LA TACHE DES RATIONALISTES EST-ELLE FINIE
On a dit de Jules-César, qu'il croyait n'avoir rien fait tant qu'il
lui restait quelque chose à faire.
NU actum reputans, si quid superesset agendum
Le fameux Arnauld, septuagénaire, était encore plein d'ardeur pour la lutte et toujours occupé à composer de nouveaux écrits de polémique : un de ses amis lui ayant fait observer qu'il était temps de se reposer : « Se reposer, répondit l'impétueux athlète! N'auronsnous pas pour nous reposer l'éternité entière? » Cet élan est admirable et donne une juste idée de la tâche qu'assume le champion d'une idée. Profondément pénétré de la vérité du système qu'il défend et de la justice de sa cause, il doit employer tous ses efforts pour en assurer le triomphe; il a pour mission d'éclairer l'humanité, de combattre l'erreur, de propager la saine doctrine ; il est investi d'un sacerdoce et se dévoue au bien de ses semblables; pour lui, l'heure du repos n'arrive jamais; car il ne peut, sans manquer à son devoir, déserter le champ de bataille, tant qu'il reste un ennemi à vaincre; ni l'âge ni les infirmités ne peuvent glacer son courage; jusqu'au dernier moment, il reste infatigable sur la brèche, fidèle à son drapeau et à sa devise; et, en mourant, il transmet à ses disciples et à ses successeurs le soin de continuer sa tâche qui ne pourrait avoir de terme que par l'adoption complète et universelle de sa doctrine par l'humanité entière.
La mission des rationalistes est de combattre toutes les religions prétendues révélées, la croyance au surnaturel, les superstitions, le fanatisme sacré; c'est de désabuser l'humanité égarée et pervertie par des gens qui se disent les représentants de la divinité; c'est de faire disparaître tous les fantômes créés par la peur ou inventés par la fourberie, à l'aide desquels les gens se disant investis
d'une autorité descendue du ciel, exploitent les populations. Il s'agit donc de lutter contre des préjugés enracinés depuis longtemps, contre des idées accréditées et regardées comme la sauvegarde de la morale, comme le palladium de l'ordre social ; il faut s'attaquer à des corporations puissantes, habilement organisées, fortes de leur union, et qui ont su s'imposer aux princes comme ayant le pouvoir de consolider leurs trônes. Il faut lutter malgré les restrictions imposées, dans beaucoup de pays, à la liberté de discussion et d'association, malgré les persécutions, les vexations de toute nature auxquelles sont presque partout exposés les libres-penseurs. On a contre soi l'empire de la routine et la coalition des intérêts attachés au maintien de l'état actuel.
Certes, la tâche est rude; elle n'en est que plus belle. Et c'est en présence de telles difficultés à vaincre, que des philosophes blâment cette soif de périls, cette fougue belliqueuse, et viennent nous dire tranquillement : « A quoi bon se donner tant de mal ? Attaquer le christianisme ! Mais il est mort. Inutile de s'en occuper. C'est peine perdue que de s'escrimer contre un cadavre ». En vertu de cette sentence édictée d'un ton doctoral, on se croit autorisé à traiter avec dédain les travaux des rationalistes contemporains, à décourager leurs efforts, que l'on déclare d'avance ne pouvoir être que stériles et superflus, et l'on prend pour règle de conduite l'inaction et l'indifférence.
