‹ Essais de critique religieuseChapitre 3 sur 55 · DES MYTHES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DES MYTHES RELIGIEUX

Les ajjologistes du christianisme ont prôné et propagé un opuscule dont le titre, fort étrange, a dû paraître une énigme à beaucoup de lecteurs : « Comme quoi Napoléon n'a jamais existe^, ou Grand Erratum, suivi d'un nombre infini d'errata à noter dans l'Idstoire du dix-neuvième siècle, par feu M. J.-B. Pérès.» L'auteur de cet écrit a eu pour but de prouver, par l'absurde, la fausseté du système mythique appliqué au christianisme par plusieurs philosoi)hes célèbres, notamment par Dupuis. Des théologiens, soit catholiques, soit protestants, se sont figuré qu'il suffisait d'une sorte de facétie à la portée des intelligences les plus vulgaires, pour mettre au néant d'immenses travaux d'érudition, dont la conclusion est que les faits qui servent de base au christianisme, sont dépourvus de toute réalité historique. Nous allons examiner si les partisans des révélations surnaturelles ont été fondés à s'applaudir d'une victoire remportée à si bon marché.

Quand il s'agit des religions de l'antiquité, qui n'ont plus de sectateurs et qui sont tombées dans Icdoinaincdc l'iiistoirc, I;i cii-

tique peut s'exercer en toute liberté, sans craindre de soulever des passions; elle n'a plus à combattre les vieux préjugés, ni les intérêts qui s'abritent sous le manteau de la religion ; on peut donc alors discuter avec calme, sans haine et sans colère, en ne se pr(^occupant que des droits de la science. Il ne suffît pas de traiter d'erronées les affirmations des anciennes théogonies touchant les aventures attribuées aux dieux et aux êtres surhumains ; il faut, de plus, s'attacher à pénétrer le sens des récits sacrés qui n'ont jamais été destinés à être pris à la lettre ; c'étaient autant d'allégories qui servaient comme d'enveloppes à des vérités. C'est ce qu'ont méconnu les premiers Pères de l'Église, qui, ne voulant voir dans les fables du paganisme que le sens littéral, se donnaient le facile avantage d'en railler l'absurdité, et ne prouvaient par là que leur grossière ignorance. Les écrivains de l'antiquité avaient cependant donné l'explication d'un grand nombre des récits qui composaient la doctrine religieuse. Il n'était donc plus permis de se méprendre sur le sens de ces traditions, dont la plupart étaient fort ingénieuses. Ainsi, quand on disait que Saturne (Kimonos) dévorait ses enfants, qui pouvait s'indigner sérieusement à la pensée d'un dieu donnant l'exemple abominable de l'infanticide et et de l'anthropophagie ? Qui ne sait qu'on symbolisait par là le temps qui détruit ses œuvres ? Quand on racontait qu'Orphée, par les doux sons de sa lyre, avait apprivoisé les bêtes féroces et attiré les rochers, ce récit, pris littéralement, ne présentait qu'un sens ridicule et extravagant : si l'on perce le voile de l'allégorie, nous voyons un législateur-poète, qui par les charmes de son enseignement, adoucit les hommes sauvages et les attire à la vie sociale.

Grâce à ces interprétations, les religions antiques qui, au premier abord, ne nous présentaient qu'un monstrueux amas d'absurdités, reprennent la grandeur et la sagesse qui les avaient inspirées, sont ramenées à leur signification primitive, se composent de doctrines vraies, ou, du moins, nous retracent l'état de la science à l'époque où elles ont été formées.

Le mythe est Texposition, sous forme historique, d'une conception, soit de l'ordre physique, soit de l'ordre moral. Dans l'ordre physique, nous pouvons citer comme exemple Hercule et ses douze travaux ; c'est une allégorie représentant le soleil qui parcourt les douze signes du zodiaque. Dans l'ordre moral, on peut citer Minerve sortant tout armée de la tète de Jupiter : on symbolise par là l'intelligence divine (ou le Verbe divin), qui n'a pas eu d'enfance ni de développements successifs, et qui, coéternelle à

Dieu, a été douée, dès le commencement, de toute sa perfection.

