‹ Essais de critique religieuseChapitre 41 sur 41 · DES ÉTUDES RELIGIEUSES EN FRANGE · texte numérisé non relu

DES ÉTUDES RELIGIEUSES EN FRANGE

Le Livre de Joh, traduU de Vhébreu; étude tur Vâge et le caraeière du poëmey

par M. E. Renan, de l'Institut; Paris, 1859.

A mesure que le xu* siècle descend la pente des années, les traits par lesquels il se distingue des siècles précédents semblent se préciser et prendre, pour Tobseryateur attentif, des contours plus faciles à déterminer. Il ne faut pas trop s'étonner de ce qu'ayant dépassé déjà le milieu de ce siècle, nous n'osions encore lui assigner un caractère propre qu'avec beaucoup d'hésitation. Ne devra-t-on pas d'ailleurs, selon toute vraisemblance, indiquer quelque jour l'hésitation même comme une de ses dispositions fondamentales : hésitation sous une foule de rapports, hésitation en religion, en philosophie, en politique, en morale, en littérature, partout, excepté en industrie? Sur ce dernier terrain, le siècle marche avec une décision vraiment imposante, bien que, même dans ce domaine, l'hésitation reparaisse dès qu'on veut passer aux théories

> < Voir la Bm>ue des Deuœ-Mondes du 1*' novembre 1859, p. 68 et saiv.

générales. De cette peine que nous semblons éprouver à nous prononcer, k prendre un parti, à marcher en ayant vers un but clairement déûnî, vient cette série de compromis et de demi-mesures qui constitue jusqu'à présent rhistoire de notre siècle dans ses progrès souvent avortés et dans ses réactions à peine avouées. Le langage luimême n'a-t-il pas subi l'empreinte de cette disposition générale? Est-ce uniquement le mauvais goût, l'oubli des grands modèles ou l'impuissance de les imiter qui ôle si souvent à nos productions littéraires cet admirable cachet de précision et de sécurité qui était, à un degré si remarquable, l'apanage de nos écrivains d'autrefois? L'absence de cette précieuse qualité ne tient-elle pas en grande partie à ce que, faute d'une conviction bien arrêtée, on s'étudie à multiplier sous sa plume ces nuances et ces clairsobscurs qui permettent à l'écrivain moderne d'espérer que, s'il se trompe, il ne se trompe pas tout à fait? On dirait que toutes les fois que nous affirmons, nous nous y prenons de manière que la négation puisse rentrer par une porte de derrière dans notre affirmation même. Pour ne pas être injuste envers notre siècle, il faut ajouter que l'expérience de là vie rend naturellement les hommes prudents et circonspects, et qu'au xix* siècle nous sommes vieux d'expériences de tout genre, qui sont loin d'avoir toujours été heureuses.

Mais il est une raison plus puissante encore qui explique cet état présent des esprits, et qui nous fait un devoir de ne parler qu'avec circonspection de ce que notre siècle est en réalité, de ce qu'il fait et de ce qu'il vaut : c'est qu'en 1859, nous sommes encore au commencement de la période morale qui s'appellera dans l'histoire le

iix"" siècle.Nous oublions souvent^ sous Tii^uenoe d'une illusion ftcile à comprendre, que Thistoire réelle n'est pas du tout soumise à notre calendrier. Il n'y a qu'un parallélisme inexact entre notre division abstraite de rbistoire par siècles et la division qui résulte des choses elles-mêmes en debors de leur date. Le xvi* siècle» par exemple, ne finit pas le 31 décembre 1600 ; il se prolonge pendant toute la durée du régne de Henri IV. Le couteau de Ravaillac^ en empêcbant ce prince de prévenir la guerre de trente ans, fait même qu'en réalité le xvii* siècle ne commence qu'avec le traité de Westpbalie. Alors seulement on peut être certain que» des deux grandes puissances religieuses qui se sont disputé l'Europe au XVI' siècle» aucune n'est encore capable d'absorber l'autre» et que l'obligation de vivre côte à côte est devenue inévitable. Si Ton adopte ce point de vue» le xvii* siècle français sera aussi court que brillant; il unit avant le roi qui lui doit sa gloire : il nous semble qu'il unit le 2 décembre 1688» le jour où Jacques II aborde en France» victime ' de la lutte qu'il a engagée contre les libertés de l'Angleterre» et venant chercher un refuge à l'ombre d'un trône qui fut pour lui un funeste idéal. A cette date» les grandes œuvres littéraires et philosophiques du siècle sont terminées pour la plupart. Il n'a plus grand'chose à apprendre au monde» et pour la première fois l'Europe assiste au spectacle nouveau d'une révolution victorieuse élevant sur le trône une dynastie qui n'a d'autre mandat que de maintenir les libertés nationales. Si l'on se rend compte de importance illimitée qu'a eue pour toute l'Europe la révolution anglaise de 1688» si Ton se rappelle que le xvm"" siècle français» tout original et fécond

qu'il ait été, plonge cependant par ses racines dans la société anglaise qui sortit de cette révolution, on ne trouvera rien d'arbitraire dans la date indiquée. Au fond, le xvm* siècle est révolutionnaire dès son aurore, et il conserve jusqu'à la fin son caractère originel. Nous le faisons commencer à bon droit avec le moment où l'esprit modernoy jusque-là confiné en Hollande , triomphe, à la face du monde» chez le peuple le mieux préparé par son passé à l'incarner dans ses institutions.

Par la même raison qui nous fait dire que le xvn* siècle fut très-court, nous dirons que le xvm* fut très-long. La révolution française, qui est son point culminant, n'arrive qu'à la fin, et ce serait une grande erreur de croire qu'elle se termine avec l'empire. A part l'affermissement irrévocable de certaines réformes civiles et égalitaires qui lui doivent leur consécration définitive sur le sol national, on ne peut pas admettre que Napoléon ait clos la révolution. En 1815, on dirait au contraire qu'un doigt mystérieux a rayé de l'histoire tout ce qui s'est passé entre 92 et l'invasion. L'antagonisme des deux tendances qui se partagent le pays est identique de tous points à celui qui le divisait le jour de l'ouverture des états généraux. Le tiers état recommence contre la noblesse et le clergé une lutte acharnée, dans laquelle le trône n'est toléré par lui qu'à la condition d'être son allié. Il y a de part et d'autre quelques expériences de plus, il y a la peur de certains excès, et encore ne s'en douterait-on pas toujours ; il y a enfin dans le monde quelques nouveauxvenus encore isolés et certains pressentiments d'une autre philosophie, d'une autre littérature, d'une autre poésie. Surtout ce qui est nouveau, c'est que le spiritualisme

ressuscite» au moiûs à Tétat de tendance» marquant son réveil principalement dans la littérature par cet amour de Tinfini que le xviu* siècle connut si peu. Ce sont néanmoins les germes à peine éclos de plantes futures cachées sous les grands végétaux qui couvrent encore le sol. En réalité, de 1815 à 1830, c est le iviii* siècle qui combat le xvii*; c'est l'esprit de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau, continuant de poursuivre l'esprit de Bossuet et de Louis XIV. 1830 est la victoire du xv!!!"" siècle sur le xvii% victoire pleine de ménagements de la part du vainqueur. En cela se montre le fruit d'une expérience douloureusement achetée. On songe moins à extirper le xvii* siècle politique et religieux qu'à faciliter la transition qui tlui permettra de passer insensiblement dans les formes nouvelles. On compte, pour en arriver là, sur le jeu régulier d'institutions libérales modérées, et il est de fait que, pendant la carrière de dix-huit ans qu'a parcourue la monarchie de 1830, le xix* siècle a commencé à se former et à vivre pour lui-même. Naturellement il résulte de la situation donnée que cette formation lente et graduelle ne présente pas à l'observateur de date précise qui puisse servir positivement de limite historique. Il est certain que si le régime inauguré en 1830 eût continué de prévaloir, le développement particulier du xix* siècle se fût opéré de. cette manière insensible qui ressemble à la croissance d'un corps vivant. Sans que nous ayons de jugement à émettre sur l'avantage ou le désavantage qui en est résulté, 1848 est venu, non pas donner son point de départ au iLjx* siècle, qui était déjà en voie de formation, mais modiGer profondément les conditions de son développement. En remettant en question beaucoup de

efaoses que l'on croyait acquises^ to révolation de férrier et ses oottséqueoces, qu'il était facile de prévoir, nous ramènent en quelque sorte à un second commencement du XIX* siècle.

A mesure que nous nous sommes rapprochés du moment actuel , nous avons de plus en plus resserré nos observations dans les limites de la France : non pas qoe notre thèse soit fausse si nous sortons de ce pays ; mais il faudrait, pour l'appliquer à l'Europe entière, l'élargir et la modifier, et chez nous elle s'appuie sur des faits plus frappants. Nous sommes donc en France, au commencement du xix' siècle, bien que le cadran de l'histoire marque 1859, et il serait désirable que cette manière de comprendre la situation fût celle aussi de la jeunesse actuelle, à qui les découragements de la génération précédente finiraient peut-être par persuader que l'inaction passive est la sagesse, l'espérance joyeuse, la folie. Nos pères nous avaient beaucoup promis, ils nous ont peu laissé. Ne les accusons pas : peut-être ne pouvaientrilspas faire davantage, peut-être leurs tristesses viennent-elles de ce qu'ils avaient placé leur idéal trop haut pour leurs forces et les nôtres. Sachons-leur gré de ce qu'ils ont voulu faire, et pour nous, regardons en avant. Nous avons h poursuivre leur œuvre commencée en profitant de leurs expériences. Et puis il est des terres nouvelles à l'horizon lointain, il est des cordes inconnues sur la lyre de l'humanité qui n'ont pas encore été touchées parmi nous, si ce n'est peut-être par quelques virtuoses solitaires, et dont les premières vibrations produisent des sons d'une ampleur et d'une beauté ravissantes. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre entendent I

Parmi les phénomènes qui contribuent à donner au XIX* siècle français cette physionomie distincte qui en finit à beaucoup d'égards un siècle de renaissance» il faut citer en première ligne le réveil des études religieuses. J'emploie à dessein le mot d'études. Il ne s'agit pas ici en effet d'un de ces mouvements si fréquents dans l'histoire des religions, produits passagers d'un retour aveugle vers le passé ou d'un accès fiévreux de réforme» qui n'ont souvent d'autre raison d'être que le mécontentement du présent. Ne reposant au fond que sur la négation, quelque dogmatiques qu'elles soient d'ordinaires, ces réactions ne sauraient prétendre à une durée bien longue. Elles disparaissent ou se transforment dès que l'humeur particulière ou le tour d'esprit qui leur avait donné naissance s'est évanoui lui-même ou modifié. Des études au contraire supposent que l'on prend au sérieux l'objet dont on s'occupe, et à tant de preuves douteuses de ce retour religieux dont le catholicisme est si fier, nous préférons ce simple fait que des livres tels que ceux de MM. Quinet, de Rémusat, Renan, aient pu trouver faveur en France. Un tel phénomène eût semblé d'une médiocre importance au xv!!!"* siècle. Le vice de la philosophie dominante alors fut de méconnaître que la reli* gion a droit de cité dans l'âme. Dis-moi si tu adores et ce que tu adores, et je te dirai qui tu es, » voilà la

vérité. Ce retour aux étude^s religieuses marque doue un intérêt nouveau pour la religion, car on n'étudie vraiment que ce qui intéresse. Ce n'est pas cependant la résurrection pure et simple d'un passé religieux quelconque. La religion en soi est indépendante des formes historiques dont elle s'est tour à tour revêtue et dépouillée. Elle est essentiellement le lien par lequel l'homme se sent en rapport avec l'infini. Elle est le pont qui unit le monde du fini, du contingent, du relatif, sur lequel nos pieds reposent, à ce monde supérieur de l'éternel et^de Fabsolu au bord duquel nous sommes, dont nous respirons par moments certaines émanations mystérieuses, et dont l'existence s'impose à nous aussi irrésistiblement que sa consistance se dérobe k nos définitions, au point qu'il est possible d'adorer l'inconnu, qu'on ne sait pas encore comment nommer. Or le xvni* siècle a cru et passionnément cru au fini, au monde actuel, à Thumanité visible. Il a eu aussi son généreux idéal ; il a rêvé le bonheur parfait de r homme dans les conditions de l'existence terrestre ; il n'a reculé devant rien, pas même devant le crime, pour le lui procurer. Malheureusement il n'a pas senti le souffle de l'invisible. De toutes les directions possibles de l'àme, le mysticisme est celle qu'il a le moins comprise. Excepté chez Rousseau, qui à cet égard est en pleine réaction contrôles tendances purement négatives .de son temps, le xvni* siècle a enveloppé dans le même dédain religion. Évangile, judaïsme, catholicisme, protestantisme, mythologie, et mis le tout au rebut sous le nom de superstition. L'homme le plus religieux, s'il est éclairé, doit reconnaître la grandeur, la légitimité relative, les bienfaits réels du xvm* siècle; mais il ne peut

s'empâcher de yoir dans cette incapacité religieuse la cause première de ses erreurs et surtout de son impuissance.