Voilà qui est fort commode, et, en suivant une telle ligne, on est sûr de ne pas se compromettre. Mais désarmer, sous prétexte que l'ennemi n'existe plus, c'est le meilleur moyen de lui assurer la victoire. L'autruche poursuivie par les chasseurs, s'enfonce, dit-on, la tête dans le sable, et du moment qu'elle ne voit plus le danger, elle se figure l'avoir fait évanouir. Les philosophes dont nous parlons, ont emprunté la tactique de l'autruche. Prétendre que le christianisme est mort, c'est se boucher les yeux pour ne pas voir. Une doctrine est morte quand elle n'a plus un seul sectateur. Ainsi, Jupiter, Isis et Osiris, Bel, Moloch, etc., sont morts et bien morts. Plus n'est besoin de prouver qu'ils n'étaient pas dieux; il n'y a plus à s'occuper d'eux que sous le rapport archéologique pour étudier la marche des idées dans l'humanité. On pourrait, jusqu'à un certain point, considérer comme morte une religion qui ne compte plus qu'un nombre minime et toujours décroissant de sectateurs, surtout si leur ensemble n'a aucune importance, n'est mêlé en rien aux grandes questions qui s'agitent dans le monde, n'exerce aucune influence sur les gouvernements et sur les sociétés. Ainsi, rÉglise samaritaine de Naplouse, l'Église des Guèbres, ne sont
plus que des débris insignifiants; et Ton peut dire que ce sont des religions mortes ou au moins agonisantes. Mais le christianisme ! Bien qu'il soit dans sa période de déclin, n'est-il pas évident qu'il est encore plein de sève et de vigueur ? Ses sectateurs se comptent par centaines de millions, et il domine chez les nations les plus civilisées du monde. Par Talliance entre l'État et l'Église, le christianisme exerce dans de puissants royaumes une autorité immense; il est mêlé aux institutions civiles, jouit de privilèges innombrables, a le quasi-monopole de renseignement; dans bien des pays il se trouve avoir seul l'exercice de la parole, il condamne au mutisme tous les hétérodoxes, et frappe de peines terribles ses contradicteurs. Par ses congrégations multicolores, il pénètre dans toutes les classes, s'insinue dans les familles, voit tout, dirige tout. Par le confessionnal, il exerce sur les consciences un empire sans bornes, il prend auprès des fidèles la place de Dieu, leur trace la règle do leurs actions, et les mène à son gré comme des marionnettes dont les fils sont dans la main du prêtre.
Que l'on considère un des pays les plus éclairés, la France, qui se vante d'être le foyer intellectuel du monde. Sans doute, le catholicisme n'y est plus, comme jadis, omnipotent ; il ne peut courber sous sa loi tous les esprits ; il est percé au cœur par les traits de la philosophie. Mais, avec quelle adresse il dissimule ses pertes et y supplée par une organisation savante qui relie en faisceau tous ses éléments ! Avec quelle habileté il sait tirer parti des événements, rattacher à sa cause les intérêts politiques, se faire des alliés, recruter des coopérateurs ! Aux offices du dimanche, les églises de Paris sont pleines. Qu'on fasse la part de l'hypocrisie, de l'entraînement, de la mode, de la curiosité, soit ; mais après avoir éliminé tous les individus attirés par ces motifs étrangers à la religion, il reste certainement encore un grand nombre de croyants. Môme parmi les indifférents, il en est beaucoup qui ne sont pas détachés des croyances de leur enfance ; leur vie est absorbée par les plaisirs et les affaires, ils n'ont pas le temps de penser à la religion, ils ne l'acceptent ni ne la repoussent, ils ne savent pas même ce qu'ils croient, ils n'ont pas étudié la question. Mais quand la vieillesse ou la maladie vient'réveiller les premières impressions, quelque parente n'aura que peu de mots à prononcer pour faire revivre les terreurs inspirées par le dogme ; la peur du Diable et de l'Enfer les décidera à appeler un prêtre, à recevoir les sacrements. Ces gens-là appartiennent donc au christianisme et n'ont pas cessé de lui appartenir.
Si nous descendons dans les couches inférieures de la population, nous voyons des campagnes oi^i tous les habitants, sans exception.
fréquentont les églises, croyentlecuré comme un oracle, n'ont pas même idée de ce que pourrait être un non-catholique. Ces ouailles dociles ne soupçonnent pas d'objection possible contre la religion. La foi est chez eux en quelque sorte infusée dans le sang et fait partie de l'organisme.
Le christianisme est tellement puissant qu'il influe sur la politique et qu'il réussit encore à faire faire des guerres de religion, comme nous le montrerons en détail (ci-après article sur Les Guerres de Religiori.)
