg, qni, amoureux de la belle chanoinesse Agnès de Mansfeld, fit la guerre aux bommes et aux dieux pour conserver A la fois son électoral et réponse oé son cœur. C'est une étrange et curieuse biatoire, peu connue et qui mériterait bien une monographie.

Je reviens è mon dire. Les populations rhénanes ont ▼a passer d'un œil assez indifférent leurs maîtres successifs et ont beaucoup yécu en elles-mêmes. Elles se sont dédommagées de cet état passif en politique et en religion, par la poésie, par la rêverie» par une sorte de quiétisme idéaliste. Il est telle ville du Rhin dont la chronique est parfaitement semblable & un registre de couvent. Son histoire extérieure se compose de dons faits aux monastères, d'achats et de ventes au profit des chapitres, etc. Aucun événement marquant ne vient rompre ces monotones redites. Que l'on pense au besoin que devait éprouver cette race réfléchie et poétique de compenser cette uniformité de la vie publique par un travail intense de la pensée, par un exercice constant de son imagination rêveuse! Cette tendance, favorisée par une nature qui s'y prêtait si bien, a produit une foule de légendes qui se sont conservées bien longtemps et peuvent encore être recueillies de nos jours sur les lieux mêmes. La liste en est longue et variée. Il y en a de politiques et de religieuses, de satiriques et de touchantes. Pour la plupart cependant elles portent un cachet très-distinct, en harmonie avec la nature du pays et le caractère de ses habitants. C'est une certaine mélancolie, jointe à une aspiration prolongée (Sehnsucht) vers l'idéal, ce trait caractéristique du génie allemand. Elles sont poétiques comme le beau fleuve qui les a vues naître, qui plusieurs fois leur a donné naissance, calmes et profondes comme ces eaux d*un vert foncé qui souvent défient la sonde, quelquefois tragiques et sombres comme ces rochers redoutés des bateliers, contre lesquels le flot écume et se brise avec un murmure sourd*

Lorsqu'on soit le cours du fleave en se rappelant ehaque légende à la place que la tradition lui assigne, on est iVappé de Tharmonie suprême qui existe toujours entre elle et la localité où la soène se passe. Que signifient, par exemple, près du village de Bornhofen ces pans de mur qui terminent deux pitons aigus, chauves, dénudés, tristes et tout voisins? Ces deux manoirs n'ont pu échapper è cette alternative : ou hien Talliance la plus intime, ou bien l'inimitié jusqu'à la mort. On dirait qu'ils se défient encore du haut de leurs pyramides de rochers. Ils ressemblent à deux squelettes dans la posture du combat. Ecoutez la légende. Ce sont en eJSet les ruines de deux manoirs appartenant jadis à deux frères qui se percèrent mutuellement de leurs épées en se battant pour la possession de la même jeune fille. Depuis lors, à minuit, les deux fratricides reviennent se battre, et quand on prête Toreille aux échos du ravin qui sépare les deux pitons, les vents qui sifiQent vous apportent le bruit de leurs épées qui s'entre -choquent. C'est leur punition , leur tourment éternel de se haïr toujours.

Plus haut, près d'Oberwesel, un groupe de récifs à fleur d'eau laisse voir sept roches de formes bizarres. Ce sont les sept vierges, c'est-à-dire sept jeunes filles métamorphosées en rochers , parce qu'elles avaient , d'un commun accord, absolument renoncé à toute idée de mariage. Quelle folie criminelle, quelle marque d'endurcissement pour ce peuple aux mœurs simples et sédentaires, toujours si heureux de se sentir en famille, que de fermer son cœur, de propos délibéré, aux joies pures et saintes de l'amour conjugal et de la maternité I

Et quelle énei^qae image de cet égoisme, de cette dureté de cœur qui atteint si souvent la femme qui vieillit étrangère aux félicités , aux épreuves, aux douleurs de la vie de famille I Deve^vM des rochers l

