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LES RACES LATINES

Il s'est formé, dans le ^lidi de la France, une société qui appris le titre à' Alliance des races latines : elle a son siège à ^Montpellier, où elle a célébré dernièrement une fête brillante ; elle a pour organe un journal appelé \ Alouette^ dont le rédacteur en chef est un littérateur distingué, M. Xavier de Ricard. La plupart des articles sont écrits en italien, en espagnol, en portugais, et dans les langues populaires du Midi de la France ; le français n'y figure que par exception.

Cette société professe les idées démocratiques; et, à ce titre, elle a droit à nos sympathies. Elle se propose d'unir par un lien fédéral les peuples compris sous la dénomination de races latines.

S'il ne s'agissait que d'organiser une croisade contre la guerre, de travailler à la confédération entre tous les peuples de l'Europe, basée sur les principes démocratiques, nous n'hésiterions pas à lui donner notre assentiment chaleureux, en observant qu'il existe déjà plusieurs sociétés consacrées à la poursuite du même idéal, notamment la Ligue de la paix et de la liberté, qui a pour organe le journal Les États-Unis d'Europe, dont le titre est un programme.

]\Iais nous avons peine à nous expliquer pourquoi on cherche à former une alliance entre une certaine classe de populations, et pourquoi l'on s'attache de préférence aux races latines.

Cette dénomination ne nous paraît pas heureusement clioisie. Et d'abord on doit se demander s'il y a des races latines.

On appelle race un groupe de populations ayant des caractères communs et qui, soit à cause de îa similitude d'un grand nombre de traits physiques et moraux^ soit en vertu de documents historiques ou de traditions, peuvent être considérées comme ayant une origine commune. Ainsi il y a les races blanches, jaune (ou touranienne) nègre, rouge (américaine), qui se distinguent d'une manière bien tranchée.

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ïl existe aussi des sous-races. Dans l'état actuel de la science cthnogi-a])hique, on admet qu'une race caucasiquc (aryenne ou indo-européenne) s'est divisée entre les rameaux indien, iranien, (•elte, germain et slave; qu'une autre branche appelée sémitique a (Hé la souclicdes peuples arabe, hébreu, phénicien, etc.

Mais il n'existe pas de race latine. Les Romains eux-mêmes (Haient, à l'origine, un ramassis d'hommes appartenant aux divers l)eui)les du Latium et des environs. En Italie, on voit figurer, dès l'antiquité, des peuples hétérogènes, Sabins, \'olsques. Grecs, Étrusques, Ligures ; puis les Celtes étab'is dans la partie septentrionale; et, à des époques plus récentes, des Germains, des Normands, Scandinaves, et même des Sarrazins mêlés de Maures et d'Arabes. C'est de ce mélange que s'est composé le peuple italien, qui résulte du croisement de diverses races.

On en peut dire autant de la France, de l'Espagne et du Portugal. Seulement, les éléments composants ont été différents.

On ne peut donc pas prétendre qu'entre les peuples dont il s'agit il y ait communauté d'origine.

En ce qui regarde les Français, il est certain que la plupart descendent des Gaulois qui, dès le temps de Jules César, se partageaient en trois peuples, les Celtes, les Aquitains et les Belges. Comme les conquérants n'ont introduit qu'une faible partie de nouveaux éléments, on peut estimer que la majeure partie de la population descend de ces trois peuples mentionnés par César.

Si nous considérons en particulier les Celtes qui occupaient la plus grande partie des Gaules, ils ont une communauté de race avec des peuples qu'on ne classe pas comme latins, savoir : les liabitants des Iles Britanniques où se conservent encore des idiomes celtiques, surtout dans le pays de Galles, la haute Ecosse et l'Irlande.

Veut-on prendre de préférence pour motif d'union la langue i Mais il est parfaitement })rouvé que, chez beaucoup de peuples, les langues anciennes se sont éteintes pour faii-e place à la langue des conquérants ou à celle dont la supéi-iorité s'impose pacitiquement. On peut même suivi-e parfois les phases de ces changements. Par exemi)le, le flamand qui, à une certaine époque^ était la seule langue usitée en Belgique, [>erd de jour en jour du terrain et tend à être supplanté par le français qui bientôt sera la seule en usage.

