SUR LA TRADITION DU TEXTE DES ANNALES ET DES HISTOIRES DE TACITE
J’ai honneur de signaler à l’Académie les intéressants résultats de recherches exécutées par M: Félix Grat, membre de l’École Française de Rome, sur les manuscrits de Tacite conservés à la Bibliothèque Vaticane. M. Grat ajoute trois manuscrits à ceux déjà connus et étudiés de l’œuvre de Tacite. Ce sont les Vaticant 1209, qui renferme un exemplaire de la Germanie où abondent les doubles et même triples leçons, et 1422 et 1748, qui donnent les livres connus des Annales, à partir du XI®,et des Histoires. Ces trois manuscrits sont du XVE siècle; les deux derniers ne présentent qu’un intérêt secondaire, mais, à leur occasion, — et ceci expliquera pourquoi je m'occupe aujourd’hui de Tacite, — M. Grat a bien voulu accepter l’offre que je lui fis de travailler avec lui à un classement des sept manuscrits vaticans des Annales et des Histoires d’après la méthode exposée dans mon Mémoire sur l'établissement du texte de la Vulgate. Ce classement, tout provisoire, aboutit à mettre en relief le remarquable voisinage de deux de ces manuscrits, les Vaticani 1863 (Q) et 1958 (S) avec le Mediceus alter. Reprenant alors le classement avec plus de soin encore,et poussant plus avant l’étude des deux Vaticani en question, M. Grat a eu le très grand mérite de réunir toute une série d’observations tendant à établir que le manuscrit 1958, désigné par la leitre S, n’est pas un dérivé du Mediceus mais le représen-
(?) Communication à l’Académie Pontificale Romaine d’Archéologie, le 28 mai 1925. M. Goelzer a également fait une communication à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sur ce sujet. V. Bulletin de l’ Association Guil-
laume Budé, juillet 1925, pp. 24-31.
tant d’un autre rameau de la tradition du texte, remontant au même archétype que le Mediceus, et donnant, un nombre considérable de fois, des leçons bien préférables à celles de ce manuscrit.
Pour bien saisir tout l'intérêt de cette thèse, il importe de se rappeler que le Mediceus alter (1), seul manuscrit ancien conservé de la fin des Annales, et des Histoires, (il est du XIe siècle,) est aujourd’hui regardé comme la source incontestée des autres exemplaires connus, qui sont tous du XV® siècle. La raison principale apportée est que le Mediceus est affecté de lacunes et d’interversions du texte qui se retrouvent dans toutes les autres copies. Son témoignage est done le seul que l’on apporte, et les éditeurs ne s’appuient sur d’autres manuscrits que pour quelques pages qui lui font aujourd’hui défaut, mais qui ont dû être enlevées à une époque relativement récente, puisqu'elles figurent dans le reste de la tradition. M. Grat a montré que, pour ces passages, comme pour les autres, le Vaticanus 1958 donne des leçons bien meilleures que celles des deux manuscrits de la Laurentienne employés par les éditeurs et que, là aussi, 1l représente une tradition différente de celle des deux Laurentiani lesquels, par contre, rejoignent nettement le groupe des autres manuscrits Vaticans examinés.
Naturellement, dans un cas comme celui du Vaticanus 1958, copié au XVE siècle, l'intervention de quelque habile humaniste est toujours à craindre. M. Grat n’a pas omis d'envisager cette hypothèse et l’examen de passages heureusement choisis l'a amené à conclure que le copiste reproduit trop fidèlement son exemplaire-type, y compris des fautes grossières, pour pouvoir s’être substitué à lui dans les endroits où il donne des leçons meilleures que celles du Mediceus, et qui sont extrêmement nombreux. :
Je ne reproduirai pas ici les textes allégués par M. Grat; on pourra les lire dans le prochain fascicule des Mélanges de l'Ecole Française de Rome. J’essaierai plutôt, après avoir de
() Florence, Laur. Medic. 68, II. Il en existe une reproduction phototypique avec préface de H. Rostagno, Leyde, 1902.
nouveau, et très vivement, féhcité l’auteur, de pousser un peu plus avant l’examen de quelques questions qui se rattachent à celles qu'il a traitées dans son intéressant Mémoire.