En revanche , d'autres légendes sont d'une sérénité , d'une douceur ineffables. On sait quelle est la renommée des vignobles du Rhin. Elle date de loin, puisque la ville de Bacharach (Bacchi ara] doit son nom è Vautel élevé par les légions romaines au dieu qu'elles regardèrent comme le protecteur naturel d'un pays si favorisé de ses dons. Charlemagne, paraît-il, encouragea beaucoup cette culture qui fait ]a richesse du pays. Le souvenir en est resté gravé dan9 la mémoire du peuple. Si, par un beau clair de lune, au mois où la vigne en fleurs embaume l'air, vous longez les bords du fleuve, ne croyez pas que cette ombre qui glisse sur la montagne opposée soit celle de quelque nuage que les hauteurs du bord où vous êtes vous empêchent de voir. C'est l'ombre que forme en passant le grand empereur Charlemagne qui, réveille par le doux parfum, a quitté sa tombe d'Aix-la-Chapelle et parcourt son fleuve chéri en béniaiant les vignes de ses enfanta qui dorment. Un poète allemand, M. Geibel, a fait une charmante ballade sur cette poétique donnée. Il représente le vieil empereur distribuant sa bénédiction le long des deux rives et aspirant les émanations des vignes fleuries. Il veut passer d'une rive à Vautre :

Beî Kuedesheim da funkelt > Der MQDd ins Wasser hinein

* Çe(her$ Gedkhim, BeHin tS44.

Und baut eine gold'ne Brucke Wohl uber den grunen Rhein.

Der Kaiser geht hinûber Und.schreitet langsam fort Und segnet langs den Strome Die Reben in iedem Ort.

Dann kehrt er heim nach Àachen...

Ce que nous essayons de rendre ainsi :

A Raedesbeim, étincelante, La Inné relnit an ciel clair, Et à travers l'onde tremblante.

Lui fait un pont sur le Rbin vert.

Sur ce pont d'or l'Empereur passe.

Et il s'avance lentement.

En bénissant à chaque place Les vignes le long du courant.

Puis il retourne vers sa tombe...

Je citerai encore un spécimen de ces légendes empreintes d'une douceur rêveuse, qui pourtant ne manquent ni de hardiesse, ni de vigueur dans leur jdée principale. Cela nous aidera mieux à saisir la portée des légendes religieuses dont le tour viendra bientôt.

Le plus beau des points de vue rhénans est peut-être celui qu'on obtient un peu au-dessus de Rolandseck en regardant vers le nord. Le fleuve, dans toute sa beauté majestueuse, baigne une lie plantée de tilleuls, au milieu desquels s'élève le couvent de Nonnenwerth, que le gou-

Temement français yoalait supprimer en 1802, lorsque Joséphine s'çn déclara la protectrice à canse de sa situation ravissante. Â gauche, en face du couvent, le mont de Roland (Rolandseck) s'avance en promontoire, dominant le petit village du même nom et offrant aux regards, sur une saillie de rocher, un grand arceau noirci par le temps, unique débris d'un manoir autrefois très-puissant. Au fond, de l'autre côté du Rhin, le Drachenfels s'élance audacieusement dans les airs, portant aussi sur son sommet aigu des ruines imposantes. Lorsqu'un beau soleil vient éclairer le fleuve et la montagne, que l'azur des eaux se marie à la verdure épaisse des forêts et aux mille couleurs de la plaine fertile et ondulée qui monte doucement vers les Sept-Montagnes, c'est un de ces paysages que l'on peut contempler bien longtemps, parce qu'ils remplissent l'àme d'une joie sereine. Il y a tant d'harmonie, d'unité et de variété dans ce magique tableau I

Voici maintenant la touchante histoire que la tradition populaire rattache à ces beaux lieux. C'est la légende que Schiller a mise en vers sous le titre du chevalier Tog-genburg, en changeant je ne sais pourquoi le nom des personnages et le théâtre de l'événement.