Il y a encore le mythe historique, qui renferme le récit d'événements réels, mais coloré d'accessoires fabuleux par la vive imagination des poui)les anciens, qui mêlaient le divin avec l'humain, le naturel avec le surnaturel. Ainsi, la naissance de Platon est bien un événement réel; mais l'histoire des abeilles qui vinrent déposer du miel sur ses lèvres, n'est qu'une fable inventée après coup par les admirateurs du gi'and philosophe ; on voulut, })ai' cette image gracieuse, donner une idée de son éloquence si séduisante, et l'on supposa que les dieux avaient, à sa naissance, produit une manifestation extraordinaire pour annoncer la mission à laquelle il était destiné. Cette fiction rappelle celle du concert des anges qui salua la naissance du Christ.

Il est des mythes faciles à expliquer et dont le sens se présente en quelque sorte de lui-même; par exemple, celui des Muses, filles de Mnémosyne (la Mémoire), et d'Apollon, le génie des arts. Il en est, au contraire, de plus ou moins obscurs. Les prêtres anciens aimaient à entourer la religion de mystères pour la rendre plus vénérable au vulgaire ; il y avait des points de doctrine qu'ils ne dévoilaient qu'aux initiés et qui n'étaient présentés au public qu'enveloppés de fictions qui en cachaient complètement le sens réel et les rendaient impénétrables. II y a de ces mythes qui font le désespoir des critiques modernes, et sur lesquels on est réduit à hasarder des conjectures plus ou moins spécieuses ; il n'est donc pas étonnant qu'il y ait parfois divergence entre les mythographes. Ainsi, l'on est loin d'être d'accord sur le mythe de Prométhée qui, pourtant, offre plusieurs interprétations, toutes fort belles et fort ingénieuses.

Dans l'histoire des peuples anciens, on distingue trois âges : l'âge divin ou fabuleux, l'âge héroïque et l'âge historique. Le premier comprend les événements dont les auteurs n'ont rien d'humain ; c'est co que les anciennes mythologies appellent le règne des dieux (chez les Grecs, Uranus, Saturne, Jupiter ; chez les Egyptiens, Isis et Osiris ; chez les Indiens, Brahma, Vichnou et ses incarnations). Dans le second âge, on voit agir les hommes concurremment avec les dieux et les demi-dieux ou êtres nés du commerce des dieux et des hommes : c'est l'époque des guerres de Thèbes et de Troie, celle oi^i fiorissent Hercule, Thésée, les Argonautes ; la fable et la réalité se partagent les récits. Enfin, à partir de l'époque purement historique, l'humanité seule agit, et les dieux ne s'y mêlent qu'accidentellement par des interventions miraculeuses. L'âge divin est tout entier du domaine du mytho-

logue : depuis longtemps on a relégué au nombre des chimères le système d'Evhémère et de ses successeurs, qui ne voulaient voir dans les dieux que des hommes divinisés, et accordaient une existence réelle et personnelle à Jupiter, à Neptune et aux autres membres de la Cour céleste. Mais la question devient plus difficile quand on arrive à l'âge héroïque : on y trouve des événements évidemment fabuleux, éclos pour la plupart de l'imagination des poètes ; mais il est impossible de méconnaître qu'il s'y trouve aussi une part de réalité. La tâche, souvent ardue de la critique, consiste à peser avec soin tous les documents pour parvenir à démêler la fable de l'histoire. Plusieurs savants modernes (parmi lesquels on peut citer avec éloge Creuzer, Guignant, Emmeric David, Lajard) ont exercé sur ce sujet leur sagacité, sont arrivés sur quelques points à une certitude complète, et ont reconnu que, sur d'autres, il restait des doutes qu'on ne parviendrait peut-être jamais à dissiper. Mais il est un principe incontestable et sur lequel tous les hommes lettrés sont d'accord, c'est que le recours à l'explication mythique ne peut avoir lieu que là où la réalité historique est inadmissible.