Tout d’abord, peut-on identifier le copiste de ce manuscrit vatican 1958 qui, si la thèse de M. Grat est admise, sera appelé à prendre une place si importante dans l’établissement du texte de Tacite? Je le crois, et, l’identification, à première vue, est loin d’être rassurante, car ce copiste est précisément un humaniste, et l’un des plus féconds éditeurs de son temps. Jean Andreas de Bussi (1) a signé de ses initiales (Jo. an.) trois des notes marginales qui accompagnent la copie des Rhetorica de Georges de Trébizonde qui, dans le Vat. 1958, fait suite au Tacite. Ces notes et le texte qu’elles commentent sont de la même main que le Tacite, très reconnaissable, entre bien d’autres détails, à la forme des Ï majuscules. Jean Andreas a également mis son nom, cette fois en toutes lettres, en tête d’une courte pièce de vers qu’il a insérée entre le prologue et le premier livre des Rhetorica :
Joannis Andreae Vigevu Rhetoricos quisquis non aspernabitur haustus etc.
M. Nogara, dans son catalogue des Vaticant, a lu Andreae Vigerit, mais la lecture Vigevit est sûre et elle est appuyée par le fait que Jean Andreas était originaire de Vigevano. Enfin, et surtout, Andreas avait signé en grec la finale du manuscrit. Cette signature a été grattée depuis, mais Mgr. G. Mercati, avant que je lui fisse part de ces remarques, avait déjà déchiffré les lettres ar avôpeov ex Bry….
La finale du Tacite est accompagnée d’une note qui la date du 17 octobre 1449. Or, Jean Andreas est né en 1417; il n’avait done, lorsqu'il copia les Annales et les Histoires, que 31 ou 32 ans. De plus, il a fait son travail de transcription assez rapidement, car la fin du livre XIIe des Annales est datée du 4 des Calendes d’Août. S'il est vrai que, vingt ans plus tard, en 1469, lorsqu'il préparait son édition de Pline, après bien d’autres travaux du même genre, il s’est montré un correcteur hardi,
() Voyez plus haut p. 27.
comme le lui reproche M. Sabbadini (1); il ne s’en suit pas nécessairement qu’il ait pratiqué l’ars critica dès le début de sa carrière. En outre, les leçons que présente sa copie, par rapport à celles du Mediceus, si elles étaient des corrections, révèleraient la main d’un maître et non celles d’un commençant. Le nom de Jean Andreas n’emporte donc pas ipso facto la condamnation du Vaticanus 1958: dans les circonstances où il se présente il serait plutôt une recommandation.
En second lieu, où le Vaticanus 1958 a-t-il été écrit? La note finale du Tacite à laquelle il a été fait allusion plus haut, est rédigée ainsi qu'il suit :
In exemplari tantum erat. Si quispiam hinc descripserit novum, sciat me quantum repperi fideliter ab exemplo transcripsisse, quod inter cætera de quibus scitur non est neque pessimum neque mendosissimum. relos @ew yapew. die septima decima Octobris ab ortu Salvatoris nostri Domini Jesu Christi anno
meccc® xzvun® Genuæ, pridie festum divi Lucæ evangelistæ.
D'autre part, à la hauteur du passage du livre IIIe des Histoires (ch. 30) où Tacite parle du marché de Crémone, on lit en marge :
Status mercatus, generales nundinæ ut Genuæ Allobrogum urbis hodie sunt.
Du rapprochement de ces deux notes, M. Grat a conclu que le manuscrit avait été copié non à Gênes, mais à Genève. Je ne puis partager sa manière de voir sur ce point. La foire de Genève était, au milieu du XVe siècle, le plus important et le plus célèbre des marchés de l'Europe centrale (2); il est tout naturel que Jean Andreas l’ait connue. Si, par ailleurs, 1l avait exécuté sa copie à Genève, il aurait écrit Genuae Allobrogum dans sa : note finale aussi bien que dans celle du fol. 77. Nous ignorons à peu près tout de la jeunesse d’Andreas, néanmoins nous savons
(:) Le edizioni quattrocentistiche della Storia Naturale di Plinio, dans Studi Italiani di filologia classica, VIII (1900), p. 443.
@) F. Borel, Les foires de Genève au XV® siècle, 1892. Cf. Bibl. Ec. des Chartes, 53 (1892), p. 179.
qu’il enseigna à Gênes vers 1450 (1) et, à la fin de sa vie, les Ambassadeurs de Gênes près la Cour Romaine le priaient de léguer ses livres à Gênes (2), ce qui indique bien l’existence de liens entre cette ville et lui.