Avant d'accompagner Tempereur Charlemagne à la guerre contre les Musulmans d'Espagne, Roland, l'héroïque paladin, s'était fiancé k la belle Hildegarde, fille du seigneur de Drachenfels. Au bout de deux années on apporta la nouvelle que le courageux chevalier avait trouvé la mort dans les champs de Roncevaux. Hildegarde prit alors le voile et s'ensevelit avec sa douleur dans le couvent de Nonnenwerth. Pourtant la nouvelle

était fausse. Roland, laissé pour mort sur le champ de bataille, guérît de ses blessures et revint, aussitôt qu'il put, au château de Drachenfela. Il frappe et demande sa bien-aimée.

Die Ihr sachet tragt den Schleier,

Ist des Himmels Braut ; Geatern war des Tages Feier,

Der sie Gott getraut.

Celle qrie vous cherchez porte le voile austère

D'uDe épouse de Dieu ; Hier du céleste hymen, au pied du sanctuaire.

Fut prononcé le vœu.

A cette nouvelle Roland renonoe k la vie des camps. Il dit adieu h son coursier, k sa noble et chère épée. Il se construit un ermitage sur la montage voisine, à l'endroit même oh se dresse encore l'arceau ruiné de Rolandseck. Il passe \h toutes les journées, les yeux iixés sur le cloître où sont enterrées toutes ses espérances, heureux si, de temps k autre , le chant des religieuses iait monter jusqu'à lui sa lointaine harmonie; si parfois il peut apercevoir son ancienne fiancée, pâle et résignée, se promenan); solitaire dans le jardin du oouvent et pensant peut-être , pensant certainement k son Roland qu'elle ne sait pas si prés d'elle. Plusieurs années se passèrent ainsi. Mais à la fin Hildegarde ne sortit plus. Un jour une cérémonie funèbre amena toutes les nonnes dans le cimetière de la communauté. L'on mettait l'une d'elles en terre, et c'était Hildegarde; car elle n'était pas parmi les sœurs qoi priaient sur la

tombe nouvelle. Le lendemain on trouva Roland mort h cette même ^lace qu'il n'avait plus quittée. Il était assis, selon sa coutume, et ses yeux, ternis par la mort, étaient toujours fixés sur le monastère.

Voili bien la légende locale avec sa mélancolie pro< fonde, sa muette résignation contemplative. Dans un autre pays Roland eût certainement enfoncé les portes du couvent/ réclamant sa fiancée au nom d'anciens serments que des vœux arrachés par une fausse nouvelle ne faisaient après tout que confirmer. Peut-être eût-il eu à combattre contre les gens d'Eglise et leurs vassaux armés, mais Durandal et Gharlemagne étaient là, et puis, pour rester fidèle au caractère très-catholique du temps, on eût demandé au pape le relèvement des vœux d'flildegarde. Que n'aurait pas accordé le Saint*Père à l'ami de l'Empereur, au paladin Roland? La résignation est assu« rément la plus belle des vertus, mais à la condition qu'on ait fait tout ce que Ton pouvait pour vaincre la fortune. Il me semble que la destinée historique du pays où notre légende est née se peint déjà dans la manière dont elle se termine. Pourtant ne méconnaissons pas ce qu'il y a de protestation douloureuse, d'espérance indestructible en l'avenir dans la résignation contemplative de Roland. L'union en esprit, l'union certaine après la mort le dédom* mage en partie de la triste réalité. Et puis, il y a dans sa détermination une sorte de révolte indirecte contre la loi inexorable des vœux monastiques. Roland, assis devant son ermitage, est plus chrétien que catholique. Le sentiment strictement catholique lui eût défendu même cette consolation.

Mais trêve de réflexions. Si jamais votre bonne étoile

vous amène aux beaux lieux que je viens de décrire, montez au Rolandseck ; U, sous l'arceau qui regarde encore le couvent de Nonnenwerth et les murs lointains du Drachenfels et semble avoir été construit pour les encadrer, &ites-vous raconter la légende de Roland, et vous verrez si Témotion ne vous gagnera pas. Pauvre Hildegarde I pauvre Roland I

Le Drachenfels. — Loreley. — L*ÉYangîle.