Pendant longtemps, les livres sacrés des Juifs et des chrétiens, regardés comme l'œuvre directe du Saint-Esprit, étaient l'objet d'un profond respect, et personne n'eût osé leur appliquer les règles d'interprétation dont on se servait à l'égard des autres religions. Mais les progrès de la philosophie ont permis de soumettre à l'examen ces oracles vénérés ; on osa citer la Bible au tribunal de la raison, on en signala les innombrables erreurs en tout genre, et l'on remarqua que les histoires qui s'y trouvent, présentent la plus grande analogie avec celle des autres peuples : on y distingue également un âge divin (de la création au déluge), un âge héroïque (Abraham, Moïse, Josué, Samson, etc., jusqu'à la fin de la période des juges), et un âge historique, commençant à l'établissement de la monarchie Israélite. On y reconnaît des mythes de diverse nature : le mythe cosmogonique et physique (création, déluge), le mythe moral (paradis terrestre. Job); quant au mythe historique, il règne d'un bout à l'autre, les annales juives n'ayant jamais cessé d'être mélangées d'éléments surnaturels.

Plusieurs auteurs ecclésiastiques donnèrent l'exemple de l'application du système mythique aux récits bibliques. Ainsi, Origène ne craint pas de voir, dans les premiers chapitres de la Genèse, des allégories ; il se moque des gens assez stupides pour attribuer la chute de l'humanité à une pomme mangée par Adam. Dans ce cas, comme dnii- plusieurs autres, il icconnaît que les textes, pris

à la lettre, ne donnent qu'un sens déraisonnable et inacceptable, et que les auteurs sacres, en développant leur pensée sous un voile, ont eu pour but d'exciter le lecteur à découvrir le sens mystique ; qu'il faut, en lisant la Bible, se pénétrer de ce principe, que la lettre tue et que l'esprit vivifie, et qu'il y a souvent une vérité spirituelle sous une fiction matérielle (1).

Dès qu'on fut entré dans cette voie, on devait la suivre jusqu'au bout : on dut scruter toutes les parties de la Bible, en contrôler tous les récits, rejeter comme fabuleux tout ce qui est dénué de preuves sérieuses, tout ce qui porte le caractère de légendes poétiques, et rechercher le sens des mythes en étudiant l'esprit du peuple Israélite, le genre de merveilleux dont il faisait usage, ses préjugés, ses traditions. Le Nouveau Testament ne pouvait échapper à ces investigations. Certains récits, tel que celui de la tentation, celui de la transfiguration, ne sont que l'exposition, sous une forme historique, des idées que les premiers chrétiens se faisaient de Jésus. D'autres, tels que la marche sur l'eau, le dessèchement d'un figuier, sont la mise en action de discours figurés.

On alla plus loin, et Dupuis, entre autres, prétendit que Jésus n'avait jamais existé et qu'il n'était autre qu'une des formes du Dieu-soleil, né à minuit, au solstice d'hiver, éclairant le monde de sa lumière, mourant pour ressusciter. Il multiplia les rapprochements entre Jésus et les dieux-soleils des anciennes religions ; il vit, dans les douze apôtres, la figure des douze signes du zodiaque, dans Pierre qui est en tête du cortège, et qui tient les clefs, l'image du vieux Janus qui ouvrait l'année, etc. Dupuis, qui avait déployé autant d'érudition que de sagacité dans l'explicafion des mythologies anciennes, échoua, il faut le reconnaître, dans son interprétation du christianisme ; ses idées à ce sujet n'eurent pas de succès et nuisirent même à l'ensemble du traité qui, cependant, restera comme une œuvre scientifique de très grand mérite. En quoi avait-il raison? en quoi a-t-il erré?...