Que les hommes d'État qui ont conseillé ou décidé ces guerres, soient des gens sans croyance, nous l'admettons sans peine'; mais pour que les intérêts politiques soient d'accord avec les intérêts religieux, il faut qu'il existe un nombre considérable de croyants, formant un parti puissant avec lequel un gouvernement est obligé de compter. Jadis, l'opinion publique voulait qu'un prince prît part à une croisade, et il ne pouvait se soustraire à cette puissance. Aujourd'hui, la foi a énormément baissé, le nombre des bons catholiques est bien réduit ; néanmoins, les catholiques unis ont encore assez de force pour qu'un gouvernement croie avantageux d'acheter leur concours ou leur alliance par des guerres destinées à protéger les intérêts religieux.
Ce n'est pas seulement par le nombre, mais aussi par la valeur de ses membres qu'un parti est fort. On ne peut nier que le clergé catholique ne se soit élevé, depuis quelques années, bien au-delà de ce qu'il était au commencement du siècle ; il s'est recruté d'une foule d'hommes de mérite qui, dans tous les genres, peuvent sans désavantage soutenir la lutte contre les adversaires du christianisme. On ne peut pas regarder comme décrépite une secte qui ne cesse d'attirer dans son sein des gens distingués par leur savoir et leur éloquence.
Si nous portons nos regards vers les contrées où la civilisation est en retard, telles que l'Espagne et les répubHques américaines d'origine espagnole, nous y trouverons le catholicisme tout puissant, à tel point que l'exercice de toute autre religion y est rigoureusement interdit; les moines de toutes couleurs y pullulent; l'Église possède des richesses immenses, jouit de nombreux privilèges, et, quand un gouvernement ose menacer le clergé de quelque réforme, les tempêtes se déchaînent, les révolutions éclatent et tout le pays est en combustion. Une doctrine qui manifeste ainsi son existence, est-elle morte?...
Dans les pays protestants, les convictions religieuses sont généralement plus affermies, la ti-adition y n plus d'empire et le
ration n al ismo y a moins de prise sur les esprits; les indifférents y sont plus rares. Quoique le protestantisme soit ordinairement plus favoi'able à la liberté, puisqu'il procède du libre examen, néanmoins, plusieurs États protestants conservent encore des institutions dignes du moyen-àge. Ainsi, en Angleterre, le chef de l'État décrète des jeûnes publics, l'observation du dimanche y est obligatoire, même pour les non-chrétiens, et à cet égard les mœurs sont encore plus exigeantes que les lois; en Suède, c'est un délit que d'abjurer la religion de l'Etat, et l'on ne peut suivre les impulsions de sa conscience sans s'exposer à des peines graves; dans plusieurs cantons suisses, les Juifs ne jouissent pas complètement des droits de citoyens, c'est le ministre de la religion de l'État qui exerce les fonctions d'officier de l'état civil, et l'enfant qui n'est pas soumis à la formalité du baptême, est légalement sans famille.
Si la philosophie a fait de grands progrès, il lui en reste encore plus à accomplir pour généraliser le règne de la raison.
En dehors de la chrétienté, on ne trouve plus que des populations dont la culture intellectuelle est très inférieure. Bien qu'elles soient fort peu accessibles aux efforts de la propagande rationaliste, néanmoins on ne doit pas désespérer de les éclairer : le contact des barbares avec les Européens fera pénétrer progressivement, avec la civilisation, le goût des études, fera naître chez un certain nombre d'individus l'idée de comparer les religions, et par conséquent de les juger; on pourra donc les amener à reconnaître la futilité des dogmes insensés qui leur ont été inculqués. Ce sera là une ample moisson pour la philosophie. Nulle des branches de la grande famille humaine ne doit être déshéritée ; toutes seront appelées à la lumière et à la vérité; toutes les idoles disparaîtront; Brahma, Boudha, Mahomet, ne seront pas plus inviolables que Moïse et Jésus.