Est-ce un caprice du goÀt, le simple désir de faire revenir une mode ancienne de l'esprit qui dirige de nou veau les recherches de la science indépendante vers les religions et les choses religieuses ? Le caprice n'a jamais produit des études sérieuses. Il y a toute une philosophie en germe dans ce mouvement de la science contemporaine» out si Ton veut, il est le résultat d'une philosophie en voie de transformation. C'est ce que nous voudrions faire bien comprendre, en avertissant d'avance qu'il s'agit ici d'exposer, bien plus que de démontrer.

Il est un fait placé aujourd'hui au-dessus de toute discussion: c'est que, depuis la révocation de Tédit de Nantes, l'esprit français a été dans les études religieuses d'une grande stérilité. La France a semblé s'en consoler fort gaiement ; mais l'observateur attentif voit, dans cette espèce de sécheresse épicurienne et bourgeoise dont par moments nous sommes tentés d'être fiers, une des causes qui ont le plus contribué à faire perdre à la France dans le reste de l'Europe une partie de son influence et de sa considération. Cet amoindrissement du rôle religieux de la France est d'autant plus fâcheux qu'avant le fatal événement qui Ta amené, notre pays marchait dans cette branche de connaissances à la tète des nations chrétiennes. L'émulation, engendrée par la rivalité de deux églises sur le sol national, provoquait constamment les recherches et alimentait l'érudition religieuse de la classe instruite. Sans doute les études souflraient de

leur origine, et, poursuivies surtout dans un intérêt de

SA

polémique, elles dégénéraient trop souvent en plaidoyers où Tamour pur de la vérité n'était pas toujours le fil directeur de la pensée. Pourtant l'esprit critique se formait peu à peu au sein des deux églises. Richard Simon chez les catholiques, les deux Gappelle et Blondel chez les protestants, ouvraient la lice ; Bayle enfin* professait à Sedan. Il est à croire que si les choses eussent suivi leur cours naturel, le sceptre de la critique & la fois religieuse et indépendante eût été au moins partagé entre la France et l'Allemagne.' Malheureusement la France se désaccoutuma de penser sur les choses religieuses. Les hommes les plus pieux furent les premiers à s'en défendre, les autres en conclurent que les choses religieuses n'étaient pas du domaine de la pensée scientifique. De là date dans les esprits et dans la pratique cette séparation tranchée entre le naturel et le surnaturel, le profane et le sacré, les vérités rationnelles et les vérités révélées, séparation qui était auparavant peu sensible dans l'application, et dont le rôle depuis lors a été si grand dans notre littérature et notre politique. De là cette manière encore aujourd'hui si répandue de considérer une religion quelconque comme un enseignement qui s'impose au nom de 1* autorité surnaturelle, et se trouve par son principe l'adversaire-né de la libre recherche. Cet antagonisme, une fois accepté des deux côtés comme l'état normal et naturel des choses, eut pour résultat, d'abord une lutte passionnée entre les deux grandes puissances, puis, et conformément au système qui triompha en politique, une indifférence polie et souvent affectée qui cachait tout le contraire d'une réconciliation. Il n'y a pas encore longtemps que la philosc^hie dominante parmi

nous se retranchait systématiquement dans cette position, si commode pour un moment, si intenable à la longue, pour refuser de répondre aux questions les plus importantes que l'esprit humain se puisse poser. En cela, réclectisme, pour lequel on est souvent bien ingrat aujourd'hui, est un véritable enfant de ce xvm* siède qu'il a tant combattu.

Quelque désireux que nous soyons de penser que TËurope nous écoute et nous admire toujours, il faut bien nous l'avouer : les peuples qui marchent avec nous vers l'avenir et dans les mains desquels se trouve, comme dans les nôtres, la direction de l'histoire, TAUemagnedu nord, TÂngleterre, lajeune Amérique, sont avides de connaissances religieuses, et ce n'est pas chez nous qu'elles vont les chercher. Qu'on parcoure une liste récente de publications allemandes ou anglaises, et l'on verra que les œuvres religieuses ou théologiques l'emportent toujours en nombre et en importance sur les autres, sans que cellesci se trouvent pour cela dans une condition désavanta* geuse, si nous les comparons aux livres analogues qui se publient chez nous. Si l'on continue de nous lire à l'étranger, nous devons ce privilège à de vieilles habitudes, à notre langue, toujours aimée malgré tout le mal qu'on en dit, à nos grands classiques et au mérite exceptionnel de quelques œuvres contemporaines. Puis nous sommes très-amusants. Nous fournissons aux lecteurs du monde entier des récréations inépuisables. On serait même encore bien plus avide, dans les familles allemandes et anglaises, de nos romans et de nos pièces de théAtre, si le sens moral y était toujours à la hauteur de l'esprit. Mais, encore une fois, cette influence de notre littérature

s* arrête à la surface. Les hommes graves, les hommes qni donnent autour d'eux le ton et la direction de la pensée, ne nous lisent presque pas, et la littérature française d'aujourd'hui, recherchée à titre de délassement, est rarement prise au sérieux. Qu'il y ait de l'injustice et des préventions mal fondées dans cette indifférence è l'égard de nos travaux scientifiques, je suis loin de le contester; mais le fait est là, et il n'en fiiut pas chercher la cause ailleurs que dans le silence gardé par l'esprit français sur les questions les plus débattues et les plus étudiées du monde civilisé. Ce ne sont pas seulement les théologiens de profession qui ont pris l'habitude de se passer de nous, c'est aussi cette foule de penseurs et d'hommes éclairés qui éprouvent le besoin d'avoir des opinions religieuses, sans être théologiens, k peu près comme nous avons tous notre hygiène sans que nous regardions comme nécessaire d'avoir pour cela notre diplôme d'études médicales. On ne saurait croire combien de fois cette peur affectée de toucher du bout du doigt à une question reUgieuse, quand on parle d'histoire, de sciences naturelles, de physiologie, de philosophie même» on ne saurait croire, dis-je, combien cette réserve, qui paraissait à nos savants le cond)le de la sagesse pratique, qui leur semblait dictée par le bon goût, les convenances, la méthode scientifique, a provoqué le dédain ou l'impatience de nos lecteurs étrangers. Que de fois nos théories historiques en ont soufiert I Que de fois l'absence de ce génie critique provenant d'études prolongées sur les peuples et les sociétés disparues, et réclamant ce tact particulier qu'on a si justement appelé le sens de l'antiquité, a fait du tort à nos appréciations I Qu'on ne

86 récrie pas sur Tiniportance exagérée que j'attribuerais à une lacune qui» à première vue, doit paraître fort peu sensible dans les œuvres purement littéraires ou scientifiques telles que nous les entendons : il n'est pas du tout nécessaire d'aborder directement les questions religieuses pour qu'elle se fasse sentir. 11 serait souvent trèsdifficile de noter les livres, d'indiquer les études, les recherches, les théories physiques ou littéraires qui en soufifrent. C'est un certain tour d'esprit, une tendance vers les choses infinies, vers l'absolu, qui fait défaut, et dont l'absence est ressentie souvent sans que l'on s'en rende compte. 11 faut bien qu'il en soit ainsi, car il y a eu éridemment pendant une période assez longue un manque d'affinité entre notre esprit scientifique et celui des nations étrangères^ et par suite une impuissance marquée de notre part à imprimer notre cachet, comme nous le faisions au siècle dernier, sur la pensée scienti-i fique du monde contemporain. Qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, le fait est que dans le domaine des sciences , c'est l'esprit allemand qui est l'envahisseur chez tous les peuples civilisés, et nous sommes parmi les envahis.

N'avons-nous donc que des regrets et des plaintes k faire entendre? Non certes, et c'est en cela précisément que consiste l'importance du retour de l'esprit français vers les études religieuses. Il dépend de- nous en effet de reconquérir par cette voie un ascendant que nous avons perdu. Il suffit pour cela qu'un certain nombre des écrivains français les plus distingués continuent de consacrer à l'étude des religions et des faits qui s'y rattachent leurs méditations et leurs recherches, et que.

par leor intermédiaire, le public éclairé, mienx ioformé de ce que sont en elles-mêmes les choses religieuses, abjure enfin ce malheureux point de vue du xvni* siècle, dépassé ailleurs depuis longtemps. Que Ton se rassure : il De s'agit nullement de revenir à celui du xvn*, qui ne Test pas moins. Il s agit de revenir h la saine tradition de l'Europe moderne et chrétienne, également éloignée et de la sauvage intolérance du moyen âge et de l'indifférence peu raisonnée des temps qu'on appelle chez nous civilisés.