Dupuis, remarquons-le bien, admettait le principe que nous avons rappelé plus haut, qu'on ne peut appliquer l'interprétation mythique à un fait qu'autant qu'il a été d'abord établi que la réalité de ce fait était inadmissible. Il n'a donc pas commis la faute insigne et que lui ont reprochée ses détracteurs, de s'appuyer uniquement sur les analogies du christianisme avec les mythologies anciennes pour nier l'existence de Jésus. Il a commencé par examiner, d'après les documents historiques, si Jésus avait réellement existé ; et ce

(1) Deprincipiis, lib. IV.

n'est qu'après avoir établi la négative par des moyens qui lui ont paru démonstratifs, qu'il s'est cru autorisé à rechercher comment avait pu se former la légende fabuleuse, suivant lui, du Christ, à la traiter comme un mythe, et à s'emparer d'une foule de traits d'analogie avec d'autres mythologies dont le sens est bien connu, pour affirmer que le christianisme n'est que le culte du soleil.

Le vice de ce système consiste dans l'insuffisance des arguments sur lesquels l'auteur s'est appuyé pour nier la réalité de l'existence de Jésus. Voici, sommairement, comment raisonne Dupuis : — 1° Le christianisme a pour dogme fondamental la chute de l'homme et sa régénération par Jésus rédempteur. Or, le péché originel est basé sur l'histoire de la pomme mangée par Adam et Eve dans le paradis terrestre. Cette histoire étant évidemment fabuleuse et mythique, tout ce qui en découle ne peut être qu'erroné, et la prétendue rédemption n'est qu'une chimère ou plutôt le complément du mythe de la déchéance. — 2'' On trouve dans le dogme et dans le culte chrétiens, une foule de traits évidemment empruntés aux religions orientales, dans lesquelles c'étaient autant de figures du soleil ; par exemple, les cérémonies de la Semaine sainte sont le plagiat de ce qui se pratiquait dans le culte d'Atys et d'Adonis. Atys et Adonis étant, non des êtres humains, mais des figures du soleil, le Clirist n'a pas plus de réalité qu'eux et n'est, comme eux, qu'un mythe solaire.

Sur le premier point, il est facile de reconnaître combien largumentation est vicieuse. Que l'histoire du Paradis terrestre et de la pomme fatale soit fabuleuse et ne puisse être prise que pour un mythe, c'est ce que tout homme de bon sens accordera sans peine. Mais il n'en est pas moins vrai que cette histoire a été prise à la lettre, a été crue par de nombreuses populations qui l'ont fait entrer dans leur-s doctrines religieuses et en ont conclu à la nécessité d'un rédempteur qui relevât l'homme de sa chute. Il n'y a donc rien d'impossible à ce qu'un homme se soit donné comme ayant reçu de Dieu la mission de racheter le genre humain, et ait été accepté comme rédempteur. En lui reconnaissant ce caractère, on s'appuyait sur une fable à laquelle on croyait comme à une vérité; mais la personne du prétendu rédempteur n'en était pas moins réelle. — Du reste, cette objection avait d'autant moins de force contre l'existence de Jésus, qu'il n'est nullement question, dans l'Evangile, du péché originel. Jésus se donne, il est vrai, comme chargé de sauver les hommes, de les introduire dans le royaume de Dieu, mais non comme devant les laver d'une tache dont il ne parait même pas avoir eu connaissance. Le dogme du péché ori-

ginel a bien été tiré de l'aventure d'Adam, mais ce n'a été qu'à une époque bien postérieure à Jésus.

Quant au second point, les objections de Dupuis s'appliquent au ciiristianisme, tel qu'il a été élaboré à l'aide d'erni)ruuts faits aux divers [)aganismes, mais non au christianisme [)rimitif, dont le dogme et le culte étaient d'une extrême simplicité. Les additions faites deux ou trois siècles après la mort de Jésus ne peuvent avoir pour résultat d'opérer rétroactivement contre sa personne et de la faire évanouir.

Ainsi, Dupuis n'a pas réussi à faire la preuve, par lui entreprise, de la non-existence de Jésus ; il s'en suivait qu'il n'était pas fondé à traiter Jésus comme un être purement mythique. La seule critique fondée qu'on pouvait faire de cette partie de son ouvrage, consistait à montrer l'insuffisance de ses preuves; mais on ne pouvait en tirer aucune conséquence contre le système mythique en général, qui est rationnel en principe, et dont les applications aux religions anciennes sont d'une justesse incontestable.