C’est donc à Gênes, entre le mois de Juillet et le mois d’Octobre 1449, que fut exécutée la copie de Tacite contenue dans le Vaticanus 1958. A cette époque, le Mediceus alter était, selon toute vraisemblance, à Florence où, en 1427 Nicolas de Niccolis l'avait légué au Couvent de Saint-Marc. De ce chef est exclue radicalement, à ce qu’il semble, la possibilité d’une dépendance immédiate du Vaticanus par rapport au Mediceus. Mais cette dépendance pourrait à la rigueur s’être produite par le moyen de quelque intermédiaire et, à ce propos, il ne sera pas inutile de considérer un instant le cas de quelques autres manuscrits des Annales et des Histoires, de la description desquels 1l appert qu’ils forment groupe avec le Vaticanus 1958.
Ce sont les manuscrits 4422 de Wolfenbüttel (Gudianus 118), XIIL 5 de la Malatestiana de Cesena, et 861 de la Bibliothèque de Parme; l'attention a été attirée sur eux par M. Sabbadini qui a décrit celui de Parme, et a cru pouvoir s'appuyer sur lui pour résoudre la question de la date à laquelle apparaîtrait déjà certaine lacune moderne du Mediceus, provenant de la disparition de deux feuillets, dont l’un contenait la fin du livre XVIIe et le début du livre XVIIIe de l’œuvre de Taciten (9) De ce que, en effet, le Parmensis insère à la fin de l’ouvrage la note :
In exemplari tantum erat. Si quispiam hine descripserit sciat me quantum reperi fideliter ab exemplari transcripsisse.
() Cf. Sabbadini, Spigolature latine, dans Studi Italiani di filologia classica, V (1897), p. 382; Fossati, Nuovi particolari su Giovanni Andrea de Bussi, dans Viglevanum, 1 (1907), p. 232 et suiv. Je dois l'indication de ces articles à Mar. G. Mercati.
@) Cf. Motta (Em.), Pamfilo Castaldi ed il vescovo d’Aleria dans Rivista Storica Italiana, 1 (1884), p. 264 suiv.
(3) Cf. Sabbadini, Spogli Ambrosiant classica, XI (1903), p. 203 et suiv.
latini, dans Studi Italiani di filologia
Puis, à la fin du livre XVIIIS (II® des Histoires) cette autre
note :
Si repperero finem septimi decimi hbri et principium octavi decimi que utraque confusa sunt cunctis in libris et varia, locum annotabo; si lector offenderis, et tu signes oro. Valeas qui legeris et recte annotaveris.
Et enfin, en marge de Hist. III, 34, les mots :
Cremona condita est annis abhine Mpcext, quo etiam tempore Ariminum et Beneventum edificantur; hodie autem ab ortu Creatoris sunt anni Mccccern.
M. Sabbadini a conclu : (Il est prouvé par là que, au moins dès 1452, le Mediceus alter avait déjà souffert les deux lacunes (d’entre les pp. 57-58 et 59-60). Le Parmensis signale la seconde dont il était facile de s’apercevoir par suite de l’absence du chiffre XVIII dans la série des livres ; il ne s’est pas rendu compte de la première (1).» C’est là une étrange erreur. La fin du premier livre et le début du second livre des Histoires, autrement dits livres XVII et XVIII de l’œuvre totale manquent aujourd’hui dans le Mediceus, mais la note de ci-dessus ne signifie nullement que cette lacune existe aussi chez le Parmensis. Dans les manuscrits de ce groupe le titre, le seul titre du livre XVIII, est omis, si bien que l’on arrive à sa finale croyant être toujours dans le livre XVII® et que subitement on se trouve devant lincipit du livre XIX®; de là, la note qui se trouve en cet endroit; elle ne fait pas allusion à une lacune, mais seulement à la difficulté de désigner exactement l’endroit où commence le XVIITS livre, et, de fait, il ne manque pas une ligne au texte des manuscrits du groupe.
Il est donc faux que le Parmensis, et les manuscrits de son espèce, soient des dérivés du Mediceus alter déjà affecté de la lacune moderne. J’ai dit qu’ils étaient en rapport étroit avec le Vaticanus 1958. En effet, toutes ces notes sur lesquelles M. Sabbadini a appuyé son raisonnement, et bien d’autres détails, se retrouvent chez lui, mais beaucoup plus cohérents.
(D'Aït. cité, p.\206-207.