Déjà la littérature contemporaine de la France a été enrichie de travaux d'un mérite supérieur dans cet ordre d'études. Les œuvres philosophiques et religieuses de M. Edgar Quinet ouvrirent une voie de recherches restée jusque-là inféconde. Ce' ne sont ni les applaudissements ni le succès littéraire qui leur ont manqué lorsqu'elles ont paru. Pourtant il est douteux qu'on les ait encore estimées généralement à leur vraie valeur. La poésie du style, l'élévation généreuse de la pensée, le libéralisme ardent de l'écrivain, ont plus fait pour lui concilier les chaudes sympathies de la jeunesse que les mérites plus cachés résultant d'une érudition puisée aux meilleures sources, élaborée par un esprit d'élite. Combien de points de vue et d'aperçus qui semblent tout nouveaux à notre public d'aujourd'hui sont déjà pressentis et même développés dans le Génie des Religions et les autres œuvres de l'éminent écrivain I Ceux qui suivent d'un œil attentif la marche des idées religieuses dans la France contemporaine doivent certainement décerner à N. Quinet l'honneur d'avoir plus contribué qu'aucun autre à imprimer une direction nou-

velle à Tesprit français en matière d'études religieuses \ Déjà les travaux de nos orientalistes ont conquis une réputation méritée et facilité les abords de la science. En ce moment, les œuvres de MM. Guigniaut, Maury, Michel Nicolas, Reuss^Munk, Colani, Renan, continuent avec un grand bonheur Tédifice commencé. Évidemment, pour les questions religieuses, le temps du silence respectueux est passé. Les ouvrages philosophiques de ces dernières années se distinguent surtout des ouvrages an** térieurs par la large part qui est faite & l'élément religieux de l'âme humaine. On a vu des recueils périodiques, des feuilles quotidiennes même, s'ouvrir de plus en plus à des travaux inspirés par le même intérêt. Qu'il me soit permis de citer quelques noms encore, MM. Montégut, E. Laboulaye, le regrettable M. Rigault. Le recueil oh j'ai publié cette étude n'a pas été sans contribuer pour une grande part à ce renouvellement de la science religieuse nationale. Les travaux de M. de Rému-

sat, entre autres, sont une des meilleures preuves de ce mouvement fécond, et la sympathique attention qu'ils ont éveillée en dehors des frontières pourrait démontrer aux plus incrédules que les écrivains français savent se

i Q*OD venille bien se rappeler que nous parlons toajoors d*étude8, Àvaot M. Oainet, il est certainement des œuvres de science religieuse remarquables à plus d'an titre, par exemple TouTrage de Benjamin Constant sur la Religion, livre pea la aajoard'bai et dont Tinflaence n*a f as été très-sensi* ble. On vient de publier une réimpression des oeuvres religieuses de Samuel Vincent, de Ntmes, Fancien adversaire de Lamennais, et dont les vues profondes seront mieux appréciées aujourd'hui qu'il y a trente ans, où on ne le comprenait guère. Le Génie du Christianisme a été le signal de la réaction littéraire contre le xviii* siècle, en ce qu'il a réveillé le sens de rinFiBi et le goût des beautés religieuses; mais sans contredit cet immense succès n'était possible que dans une société où la coonaissance de» religions était peu répandue.

faire écouter de tous, et même mieux que d'autres, quand ils parlent des choses religieuses en connaissance de cause, avec Tindépendance et la laideur d'un esprit vraiment philosophique.

Tout en reconnaissant ce qui nous a manqué pendant longtemps, il semble donc opportun d'indiquer ce que nous sommes aujourd'hui en voie d'acquérir. J'ai bien des fois entendu dire de l'autre côté du Rhin : « Si la France savait et si l'Allemagne pouvait! » En fait, nous avons été longtemps détournés des études religieuses ; nous ne pouvons reconquérir le terrain perdu qu'à force de labeurs et à la condition de subir une espèce de torture intellectuelle sous la discipline d'écrivains étrangers qui ne parlent pas notre langue et pensent encore bien moins nos idées. Néanmoins, lorsqu'une fois il a pu acquérir l'érudition, l'aptitude critique, l'esthétique religieuse, si l'on peut ainsi nommer le talent particulier d'apprécier les choses religieuses de la manière et selon la mesure qui leur conviennent, Tesprit français est le mieux fait du monde pour en tirer des résultats solides et surtout pour leur donner cette forme attrayante qui est seule capable d'initier aux mystères de ce monde supérieur ceux qui n'en ont pas fait leur étude spéciale. Moins idéaliste que l'esprit allemand, moins positif que l'esprit anglais, amoureux de la mesure, mais aussi de la beauté, ne pouvant consentir à séparer la science de l'art, l'esprit français sera toujours le conquérant du monde toutes les fois que le fond vaudra la forme, que le travail aura précédé l'art. Le moment actuel est d'autant plas favorable que l'Allemagne, encore très-active, si nous la comparons à nous, passe par une période relative d'inac-

tioD, si nous la comparons à elle-même. Quant au monde anglais, il ne fait, à vrai dire, que commencer l'étude indépendante des choses religieuses, et il le fait presque uniquement sous la direction de Tesprit allemand. Il y a donc opportunité sans nul doute à rechercher de plus près quelles causes ont retenu Fesprit français si loin du domaine des études religieuses, et quelles idées nouvelles il apporte en rentrant dans ce monde qui lui est trop longtemps resté presque étranger. Après s'être arrêtée sur ce tahleau général, notre attention pourra se porter avec plus de fruit sur une des œuvres récentes qui nous paraissent le mieux caractériser la nouvelle critique religieuse.

J'ai dit que notre stérilité en fait dé science religieuse tenait à ce point de vue, datant de la fin du xvii* siècle» qui établit une barrière infranchissable entre le sacré et le profane, le surnaturel et le naturel, le divin et l'humain, la foi et la science. De li résultait en effet, pour les amis de la libre pensée, ou l'inimitié, ou l'indifférence en face de tout ce qui se présentait avec les couleurs du surnaturel. IjO déisme, qui fut la religion philosophique du rvui*" siècle, s'en accommodait fort bien y et, soit que les adversaires de la religion traditionnelle niassent tonte révélation en reléguant l'Être suprême fort loin par delà les nuages, soit que les apologistes du christianisme s'imaginassent qu'ils avaient rempli leur tÂche en démontrant qu'une révélation était

nécessaire h l'homme, et que des miracles suffisamment attestés prouvaient que le christianisme seul était cette révélation nécessaire, tout le monde était d'accord snr un principe important : c est que les choses divines sont le contraire des choses humaines, que le miracle, ou l'interruption brusque et irrationnelle de l'ordre universel» est le caractère essentiel de toute religion révélée, le signe auquel on doit reconnaître un acte vraiment divin. Des deux côtés en effet, Dieu et le monde étaient deux êtres séparés l'un de l'autre, opposés l'un à l'autre, et sans rapport intime en temps ordinaire. Tonte manifestation de Dieu dans le monde était donc une rupture, une négation momentanée de l'ordre du monde. Ce n'é- (ait pas la règle, c'était l'exception qui révélait Dieu. Par un singulier mélange d'idées, on n'en parlait pas moins de l'infinité, de la toute-puissance, de l'immensité de Dieu, et chez les plus pieux la Providence, abstraction vaguement définie, tenait la place de ces légions d'anges et d'esprits bienheureux qui, dans les siècles de foi naïve, servaient k la communication incessante, et partant naturelle, entre le Créateur et la création. En réalité, le siècle de la philosophie avait accentué le surnaturel bien plus fortement que les siècles antérieurs. Le surnaturel perd son cachet spécial pour ceux qui se croient toujours et partout sous son empire. Le miracle exige, pour être compris comme miracle, que l'on connaisse bien ce qui n'est pas miraculeux. Devant le flambeau des sciences naturelles, il semblait donc que Dieu se retirât dans un lointain toujours plus inaccessible. Toute loi nouvelle constatée, tout fait merveilleux expliqué paraissait une conquête de l'homme sur le domaine divin, et ainsi la contradiction

posée d'avance entre la foi et la science s'aggravait tous les jours des progrès de celle*ci.

On aperçoit tout d'abord qu'une telle conception des rapports de Dieu et du monde excluait la possibilité de toute recherche sérieusement scientifique appliquée aux religions. En revanche, dès que le monde et Dieu ne sont plus, comme le déisme se les représentait, opposés Tun à l'autre et se limitant mutuellement, du moment qu'ils sont dans un état de pénétration mutuelle et en quelque sorte de parallélisme continu, le problème religieux change de face. Et voilà précisément le point de vue prédominant de la pensée moderne. La révolution opérée dans les esprits se manifeste clairement dans ce fait, qu'aujourd'hui l'écueil de la pensée religieuse est le panthéisme et non plus le déisme comme autrefois. Le monde, tel qu'il nous apparaît dans ses deux grandes divisions de la matière et de l'esprit, se développe parallèment à la pensée absolue, dont il est l'épanouissement dans l'espace et dans le temps. Il est cette pensée exprimée, rendue sensible; il est la parole, ou, pour parler plus précisément, la vibration de la parole infinie. VoilÀ la pensée philosophique dont on retrouve les traces dans les sciences, et vers laquelle le xvin'' siècle marchait sans le savoir. Quel est le but de toute science? Déterminer les lois qui régissent les phénomènes. Le xvm' siècle avait cru pouvoir se passer de Dieu^ comme d'une hypothèse inutile, en substituant à son action immédiate, telle que la comprenaient les siècles de foi enfantine, celle de la loi abstraite. Croyants et incrédules étaient d'accord pour distinguer radicalement la loi naturelle de l'action de Dieu sur le monde. Hs ne voyaient pas qu'une loi quel*

conque, se révélant constamment et in&iUiblement dans un certain genre de phénomènes, pliant à son autorité tout ce qui rentre dans sa sphère d'action, cause intérieure, immédiate, positive, des choses qu'elle détermine, est tout autre chose qu'une abstraction. En réalité, c'est elle qui existe la première, puisque les choses déterminées n'existent que par elle. C'est elle qui est positive, puisque les choses que nous constatons dans le monde et en nous -même» lui doivent la forme sans laquelle nous ne pourrions ni les sentir, ni nous les représenter. Or, si la loi est quelque chose, et non pas seulement une abstraction de notre intelligence, il faut ou revenir au polythéisme, et admettre autant de divinités que de lois naturelles, ou les considérer comme le déploiement de la pensée divine dans le temps et dans l'espace. Si donc nous laissons un moment décote le monde moral, où la liberté humaine exigerait des limitations, il résulte de cette manière de concevoir les rapports du monde avec Dieu que tout ce qui est naturel est aussi divin. Tout n'est pas Dieu, mais Dieu est en tout, parce que tout est en Dieu. Il est, il parle dans la pierre qui tombe, obéissant aux lois de la gravitation, dans le nuage du soir qui s'élève au-dessus du lac, dans l'éclair qui brille et le tonnerre qui gronde, dans Téclosion de la graine qui meurt pour revivre et dans le cristal qui se forme aux parois de la grotte inconnue, dans^la marche des mondes se croisant dans la profondeur des cieux et dans le coquillage fossile, débris d'une époque de la création. Il est, il se montre dans cette ascension continue des choses, qui tendent è s'élever de la matière brute et chaotique, k travers une série divisible h l'infini de progrès et d'efforts

jusqu'à Torganisme le plus compliqué, jusqu'au monde de l'esprit. Quelle indescriptible poésie résulte de cette conception de T univers? Comme elle ennoblit les phénomènes les plus vulgaires I Que vient-on nous parler de science irréligieuse ou indifférente? Est-ce que la vraie science peut être autre chose que religieuse? Ce n'est pas seulement en dehors et au-dessus des choses qu'il faut chercher Dieu, c'est bien plutôt en dedans et au-dessous. Les naturalistes, les physiciens, les astronomes, les physiologistes, tous ceux en un mot qui cherchent les lois du monde visible interprètent la pensée divine; ils sont les théologiens de la nature.

Hais aussi, et par la même raison, l'historien, le moraliste, le théologien, le philosophe, le jurisconsulte, le politique, quiconque étudie les choses de l'esprit avec le désir d'en trouver les lois et d'en systématiser les phénomènes fait l'histoire naturelle de l'esprit humain. Il n'y a ainsi entre les sciences dites morales et politiques et les autres sciences que la différence de l'objet. La méthode, le but, la pensée qui préside au point de départ et celle qui plane sur. le point d'arrivée sont ou doivent être les mêmes. Chercher la loi exprimée par une série quelconque de phénomènes physiques ou moraux, c'est chercher Dieu, car c'est chercher ce qui est vrai toujours et partout, c'est désirer l'éternel, c'est tendre vers l'absolu. C'est ainsi que l'on peut concevoir une encyclopédie des connaissances humaines, non pas à l'état de juxtaposition abrupte et sans lien nécessaire, mais comme un organisme logique, parallèle aux divers degrés de l'être et s élevant avec la succession des phénomènes qui tombent sous nos moyens de perception physique et intellectuelle.