Il y a plus : si Dupuis a erré, comme nous le pensons, en voulant réduire la personne de Jésus à n'être qu'un mythe solaire, il a sainement apprécié un grand nombre de parties du christianisme en démontrant qu'elles avaient leur origine dans le religions anciennes dont l'essence est le culte des astres et des diverses forces de la nature. Il a fait ressortir avec raison les nombreux emprunts que le christianisme a faits à ces religions ; il a fait valoir que plusieui-s saints apocryphes n'étaient que des divinités païennes, conservées dans le nouveau culte avec leurs noms et leurs attributs. Pour ne citer qu'un exemple, il nous suffira de mentionner le feu de Saint-Jean, qu'on allume en grande pompe le 23 juin, c'est-àdire à l'époque du solstice d'été, quand le soleil est parvenu à sa plus gi-ande élévation et semble au faîte de sa puissance : les catholiques ne peuvent rendre raison de cette cérémonie en alléguant que, par là, ils fêtent la naissance du précurseur du Christ ; car ils ne célèbrent, par de pareilles manifestations, ni la naissance de Marie, bien qu'elle ait été divinisée, ni celle de l'homme-Dicu. C'est donc un reste de paganisme, qui, comme tant d'autres, s'est introduit dans le christianisme. On est donc fondé à dire que cette religion a cxjnservé le culte des astres. On conçoit toutes les conséquences qui peuvent être tirées contre une religion prétendue divine, de l'imitation des religions humaines, contre lesquelles elle vomit l'anathème, et qu'elle présente même comme l'œuvre des démons. Les théologiens, au lieu d'examiner si Dupuis avait tait une judicieuse application du système mythique, avaient intérêt à embrouiller

la question et à ruiner ce système, dont le christianisme avait à craindre les coups redoutables. C'est ce qu'a entrepris de faire M. Pérès dans le petit écrit dont nous avons plus haut donné le titre : sa thèse est que Napoléon Bonaparte n'a jamais existé et n'est qu'une personnification du soleil. Pour le démontrer, il emprunte la méthode et le langage des mythologues. Le nom de Napoléon n'est autre chose que celui d'Apollon (l'exterminateur) ; on le fait naître dans une île, comme Apollon dans l'île de Délos ; il a pour mère Laetitia, c'est-à-dire la joie ou l'aurore, dont la lumière naissante répand la joie dans la nature; il a trois sœurs, ce sont les trois Grâces qui, avec les neuf Muses, faisaient l'ornement de la cour d'Apollon ; il a quatre frères, ce sont les quatre saisons de l'année ; trois de ses frères sont rois, ce sont le printemps qui règne sur les fleurs, l'été sur les moissons, et l'automne sur les fruits ; quant au quatrième frère (Lucien, prince de Canino), qui n'a qu'une principauté dérisoire, il personnifie l'hiver, qui ne règne que sur les frimas (canus, blanc.) Napoléon a deux femmes, l'une inféconde, et l'autre qui lui donne un fils : le Soleil également avait deux épouses, la Lune stérile, et la Terre qui donne naissance à Horus (fils d'Osiris et d'Isis); et l'on fait naître le fils de Napoléon le 20 mars, c'est-à-dire à l'équinoxe de printemps, parce que c'est au printemps que renaît la nature vivifiée par le Soleil. Napoléon avait à la tête de ses armées douze maréchaux en activité et quatre en non-activité (1) ; les premiers ne sont autre chose que les douze signes du Zodiaque, et les quatre autres sont les quatre points cardinaux qui, immobiles au milieu du mouvement général, sont fort bien représentés par la non-activité dont il s'agit. Enfin, Napoléon découronné, déchu, termine sa carrière dans une île à l'extrême Occident, ce qui veut dire que le soleil termine sa course de chaque jour à l'Occident, et paraît s'éteindre dans l'Océan.