Dira-t-on qu'il s'agit de pourfendre des chimères inoffensives, des rêveries insignifiante^, des erreurs sans influence sur le bonheur de l'humanité f... Il n'y a pas d'erreur indifférente : c'est toujours un malheur pour l'homme d'avoir le jugement faussé, l'esprit chargé d'absurdités. Et quoi de plus malfaisant que ces doctrines qui compriment l'essor de la pensée, qui pervertissent l'intelligence et le sens moral, qui dénaturent la notion des droits et des devoirs en faisant considérer comme crimes des actions parfaitement innocentes, et en érigeant en vertus des pratiques puériles, des actes odieux et inhumains y Est-il indifférent à la société, qu'on enseigne, au nom de Dieu, que les hommes qui n'adhèrent pas à un certain symbole, qui n'accomplissent pas certains rites, sont des infidèles,
des maudits, dont on doit éviter le commerce, auxquels on doit refuser même un salut, et qu'il est bon d'exterminer? Est-il oiseux de se préoccuper des maximes d'après lesquelles la terre n'est envisagée que comme un lieu d'exil, comme une vallée de larmes; que l'homme doit se détacher de toute affection humaine, de tout intérêt mondain, pour ne songer qu'au ciel; que la perfection consiste à se couvrir d'amulettes et de cilices, à toujours prier, à s'administrer des coups de discipline, à s'infliger le plus de privations et de tortures, et que les souffrances volontaires sont le plus agréable encens qu'on puisse offrir à la Divinité ? N'est-ce rien que cette formidable constitution des clergés qui, se disant dépositaires privilégiés de l'autorité céleste, gouvernent l'humanité, la tiennent asservie sous le joug le plus humiliant, sont les seuls arbitres de la morale, enchaînent l'intelligence, condamnent le progrès et anathématisent la liberté? Et peut-on voir sans dégoût toutes ces superstitions dégradantes que les pasteurs des âmes ont transformées en actions méritoires et nécessaires au salut, ces dévotions ineptes et extravagantes, cette hideuse idolâtrie qui ne le cède en rien à celle des peuples les plus grossiers, les plus sauvages?...
L'homme de bien ne peut se résigner à toutes ces turpitudes ; il ne peut admettre que ce soit là l'état normal et définitif de l'humanité; une sainte ardeur le porte à combattre tout ce qui est mal ; il doit faire la guerre à tout ce qui s'appuye sur le mensonge, travailler à guérir les esprits malades, dissiper tous les sophismes à l'aide desquels les populations ont été comprimées dans une longue enfance, leur apprendre à user de leur raison, à s'affranchir de toutes les théocraties.
On nous objecte que les écrits rationalistes ne sont lus que par les rationalistes qui n'en ont pas besoin, et que les croyants se gardent bien d"y jeter mèm.e un coup d'œil, ce qui leur est sévèrement défendu par leurs directeurs spirituels ; par conséquent, les auteurs ne peuvent atteindre leur but, ils noircissent du papier en pure perte. — L'humanité ne se divise pas en deux classes bien tranchées, celle des croyants et celle des non-croyants ; il y a une foule de degrés intermédiaires. Sans doute, il existe des purs dévots qui, s'attachant scrupuleusement aux injonctions des prêtres, ne lisent que des ouvrages approuvés par eux, et regarderaient comme un crime d'ouvrir un livre condamné par la censure et surtout un écrit contraire à la foi. Mais cette catégorie n'est pas nombreuse. Viennent ensuite les fidèles tièdes ou inconséquents, qui ne craignent pas d'enfreindre à certains égards les prescriptions de l'Église, sauf à s'en accuser à confesse et à recommencer ; souvent
c'est la curiosité qui les pousse, comme notre premièi-e mère, vers le fruit détendu. Nous pouvons citer deux exemples frappants. L'évô'[uc do Chartres ayant, par mandement du l"'" mars 1847, interdit à ses diocésains la lec^turo du journal le Glaneur, le nombre des abonnés augmenta aussitôt, et j'ai vu fréquemment cette feuille entre les mains de personnes pieuses, dont la plupart ne se rendaient pas compte de la valeur de l'interdiction. Les mandements furibonds des évèques contre la Vie de Jésus ont fait la majeure partie du succès de cet ouvrage; l'importance qu'attachait le clergé à en empêcher la lecture, était une provocation pour une foule de catholiques qui, bravant les foudres pontificales, voulaient lire ce livre si redouté et s'attendaient même à y trouver des révélations prodigieuses, des arcanes mystérieux, comme ceux qui se dévoilent à l'œil du magicien.