La Bénédiction des vignes et TErmitage de Roland nous ont servi de point de départ dans l'appréciation des caractères distinctifs de la légende rhénane. C'est la mélancolie qui domine, jointe, selon le sujet donné, soit k la sérénité (ce qui n'est pas du tout contradictoire), soit à une aspiration prolongée vers l'infini. On aura pu remarquer aussi la délicatesse exquise du sentiment esthétique. S'il s'agissait d'un tableau, l'on dirait que son principal mérite ne vient pas de la chaleur des tons^ du vif contraste des couleurs, mais de la suprême pureté des lignes. Ces récits romantiques sont classiques à leur manière : car, une fois le genre accepté, l'on doit admirer la sobriété des moyens, l'absence d'exagération et la parfaite simplicité du cadre.

Nous poursuivrons cet essai en proposant deux autres légendes également populaires , mais d'un intérêt spécialement religieux. La première, dont le sens historique

se montre, pour ainsi dire, à fleur d'eau, nous ramène encore aux lieux enchanteurs où la légende place la douleur muette et résignée de Roland. Nous revenons au Drachenfels.

Le Drachenfels est la première des Sept-Montagnes, lorsque Ton quitte Bonn en remontant le fleuve. Il s'élève k pic, en forme de pyramide, h une hauteur d'environ 1000 pieds au-dessus du niveau du fleuve. Parvenu au sommet, l'on jouit de l'une des plus belles vues du Rhin. Le regard embrasse un vaste horizon qui s'étend sur un rayon de dix lieues, depuis les sommets volcani- ' ques de l'Eifel jusqu'à la ville de Cologne, dont les clo* chers aigus ressortent sur le ciel h Textréme limite. L'aspect de cette montagne vue d'en bas a quelque chose d'imposant et qui frappe beaucoup l'imagination à cause de sa forme exceptionnelle. Sur le flanc est une caverne profonde se d^essinant en noir sur une pente perpendicu* laire qui défie l'escalade.

Or la légende raconte que, dans un temps très-reculé, cette caverne était le repaire d'un afireux dragon qui faisait la terreur et la désolation des habitants. Il se nourrissait de victimes humaines, et les gens du pays, pour s'exempter autant que possible de la dlme sanglante qu'il prélevait sur eux, étaient forcés de faire la guerre aux tribus voisines et offraient au monstre les prisonniers qu'ils parvenaient à ramener. lien fut ainsi pendant bien longtemps. Mais un jour, parmi les prisonniers de guerre, se trouva une jeune étrangère d'une rare beauté. Les anciens du pays décidèrent d'un commun accord qu'elle serait offerte en pâture à la bêle sanguinaire, se félicitant de pouvoir immoler k sa voracité une yictime

AUSSI choisie. Sans doate sa fureur serait apaisée pour quelque temps. La jeune prisonnière» calme et résignée» demanda pour toute grice qu on lui laissât ses vête* ments et ce qu'elle portait avec elle. On y consentit sans trop savoir quel était son dessein. Vêtue de blanc, elle est conduite dans la direction de la caverne où le dragon avait établi sa demeure. L'horrible béte s'avance précipi^ tamment, soufflant le feu par ses narines et remplissant l'air de ses mugissements. Mais au moment où déjà son haleine impure atteignait la victime» celle-ci tire de son sein un 'simple instrument composé de deux bâtons posés transversalement. A la vue de la croix (car cette jeune fille était chrétienne» la première de sa religion qui eût pénétré dans la contrée)» à la vue de la croix» disons*nous« le monstre s'arrête, se débat dans d'affreu^ ses contorsions et, enûn^ subjugué par cet invincible talisman, il retourne précipitamment verslacaverneoùil disparaît. Depuis lors on n'en entendit plus parler» et la contrée entière» délivrée du dragon» se convertit à la religion de sa libératrice \