D'un autre côté^ on trouve, en dehoi-s du groupe indiqué, des peuples qui parlent des langues d'origine latine : il y a notamment les Roumains (Moldavie, Valachie, Bessarabie) dont la langue est fille du latin, et qui descendent des Daces.

Ce n'est donc ni la communauté d'origine, ni la similitude des langues qui peut justifier le choix des peuples entre lesquels l'union est proposée.

D'après les déclarations de M. Ricard, on regarderait comme formant an groupe naturel les peuples qui, ayant longtemps fait partie de l'empire romain, ont été le plus imprégnés de la civilisation romaine.

Mais ce motif n'est pas plus légitime que les précédents.

S'il était admissible, il devrait s'appliquer aux Anglais, puis aux Orientaux qui ont également fait partie de l'empire romain. Grecs, Illyi-iens, Syriens, Anatoliens, Égyptiens, etc.

Les peuples réunis sous le sceptre de fer des empereurs romains, ont vécu, il est vrai, sous un même régime, ont été gouvernés pailes mêmes lois. Mais la civilisation romaine a été détruite par l'invasion des Barbares et a fait place au moyen âge, sous lequel ces peuples ont formé lentement de nouvelles nationalités, ont adopté des institutions nouvelles ; de sorte que le romanisme a disparu.

Sans doute, il est resté des traces profondes de l'ancien état de choses. Mais, par suite dos transformations nombreuses qui se sont succédé, les peuples ont perdu les traits communs qu'ils avaient eus sous la domination romaine. L'introduction du christianisme et l'influence exercée par la papauté ont puissamment contribué à donner à l'Europe une physionomie semblable et à préparer les éléments d'une patrie commune.

Les peuples européens qui n'ont jamais subi la domination romaine, tels que ceux d'Allemagne, do Pologne et de Scandinavie, ont adopté en grande partie les traditions latines laissées par la civilisation romaine, ont emprunté le latin comme langue savante et officielle, ont pris le droit romain comme source principale de la jurisprudence ; ot même l'empire germanique, en se parant du titre de Saint-Empire Romain, avait la prétention d'être l'héritier et le continuateur do l'ancienne Rome. Ces peuples sont donc devenus aussi latins que ceux qui avaient fait partie de l'empire romain. Et il n'y avait pas de raison pour les exclure de Falliance proposée.

Que les peuples modernes doivent beaucoui^ à la civilisation romaine, c'est ce que personnejie conteste. Mais ils doivent beaucoup plus aux Grecs qui ont été les précepteurs et les initiateurs des Romains, aux Grecs dont les chefs-d'c ouvre inimitables ont servi de guides et de modèles dans les arts et dans les sciences, aux Grecs que tous les peuples civilisés révèrent comme leurs maîtres.

Un comprendrait donc mieux le i)lan de réunir en une association les peuples <jui se sont inspirés du génie hellénique.

Si les Romains ont beaucoup appris à nos ancêtres, ils les ont durement opprimés, exploités ; et la reconnaissance qu'on leur doit, ne peut faire oublier leur cruauté, leur avidité. Pour les Grecs, au contraire, c'est par le charme de la science et de la poésie, qu'ils ont conquis les populations, et leur souvenir ne peut nous inspirer que des sentiments d'amour, de respect et de gratitude. Nous préférerions donc une iniion lielléni(|UO.

Mais il faut voir la question de i)lus haut. La i-aisou ut Thumanité demandent qu'on mette tin aux guerres fratricides qui ont désolé le monde. Il est à désirer que les nations civilisées, aljjurant leurs vieilles haines et leurs rivalités insensées, s'unissent pour fonder une paix durable, en constituant un pouvoir fédéral qui serait chargé de juger les différends entre nations et qui posséderait les moyens de faire respecter ses décisions. Ce pouvoir ne pourrait être délégué que par une réunion des représentants élus des nations. Ce serait donc la République eni'opéenne, ou les États- Unis d'Eui'ope, à l'instar de ceux d'Amérique, Chaque nation conserverait son autonomie, ses institutions, son caractère propre. La Conf(Mléi*ation, représentant runi(^n vis-à-vis de l'étranger, aurait seule une force ar-mée pour maintcnii- la sûreté intérieui-e et extérieure.