Il n'est donc pas exact de dire que les écrits rationalistes ne parviennent pas aux croyants. En dehors des croyants rigides, il y a une foule de personnes dont les opinions sont indécises, qui, sans avoir une foi bien ferme, ne se sont pas détachées des liens de l'Église, qui oscillent entre deux partis et n'ont jamais bien réfléchi sur ces matières. Dans cette classe très nombreuse, il suffit d'une occasion pour conduire l'esprit à un examen sérieux. Qu'un de ces hommes tombe sur un ouvrage solide, où la révélation est discutée à fond, il pourra en adopter les arguments et rompre définitivement avec les préjugés de son enfance.
Au surplus, la meilleure réponse à l'objection est dans les faits. On ne peut nier qu'au dix-huitième siècle, les écrits des philosophes n'aient porté au christianisme un coup terrible et n'en aient détaché une partie considérable de la population. Pour que ce résultat ait été atteint, il faut que des orthodoxes aient lu les ouvrages antichrétiens. C'est ce qui se fait encore et se fera toujours. On a beau garder les frontières par une triple ligne de douaniers pour empêcher l'introduction des écrits contraires à la doctrine régnante, réunir les foudres de l'Église à celles du pouvoir civil, persécuter les auteurs, brûler publiquement les exemplaires par la main du bourreau, comme on Ta fait récemment en Espagne pour les œuvres de Voltaire; tous ces moyens dénotent da la part de la secte qui les employé, l'impuissance de subir la discussion, irritent le désir de connaître, et poussent une foule de personnes à voir, à juger par elles-mêmes, à prononcer enti*e ceux qui fuient la lumière et ceux qui s'obstinent à en faire luire le flambeau. En dépit de tous les obstacles, les livres pénètrent partout, même chez ceux qui ont pour mission de maintenir la prohibition. La pensée humaine a une
force irrésistible que rien ne peut contenir , c'est comme un gaz condensé qui, pour obéir à sa loi d'expansion, brise sa prison et fait éclater les corps les plus durs.
Un célèbre publiciste a été jusqu'à soutenir, en thèse générale, que la presse était radicalement impuissante et que ses efforts ne pouvaient jamais faire avancer ni reculer une doctrine quelconque. « Voyez, dit-il, ce qui se passe dans un débat, soit oral, soit par écrit : on se lance réciproquement des arguments, on réfute, on réplique, on s'échauffe, presque toujours on s'aigrit; non seulement personne ne réussit à convaincre son adversaire, mais chacun sort de là plus affermi dans ses opinions. » — Est-il besoin de prendre au sérieux cet étrange paradoxe, que la parole humaine est impuissante à prouver, à répandre des convictions ? On pourrait se contenter de répondre comme ce philosophe qui, pour prouver la réalité du mouvement, se mit à marcher. L'histoire de l'humanité présente une infinité de doctrines qui se sont répandues, et d'autres qui ont disparu. Ces mouvements, tant ascendants que descendants, n'ont pu être produits que par la propagande et prouvent l'efficacité de la prédication et de la discussion. Considérons, par exemple, le mahométisme. Il a commencé par un seul homme : il est donc bien clair que, si celui-ci n'avait pas fait de propagande, nul n'aurait adopté ses idées. Mahomet a laissé, en mourant, des myriades de disciples ; donc sa prédication avait eu une puissance énorme. Que le moyen soit la parole parlée ou écrite, la question reste la même.