Un tel point de vue peut-il s'appliquer à Tétude des religions? Nous le croyons sincèrement, et c'est ce qui nous fait désirer plus vivement encore une intervention sérieuse de l'esprit français dans un si riche domaine. 11 importe trop d'ailleurs de démontrer comment de telles idées s'appliquent aux études religieuses pour qu'on n'entre pas à ce sujet dans quelques développements.

lia religion est chose de l'esprit. Les religions, c'est-èdire les formes variées qui ont tour k tour ou conjointement servi d'expression au sentiment religieux, doivent être rangées par conséquent dans la catégorie des phénomènes de l'esprit, et elles réclament une étude è part au même titre que les faits politiques, les législations, les littératures, les philosophies. Un coup d'œil même superficiel suffit pour montrer que l'arbitraire n'a pas plus de place dans ce genre de phénomènes que dans les autres. Le xviu* siècle, qui attribuait les religions à l'astuce des prêtres, ou du moins à l'habileté des gouvernants, oubliait de s'enquérir de l'origine des prêtres et de rechercher sur quelle jeligion préexistante les habiles politiques des temps primitifs avaient pu spéculer pour en venir à leurs fins. C'était une étrange pétition de principes, qui tenait, comme beaucoup d'autres erreurs du temps, à l'idée qu'une foi religieuse peut s'implanter du dehors sans être produite par un développement intérieur et antérieur. C'était l'erreur fondamentale du Contrat socicd^ reportée du domaine civil dans le domaine moral. Jamais il n'a été possible de faire une religion ; c'est la religion qui $e fait. L'homme est religieux, comme il est intelligent, comme il est moral, comme il est sociable, non parce qu'on l'a fait relîfjçîdox,

mais parce qu'il Test devenu, parce qu'il Test en luimême. Aussi loin que Thumanité remonte dans ses souvenirs, elle a conscience d'avoir toujours regardé vers l'absolu comme vers Taimant mystérieux dont elle subit, dont elle recherche l'attraction^ lors même qu'elle en a peur.

Oui, l'homme, en s' éveillant sur la terre, a senti naître en lui, du fond le plus caché de son être, une disposition merveilleuse, celle de s'émouvoir et de se prosterner devant ce qui lui révélait la vie infinie dont la sienne dépend. Aux jours de la première ignorance, il adorait la montagne, la mer, la forêt, tout ce qui lui représentait l'absolu. Plus tard, dominé par un pressentiment obscur de la présence de la Divinité dans tout l'univers, il choisissait le premier objet venu pour en faire son fétiche. Souvent il adorait une force, selon nous, brutale et stupide, mais qui pour lui était prodigieusement intelligente, la force animale dans ses manifestations les plus terribles. C'est dans les religions que l'homme est à la fois et au même instant ridicule et sublime, plus bas que la brute et plus grand que le monde. Insensiblement son point de vue s'éleva. Le jour vint que, ne trouvant plus la montagne, la mer, l'animal assez supérieurs è lui pour réveiller dans son âme le sens de l'infini, il détourna vers le ciel son encens et ses prières. Cent mythologîes sont fondées sur le mariage du ciel et de la terre. Plus tard, l'homme a cherché, sans la trouver encore, l'unité de la nature, et pendant que le Chinois ne concevait rien au delà du ciel bleu, premier producteur et moteur de r univers, l'Aryen voyait dans la lumière l'essence incréée qu'il faut bénir de toute son ftroe et aimer de

tout son cœur. Cette religion de la nature atteint, comme on pouvait s'y attendre» son apogée et sa suprême opulence dans les contrées oh la nature est aussi le plus exubérante. C'est du pied de l'Himalaya aux bords du Gange que s'est formé ce polythéisme hindou qui écrase littéralement notre imagination sous sa multiplication indéfinie par lui-même. L'homme, dans les Indes, succombe sous la nature qui l'enivre ; il n'aspire plus qu'à se perdre dans le tout immense, et le fruit désavoué , mais pourtant légitime, du brahmanisme, a été cette religion de Bouddha, ce linceul dont se sont enveloppées les vieilles civilisations de l'Orient et dont le prestige original consiste à faire entrevoir à l'homme désespéré de vivre la possibilité de cet anéantissement absolu auquel l'homme a tant de peine à croire, et pour cause. Là, au contraire, où une race active et spirituelle s'est trouvée en présence d'une nature sereine, de proportions modérées, précisément adaptée à ses besoins et à ses goûts, l'homme s'est senti le maître, et, sans se séparer encore de cette nature bien-aimée, il est arrivé pourtant à des divinités complètement humaines. L'Hellène s'est adoré lui-même, tel qu'il se rêvait, puissant, beau, sans douleur, sans soucis. Cependant, au milieu de ces races qui rayonnent des. hauts plateaux de l'Asie centrale, s'en trouve une qui, du plus loin qu'elle se connaît, a conscience d'avoir vaincu, dépassé la nature et adoré un Fort invisible qui lu dominait elle-même dans sa toute-puissance. Le monothéisme surgit au milieu des paganismes comme une colonne granitique au sein d'une épaisse forêt. La distinction radicale de Dieu et du monde devient ainsi le dogme et la vie d'un peuple de plus en plus unique à

mesure que l'histoire se déroule. Au bout de quelques siècles, le monothéisme aspire à la souveraineté ; il prétend se substituer à tout le reste» et il ne pourrait faire autrement sans se renier lui-même, car le seul vrai Dieu doit régner partout. Et pourtant il n'y serait pas parvenu, réduit à sa seule force. De leur côté, les races polythéistes ne pouvaient pas se contenter d'un Dieu trop éloigné d'elles après avoir vécu si longtemps dans l'idée contraire. Le monothéisme ne put compter sur la victoire qu'à partir du jour où un homme unique, sorti du peuple unique dont nous parlions tout à Theure, sentit dans son cœur pur que notre Père^ qui est aux cieux, était aussi en lui, et devait être en nous tous. La Grèce, qui d'abord ne comprit rien à pareille chose, unit par abandonner ses ApoUons et ses Jupiters pour se prosterner devant le Fils de l'homme, et toutes les divinités qui remplissaient le Panthéon durent tomber de leur piédestal, vaincues par le seul Dieu dont l'image manquât parmi elles. Son sanctuaire était le seul où les soldats romains n'eussent pas trouvé de statue à rapporter en triomphe. Yoilà pourquoi leur victoire sur les Jui& n'empêcha pas Jehovah d'être plus fort que les Césars. Le génie d'Israël était invincible, parce qu'il était insaisissable, et au fond les prophètes et les psalmistes avaient bien raison de proclamer la supériorité du Dieu de Jacob sur tous les autres. L'homme peut se croire plus grand et plus fort que le monde, mais non pas que l'Esprit infini qui le pénètre et le domine absolument. Mais comment donner en quelques pages une esquisse de ce monde si curieux, si plein de vie, de variété, de pittoresque et de sérieux, de grandeurs et de bizarreries,

de poésie et de subtilité rafQaéei d^ boue et d'or, qui s'appelle les religions? Ce qu'il importe de coastater, on s'appuyant sur quelques travaux réoepts, c'est que nulle part l'esprit humain n'est plus intéressant k étudier que dans son développement religieux. Nulle part la pensée n est plus fortement attirée par l'espoir de découvrir la symétrie interne qui commande et organise le chaos apparent. Et ici en effet, dans les détails comme dfins l'ensemble, l'esprit est partout, l'arbitraire nulle part. Tout a un sens, tout a sa raisoii d'être, tout ae rattache d'uue manière ou d'une autre h un état déterminé de l'àme que nous devons nous efforcer de ressentir ea nous-mêmes, si nous voulons faire de l'histoire^ l^es cérémonies les plus grotesques en apparence des anciens cultes acquièrent une signification inattendue quand on en sonde l'origine psychologique, et depuis la forme la plus élevée du sacrifice, ce centre de toute religion positive, depuis le sacrifice suprême, qui consiste à immoler son égoisme et sa sensualité, à donner, quand il le faut, sa propre vie pour faire ce qu'ordonne la conscience, jusqu'à la grossière offrande que présente à son informe idole le sauvage de l'Amérique du Nord, il n'est pas une manifesta* tion de la vie religieuse qui ne soit une révélation de l'esprit obéissant aux tendances supérieures qui le sollicitent.

Les religions sont par conséquent et au même titre que toutes les autres choses de l'esprit (c'est encore une idée qui inspire la critique nouvelle) l'objet d'une science qui, pour réaliser sa mission, n'a pas À prendre parti d'avance pour ou contre les phénomènes qu'elle étudie, mais simplement h les constater, i les classer, k

en déterminer les lois. C'est ici que se révèle la haute importance du point de vue philosophique que nous avons signalé. Une scienoe réelle des religions était im« possible tant que Ton se plaçait d'avance sur le terrain d'une religion exclusive, en dehors de laquelle on ne voyait qu'absurdités et mensonges. Elle ne Tétait pas moins quand on prétendait la créer avec une arrièrepensée d'hostilité contre les religions en général. Voilà pourquoi les Pères de TÉglise et les historiens de l'école classique comprennent si mal l'antiquité païenne, et pourquoi la scienoe contemporaine ne peut plus que sourire devant les systèmes où le ivm* siècle se complut trop longtemps, et dont VOriginê de Ums les Cultes de Dupuis est un des spécimens les plus -populaires. Désormais on peut parler de la science des religions aussi bien que de la religion de la science ; il y a quelque chose de religieux à chercher le vrai pour l'amour du vrai dans les religions comme dans tout le reste. L'historien et Tob- •ervateur ne partent pas de l'état de neutralité absolue qu'on a souvent exigé d'eux. L'homme ne peut ni ne doit être absolument neutre. Il doit toujours. vouloir le vrai et le bien : ne pas les vouloir, c'est déjè se décider en sens contraire. Mais quand on sait d'avance qu'il s'agit de trouver par l'étude et l'observation la révélation de la pensée divine dans ce genre de phénomènes comme dans tous les autres, on se défend scrupuleusement de faire intervenir la moindre politique dans ses recherches. Les erreurs, toujours possibles, n'affligent plus du moment qu'elles sont consciencieuses. Lorsqu'on les déeouvre, on se relève par Tintention droite et religieuse qui leur préexistait. L'essentiel, aux yeux de la con-

science, n'est pas tant de connaître Dieu que de le chercher, et chercher Dieu, c'est en un sens l'avoir déjJi trouvé, car c'est obéir à la voix intérieure et sacrée qui nous pousse toujours en avant à la conquête de la

vérité.

Ainsi, au dualisme superficiel qui mettait à part une seule religion et reléguait tout le reste dans le domaine das ténèbres, ou qui opposait l'un k l'autre, comme le jour à la nuit, le monde de la raison et celui des religions, se substitue Vidée du développement, et par suite d'une subordination mutuelle des religions l'une à l'autre plutôt que d'une opposition radicale. Sans doute chaque degré nouveau d'un développement spirituel nie ]e degré antérieur; mais il plonge en lui par ses racines, il le suppose, il n'existe que par lui. Le monothéisme n'acquiert sa valeur et la conscience de lui-même qu'en se dégageant du polythéisme environnant; les dieux humains de la Grèce sont k la fois la négation et la plus haute expression des divinités purement physiques des premiers Pélasges. Abolir en ce sens, c'est accomplir. L'humanité apparaît dans son histoire comme un hojnme qui a dû passer par toutes les phases de l'enfance, de l'adolescence, de la première jeunesse, qui touche à peine à sa maturité. L'homme fait aurait honte de luimême s'il reprenait les jouets de son enfance, s'il recommençait à balbutier, et cependant il sait bien que c'est en jouant, en balbutiant, que son esprit a développé ses forces naissantes. Quel charme ont pour nous les souvenirs d'enfance I Eh bieni qu'il s'agisse de l'espèce ou de l'individu, ce charme a sa raison d'être et sa légitimité. Chaque chose a son temps et son lieu, et le seul

blâme que Ton soit en droit d'émettre dans l'histoire des religions tombe sur les amis obstinés du passé, qui ont voulu arrêter le vaisseau lorsque le souffle d'en haut déjà gonflait les voiles, et que Tordre était donné pour le grand départ.