1 II sera peut-être boo de faire observer qa'ao milieo des variantes plits oa moins oombreases que présente natorelleineot chaque légende, j'ai préféré la forme la plus simple et, par conséquent, la plus populaire. Ayant dd en IS57 vouer près de deax mots à un repos complet pour cause de sauté et les ayant passés le long du Rhin, j'ai cherché autant que possible k recueillir ces vieilles traditions de la bouche des bateliers et des vignerons, ce sous-sol de la population locale* Depuis longtemps déjà il s'est fomé sur cette matière toute une littérature en prose et en vers. L'on peut citer, par exemple, Rheinland's Sagen de Betimond et auti'es auteurs (Cologne et Aix-la-Ghapelle , 1887) comme un des recueils les plus oomplets. Mais on doit regretter que presque toujours les narrateurs aient amplifié arbitrairement, par des enjolivements d'un goût suspect, les simples et naïves données qui leur étaient fournies. Par là ils ont tout gâté. Ainsi la belle légende de Loreley, dont nous allons parler, est devenue sons ledr plome la fade histoire des amours d'un jenne prince avec une belle féei

Telle est cette légende, dont Tanalogue existe d'aiU leurs eu bien d'autres pays» Sur la donnée principale, la défaite inespérée d'un monstre colossal, la tradition po« pulaire a bâti une autre histoire, d'un genre tout dif* férent et qui rentre dans la légende héroïque, tandis que la nôtre appartient à la légende religieuse. C'est un jeune héros, Sigefroi FÉcaillé, qui tue le dragon à force d'à* dresse et de courage. A ce dernier récit il faut plutôt rattacher le souvenir de quelque repaire de brigands anéanti par un intrépide chevalier «

Quant au sens de la légende que nous avons reproduite ea détail, il est facile k deviner» C'est une sorte de mythe contenant le souvenir de Tavénement du christianisme dans ces pays où régnait le culte souvent cruel des divinités germaniques^ L'on sait que la mythologie germaine, en vertu d'un trait commun « du reste» à tous les polythéismes, regardait les hautes montagnes comme le séjour particulier des dieux. L'étymologie des noms de montagne Jura, Joux» Mont-Tonnerre, Alpes (Elven, Elpen, les Elfes ou génies des montagnes), Harz (de Hertha, déesse de la terre), etc.^ se rattache à cette croyance. L'on sait aussi que des victimes humaines étaient souvent offertes aux divinités principales^ et c'étaient souvent les prisonniers de guerre qui leur étaient immolés. Le christianisme délivra les populations rhé«

Les frèret riTiuii dont nom afons précédemment raconté la sombre histoire et la terrible panitioo, se méiamorpbosent en deux moines qui, blasés sur le monde, vont finir leurs jours dans un clolire. Pour amener ce dénoftmeni, la Jeoae Olle ponr laquelle ils se battaient se serait jetée an milieu d'eni et les anrait forcés à se réconcilier. C'est le ibéAtfe et le roman modernes transplantés en plein moyen âge : fleurs sans couleurs, froiu lÉM Mf mir«

nanes, comme toutes les autres» de cet affreux cauchemar, en plaotaat au milieu d'elles la croix. Sa contemplation suffit en effet pour abolir tous les sacrifices, parce que celui-là seul est le vrai qui s'est accompli sur elle. Quant à la, personnification du paganisme dans un dragon monstrueux, elle fait partie de la symbolique universelle de l'Église. Les faux dieux, Satan, le serpent, le dragon, ce serpent ailé et muni de griffes, qui semJ)le n'avoir été inventé que pour donner au serpent la grandeur et la puissance qui conviennent à Satan, tout cela a tou* jours été confondu dans l'imagination populaire. Le dragon du Drachenfels est le frère de la Gargouille de Rouen, vaincue par l'évéque Romain, qu'assistait le plus grand criminel de la ville, et condamnée depuis lors i servir d'égout aux églises de Normandie. Il a aussi pour sœur la Tarasque de Tarascon, que sainte Marthe a réduite h l'impuissance en l'attachant avec un simple lien qu'un enfant eût pu rompre. La famille de ces dragons est trèsnombreuse et presque tous les pays ont vu se former des traditions parallèles. Je crois pourtant que l'on peut décerner la palme à la légende du Drachenfels. Il est impossible d'imaginer une personnification plus poétique et plus pure de la foi chrétienne envahissante que cette belle vierge inconnue, cette jeune fille à la blanche robe qui, impassible et confiante, met en fuite la puissance des enfers rien qu'en montrant la croix.