Quant à l'argument tiré des discussions qui n'aboutissent à rien, il est très facile d'y répondre. Il esta remarquer d'abord que souvent de part ni d'autre, on ne se fait une idée bien nette de ce qui est en question ; alors il n'est pas étonnant qu'on discute et qu'on dispute indéfiniment, sans être plus avancés qu'en commençant. C'est ce qui est arrivé, quand on s'est querellé pour savoir si le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils ou du Père seul, si le Fils était homousios ou homoiousios, s'il avait une seule personne et une seule nature, ou bien une personne et deux natures, ou bien encore deux natures et deux personnes, etc. Mais la faute en est au sujet controversé, et l'on ne peut rien en conclure contre la possibilité pour l'homme de présenter ses idées à ses semblables et de les leur faire adopter. Le plus ordinairement il ne suffît pas de l'audition d'un discours ou de la lecture d'un livre, pour qu'une personne accepte la doctrine qui y est exposée ; l'évolution se fait plus lentement. Il peut même arriver que la contradiction affermit momentanément, chez l'individu, les opinions qu'elle combat; mais la réflexion vient ensuite, et le concours de plusieurs causes est quelquefois nécessaire
pour déterminci' uiio conversion. Il n'en est pas nrioins vrai que la discussion en a été l'agent principal.
w Pourquoi, nous dit-on, recommencer ra3Uvro du dix-huitième siècle f Les encyclopédistes n'ont-ils pas dit contre le christianisme tout ce qu'il est possible de dire'^ Vous ne pouvez que les répéter. Ils ont })orté au christianisme des coups dont il ne se relèvera pas. Il s'éteindra de lui-même, sans"'que notre intervention puisse hâter sa fin. »
Nous sommes loin de méconnaître la haute valeur des écrits de*; philosophes du dernier siècle. Mais, tout en les admirant, nous ne pouvons admettre (ju'ils aient épuisé le sujet au point de ne rien laisser à faire aux générations futures. La science n'a pas de bornes ; son domaine est indéfini, et chaque jour recule les limites des connaissances humaines. La théologie participe au progrès de toutes les sciences, et les travaux modernes lui ont ouvert de nouveaux et immenses horizons. La critique a appris à mieux apprécier les textes, a fourni de nombreux matériaux pour prononcer sûrement sur les questions d'authenticité des livres sacrés ; la magnifique découverte de ChampoUion et de ses successeurs a permis de déchiffrer les hiéroglyphes égypfiens et a enlevé au vieux sphynx le voile qui avait si longtemps enveloppé ses secrets ; la lecture des écritures cunéiformes vient de révéler les antiques annales de Ninive et de Babylone; la géologie a jeté un nouveau jour sur l'origine et l'histoire de notre globe. Une foule d'autres sciences ont apporté leur contingent et ont mis à même de contrôler bien des assertions bibliques.
Voilà donc la carrière qui s'étend et offre de nouveaux filons à exploiter. Les apologistes se sont vus forcés de compter avec la science moderne, d'en discuter les résultats. Les rafionalistes devaient-ils rester muets en présence d'arguments nouveaux ? Non, certainement. Aussi l'examen du christianisme a-t-il été porté sur un nouveau terrain. De part et d'autre on a invoqué la chronologie, l'archéologie, la linguistique; on a interrogé presque toutes les sciences, on a recherché leur concours. La tâche des rationalistes, loin d'être achevée, s'est donc énormément agrandie.
Les moyens à faire valoir pour prouver la fausseté des révélations, varient à l'inlini ; les événements qui surgissent chaque jour, les écrits que publient les apologistes, fournissent confinuellement des sujets de thèses et donnent occasion aux rationalistes de faire ressortir les vices des institutions religieuses et la nécessité pour l'humanité de sortir de sa longue servitude. En traitant de matières si souvent controversées, on ne s'interdira pas de faire usage d'ar-
guments déjà présentés, comme le font eux-iïiêmes les défenseurs du christianisme. Dans l'un et l'autre camp, on aurait grand tort de se priver de l'avantage do considérations que l'on croit décisives; un argument ne perd pas de sa force pour avoir été employé bien des fois. C'est à l'habileté du dialecticien à le rajeunir par de nouveaux traits j par une méthode perfectionnée, par les agréments de la forme, à le vulgariser en le rendant saisissable à la multitude. Si nos adversaires ne se lassent pas de reproduire les mêmes sophismes, nous ne devons pas nous lasser de les réfuter et d'épuiser la question jusqu'à ce que l'évidence de la démonstration ait frappé tous les esprits.