L'opposition du surnaturel et du naturel, qui était la base des notions religieuses du siècle dernier, n'a en définitive pas de sens. Si l'ordre normal et régulier des choses est une révélation de Dieu, il est indifférent pour l'homme religieux que les phénomènes de la religion soient ou non rattachés k une action directe et immédiate de Dieu. Les deux conceptions se recouvrent et se supposent : Tune est plus scientifique, l'autre plus populaire; l'une a sa place dans le livre et dans l'intelligence, l'autre dans le cœur pieux et la prière ; mais il serait tout simplement absurde de nier l'une par Vautre.

Par exemple, la philosophie incrédule du siècle dernier eût regardé comme une grande victoire, l'apologie croyante eût regardé comme une assertion dangereuse la thèse, aujourd'hui démontrée, que le monothéisme ne fut pas exclusivement Tapanage du peuple d'Israël dans l'antiquité, et que, sans qu'il puisse être question pour eux de révélations miraculeuses, plusieurs autres peuples sémitiques y sont arrivés en vertu du développement spontané d'une tendance particulière k cette race. L'histoire religieuse de nos jours constate le fait, l'exprime comme je viens de le dire et en conclut tranquillement que cette race, dont l'exemplaire le plus parfait est le peuple d'lsi:aèl, portait en elle-même la religion universelle de l'avenir. Il est donc vrai qu'Abraham est le père de la foi, que Jehovah est le vrai

Diea, Tesprit absolu que rhumênité doit un jour adorer*

Autrefois l'apologie forgeait def armea qu'elle croyait irréeidtiblea eu opposant les rapides conquàtes du chris* tianisme dans le monde grec et romain aui obstacles de tout genre qu'il avait è vaincre^ C'était dans l'espoir de démontrer que le miracle seul pouvait être cause d'une religion dont la victoire était miraculeuse. La philoso*phie antichrétienne cherchait à ébranler l'argumentatioui faisait de Julien un grand génie» et de Constantin le véritable fondateur de l'Église. Une étude plus impartiale a montré que le christianisme répondait trop bien à l'état des esprits» tels que les avaient faits la con«quéte romaine I Tanéantissement des nationalités « la philosophie du passé, les tristesses du présent» pour qu'il ne les attirât pas par la seule force de sa morale et de ses doctrines» et il faut en conclure que» dans le développement de l'humanité^ le Christ est venu à son heure. C'est précisément ce qui montre le mieux la légitimité de son entreprise dans Thistoire. Cela ne signifie pas Bans doute qu'en religion tout soit également divin. Ce quiestdiviUt c'est le développement lui-même et sa loi intérieure. Le contraire du divin» ce que l'on pourrait appeler Thumain et le terrestre» ce sont les obstacles que l'homme» sous sa responsabilité, oppose au développement normal et libre de la pensée religieuse» ce sont les paresses intéressées qui le retardent, ce sont les défaillances de l'esprit qui perd le sens religieui» et n'éprouve plus pour les choses . religieuses que de Tindifférence ou du mépris.

Il faut en dire autant, dans les études historiques, des

nombrrax récits qai rentrent dans la catégorie deft récits miraouleai* Il est doréDavant impossible de se passionner pour 00 contre eux. On ne peut plus dire que le contraire des lois de la nature soit la preuve de la présence et de l'action de Dieu. L'intérêt apologétique ou antireligieux que Ton attachait auparavant à les maintenir ou à les nier a disparu. Un fait merveilleux est raconté. Est^-il réel? est'^il fictif? est^l légendaire? est-il un fait ordinaire transformé en fait exceptionnel par des yeux ou des mémoires enthousiastes? La réponse à toutes ces ques*tions est du ressort de la critique historique. En tout cas, ce récit est un irrécusable témoin de la situation d'esprit dans laquelle se trouvaient ceux qui l'ont propagé et ceux qui l'ont admis. Quelque système d'explication qu'on adopte, ce qui est certain, c^est que Dieu se cherche et se trouve partout ailleurs que dans rinterrup*tion brusque et arbitraire de sa volonté permanente. Les lois sont désormais d'autant plus divines qu'elles sont plus immuables. Il est permis d'espérer que les amis et les adversaires des religions traditionnelles finiront par le comprendre, et ne se combattront plus pour un fantôme sans réalité.

Ce serait s'écarter beaucoup trop du cadre de cette étude que d'indiquer les puissantes raisons que peuvent alléguer les amis d'un christianisme rationnel pour démontrer combien cette manière de concevoir les choses religieuses est profondément chrétienne, combien elle est conforme à la pensée originale qui a présidé à l'apparition du christianisme dans l'histoire. Ce serait pourtant le seul moyen d'obvier h plus d'une objection qui ne manquera pas de s'élever contre une telle idée

dans le camp religieux et dans le eamp philosophique. Après tout les paroles du Christ ne manquent pas qui enseignent positivement Timmanence spirituelle de Dieu dans la nature et dans l'&me. C'est le Christ qui dans des enseignements directs, en particulier dans des paraboles d'une simplicité et d'une profondeur admirables, a ramené la révélation de Dieu dans l'humanité à cette loi du développement régulier, continu, que la philosophie moderne s'imagine quelquefois avoir découverte. C'est le Christ, enfin, qui a nettement refusé à ses contemporains les signes miraculeux qu'ils exigeaient pour croire à sa divine mission. Mais une étude impartiale et approfondie des évangiles est indispensable avant qu'on se persuade de ces vérités si contraires aux idées traditionnelles et qui élèvent Jésus de Nazareth infiniment audessus des autres fondateurs de religion. Il faut apprendre à distinguer sa pensée k lui-même du point de vue sous lequel l'ont considéré les naïfs et sublimes écrivains À qui nous devons ce que nous savons de son histoire, et il se passera du temps encore avant que ses amis et ses ennemis consentent à comprendre que le Maître est supérieur aux disciples. Il est à présumer qu'aux uns tout ce qui vient d'être dit paraîtra confiner à l'incrédulité la plus radicale, que les autres y verront une tentative mal justifiée de repeindre les édifices gothiques avec des couleurs empruntées à une philosophie toute récente. Telle est d'ailleurs une des conditions les plus ordinaires du progrès de la pensée dans les choses spirituelles. Toujours le point de vue supérieur qui s'élève du sein de l'antagonisme précédent est accusé d'impiété par les uns, de superstition par les autres.

S'il est parmi nos écrivains d'aujourd'hui un vaillant précurseur de la renaissance que nous appelons de tous nos vœux, un homme qui, par sa libre et pénétrante érudition, par ses facultés d'artiste, par l'indépendance ordinaire de ses jugements, soit capable d'élever le niveau de nos connaissances religieuses, et de venger la science française des dédains injustes dont elle était depuis trop longtemps l'objet è Tétranger, c'est certainement M. E. Renan. Mieux que personne, il a prouvé que l'esprit français, bien loin d'être inconciliable avec les études critiques et théologiques, dans le sens supérieur de ce dernier mot, est doué au contraire d'une merveilleuse aptitude pour les poursuivre et en populariser les résultats, pouvu qu'il veuille sérieusement s'en donner la peine. La condition indispensable de la réussite est, nous Tavons dit, le labor improbus, et sur les sujets religieux nous sommes devenus paresseux ; mais comme on est récompensé de ses peines lorsque, ayant franchi les préliminaires et les redoutables épreuves de l'initiation aux mystères de l'antiquité religieuse, on se trouve en présence du Dieu dont on cherchait la face, et cela, non plus dans les ténèbres d'une crypte souterraine, mais en pleine lumière et sous l'inspiration directe de sa parole révélatrice I M. E. Renan a légitimé parmi nous la renaissance de la critique religieuse, qui naquit au xvif siècle sur le sol français, et dont les fondements k peine

jetés furent sitôt abandonnés. La souplesse du toucher, la sûreté du coup d'oeil, ces qualités qui font l'artiste en critique et qui sont si nécessaires à une science qui est aussi un art, ces qualités qui se développent par Texercice, mais qu'à parler rigoureusement on n'acquiert pas, il les possède à un degré supérieur. J'ai vu chez nos voisin d'outre-Rhin de vieux critiquesenduroisau métier, qui toute leur vie avaient cultivé la science pour la science, qui avaient consacré à l'érudition leurs jours et leurs nuits, avec cette persévérance de bénédictin que rien n* effraye, je les ai vus lire et relire avec un enthousiasme juvénile VBistoire comparée des langues sémitiques, les Études S Histoire religieuse, le traité sur l'Origine du langage, et et surtout le Livre de Job, sur lequel nous désirons appeler particulièrement [l'attentioni Au milieu de la réaction piétiste qui naguère encore [menaçait d étouffer en Allemagne la précieuse indépendance que trois siècles de réformation semblaient avoir garantie pour jamais, c'était peureux une joie sans pareille d* entendre cette voix jeune et ferme qui| dans ce beau langage français, si admiré dans leur jeunesse, reprenait le ohant interrompu des mélodies antiques^ et mariait dans une suave harmonie les accents de la poésie è ceux de l'histoire»

Deux mots ont été employés pour exprimer la direction de M. Renan : critique et rationalisme. Sans les accepter d'une manière absolue, il est un côté par lequel l'homme vraiment religieux doit en saluer Tavénement avec joie. Et d'abord, quant au rationalisme, il serait urgent de déQnir ce mot susceptible de tant de sens divers selon la bouche qui le prononce. S'il signifie une ten-

daAM rationnelle» aspirant k déterminer la notion des faits de Thistoirô religieuse d'une manière qui satisfasse l'esprit humain tout entier, intelligence» cœur et oonecience (et une notion quelconque n'est rationnelle qu'à cette oondition), nous avouons franchement nos sympa^ thies pour un tel rationalisme. Si l'on entend par la^ au contraire» la prétention de n'estimer en fait de religion que ce qui est conforme au bon sens vulgaire ou même k rintelligence pure, on a raison d'y attacher peu de prix; mais dans ce sens^là personne n'est moins rationaliste que M. Renan. Peut-être même serait'-on en droit de lui reprocher quelquefois de trop accorder dans ses appréciations religieuses au sentiment poétique. Enfin si l'on enteod par rationalisme l'opposition au surnaturel, en entendant par surnaturel ce qui est contraire à l'ordre divin des choses, nous déclarons encore une fois que c'est nous ramener à un point de vue que la religion, comme la philosophie, doit s'applaudir d'avoir dépassé. Mais pour ce qui concerne la critique, c'est sans contredit l'absence de cette qualité qui s'est le plus opposée parmi nous aux progrès des sciences historiques, principalement en matière religieuse. La critique des monuments littéraires et religieux de l'antiquité est l'instrument nécessaire de la science religieuse, et il n'y a pas très^longtemps qu'on le manie avec une certaine habileté. Les démentis catégoriques infligés par la critique k une foule de traditions reçues de confiance jusqu'à ces derniers temps révoltent d'ordinaire les esprits qui n'y sont pas préparés. On n'aime pas à penser qu'on a été si longtemps sous Tempire d'une illusion. L'influence littéraire du îvii* siècle, qui aima passionnément l'antiquité i mais ne connut guère