Ce sens évident de la légende du Drachenfels nous met sur la voie du sens analogue, mais moins transparent, d'une autre légende également très-populaire aux bords du Rhin, celle de Loreley.

L'on donne ce nom à une partie très-singulière du

fleuve, comprise entre Oberwesel et Saint-Goar. Lorsqu'on le remonte au-dessus de Boppard, on est frappé du changement qui s'opère insensiblement dans Taspect du paysage. Aux montagnes boisées ou couvertes de vignes, aux vergers et aux villages se mirant dans les eaux fugitives, aux vallées gracieuses qui disparaissent comme en souriant derrière les hauteurs, succèdent peu à peu de sombres rochers de basalte, qui s'amoncellent sur les deux rives et rétrécissent toujours plus le lit du fleuve. La végétation devient rare. Les eaux, extrêmement profondes, prennent une teinte verdâtre et sinistre. La nature tourmentée porte l'empreinte de convulsions volcaniques et de soulèvements pénibles. Plus on avance, plus cette impression devient saisissante. Tout à coup un rocher gigantesque, d'une forme bizarre, vient fermer rhorizon et barrer complètement le passage. L'on a, du moins, quelque peine k se persuader que le bateau pourra le contourner et que le fleuve, brisé à angle aigu, se déroule encore au delà. De curieux phénomènes viennent encore augmenter l'étrangeté du tableau. Les murailles parallèles de rochers entassés le long des rives donnent naissance à un écho qui reproduit nombre de fois le son émis dans une position favorable. Et puis, en avant et en arrière de ce grand promontoire, à la distance d'une portée de fusil environ, l'on voit se dessiner sur son arête anguleuse un profil bizarre, très-nettement accusé, une énorme tête de femme, qui semble sortir du roc pour surveiller d'un œil attentif tout ce qui se passe dans le défilé. Que Ton descende ou que l'on remonte le fleuve, on rencontre ce regard immobile, dont l'expression est effrayante, et au clair de lune, surtout, cet effet

«8t vraiment prodigieux. InulUe de dire que w jeu de U nature a fait surgir eu masse les idées superstitieuses daf^s rimaginatiofi peureuse des âges d'igneranee. Les écbos mystérieui de ce bassin selitairQ^ le bruit dea eanx frappant les rocbera sombres^ les ondes vertes et piofandes, pleines de tourbillons perfides qui exigent des bateli^s les plus grandes précautions et qui faisaient autreloîa de nombreuses viotîmes, avant que Fart moderne eût di* minué les daiigers du passage en régularisant le cours du fleuve, tout a pris corps et ime dans la eroyanoe pofNi* laire. Les sylphes, les ondines, les génie» des eanx et des montagnes ont choisi le défilé de Loreley poor s'y bvper h leurs danses caprioîeuse&, à lenrs ébats fiintastiques.