Si tout cela n'était qu'un jeu d'esprit, nous y applaudirions volontiers ; mais c'est un apologue auquel on a cherché à donner une portée sérieuse et l'éditeur (2) ne s'en cache i)as ; il espère que

(1) Bien qu'en pareille matière les détails n'aient qu'une importance bien seconcondaire, nous devons faire remarquer que l'auteur a commis ici une inexactitude : le nombre des maréchaux en activité sous l'Empire était de seize einon de douze, non compris les quatre sénateurs ayant rang de maréchaux de l'Empire (voir ÏAlmanach impérial de 1813, p. 54). Ces derniers ne pouvaient être regardés comme étant en non-activité ; car parmi eux se trouvait Lefèvre, le bouillant vainqueur de Dantzig. Les seize ne pouvaient donc figurer les douze signes du Zodiaque, et c'est une analogie qu'il faut sacrifier,

(2) M. le pasteur Frédéric Monod,

cet opuscule servira à discréditer la méthode de Dupuis, c'est-àdire le système mythique tout entier. Nous lui devons donc une réfutation en règle.

L'auteur prend à dessein la plus colossale et la plus fameuse des personnalités comtemporaines, l'homme qui a le plus agi sur le monde, et que beaucoup d'entre nous ont vu et connu : appliquant à cet homme la méthode des mythes astronomiques, il prouve, ou plutôt il fait semblant de prouver qu'il n'a pas eu d'existence réelle et que ce n'est qu'un mythe; d'où la conséquence qu'un système à l'aide duquel on peut être conduit à une fausseté palpable, est absurde, que la méthode est essentiellement vicieuse, et que l'application qui en a été faite à la personne de Jésus, n'a pas plus de valeur que celle qui en a été faite à la personne de Napoléon, que les objections contre l'existence de Jésus sont aussi futiles que celles qu'on pourrait faire contre l'existence de Napoléon.

Il y a là un vice de raisonnement facile à signaler. L'auteur n'oublie qu'une chose, et elle est capitale, c'est qu'on ne peut appliquer l'explication mythique à un événement, qu'autant qu'il est inadmissible et reconnu pour fabuleux. Quand il s'agit de juger un fait, on ne peut donc, de prime abord, lui chercher des analogies, soit dans l'histoire, soit dans l'astronomie ou dans la fable. Il faut, avant tout, examiner, avec les lumières de la critique, si ce fait a réellement eu lieu. Si la réalité en est bien constatée, il est clair qu'il n'y a nullement à s'occuper des ressemblances plus ou moins exactes qu'il peut avoir avec des événements antérieurs ou avec des légendes fabuleuses, et que ces ressemblances, quelles qu'elles soient, ne pourront rien enlever à sa réalité. Qu'un homme ait douze enfants, on ne pourra être autorisé à venir dire à cet homme parfaitement vivant, que, depuis la naissance de son douzième enfant, il a perdu, ainsi que sa famille, tout droit à l'existence réelle, pour passer à l'état de mythe, pour tomber du concret dans l'abstrait, et que ses douze fils ne sont plus que des figures des signes du Zodiaque. Jamais mythologue n'a commis de pareilles absurdités. L'histoire de Napoléon étant d'une certitude irrécusable, qu'importent les analogies les plus ou moins ingénieuses qu'on peut y trouver avec l'histoire ou avec la fable"? Tout cela ne peut en rien l'ébranler. Est-ce que jamais les mythologues se sont fondés sur des analogies semblables pour attaquer la réalité d'événements reconnus certains ? Non, sans doute. Ils n'ont cherché à expliquer que des récits reconnus fabuleux. Ceux qui veulent, ou du moins paraissent vouloir condamner d'une manière absolue le système mythique, ne peuvent certainement ' contester qu'il y ait lieu de

l'appliquer aux anciennes théogonies, aux aventures de Jupiter, de Minerve, des Titans, de Prométhée, etc. Si un mythographe venait à donner, par exemple, une fausse explication de l'histoire de Prométhée, il faudrait seulement en conclure qu'il y a lieu de chercher une meilleure explication ; mais on ne pourrait s'en autoriser pour affirmer la réalité de Prométhée et des aventures qui lui sont attribuées. De même, l'erreur de Dupuis n'infirme nullement la vérité du système mythique, et l'on ne peut conclure de son insuccès, que la vie de Jésus soit démontrée historique, ni même qu'elle soit hors de l'atteinte des interprétations mythiques.