Il est daté de 1449, le Parmensis l’est de 1452, le Gudianus de Wolfenbüttel, corrigé par Pierre Candidus Decembrio, a été acheté à Ferrare en 1461. Tout cela permet de conclure que le groupe dérive non du Mediceus, mais de notre Vaticanus, c’està-dire de l’autographe de Jean Andreas. Il n’y a donc pas à rechercher de ce côté des intermédiaires entre lui et le Mediceus, encore moins entre lui et le Mediceus après les lacunes modernes.
Naturellement, cette multiplication des exemplaires serait déjà de nature à expliquer un fait très curieux, à savoir la concordance extrêmement fréquente du texte des éditions avec celui du Vaticanus 1958, dans les endroits où celui-ci se sépare de la leçon du Mediceus. M. Grat n’a pas manqué de noter que le Vaticanus confirmait ainsi en de très nombreux endroits les conjectures des éditeurs. La vérité c’est plutôt qu’en ces endroits, les éditeurs, sans s’en douter, ne font que dépendre du Vaticanus 1958 ou des manuscrits de son groupe. Son texte, en effet, jusque dans les particularités les plus menues, à été imprimé plusieurs fois. C’est lui que reproduit l'édition de Puteolanus, donnée à Milan, en 1475 et assez souvent réimprimée par la suite. Point n’est besoin de longues recherches pour s’en rendre compte. Voici un relevé des variantes du Vaticanus 1958 par rapport à l’édition de Halm et au Mediceus, pour les chapitres 83 à 86 du livre II des Histoires.
83. 1. mutianus | 2. contari | 4. vires esse sibi 126. bizantium | 12. et lucaniae calabriaeque | 84. 9. obstinato | 13. carissimus 2e m. | 85. 5. aquileiam iam progressae | 13. tectium | 18. contabundus (180.42: bebriacensis | 3. contanter | 5. recuperaverat LA T. Fabianus | 15. Pompeius Syllanus { 21. ambigua et.
Toutes ces variantes, sans exception, se retrouvent dans l’édiüon de Puteolanus, et le fait est constant pour tous les passages des Annales et des Histoires que j'ai eu occasion de vérifier. Cest donc bien à tort que les critiques et éditeurs modernes présentent les deux éditions princeps de Tacite comme des dérivés du Mediceus; cela n’est vrai que pour celle de Vendelin, et
on fait honneur à Puteolanus de corrections qu’il n’a pas exécu-
tées, lorsqu’on imprime ses variantes avec la mention emendavit Puteolanus ; il ne fait, en ces endroits, que reproduire la leçon du Vaticanus 1958.
En somme, c’est dans la définition exacte des rapports existant entre le Mediceus alter et le Vaticanus 1958 que réside actuellement le point le plus intéressant de la critique du texte de Tacrte. On a dit : le Vaticanus, du XV® siècle, reproduit exactement les lacunes du début et de la fin du Mediceus et les interversions de son texte, donc il en est évidemment un dérivé. — Non, cette conclusion n’est pas évidente, car les lacunes du Mediceus ne sont pas des lacunes ordinaires. Ce manuscrit n’est pas un exemplaire démembré commençant brusquement au début d’un feuillet et s’arrêtant de même à la fin d’un autre. Le texte s’y termine au milieu d’une page restée inachevée et, surtout 1l commence au verso d’une page dont le recto a été laissé en blanc. C’est là une preuve que le copiste n’a fait que reproduire des lacunes préexistantes : ces lacunes peuvent donc fort bien se trouver dans un autre exemplaire, sans que celui-ci provienne nécessairement pour cela du Mediceus : la communauté d’archétype peut aussi en rendre compte.
D’autre part, cependant, est-il évident que les nombreuses différences entre les deux manuscrits prouvent leur dérivation de deux rameaux différents, partant d’un même archétype? C’est là le point déhcat. Ce que notre méthode de comparaison des manuscrits par groupes de trois sur un apparatus positif met bien en relief, c’est que le Vaticanus 1958 n’appartient pas à la même lignée que les autres Vaticant, et, en outre, que le Mediceus est intermédiaire entre eux et lui. Mais la forme définitive du Stemma codicum doit-elle être :
M (Mediceus.)
| S (Vat. 1958) Q (Var.) 1863, etc.
ou bien:
: L | Q etc.
C’est ce que la critique interne, à elle seule, n’arrive pas, à mon sens, à décider avec une absolue certitude, du moins, pour les passages que J'ai étudiés.