]\(ais c'est surtont la gr^^nde figure de pierre, engoncée dans le roc et suivant de son iegar<J l'eau qui s'enfnit, o'est elle surtout qui a frappé les esprits. C'est d^etleqie le défilé lui-même tire son nom. Loteley signifie la aais cière m^ aguelU (de Lurùy fée, sENrcière,. et de 1$^^ hferiÊb pour lauevUy être aux écoutes, en embusonde). C'était, dit la légende, nn être malfaisant^ nne sorte de sirène qui guettait les voyi^ara et tâchait de les attirer par ses chants volijiptueiix. Malheur à Timpruclent qui se laissait séduire l La sorcière l'entraînait dans les gouffres sans fond et se repaissait de sa ehair vivante. Elle fut ainsi , pendant des sièdes , le mauvais génie de la contrée et fit d*inneinhrahks victimes. Un jour, enfin, elle vît apparaître un voyagevr comme elle n'en avait pas^ieore vu. Il était si beau, si merveîDeaseaient beau, qu'elle se sentit à son tour jEascinée par le charme de Tamonr. Eperdàment éprise, elb fit enteaAre ses chanta les plus doux, elle s'épuisa en descriptions enthousiastes

de la félicité qui les attendait tous deux^ si le bel étrân* irer ooDSMitait à partager avec elle aon empire souterrain. Ma» tout fot inutile. Le Topgeur passa indififérent el dédaignem* Alors abîmée de bonté et de douleur, elle se jeta dans le fleuve et ne reparut pins.

Cette Icgende est sœur de celle dn Dracbenfels. C'est la même idée d'un être surnaturel et mauvais, finalement vaincu par rarrivée d'one puissance inoon* noe qui le met en fnite en déployant simplement la yertu du bien. Celte puissance nouvelle , ignorée au moiMnt de son apparition, dont la défaite semblait iné* vitable et dont le suoeès est si prompt , blanebe vienne au Dracbenfels^ beau voyageur k Loreley, ne peut être que rÉvangile feisant fuir le paganisme par sa seule présence^ en vertu de la forée morale qui lui est inbé* vente*

Cest un fait f eeonnu par tons les mrytboleguee mo* demes que ebez les peuples indo-germaniques les pays de montagnes et de brouillards, ceux surtout oii le paysage revêt une forme exceptionnelle et singulière, ent prêté plus que les autres h la génération des eroyanees polytbéîsles et h la fixation des lieux de culte. La dangereuse déesse de Loreley semble avoir été Tune des formes locales de la grande déesse tellurique de la Germanie, Hertba. Elle était adorée certainement sur le Brocken, dans le Harz. Là, comme k Loreley^ les blocs énormes» entassés les uns sur les autres» ont déterminé ses adorateurs k lui offrir leurs sacrifices. Le, comme à Loreley, les superstitions du moyen âge assignent le rei>* dez-vons des démons et des sorciers. Là, comme à Lerelay , il est queatii^n d'une déesse qui attoe dans sa

retraite profonde les mortels dont la beauté la séduit, et Topera de Tannhau$er a été composé sur cette donnée légendaire. Peut-être le caractère de la déesse a-t-il spécialement souffert à Loreley des fréquents naufrages dont cet endroit était le théâtre. C'est pourquoi nous retrouvons dans sa légende quelque chose qui rappelle la fable grecque des sirènes. Peut-être aussi la tradition populaire a-t-elle amalgamé les accidents et les sacrifices ^ A certaines époques de Tannée le culte de Hertha était l'occasion de fêtes populaires, où sans doute la pureté morale n'était guère respectée. La légende semblerait supposer que le paganisme local tenta une sorte de fusion avec le christianisme apparaissant, comme nous en trouvons maint exemple dans les premiers siècles de l'Église. Il pouvait compter sur l'attrait qu'exercent longtemps sur un peuple les fêtes joyeuses consacrées par une religion vieillie. Combien de fêtes encore célébrées dans l'Europe chrétienne sont païennes d'originel Mais la légende suppose aussi que la sévérité morale du principe chrétien se refusa à cet alliage impur, et la déesse de Loreley en fut pour ses frais de séduction. La figure de pierre est restée sans doute ; mais désormais