Ce n'est pas seulement contre Dupuis que sont dirigés les coups des théologiens : ils cherchent, comme le dit l'éditeur du Napoléon, à discréditer d'une manière générale tout emploi des mythes ; et nous avons lieu de croire que c'est particulièrement du docteur Strauss qu'ils tendent à se débarrasser; c'est là pour eux un terrible ennemi, ai-mé d'une vaste érudition et d'une logique sûre et inflexible; il serait commode de pulvériser toute sa formidable artillerie par une légère facétie. Comme la Vie de Jésus du savant allemand comprend quatre gros volumes, et que cet ouvrage n'est guère abordable que pour les lecteurs studieux et déjà familiarisés avec les études critiques, on a compté sur l'ignorance du public pour répandre à ce sujet de fausses notions, pour défigurer les idées de l'auteur, et l'on a fait courir le bruit qu'il niait l'existence réelle de Jésus et n'y voyait qu'un mythe; on l'a ainsi assimilé à Dupuis, et l'on a espéré que le pétard lancé contre ce dernier suffirait pour réduire en cendres l'œuvre de Strauss.

Ses lecteurs savent, au contraire, qu'il reconnaît l'existence de Jésus ; il en élague une foule de traits qu'il considère comme fabuleux ; si, après cette élimination, il reste bien peu de chose, du moins il attribue à Jésus une très haute valeur morale et même une supériorité que nous n'acceptons pas. Ce n'est donc pas sur la personne de Jésus que porte son interprétation mythique, mais sur les diverses actions que lui prêtent les Évangiles.

Voici en quoi consiste sa méthode. Après avoir posé, dans son introduction, des règles fort judicieuses sur l'application du système mythique, il passe en revue les événements de la vie de Jésus, racontés par ses biographes ; il les soumet à une critique rigoureuse, en fait ressortir les contradiction, les invraisemblances, les impossibilités ; en un mot^ il prouve péremptoirement que ces récits ne peuvent être acceptés comme historiques. Ce n'est qu'après avoir fait pour chacun d'eux cette preuve complète, qu'il examine les sources où ils ont pu être puisés et leur mode de formation ; et il

les présente comme des mythes exprimant, sous une forme historique, les idées qui régnaient parmi les premiers disciples de Jésus. Cette seconde partie de son travail est presque toujours appuyée sur des considérations décisives ; quehjuefois, cependant, elle n'est que conjecturale ; mais, quand même ces conjectures seraient tenues pour douteuses ou même reconnues fausses, il n'y aurait rien à en conclure contre les démonstrations de la première partie, consistant dans la démolition des récits de évangiléliques, et les preuves de la fausseté de ces récits n'en subsisteraient pas moins dans toute leur force.

Donnons un exemple. Les deux généalogies de Jésus se contredisent d'une manière visible ; elles ne concordent pas avec les documents tirés de l'Ancien Testament ; elles aboutissent toutes deux à Joseph qui, d'après les deux évangiles où elles se trouvent, n'était pas le père de Jésus, et, par conséquent, ne peuvent servir à prouver la filiation de Jésus ; elles doivent donc être rejetées. Voilà la partie critique, le rôle de la négation. Maintenant commence la tâche du mythologue. Parmi les traditions confuses et quelquefois divergentes qui régnaient chez les Juifs sur le futur Messie, les unes voulaient qu'il descendît de David ; d'autres, s'appuyant sur un texte d'Isaïe, voulaient qu'il fût fils d'une vierge. Jésus ayant été accepté comme Messie par une j)artie de ses compatriotes, on voulut voir en lui la réalisation complète de toutes les prophéties et de toutes les traditions que l'opinion publique appliquait à ce grand libérateur du peuple Israélite ; à mesure que la secte chrétienne prenait des développements, on sentait le besoin de grandir déplus en plus la personne de son fondateur, on ajoutait chaque jour de nouveaux traits dont s'emparait la légende ; dès qu'il était admis que le Messie avait dû faire une chose, on en concluait sans hésitation que Jésus, étant le Messie, avait fait cette chose ; puis l'enthousiasme populaire se chargeait de compléter par des détails l'anecdote qui devait contribuer à faire de Jésus la vivante image du Messie attendu.