On a cru pouvoir, d'un mot, imposer silence au rationalisme militant en le traitant de voUairianisme. Donner à un ensemble d'idées une qualification injurieuse pour se dispenser de le discuter, c'est un procédé fort commode, qui n'a rien de bien ingénieux ; mais il ne suffit pas pour assurer la victoire, et il ne change rien au fond des choses. Quand on infligea aux révoltés des Pays-Bas l'épithète de gueux et aux révolutionnaires français celle de sans-culottes, on ne parvint pas à les confondre : loin d'être accablés sous le poids de ces dénominations insultantes, ils s'en parèrent comme d'un titre honorable et n'y virent qu'un stimulant à défendre la justice de leur cause.
Nous aussi, nous sommes fort peu émus d'être qualifiés de voltairiens ; c'est un titre que nous ne cherchons pas à décliner et que nous acceptons le front levé. Que les révélationistes, dans leur haine du patriarche de Ferney, qui les a si rudement flagellés, aient voulu flétrir jusqu'à son nom et présenter toute communauté d'idées avec ce grand homme comme quelque chose de honteux, cela se conçoit ; l'esprit de parti aveugle et fausse le jugement. Mais ce qu'il y a de triste, c'est de voir des libres-penseurs se faire maladroitement les échos de ces colères ridicules, jeter le dédain sur Voltaire et les encyclopédistes, méconnaître la vaste portée des travaux philosophiques du dernier siècle, et par là faire cause commune avec les défenseurs des vieilles religions. Par exemple, feu Emile Saisset ne crut pouvoir rien dire de plus mordant contre un des principaux écrits de Michelet, qu'en appelant cette publication la Résurrection du voltaùiam'sme (1), se faisant .ainsi l'auxiliaire de Y Univers et du parti dévot.
Voltaire est un des plus beaux génies qui aient brillé sur le monde. Comme littérateur, comme historien, il s'est élevé au rang
(1) Essai sur la religion et la philosophie au XI X^ siècle.
des plus grands écrivains ; comme philosophe, il a remué une foule d'idées, soulevé toutes les questions, éclairé tous les sujets de sa vive et pénétrante intelligence ; il a pris à tache de combattre toutes les erreurs accréditées, de faire justice des révélations; il a soutenu contre la superstition et le fanatisme une guerre sans i-elâche ; il a pris en main la défense des droits de l'humanité, signalé les iniquités, les abus de pouvoir, les monstruosités de la législation ; il s'est fait l'avocat des opprimés, le grand redresseur de torts. Son talent flexible lui a permis de prendre toutes les formes, depuis l'éloquence la plus sublime jusqu'à la plaisanterie la plus enjouée. Il a exercé sur ses contemporains une influence prodigieuse, au point qu'on a pu l'appeler le roi de son siècle (1). Sa royauté était la plus légitime de toutes; celle que donne l'ascendant d'un esprit supérieur, d'une raison puissante, d'une logique sûre et d'un talent colossal. Nous nous faisons honneur de le proclamer notre maître, et de servir comme soldats dans l'armée dont il est le général.