* Tacite (De mor. German. 40) décrit le coite de Hertha comrae provoquant à la fois les réjoaissancea popolaires et la terrear sQpentitieaae. Son principal sanctuaire étant près d*un lac, qu'il ne désigne pas autrement, il arrive que les esclaves employés è ron serfice sont promptement engloutis dans les eaux. Servi ministrant, quos statim idem laeui hauril. Arcanus hinc terror sanctaque ignorantia. Ce sont ces analogies et le rapport avec la déesse du Harz qui me décident à rapprocher la fée de Loreley de Hertha plutôt que de Freya ou Frigga, la Vénus germanique. Cependant comme celle-ci semble avoir été souvent adorée comme divinité tellurique, il ne serait pas impossible qu*il y eût confusion locale des deui divinités. A côté d*un fond commun, la mythologie des Germains présentait une foule de variantes locales, comme cela est naturel dans une race fractionnée en beaucoup de peuplades sans aucun centre d'unité.

sans prestige, miracle rationalisé, elle n'a plus été qu'un objet curieux auquel se rattachaient d'anciens sou-* venirs.

Qu'on y fasse bien attention. Il y a dans ces deux vieilles légendes un enseignement profond. Le christianisme a donc revêtu pour les populations rhénanes qui saluèrent son apparition la forme d'une délivrance, d'une rédemption. Voilà le fond commun qui réunit la légende du Drachenfels à celle de Loreley. Au Drachenfels, c'est la foi qui triomphe de l'enfer en lui montrait la croix. A Loreley, c'est l'idéal moral chrétien qui repousse les impuretés du paganisme dans lesquelles il ne trouve pas de plaisir. Aux^deux endroits le christianisme l'emporte, non par une doctrine magique ou des rites superstitieux, mais uniquement par sa valeur intrinsèque, sa puissance morale. Eh bieni la vieille légende a raison, et c'est après bien des travaux et des discussions que nous sommes parvenus à découvrir cette chose vieille de dix-huit siècles : le christianisme est essentiellement YÊvangile^ la bonne nouvelle de délivrance, la puissance régénératrice qui nous sauve de Satan , c'est-À-dire du péché.

Mais un autre trait commun qu'il ne faut pas oublier, c'est l'impression de beauté suprême que le christianisme a faite sur les âmes naïves qui le connurent pour la première fois. Cette impression rentre dans les deux légendes à titre d'élément essentiel. N'auraient-elles pas encore raison sur ce point? Ah I si la beauté consiste dans l'harmonie d'un ensemble et son essor vers l'inGni, y a*t-il au monde quelque chose de plus souverainement beau que l'Évangile sous sa forme authentique et pri-

— tf4 —

mitÎTeT Lt faim et la eoif de la jostiee» le désif ocmtinii de l'idéal, Yoilà lot ooloonas du temple $ la eertitade de les apaiser dans la communion en esprit avec le dÎTÎa frère Jésua de Nazareth , yoîlà le satiotuaire; fM tous soient un en nota, 6 Pire, comme nous sommes uHj que le jour vienne oà Dieu sera tout en tout, voilà la flèche qui monte aux cieux, qui monte à Tinfini, emportant avec soi la prière de TÉglise espérante. Sans doute les Ames simples qui s'ouvrirent à la prédication chrétienne dans les pays que nous avons parcourus, n'auraient pas su exprimer comme nous ce sentiment d'admiration que provoque toujours l'Evangile dans tout esprit qui s'at* tache à le contempler. Mais comme nous elles dirent i qu'il est beaul

Que le bon sens vulgaire se récrie, s'il lui platt. Il n'empêchera pas qu'il y a quelque chose de merveilleux h retrouver dans deux vieilles légendes l'idée qui fera la théologie moderne, savoir que l'Evangile n'est ni un dogme, ni un rituel, mais un fait vivant, une manifestation de lumière divine qui surgit au sein de l'humanité» une vérité religieuse et morale qui subjugue par sa ra« dieuse beauté et met en fuite la puissance du mal par sa force spirituelle. Du reste, l'évangile de Matthieu nous avait déjà montré que les enfants disent quelquefois la vérité mieux que les Scribes (Matth. xsi, 16).

Page 1