Quels sont les États qui formeraient le premier noyau de cette alliance? Évidemment, ce seraient ceux qui ont adopté la forme républicaine. Et les nations seront d'autant plus prés d'y entrer, qu'elles })ossèderont des institutions plus libérales. Nous devons faire un appel, dans chaque pays, aux hommes qui adhèrent à nos principes, qui pi'éparent les voies à ce grand mouvement politique, d'où dépend l'avenir de l'humanité.

Qu'importe que les peuples dont nous aspirons à faire nos alliés, aient une même oi-igino, parlent une langue semlilable, aient lait, ou non, partie d'un empire dissous dei)uis quatorze siècles? Qu'ils aient une physionomie latine ou (piasi-latine, germaine, slave ou iinnoise, nous n'avons pas à nous en enf|U(h'ir. Nous ouvrons les bras à tous ceux (jui voudront être nos frères et s'associer à notre but.

Nous regrettons qu'en se l'enfermant dans un cercle étroit, on semble vouloir fonder une petite Eglise. On dirait que les auteurs ont hérité du préjugé antique, d'après leciuel certains peuples se regardaient comme les élus de Dieu, ou comme prédestinés à l'empire du monde, et traitaient dédaigneusement de barbare tout

ce qui était étranger. Disons plutôt avec la philosophie antique : « Rien de ce qui est humain ne m'est étranger. )>

Si nous bornons provisoirement nos vues à l'Europe, c'est que, d'une part, l'Amérique forme comme une sphère distincte, aj^ant pour longtemps ses conditions de développement à part de l'Europe; c'est que, d'une autre part, pour entrer dans la considération, il faut de toute nécessité qu'un peuple ait atteint un certain degré de civilisation. Les peuples inférieurs ne sont pas exclus, mais a.journés jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à l'âge adulte.

Si nous considérons l'état actuel de l'Europe, nous voyons que les peuples avec lesquels nous avons le plus d'affinité et chez lesquels les institutions libérales sont le plus avancées, ne sont pas les peuples néo-latins. L'Angleterre, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Suède, et surtout la Suisse, sont nos alliés naturels. Ces pays ont au moins autant de titres à nos affections, que le Portugal, que l'Espagne si profondément infectée du virus papiste, et sont mieux préparés à participer à l'œuvre vers laquelle tendent tous nos efforts.

Les preneurs des races latines se sont, croyons-nous, enivrés des chants des troubadours et ont perdu de vue la question pratique. Ce n'est pas pour établir des jeux floraux, que nous devons recruter des alliés, c'est poui- sauvegarder les intérêts les plus graves, pour fonder, sans distinction de races : La Sainte- Alliance des peuples.

Enfin, la critique doit s'adresser aussi aux idiomes employés par les écrivains de V Alouette : car il y a là un choix fait de parti pris et systématique.

Si jamais le genre humain parvient à constituer son unité pour ne former qu'une vaste confédération où seront fusionnées toutes les nations et toutes les patries, il serait rationnel de n'avoir qu'une langue universelle. Car la diversité des langues est un obstacle aux relations entre les peuples ; elle rend les hommes étrangers les uns aux autres ; elle entretient la division et l'antagonisme. Si éloigné que soit l'idéal de Tunité, tout ce qui s'en rapproche est un progrès, (^n doit donc se féliciter de ce que, chez les peuples civilisés, qui sont l'élite et l'avant-garde de l'humanité, le nombre des langues se soit considéi-ablement réduit. 11 n'y en a guère que cinq ou six qui, après avoir étouffé les idiomes locaux, ont pris un caractère marqué de généralité et puissent se disputer les chances de devenir universelles. Indépendamment de l'avantage qu'elles ont d'être parlées par de très nombreuses populations, elles possèdent une vitalité incontestable.

Le français est, dans tous les pays, la langue des gens lettrés ;

les étrangers qui n'apprennent qu'une langue, ne manquent pas de donner la préférence au français. C'est la langue de la diplomatie; c'est celle dans laquelle s'écrivent le plus grand nombre d'ouvrages scientifiques. Sa riche littérature suffit pour en faire l'objet des études de tous les gens dont l'esprit est cultivé. Dans les congrès internationaux, oi^i sont réunis des hommes de toutes les nations, une seule langue est employée, c'est le français.