qoe la Grèce et Rome, et encore ne les comprit qu'à la condition de s'y retrouver lui-même et de les transformer k son image, est tout ce qu'on peut imaginer de plus contraire k la juste appréciation qui assure les résultats critiques. Ceux-ci en effet supposent que les méthodes, la manière de sentir et d'agir de l'antiquité différaient profondément des nôtres. Les personnes placées à ce point de vue arriéré s'imaginent que la beauté, la valeur religieuse des livres antiques sont intéressées à ce qu'on ne relève dans le texte aucune incorrection, dans la cosmologie aucune contradiction avec l'astronomie et la géologie des modernes. Il est encore des esprits fort distingués par le savoir et le talent qui disent tout haut que si VIliade et V Odyssée n'ont pas été intégralement composées par un bomme dont on ne connaît guère que le nom, elles perdent à leurs yeux la plus grande partie de leur beauté poétique; que si le Pentateuque n'est pas sorti de la main de Moïse, dont il raconte la mort, il a perdu sa valeur religieuse. Est-ce donc que la valeur et la beauté des choses tiennent au titre qui les désigne? Quel que soit le travail de la critique moderne sur les deux poèmes immortels d'Homère, pourra-t-elle jamais faire qu'ils ne soient pas d'une beauté classique à l'abri de toute attaque '? Nous dirons la même chose du Pentateuque, des évangiles, de tous les livres de la Bible. Rien de plus faux que d'attribuer à la critique le pouvoirde « déchirer, comme l'on dit, Tune après l'autre les pages du recueil inspiré. )» Les pages de la Bible ne se laissent pas déchi-

* Je ae pais me défendre de citer ici le judicieux et conclnanl travail publié sur les Poèmes homériques par M. A. Pictet, dans la BibUothéqus universelle de Genève, décembre 4S55.

rer comme cela. Leçon tenu divin persiste à travers toutes les hypothèses sur la rédaction et la formation du teite, car il en est indépendant, et quand même toute la Bible serait anonyme, elle serait toujours le livre religieux par excellence de l'humanité. Sans doute la critique, ainsi que toutes les sciences, si nous exceptons les mathématiques, a ses aberrations et ses extrayagances. Les aberra-» lions passent, servent d'exemple, quelquefois d'amusement, et la science marche. Il faut savoir regarder les choses de haut et de loin, puis laisser au temps et à l'opinion, — deux choses qui vont vite aujourd'hui, — le soin de concilier dans les esprits ce qui est déjà concilié en soi-même. C'est encore une autre profonde parole, bien souvent oubliée par les admirateurs aussi bien que par les détracteurs de celui qui l'a prononcée, que « le vrai scribe est semblable au père de famille qui tire de son trésor les choses nouvelles et les choses vieilles. » Cherchons maintenant à saisir la nouvelle critique religieuse dans l'application même de ses procédés ; le Livre de Job nous offre une occasion favorable a cet examen. Il serait difGcile de désigner dans l'Ancien Testament un livre mieux fait pour répandre dans le public éclairé le goût des connaissances religieuses que le Livre de Job^ ce curieux poème, légué à l'humanité par un Sémite inconnu, séparé de nous par quelque chose comme deux mille six cents ans. C'est un livre canonique, ce qui lui assure d'avance l'intérêt particulier de tous ceux qui voient dans la Bible la source et la règle de leur foi. C'est un livre hébreu et des beaux temps de la littérature hébraïque : le philologue et l'historien doivent donc en tenir grand compte comme d'un témoin authentique de

la langue et de la pensée d'Israël. En même temps il s'é« lève au-dessus du judaïsme proprement dît ; il est Torw gane de la race dite. sémitique plutôt que celui d'une fraction déterminée de eette race : il faut par conséquent le ranger parmi les preuves irrécusables sur lesquelles s'appuie rethnologie' comparée pour affirmer que la race sémitique fut, non tout entière, mais dans sa ten* dance originelle et dans ses rameaux les plus purs de tout alliage, une race virtuellement monothéiste, et qu'elle constitue par cela même Tarbre vivant sur lequel doit un jour mûrir le fruit de la religion universelle. C'est surtout un livre de transition, et ce caractère trèsmarqué doit spécialement lui concilier l'intérêt de l'his* torien : il signale un moment de transformation pro* fonde dans les idées religieuses et morales de la race d'où il est sorti. Il est en rupture ouverte avec des croyances auparavant générales dans cette race et con* sacrées dans mainte partie antérieure de la Bible, en même temps qu'il contient les germes d'où surgiront plus tard de nouveaux développements de la conscience religieuse. A ce titre, il tient une place très-importante dans l'histoire de la formation du dogme hébraïque ; il milite par sa seule existence contre l'idée fausse que la Bible soit un tout homogène et systématisé, présentant d'un bout i l'autre une seule et même doctrine. Au lettré, il offre un des plus brillants spécimens de cette poé- «e sémitique, k la fois lyrique et sententieuse, riche en ootileurs et puritaine de formes, qui exhale pour nous un parfum si prononcé et si bon à respirer de vigueur et de s'jnplicité anUques. Enfin il traite de la douleur, ce problème de tous les jours, et pour que ïb Lk^ d, M

Oêssftt d*étre un des monuments les plus recherchés de la haute antiquité, il faudrait que la souffrance disparût de la terre. C'est assez dire qu'il compte parmi les livres éternels.

L'auteur est complètement inconnu, et ceux qui crai« gnent que la valeur des livres antiques ne dépende de Tauthenticité que la tradition leur assigne, peuvent se convaincre que des livres tenus pour anonymes par tout le monde n'y perdent absolument rien de leur mérite intrinsèque. Quel malheur si, par exemple, la tradition avait consacré Tinacceptable hypothèse qui a désigné Moïse comme l'auteur possible de ce beau livre I On aurait cru le respect de la Bible intéressé au maintien de cette assertion. On eût accusé les critiques révoltés par l'absurdité d'une pareille thèse de « déchirer r> sans ver-< gogne les plus belles pages de l'Ancien Testament. Heu* reusement nous sommes d'avance émancipés de la servitude, nous pouvons prêter l'oreille à cette voix sonore, au timbre plein d'anapleur et de puissance qui vient nous trouver du fond du vieil Orient, sans qu'il soit né« cessaire de savoir auparavant le nom du chantre inspiré. Nous pouvons surtout écouter le critique qui nous intro* duit sous cette tente hospitalière, et, sans nous arrêter au livre lui-même, parler des procédés nouveaux d'interpré* tation et de critique qui lui sont aujourd'hui appliqués. C'est rintroduction plutôt que la traduction même qui va nous occuper V

1 Quant à la traduction, un mot toutefois. Le tradoetear s*était posé dêoi conditions : « être aussi littéral que possible, être français. » Pour r«mplir la seconde de ces conditions, il avait à lutter contre de grandes difRcoltés, qu'il a henreasement surmontées. La version de M. Renan est du français le plos par, et peartant c'est bien l'esprit do Tieax sémitisine qui parle

L'étude sur l'âge et le caractère du Uvre de Job^ qui précède la traduction de M. Renan, réclame une attention toute particulière. Après avoir mûrement posé les indices qui peuvent fixer le jugement de la critique sur la date approximative de ce beau poème, il s'est décidé pour l'opinion qui compte aujourd'hui dans la science le plus grand nombre de partisans, et qui fait dater ce livre du vm* siècle avant notre ère, lorsque durait encore l'école, philosophique presque autant que religieuse, dont la sagesse gnomique de Salomon parait avoir été le point de départ. Ainsi s'expliqueraient certains passages d'Esaïe, lequel florissait vers l'an 750, qui présentent une grande analogie avec quelques fragments du Livre de Jobj et surtout plusieurs versets de Jérémie S qui sont évidemment l'écho affaibli des plaintes du patriarche arabe. Le style et l'esprit du poème s'opposent , d'autre part^ de la manière la plus absolue, è ce qu'on recule la date de la composition au delà de cette époque.

Parmi les idées qui font-leur apparition dans le livre de Job, il faut compter avant tout celle du génie du mal, Satan. C'est la première fois que ce mot apparaît dans la littérature biblique. Pendant des siècles, les tribus monothéistes ignorèrent l'existefice et le nom de Satan, bien qu'elles semblent avoir toujours cru que parmi les esprits qui environnaient le trône du Très-Haut, il

notre langue académiqne. La mélotlie da désert a été transposa en vue de DOS habitudes musicales, et ce D*en est pas moins le chant un pea monotone, mais grave et fort, toujoars plos beau à mesure qu'on Técoute, produisant des effets grandioses avec les moyens les plus simples, le chant de la douleur imméritée qui s*élève du sein de la nature silencieuse et vient apporter ses notes déchirantes aux pieds du Créateur. ^ Jérémie^ xx, 14 et suiv.

y en avait qu'on pouvait considérer comme des exécu-^ teurs de la justice divine. C'est encore un germe que le Livre de Job sème pour l'avenir. Certes il faut laisser le temps de grandir à ce jeune Satad qui est encore ici à la fleur de Tàge. Il y a loin d'un être céleste, encore mêlé parmi les fils de Dieu, ayant ses entrées en cour divine, conversant familièrement avec Jebovah, il y a loin du Satan de Job au Satan des temps ultérieurs, résidant au fin fond des enfers, chef des anges déchus, révolté contre Dieu depuis la création, et passant son éternité à faire le mal. Il faut que le Satan de Job grandisse encore deux ou trois siècles. Alors il trouvera dans un certain Âhriman , son frère aîné, un allié et un modèle dont il ne profitera que trop. Avec le mauvais orgueil du mal, il reculera l'origine de sa méchanceté jusqu'aux premiers jours du monde, et il aura le talent de persuader que c'était lui qui, sous la peau du serpent du paradis, tentait notre mère commune. Lui aussi sera dieu, dieu d'enfer et du mal. Les déserts, les lieux souterrains, — ces animaux équivoques qui semblent engendrés par les ténèbres, le hibou, la chauve-souris, la taupe, le crapaud ; — ces maladies effrayantes et dont l'antiquité ne savait pas découvrir la cause, le mutisme, l'épilepsie, la folie ; — ces tentations qui viennent on ne sait d'où, qui paralysent les volontés les plus fermes, ternissent les âmes les plus pures, se jouent des résolutions les mieux prises, ces mauvaises pensées, ces impures convoitises qui montent au cerveau, qui donnent le vertige aux plus robustes, — voilà quelles seront ses demeures, voilà ses favoris et ses œuvres. Dans les premiers siècles de l'Église et pendant presque tout le