Ainsi, l'on commença par affirmer qu'il descendait de David, puis on se mit à dresser des généalogies qui, d'après un usage général, aboutissaient à son père connu, à Joseph; et comme ce travail s'exécutait dans divers groupes éloignées les uns des autres, et ne s'appuyait sur aucuns documents sérieux, il n'est pas étonnant qu'il y ait eu divergence entre les généalogies ainsi fabriquées.

D'un autre côté, on voulait faire réaliser par Jésus la condition messianique d'être fils d'une vierge ; de h\ les légendes d'une conception miraculeuse et les récits, sinon absolument contradictoires,

du moins inconciliables, de Matthieu et de Luc. Les évangélistes qui se mirent à recueillir par écrit les traditions, accueillirent sans discernement tout ce qui leur tomba sous la main, sans songer à mettre d'accord les éléments contradictoires ; de là nos deux généalogies destinées, primitivement à s'appliquer à Jésus considéré comme fils de Joseph, mais qui n'avaient plus d'objet dès qu'on faisait naître Jésus d'une vierge. Les compilateurs maladroits, dans leur zèle à coudre ensemble les lambeaux hétérogènes, n'ont pas même eu l'idée de transporter à Marie l'une ou l'autre des généalogies de Joseph. Cette partie des Évangiles ne peut être considérée que comme mythique. Et ce n'est pas là un jugement porté à la légère, c'est le résultat d'un examen sérieux de tous les éléments de la question.

Nous tirons textuellement le second exemple de l'introduction de Strauss : « L histoire des Mages et le massacre des Innocents concordent, il est vrai, d'une manière frappante avec les idées juives sur l'étoile du Messie prédite par Balaam et avec le précédent de l'ordre sanguinaire donné par Pharaon ; mais cela ne suffirait pas pour qu'on regardât avec certitude ces deux faits comme mythiques. Or, il s'y joint que ce qui est dit de l'étoile contredit les lois naturelles, et ce qui est attribué à Hérode, les lois psychologiques ; que l'historien Josèphe, qui donne tant de détails sur Hérode et qui lui est très défavorable, garde, avec les autres documents historiques, le silence sur les massacres de Bethléem ; et que la visite des Mages avec la fuite en Egypte, selon un des évangiles; et la présentation dans le temple, selon un autre évangile, s'excluent réciproquement. Quand, de cette façon, tous les critérium du mythe concourent, le résultat est certain ; et, dans tous les cas, il l'est d'autant plus que l'on découvre des critérium plus nombreux et plus caractéristiques.^) Strauss, dans ie cours de son ouvrage, prouve rigoureusement que ni l'adoration des Mages, ni le massacre des Innocents, ni la fuite en Egypte ne peuvent être acceptés comme événements historiques, et que ce ne sont que des mythes dont il donne l'explication d'après les traditions et les préjugés du peuple où ces récits ont eu cours.

Sa méthode est irréprochable, et ce n'est pas par de futiles conceptions, comme celles dont nous avons rendu compte, qu'on peut faire brèche dans une argumentation aussi solidement construite.

Strauss a trouvé des contradicteurs passionnés, non seulement dans le camp des chrétiens, ce qui devait être, mais malheureusement dans celui des libres-penseurs, dont plusieurs ne l'ont pas compris ; il a été l'objet d'attaques amères, de diatribes haineuses

On ne lui a pas encore opposé de réponse sérieuse, et son ouvrage passera à la postérité comme un chef-d'œuvre de critique et de logique; il a fait justice de la m^^/io/o^i'e cAré^/e/z/ze.

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