Que nous parle-t-on de résurrection du voltairianisme ? Pour ressusciter, il faut être mort, et Voltaire est toujours vivant. Ses arguments sont toujours debout; ce qu'il a prouvé être faux est toujours aussi faux; les vérités qu'il a proclamées et propagées, sont toujours aussi vraies. Que signifie donc ce désaveu de la part des philosophes ? Si Voltaire a tort, c'est le christianisme, attaqué par lui, qui est vrai ; alors, que Saisset et tous ceux qui comme lui aboyent au voltairianisme, fassent amende honorable, confessent leurs égarements et aillent humblement demander l'absolution au prêtre. Si, au contraire, le christianisme est contraire à la raison, ainsi que le reconnaissent les écrivains dont il s'agit, pourquoi ne pas rendre hommage au philosophe courageux qui a le plus contribué à le démolir, qui a employé toute sa longue carrière à écraser Vinfàme superstition i
On a spécialement désigné sous le nom de voltairianisme un système de dénigrement haineux de la religion, consistant à employer la raillerie à tout propos, à remplacer par des facéties les raisons sérieuses, à entraîner à soi par le rire les lecteurs superficiels. Ceux qui définissent ainsi la manière de Voltaire, font de lui, non un portrait, mais une caricature. Sans doute, Voltaire excelle particulièrement par l'ironie; mais si cette arme a tant de force entre ses mains, c'est qu'elle est dirigée par un l)on sens exquis; c'est parce que ses arguments sont d'une logique foudroyante, que la forme qu'il leur donne en fait d'irrésistibles engins,
(1) Voir le charmant ouvrage de M. Arsène Houssaye, intitulé : Le roi Voltaire
des catapultes formidables qui renversent et pulvérisent les remparts de l'ennemi. Il est vraiment plaisant d'entendre les apologistes du christianisme interdire l'ironie; ils ne peuvent se dissimuler les défauts de leur cuirasse, ils savent combien leurs écritures sacrées et certaines parties de leur dogme et de leur culte prêtent au ridicule, et le ridicule tue d'autant plus sûrement, que l'objet de ses atteintes cherche à s'envelopper d'une auréole de majesté et d'inviolabilité. La sottise est une proie dévolue à la satire. Rien de plus légitime que l'emploi de l'ironie; et les chrétiens ne se font aucun scrupule d'y recourir, dès qu'il s'agit de venger leur cause. Avec quelle verve railleuse les prophètes déblatéraient contre les cultes étrangers, lançaient l'outrage et le dédain aux divinités rivales de Jéhovah, à ces idoles sans vie, dieux de bois et de pierre, qui ont des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, etc. ! Quand les premiers Pères de l'Église attaquaient le paganisme, avec quelle ironie sanglante ils bafouaient les superstitions régnantes ! Ils rivalisaient d'entrain avec Lucien, le railleur impitoyable, le spirituel précurseur de Voltaire. Aujourd'hui même, les écrivains dévots, dans leur polémique, affectionnent le ton caustique et ne dédaignent pas l'emploi de plaisanteries souvent fort risquées, de facéties goguenardes et triviales. Le colérique Jéhovah lui-même se plaisait à rallier ses ennemis abattus (1) ; et son fils Jésus a été vanté par un de ses plus fameux historiens, pour avoir excelléà tuer par l'ironie et pour avoir dépassé tous les plus grands maîtres en ce genre, y compris Socrate, Archiloque, Rabelais, Pascal, Molière et Voltaire.
L'orthodoxie aurait-elle de droit divin le monopole de l'ironie? Non : chaque écrivain revêt sa pensée de la forme qui lui paraît la plus propre à la faire accepter de ses lecteurs. Soyez voltairiens, si vous pouvez, c'est-à-dire si vous savez à la justesse du raisonnement allier l'esprit et la grâce, la fine plaisanterie et l'ironie incisive.
Que les rationalistes ne se laissent pas détourner de leur œuvre par des considérations dont nous avons fait voir le peu de valeur, et qui, en définitive, ne servent qu'à déguiser l'indifférence pour la cause de la vérité. Qu'ils persévèrent avec une énergie indomptable dans une lutte qui sera longue et opiniâtre; la victoire, bien que vivement disputée, ne peut manquer de couronner leurs efforts ; car l'erreur finit toujours par perdre son prestige et par s'évanouir
(1) Ego quoqiœ in interitu vestro rideho et suhsannaùo, cùm. voHsidqiiodtunebatis advenerit (Prov. I, 26). Qui habitat in cœlis, irridehit eos, et Dominus suhsannaUt eos [Ps. II, 4.)
devant le travail de la raison. Unissons-nous contre l'ennemi; évitons les dissentiments que fait souvent naître le désaccoi-d sur des questions insolubles, à l'égard desquelles l'esprit humain est probablement condamné à ne pouvoir jamais obtenir de certitude complète; laissons à cet égard toute latitude à ceux qui se sentent entrailles vers l'étude de ces problèmes ardus. Mais que tous ceux qu'anime le môme zèle pour la poursuite du but commun, marchent en bataillon serré à l'émancipation de l'humanité.