moyen âge, on aroit à S^tan «u mom «tuuat qn'it Dîea. LeB aqoienEie» 4iyiaitéi locales clétrânéos pa? lo ohmtU- ^ismQ so transforment pr^uQ partout en 9upp6t# de st miyeaté inferoala, U baptâmii ^t ayant toul considéré Qomroa un exorciamQ. U( rédemption «U^même^ w dogme fondamental du chri3tiamsme. n'est guère c^ra^ prise que comme un combat du Cbri^t contre $à\m, k qui rhomme appartenait de droit depuis) la première faute, et encore n'est-on pas^ bien aûr que w soit i force ouverte, et non par ru«et que le Christ a vaineu. Ce qui prouve la place énorme que tenait Satan dana les imagi^ nations du moyen ftge^ c'e^t que les eontei^ les plu9 populaires et les plus goilLt4s sont çmx quî le représen^ tant bafoué ou berné par dea hommes qui ont été plus malicieux encore que lui. Qn n'aime i traiter comma cela que les gens dont on a très-peur, et yraiment Sata-* nas, qui avait latinisé son nom sémitique» Cut alors In roi de ce monde. Pourtant^ au xii* sièole, ^ royauté absolue subit un premier échec* On substitua k cetto idée de la rédemption que nous venons d'esquisser une théorie beaucoup plus savante qui enseignait que Toauvro de notre salut s'était accomplie tout entière eotre 1q Christ et Dieu le père» dont il fallait siitiafaire U justice, et» grâce à la théologie d'Anselme, il fut interdit au diable de prétendre à nous posséder de jure. Puis oo étu^a un peu mieux la nature et l'histoire* On s'aperçut peu à peu qu'on avait considéré souvent eomme diabo^ lique ce qui n'était que la manifestation de loia oon* stantes rentrant dans Tordre divin des choses^Quedis^je? on dut se convaincre qu'on avait pris maintes fma pour les traces de Satan ce qu'on aurait dû béniip ooauna lei

marques de la Ppoyidenoe. Vinrent ensuite les grandes découvertes géographiques et astronomiques. Il fut dé-^ sormais impossible de croire au oiel fermé, À Tenfer situé aux antipodes, à un Dieu localisé. Si Dieu pénètre Punivers entier de sa présence et de sa yolonté, quelle place reste«>t*il pour Satan?... Et c'est ainsi que s'en alla tout doucement Védifice dont l'ombre sinistre épouvanta tour à tour Perses, Sémites et chrétiens. Ainsi perdit sa couronne ce roi redouté, qui n'apparut jamais qu'à ceux qui croyaient en lui. Une triste aventure marqua l'un de ses derniers voyages sur la terre. Passant un jour; — il y a de ceci un peu plus de trois siècles, — devant un vieux donjon d'Allemagne, il s'avisa d'entrer dans une chambre où un jeune moine travaillait diligemment à la traduction de la Bible. Avec sa sagacité éprouvée, le vieux Satan jugea sur-le-champ que cette entreprise était préjudiciable aux intérêts de sa politique, et il s'efforça d'en détourner le moine par ses grimaces ; mais celui-ci, sans se déconcerter, lui lança son encrier à la figure. Satan poussa un grand en et disparut. Depuis lors il ne s'est plus montré que rarement, à la dérobée, cachant sous son manteau la tache indélébile. Luther a donc trouvé le bon moyen, le véritable exorcisme. Contre Satan, l'encre a bien plus fait que l'eau bénite.

M. Renan a consacré quelques pages bien éloquentes de son introduction à reprendre pour le compte de la raison moderne le problème éternel agité dans le livre de Job : « Pourquoi la douleur? D'où vient le contraste entre ce qui doit être et ce qui est ? Pourquoi ces contradictions de la destinée? » Il faut bien l'avouer avec le

traducteur, sur tout cela nous ne sommes guère plus avancés que le philosophe du désert. Ce n'est pas que le trésor de la pensée religieuse ne se soit enrichi depuis lors de plus d'une perle précieuse. Il est certain que de nos jours, sans sortir du domaine strictement religieux, un homme frappé comme Job envisagerait tout autrement ses malheurs. L'idée de répreuve et du résultat salutaire de la souffrance, celle de Féducation de Tâme par la douleur, ont pris une extension et une clarté que Job et ses amis ne soupçonnent pas encore. Nous avons surtout cette espérance d'un monde meilleur où vont se réunir les lignes qui divergent ici-bas, soleil mystérieux dont nous n'entrevoyons que l'aurore, mais que rien ne peut plus voiler à l'âme depuis qu'elle a été élevée à cette hauteur morale oh l'immortalité est l'évidence. Sur ce point encore, nous avons besoin d'ajouter quelques réflexions. Certes ce n'est pas sans surprise que, dans un grand poème religieux consacré à la douleur, nous ne découvrons pas une seule trace de l'espérance d'une vie à venir, où toute larme doit être essuyée et toute noble aspiration satisfaite. Un moment, un seul, la pensée de Job, sous le fouet de la douleur et de l'indignation, atteint presque à cette hauteur. Il afûrme, avec une énergie saisissante, « qu'enfin son vengeur apparaîtra sur la terre, » et que, « privé de sa chair, il verra Dieu, d Cependant ce passage, où l'on a vu plus tard bien autre chose que ce qui y est, n'est qu'un éclair dans la nuit. Évidemment l'auteur lui-même n'a pas eu conscience des contrées immenses sur lesquels il projetait une lueur passagère, car la discussion retombe tout le long

du poème dans les horizons bornés du sémitisme antique. A dire vrai, la foi en une vie future, consciente et personnelle, n'a pris naissance qu'assez tard au sein du peuple d'Israël, et nullement sous la forme philosophique que nous nous sommes habitués k lui donner. C'est k la famille et à la tribu que le Sémite des anciens temps attribuait l'immortalité. Plus tard ce fut à la nation. Aucun peuple n'a poussé aussi loin que le peuple d'Israël cette foi en sa survivance au delà de tous les tombeaux. Ce peuple-là n'a jamais cru qu'il mourrait. Il se sentait en possession d'une idée qui ne permet pas de mourir à ceux qui la portent, et il a affirmé sa résurrection avec la plus indomptable opiniâtreté à la face de tous ses destructeurs. L'espérance d'un Messie, sur laquelle le livre de Job se tait encore de la manière la plus absolue, a été provoquée précisément par ce contraste entre l'idée et le fait, contraste créé par la singulière destinée d'un peuple qui rêvait l'empire du monde et devait être consécutivement le jouet de toutes les grandes puissances. Il fallait que le peu pie' survécût et réalisât la destinée à laquelle il se sentait appelé; voilà le sentiment qui anima toutes les prophéties consolatrices. Le royaume de Dieu devait s'établir sur la terre entière, et les fils de Jacob en être les seigneurs spirituels et temporels. Depuis surtout que leur existence nationale leur parut liée à celle d'une royauté dont le règne glorieux de David, encore embelli par le prestige de l'éloignement, était devenu le type populaire, les Israélites conclurent du royaume de Dieu qui devait s'établir au roi divin qui devait venir et reprendre l'œuvre à peine ébauchée de David et de Salomon. Il est évident que l'énergie et le

caractère absorbant de cette foi dana la destiaée du peuple retardèrent plus qu'ils n'avancèrent la croyance en rimmortalité des individus» Ce fut seulement lorsque ]e sentiment de la vie et des droits de l'individu eut emprunté aux malheurs nationaux une consistance auparavant inconnue^ après qu'une douloureuse expérience eut montré que l'individu devait encore vivre et bien vivre lors même que la no^tion n'était plus, ce fut seulement après la captivité babylonienne que la croyance en une autre vie prit corps dans la religion d'Israél. Naturellement une telle croyance ne fut pas le fruit de raisonnements abstraits qui auraient été et ont toujours été incapables de la fonder. Née d'un sentiment vivaoe et parfaitement légitime^ elle se greffa d'elle-même sur les autres croyances qui dès les plus anciens temps avaient cherché à définir l'état d'outre-tombe« Pendant que le corps retournait à la terre d'où il avait été tiréi rame se rendait dans un lieu souterrain où s'accumulait successivement l humanité défunte, et y dormait d'un sommeil égal pou r tous i méchants et bons , mais qui pourtant, il faut le remarqueri n'était pas l'anéantisse^* ment et laissait toujours subsister la possibilité du réveil*

Plus tardf le peuple juif, parvenu à la notion distincte de l'individualité) sentit que l'établissement du règne messianique ne pouvait pas favoriser uniquement une seule génération des descendants de Jacob ^ que la pro-* messe antique avait été faite à Abraham et à toute sa postérité» et qu'il y aurait contradiction à combler de bénédictions les derniers arrivés, à l'exclusion de leurs alnésf qui avaient enduré les douleurs du long enfante-

ment» La oi^»yailce devitit donc générale que^ lora de6 temps meiaianiqUea» led âmes quitteraient leurs detneu^ res aoutcrraiueê et reprendraient leurs corps d'autrefois pour participer aUlc triomphes de la race élue. La vie éternelle» la rémutiéfation, le jugement divin qui de^yait récompenser les bons et frapper de peines terribles les ennemis anciens et nouveaux d'Israël et même les membres indignes du peuple^ se rattachèrent sur-^lechamp à la foi en la résurrection» et ce fut sous cette forme toute naivOi toute enfantine^ que la vie future fut comprise à Tépoque où le christianisme apparut.

Le christianisme n'opposa pas une théorie nouvelle à rancienne : rien qui ressemble moins à ce que nous eppélond une philosophie que la doctrine chrétienne primitive. Il déposa» pour employer une expression bi-^ biique^ datis les vieilles outres un vin nouveau qui ne pouvait manquer de les faire éclater tôt ou tard. Ce fut le vin généreux du spiritualisme et de la pureté morale» qui tendait naturellement à expulser tout ce qui était charnel et égoïste dans l'ancienne conception. Le chris<tianisme en soi ignore la mort; comme le Dieu qu'il préohe, il veut que l'homme agisse toujours. Plus d'un enseignement de ^n, fondateur implique la continuité sans interruption de l'existence personnelle après la nïiOrt. Cependant 9 comme il Ue fitjamais de cette ques-* tien un texte de controverse directe» comme les formes de sa pensée ne dépassaient pas en général celles de la doctrine populaire» l'Église commença par adopter la tradition de la synagogue. D'ailleurs l'attente^ long«temps entretenue, du Irès-prochain retour du Christ reasusoité et de là rénovation immédiate et radicale de

toute chose empêcha même la pensée des premiers chrétiens de s'arrêter sur ce côté de la question. Ils se croyaient tous à la veille du jugement dernier. Qu'importaient quelques jours de sommeil? Ce fut seulement quand ces quelques jours furent devenus des années que l'on arriva généralement à penser qu immédiatement après la mort chaque individu recueillait ce qu'il avait semé. Encore la dogmatique traditionnelle continua-t-elle de maintenir l'idée d'un jugement universel et d'une résurrection générale à la fin des temps, sans s'apercevoir qu'il y avait là un mélange de deux conceptions origiDairemenl différentes.

Quoi qu'il en soit, il ressort de l'histoire du dogme de la vie future que, sous toutes ses formes, depuis la plus grossière jusqu'à la plus spirituelle, il plonge par ses racines dans le sentiment que la destinée de l'homme n'est pas accomplie pendant la vie présente, et que les tendances fondamentales de son être supposent une prolongation indéfinie de son existence personnelle. L'homme se sent fait pour une autre vie, comme la graine qui germe sous terre, si elle avait conscience d'elle-même, se sentirait faite pour percer le sol qui la recouvre et s'épanouir en plein air. Ce n'est pas une démonstration que cette manière de se représenter la destinée, c'est une intuition à laquelle l'homme arrive dès qu'il atteint un certain point de son développement religieux et moral. Voilà pourquoi le raisonnement sert à très-peu de chose pour la fonder et la maintenir. L'évidence de l'immortalité n'existe que pour l'homme capable de sentir que, par son âme, il tend à l'infini, de se dire qu'étant personnellement l'objet de l'amour éternel.

sa vie personnelle est entée sur celle de IHea. C'est done une vérité de Tordre moral qui ne peut être certaine que proportionnellement au degré de développement moral de celui qui l'examine. Cette persuasion a, si j'ose m'exprimer ainsi , ses hauts et ses bas dans Texistence actuelle, et dépend le plus souvent de la disposition du cœur. L'entraînement fatal qui a souvent conduit de nobles âmes à la nier provient de ce qu'elles ont demandé au raisonnement des certitudes qu'il ne peut pas donner. Voilà pourquoi le véritable révélateur est le génie religieux et moral. Chacun de nous est doué dans sa conscience d'un organe que l'on pourrait comparer au télescope avec lequel nos regards plongent dans Timmensité des cieux. Combien peu savent mettre l'instrument au points et ne voient que brouillards là où de plus forts contemplent le ciel étincelantl II est un heu* reux mot dans la préface de M. Renan : il parle de vérités « qui n'ont leur prix que quand elles sont le fruit d*un cœur pur. » Mais aussi il en résulte que nous pouvons, que nous devons même emprunter les yeux de ceux dont la vue est plus perçante que la nêtre, parce que leur œil intérieur est plus sain, pour profiter de ce qu'ils voient dans ces régions mystérieuses oii nous n'apercevons que des formes indécises. Rappelons-nous le beau tableau d'Ary SchefTer sur Dante et Béatrix. Il symbolise admirablement l'idée vraie de la révélation. Illuminé par les rayons émanant de l'idéal , Dante contemple Béatrix, qui voit Dieu.