Le Mediceus donne Hist. I. 50, 11, pars aliam pour Pharsaliam; 1, 50, 12, claudium pour cladium; II, 21, À consilii pour Celsi; IT, 49, 9, subsidium pour subdidit; IT, 77, 1, postulantem pour post valentem, la plupart de ces fautes sont passées dans le Vaticanus 1863 (Q) et sa tradition, tandis que notre Vaticanus 1958 (S) offre chaque fois la leçon qui a toutes les chances d’être celle de l'original et qui a été adoptée par les éditeurs; mais un correcteur habile ne devait-1l pas facilement débarrasser le texte de ces erreurs?
Dans l’un de ces passages (II, 49) le Mediceus porte qu’Othon se fit apporter des poignards : adlatis pugionibus, le manuscrit S ajoute très justement le mot duobus, qui est appelé par le cum utrumque pertemptasset qui suit; mais précisément à cause de cela, duobus peut n’être qu’une correction.
Voici dès les premières lignes du livre XI® des Annales, la phrase où Tacite narre que Messaline convoitait les jardins quos (Valerius)… insigni magnificentia extollebat; le manuscrit S porte ewcolebat. Les deux lectures se soutiennent : excolebat peut être une mauvaise lecture d’extollebat écrit en lettres cassiniennes, mais extollebat peut venir d’une mauvaise audition de excolebat.
XI, 7. 1. Des coupables implorent du prince l'oubli du passé; et postquam adnuit tacere incipiunt porte le Mediceus, et après lui le manuscrit Q et sa tradition; les éditeurs ont corrigé: agere incipiunt; le Ms. S donne: et posiquam annuit tacens, incipiunt, leçon excellente, mais peut-être pas convaincante encore.
XI. 8 A. Tacite fait allusion à un fait rapporté dans la partie perdue des Annales : Sub idem tempus Mithridates quem imperitasse Armeniis et ad praesentiam Caesaris vinctum memorapl. Il s’agit d’un prince qui va retourner dans son pays par la bienveillance et sur les conseils de Claude. Les éditeurs prenant occasion de ce que les mots et ad praesentiam sont de 2€ main et d’une écriture plus fine dans le Mediceus, ont corrigé tussuque Gai. Le Ms. $ lui, donne et ad praesentiam Caesaris vectum memoravi. De fait Mithridate n’est pas traité en prisonnier par Claude : vectum semble bien meilleur que sinctum.
XII, 67. Agrippine fait empoisonner Claude : infusum delectabili cibo leto venenum écrit le Mediceus suivi par le Ms. Q. Les éditeurs ont corrigé: delectabili cibo boleto, un plat de champignons. Âu contraire Île Ms. S donne delectabili cibo boletorum venenum, un plat dans lequel on met du poison tiré des champignons, leçon préférable.
XIII, 58. L'arbre ruminal se dessèche : arborem ruminalem in comitio quae octingentos el triginta ante annos Remi Romulique infantiam texerat. C’est la leçon des éditions, où la date est mise d’accord avec la chronologie reçue. Le Mediceus donne septingentes et quadraginta ante annos. Le Ms. S, de son côté porte : super octingentos et quadraginta ante annos. Faut-il dire que ce super explique la faute septingentos ou au contraire qu'il est inspiré par septingentos?