L'anglais lui fait une sérieuse concurrence. Le peuple anglais est répandu dans toutes les parties du monde : il tient le sceptre de la navigation et du commerce; partout où il établit des relations, il propage l'usage de sa langue.

Viennent ensuite l'italien, l'allemand, l'espagnol, le russe, le grec.

Dans chacun des pays oi^i est parlée l'une de ces langues maîtresses, il se trouve aussi des groupes de populations qui ont consei'vé l'usage d'idiomes autrefois florissants, mais réduits à une décadence de plus en plus marquée. Confinées dans les classes inférieures, ces langues se corrompent rapidement, se subdivisent en branches tellement différentes que, même à une faible distance, elles ne peuvent plus servir aux communications. C'est ainsi que, dans la Basse-Bretagne, d'un canton à l'autre, les habitants ne se comprennent plus entre eux. Il en est de môme des hommes du Midi : le Toulousain et le Marseillais ne peuvent plus conserver.

Par suite de ces transformations, les anciennes langues tombent à l'état de patois l'ustique. Les écrivains se gardent bien de les employer ; car ils ne pourraient adresser leurs productions qu'à un nombre extrêmement r-estreint de lecteurs. En dehors de ceux [)0ur lesquels un de ces idiomes est la langue maternelle, personne ne se donne la peine de les apprendre ; car on ne trouverait pas dans cette étude de quoi se dédommager de son travail. D'un autre côté, beaucoup de ceux qui avaient été habitués d'enfance à employer ces langues, en perdent l'usage et arrivent même à les oublier : ainsi une foule de Bretons, Basques et Provençaux, vivant dans des milieux ofi l'on ne parle que le fV-ançais, ne se rappellent même plus leur langage natal.

Ces langues ainsi subalternisées sont donc destinées à disparaître; ce sont des branches mortes, qu'on ne parviendra pas à revivifier.

Que des érudits s'en occupent pour y trouver des sujets d'études philologiques, soit. Ils pourront consulter les épaves des anciennes littératures, comme on le fait pour les langues mortes. Mais qu'on ne cherche pas à pn^longer l'existence d'idiomes qui ne servent plus (ju'à retarder la marche de la civilisation.

Les partis rétrogrades ne s'y trompent pas. Le clergé fait tout ce qu'il peut, non-seulement pour conserver les anciennes langues populaires, mais encore pour empêcher ceux qui les parlent d'apprendre le français. C'est qu'il voit dans le patois une barrière contre l'invasion des idées nouvelles ; il entretient l'ignorance comme la plus solide garantie de son influence. Préserver ses ouailles de la connaissance du français, c'est les mettre à l'abri des lectures qui pourraient leur apprendre à raisonner. Le curé breton ne voit qu'avec douleur le paysan qu'il a couvé sous son aile, partir pour l'armée oii il apprendra le français et s'en servira pour étendre ses connaissances : s'il raisonne, il est perdu pour l'Église.

Les poètes provençaux ou félibres sont presque tous légitimistes et cléricaux ; ils confondent dans la même haine la langue française et la révolution française.

Les libéraux de V Alouette ne peuvent que se fourvoyer en suivant la bannière de ces amants du passé. Ils travaillaient d'une manière inconsciente à donner de la force au parti de l'ancien régime.

En ne faisant à la langue française qu'une si faible part, ils semblent ne l'admettre qu'à regret, et ils seraient même disposés à la sacrifier, pour l'honneur des dialectes populaires.

Il y a là une fâcheuse aberration. La France a joué dans l'histoire un rôle immense, a contribué, plus qu'aucun peuple, à éclairer, à affranchir l'humanité. C'est par sa langue qu'elle a étendu sur le monde son influence bienfaisante ; c'est par ses grands écrivains qu'elle a accompli son œuvre progressive. Elle est le plus précieux instrument de la délivrance universelle. ■

Nos alliés naturels sont, non pas ceux qui, se targuant d'une latinité plus ou moins hypothétique, peuvent avoir avec nous une commune généalogie, ni ceux qui, à des époques éloignées, auraient obéi à un même maître, mais ceux qui partagent nos idées, qui marchent vers le même but, qui arborent sur leur drapeau notre devise : Liberté^ Égalité^ Fraternité.

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