On a élevé diverses objections contre la croyance k l'immortalité de Tàme. Ne nous embarrassons pas des présomptueuses négations du matérialisme. Incapable

d'etpli<itter r^ftll^ttiMt la YÎe organique et mémei si Ton y réfléohiti le moindre ohakigement chimi(|ue, de quel droit dicterai t^il des lois k la yie spirituelle? Il est un ordre d*ob(jeotions plus fdspectables. Il est, par exemple» un point de vue stoïquoi auquel on ne Ssurait réfuter tttie grandeur réelle, qui prétend que Thomme doit faire son devoir» quoi qu'il ariivei sans se préoccuper de l'avenir, pour apporter sou grain de Sable k Tédifioe du bien universel : ouvrier intelligent et moral» mais qui n'a pas plus de droit à dufet» une fois sa tAche remplie, que le polype qui a oontribué i former un oontinent« De quel droit Thomme va-t-il antioipef sur lee desseins de la puissande oréstrioe, paroè que, selon Sa £iible intelligence» les choses d'ibi-bas ne lui conviennent pas *tqu*il désirerait un monde meilleur? N'est-ce pas prendre pour Une réalité l'objet incertain de vœux pU* rement égoïstes? ^-^ Gelé signifie seulement qu'il peut y avoir Une manière grossière de saisir l'espérance de l'im* mortalité, comme il y a des manières grossières de comprendre la vie présente. Plus d'une ibis, je Tavoue, les argument* mis en avant pour étayer cette espérance ont été entachés de défauts graves; mais la preuve que l'égoïsme n'eÉt pas la racine dernière de cette espéru^ncei c'est que chacun de nous peut en faire abstraction pour Ini-méme sans qu'elle lui paraisse moins néceséaire pouf les autres* Oui» je puis, moi, indigne et cbétif membre de la famille huniainé, je puis croire un instant ma per^ sonnalité trop indifférente i l'ordre général de l'uni* vers pour stipuler que ma déëtinée doit dépasser mon eiistence actuelle, et pourtant affirmer encore qu'il n'en peut pas être de màme pour beaucoup d*autres« Peut-

âtM Job n a-t*il plus rien k espérer depuis que m fortune lui a été rendue au triple ^ mais que quatre olous sufB*seot pour anéantir le juste persécuté dont Tesprit rivait en Dieu < voilà ce qui est impossible à oroiroi Quand môme je n'aurais rien à en espérer pour moi-mémei je réclamerais encore à grands cris de la sagesse éternelle une autre manière de gouverner le monde. Et il m'importerait peu à ce point de vue que Tœuvre du cruciflé se multipliât féconde et bienfaisante après lui* Plus j'en jouirais moi-même ^ plus je verrais avec indignation la pierre de son sépulcre. Non; la preuve que la vie per^ sonnelle se prolonge au delà de la tombe^ c'est que nous voyons commencer une foule de chosesi inséparables de la personne, qui doivent se terminer ailleurs, à moins que la raison souverainci qui nous apparatt si parfaitOi si fidèle à elle-même dans toutes les choses visibles, ne devienne unid fantaisie capricieuse dès qu'on arrive aux choses de l'esprit.

Je ne me dissimule pas que j'aborde ici un terrain sur lequel l'ouvrage que j'ai pris pour type d'une œuvre de critique religieuse renouvelée ne s'avance qu'avec une circonspection extrême* La fin de l'introduction souffre à mon avis du silence gardé sur l'immortalité indivi» duelle et consciente* Pourtant je ne crois point que M. Renan ait dit ici son dernier mfot. Il y a dans ses autres écrits et même dans l'introduction dont nous parlons

> Et ses chers eofanU perdus, ont-ils été réellement remplacés par leart sacce^sears? dirait le sentiment moderne. Dans la facilité même avec laquelle l'aateor du poètaé accepte cette eompensatlon que Dieu accorde à son héros, nous trouvons ane preuve nouvelle da peu d'importance qao l'ancien Sémite attachait i Tindividn dès qoe la famille oo la tribn n'était plat intéreMéè à u eomenritioii*

plus d'un passage qui nous autoriserait, ce me semble, à lui reprocher d'être incomplet plutôt que d'être n^tif* Au surplus, nous avons quitté comme lui le domaine proprement dit de la critique pour entrer dans celui de l'enseignement direct, et pour en revenir au problème qui fait l'intérêt proprement dit du Livre de Job y il faut reconnaître avec M. Renan que si la douleur est devenue plus facile à supporter dans beaucoup de cas , elle n'est pas encore expliquée. « Le peu qui se révèle à Thomme du plan de l'univers se réduit à quelques courbes et & quelques nervures, dont on ne voit pas bien la loi fondamentale et qui vont se réunir à la hauteur de rinGni. » Ceci est parfaitement juste et admirablement dit, et nous pouvons l'opposer à ceux qui, sous prétexte que nous ignorons beaucoup, veulent que nous ne sachions rien, comme è ceux qui croient que nous savons tout, parce que nous connaissons un peu. Seulement n'oublions pas que c'est belle et grande chose que de pouvoir affirmer la réunion dans l'infini des lignes les plus divergentes. Constatons aussi les pas nouveaux que deux mille ans ont permis à l'humanité de faire dans son voyage le long de l'éternité. Nous avons depuis lors doublé plus d'un cap. Que sera la terre promise? Nous n'en savons rien encore , mais il y a des vigies qui ont déjà crié : € Terre h l'horizon I x>

La solution proposée par l'auteur inconnu du Livre de Job est donc aussi vraie aujourd'hui que de son temps. Se soumettre à la puissance insondable et souverainement sage qui a disposé les choses dans l'ordre où nous les voyons, voilà le devoir. N'accuser que nofre ignorance, quand il nous semble que le chaos et l'arbitraire

prennent dans notre destinée la place de la raison suprême qui pénètre tout le reste, voilà la sagesse* Dans quelque position que Ton se trouve, maintenir sa confiance et son énergie, se demander quelle est l'obligation morale correspondant è la situation donnée, et Taccomplir courageusement, sans s'abandonner aux craintes lâches et aux lamentations puériles, voilà la vertu.

Ce qui est certain pourtant , c'est que nous voyons l'adversité et la souffrance en général avec d'autres yeux que Job et ses amis. Si nous ne pouvons encore la soumettre à notre raison de manière à la comprendre et à l'approuver dans toutes ses manifestations, nous sommes fout près de sentir qu'elle fait partie de l'harmonie universelle comme élément nécessaire du perfectionnement des êtres moraux. Il sufGt, pour comprendre ceci, de réfléchir quelques instants à ce que serait le monde sans la douleur. Le soleil du monde moral ne s'est-il pas levé sur la terre le jour où pour la première fois un être humain a senti que quelque chose le mordait au cœur» quoique ses sens fussent flattés? S'imagine-t-on la vertu toujours heureuse, toujours facile et douce? Quel renversement d'idées et de mots! Ou bien voudrait-on que du moins la souffrance ne fût le partage que des coupables, et que la vieille théorie sémitique fût la vérité? Autre déraison: il faudrait alors acquiescer à la morale professée par Satan dans le lÀvre de Jobj et se condamner à ne plus distinguer la vertu dé la spéculation. Ne découronnons pas l'humanité, n'estimons pas à vil prix les plus belles perles de son diadème. Assurément la nature est bien belle, et l'on se plonge avec ravissement dans ses abîmes de poésie, de grandeur et de

gfâm. Aimirément l'i^rt et la ieienoe, ces deax muses» ces deux divines sœurs , ont le droit d^exiger notre amour et de nous faire tomber à genoux deyant leur ineffable beauté. Et pourtant il est quelque chose de plus beau encore que la nature» de plus beau que Vart, de plus beau que la science, c'est l'homme plus fort que la douleur et afBrmant sa supériorité sur le sort. Ce qui est beau de la beauté idéale, c'est la résignation courageuse et Tespérance indestructible, c'est le devoir accompli malgré les révoltes de la chair, au prix du bras qu*oa se coupe et de l'œil qu'on s'arrache, c'est l'homme ca* lomnié, méconnu, qui conserve sa joie en marchant vers le but que sa conscience lui montre. Sans la dou* leur, sans l'adversité imméritée, inique, irrationnelle, nous serions privés de Télite de l'humanité ; la terre aurait perdu son sel. Sans la douleur, nous n'aurions ni martyrs, ni vrais poètes. Sans la douleur, nous n'aurions pas le Christ. En vérité, nous pouvons désormais aban» donner la question aux disputes de la métaphysique : tout ce que nous savons, c'est que sans la douleur le monde serait privé de ce qui fait sa beauté suprême,

Nous croyons avoir montré le vrai caractère de la re^ naissance des études religieuses qui se continue en France après avoir commencé en Allemagne et en Angleterre. On dirait que le xix^ siècle est appelé i^ reproduire les traits les plus caractéristiques de cette époque de préparation qui ouvrit la barrière de Thistoire mo« deme. Le xv* siècle, comme le nêtre, fut un sièole de transformation politique et sociale. Ce fut aussi un siècle d'inventiona changeant la face du monde et jMr^<«

rant le règne de l'esprit par Fasservissement de la matière. Nous avons la vapeur, il eut 1* imprimerie; nous avons la télégraphie électrique, il eut la boussole ; nous avons les chemins de fer, il eut les postes. Nous avons découvert et colonisé TÂustralie, nous démolissons les vieilles murailles en Chine et au Japon ; il découvrit et colonisa les Indes et TAmérique. Nous avons retrouvé le sanscrit et les vieilles langues de l'Asie ; il retrouva le grec et l'hébreu. Et ce qui achève la ressemblance, c'est qu'alors comme aujourd'hui des voix nouvelles se faisaient entendre au septentrion et au midi, à l'orient et à Toccident, qui prophétisaient les temps nouveaux. Le souffle de l'Esprit agitait les âmes, et Ton se mettait à étudier avec une curiosité ardente les monuments des âges inspirés, on en savourait les beautés toujours jeunes dans leur vénérable vieillesse, on avait en quelque sorte un sens nouveau pour comprendre l'antiquité, et l'on y puisait de l'énergie pour le prés^t, de* la conûance pour Favenir. Au fond du cœur de tous était le sentiment qui faisait dire à Ulrich de Hutten, contemplant tout joyeux le beau printemps du ivi* siècle : <c Les études fleurissent, les esprits se réveillent, c'est un plaisir de vivre 1 »

Page 1