Partout, on le voit, on se heurte à des possibilités en sens contraires, néanmoins il faut reconnaître que des leçons comme la dernière dont il vient d’être question : super octingentos, pour septingentos, sont plus difficiles à expliquer par une correction que par une tradition différente et il en est de même, par exemple, d’un des cas signalés par M. Grat;-il s’agit d’un passage du livre Ier des Histoires : Cécina est en Helvétie; 1l apprend qu’une partie de l'Italie du Nord s’est soumise à Vitellius et, comme cette région ne peut être défendue par une seule division de soldats à cheval, avant d’y descendre lui-même par les Alpes Pennines, il y envoie des cohortes de Gaulois, de Lusitaniens, de Bretons et de Germains. L'édition porte : praemussis Gallo-
rum, Lusitanorum, Britannorumque cohortibus et Germanorum sexillis cum ala Petriana. Ces derniers mots sont une correction, car les manuscrits qui remplacent ici le Mediceus actuellement lacuneux, portent cum Alpe triaria. Or le Vaticanus 1958 donne praemussis… Germanorum vexillis in Alpe Graia. Si c’est une correction, il faut avouer qu’elle n’est pas du premier venu. Que conclure de tout cela, sinon que du point de vue de la critique interne il y a bien des raisons de pencher pour la solution de la double tradition, sans que cependant cette solution ait en sa faveur, des preuves absolument apodictiques. Par ailleurs, le classement des manuscrits, en plaçant le Vaticanus 1958 en tête de la tradition et tout proche du Mediceus, favorise lui aussi la thèse de la double descendance d’un original commun. Ajoutons que si Jean Andreas était l’auteur des leçons meilleures données par le Vaticanus, ce serait déjà une grande merveille qu’il fût tout juste tombé sur un manuscrit si proche de l’archétype, et que c’en serait une plus grande encore qu’auprès de corrections si excellentes 1l eût laissé tant d'erreurs et de fautes grossières. Si donc le problème critique du texte de Tacite n’est pas encore définitivement résolu, il est du moins bien près de l’être. En tout cas ce sera le grand mérite de M. Grat de l'avoir fait passer sur son véritable terrain, à savoir la comparaison entre le Vaticanus 1958 et le Mediceus. I est clair que le Vaticanus 1958 ne peut plus, en aucune manière, être assimilé à la série commune des copies du XV® siècle qui paraissent dérivées du Mediceus. D’autre part, si ce dernier manuscrit vient à être détrôné de la situation d’archétype incontesté dont il jouit aujourd’hui, 1l n’y aura pas à s’en étonner outre mesure. Poggaio, qui l’a certainement connu, ne déclare-t-il pas, à son occasion, qu’il a vu au moins un autre exemplaire en lettres antiques, et Jean Andreas, certifiant qu’il a reproduit son modèle avec le plus grand soin, n’ajoutet-il pas qu'il y en a d’autres de quibus scitur? Il a done dû exister d’autres manuscrits anciens que le Mediceus. Nul doute qu’une comparaison plus complète entre lui et le Vaticanus 1958 n’apporte la lumière sur cette question et ne donne finale-
ment les résultats les plus importants pour la définition de l’archétype d’où dérive notre tradition du texte de Tacite.
On me permettra de faire, en terminant, une dernière observation sur la disposition matérielle de cet archétype dont le Mediceus lui-même n’est qu’un représentant. Îl était affecté, nous l'avons vu, de lacunes, dont une en tête et une autre à la fin du texte, et aussi d’interversions. Deux de ces interversions, les deux fois où elles se présentent au cours du IIIe livre des Histoires, portent sur des passages qui se suivent immédiatement. C’est un signe qu’elles sont dues à ce que, au centre de deux quaternions, des feuillets ont été phiés à l'envers, lors de la reliure de l’archétype, ce qui a fait passer les pages 9 et 10 avant les pages 7 et 8. De fait les quatre passages intervertis ont tous la même longueur, ce qui prouve bien que chacun d’eux correspond à la même somme d'écriture, soit deux pages de texte, c’est-àdire un feuillet, recto et verso. Or si l’on compte le nombre de lettres contenues dans ces feuillets on arrive à un total moyen de 1080. En appliquant ce calcul à la quantité de texte contenue entre les deux séries d’interversions on voit d’abord que ce texte correspond exactement à la valeur de trois quaternions, soit un demi quaternion depuis la première interversion, puis deux quaternions pleins et enfin.un autre demi quaternion jusqu’à la seconde interversion. Mais surtout si l’on rapproche ce chiffre moyen de 1080 lettres au feuillet, de ceux donnés par des manuscrits existants, on constate qu’il est un de ceux-e1 avec lequel la concordance est vraiment extraordinaire : c’est le Mediceus prior, du IX siècle, qui nous a conservé le texte des cinq premiers livres des Annales.
Relevés dans l’édition de Halm, les quatre passages intervertis dont il vient d’être question correspondent à 42, 43, 45 et 46 lignes de texte. Or si l’on prend, par exemple, le feuillet 78 du Mediceus prior, qui contient la portion de texte Annales III, 41.8-44.7, on constate qu'il correspond à 44 lignes de l'édition de Halm et si l’on renouvelle l’expérience sur un autre feuillet choisi au hasard, soit le 1242 (Annales VI, 15.9-18.3) c’est à 46 lignes de l’édition de Halm que ce feuillet correspond
de nouveau. Il n’est pas vraisemblable qu’une pareille coïncidence soit purement fortuite. Je crois donc qu'il faut chercher dans la suite aujourd’hui disparue du Mediceus prior la source et l’archétype de toute notre tradition des Annales de Tacite, à partir du XIe livre et de tout ce que nous possédons des Histoires.
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