‹ Essais de critique textuelle (ecdotique)Chapitre 45 sur 47 · MASTER CE AA D CP T 2 CG · texte numérisé non relu

MASTER CE AA D CP T 2 CG

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C’est à ce classement que je m’arrêtai, et c'est en vertu des règles qu’il me traçait que j’établis, dans mon édition de 1890, le « texte critique » du Lai de l’Ombre »...

Il y aurait ici beaucoup à dire. Tout d’abord je n’admettrais pas facilement qu'un seul fait, d’une manière générale, suffit pour établir ou pour infirmer une partie du classement. Il faudrait pour cela que ce fût un fait capital. Les copistes ne sont pas des machines, mais des hommes qui pensent, qui raisonnent et qui, sur un point donné, peuvent faire une modification qui les fait retomber dans la leçon d’une autre famille, sans que pour cela il y ait influence nécessaire des manuscrits de cette autre famille. Ce qui procure le classement ce sont les données constantes et ce qui prouve la fausseté d’un classement proposé ce sont également les données constantes, habituelles et non un cas isolé, fût-il parfaitement constaté. Or, c’est précisé-

ment là ce qui nous met en garde contre le classement auquel M. Bédier s'était arrêté tout d’abord. il y a, en effet, une donnée constante de la tradition du Lai de l'Ombre qui n’est pas envisagée dans les cinq catégories de faits énumérées ci-dessus : c’est la concordance des manuscrits C GD E(F) contre A B. L’apparatus de M. Bédier relève ce cas un nombre considérable de fois, comment se fait-il que le critique ne lui ait pas fait place dans son Introduction? J’en devine la raison : c’est qu’en aucun de ces cas M. Bédier n’a trouvé de «faute commune »; mais il n’y a pas que les fautes à considérer dans un classement — nous disons même que les fautes ne doivent pas être considérées dans le classement et ce cas en est une belle preuve — il y a surtout les accords des manuscrits sur les leçons courantes. Or comment expliquer l’accord constant de CGDE contre À B avec un classement qui les sépare en deux familles?

+ il | AB CG DE F

Il n’y a qu’un moyen, c’est de dire que dans ces cas, CGD E (F) ayant conservé la leçon de l’archétype, le groupe AB a une faute (ou une correction). Mais alors pourquoi dans son édition de 1913, M. Bédier a-t-1l si souvent admis la leçon de A B contre C G D E? Il y a là une sorte de cercle vicieux.

Je le sais, M. Bédier, en reproduisant dans son introduction de 1913 ces arguments sur lesquels s’appuyait son classement de 1890, rejette le classement en question. Néanmoins, le principe des « fautes communes » reste admis par lui et c’est ainsi qu'après avoir déclaré qu’il y a «un troisième moyen de rendre un compte exact de tous les faits groupés ci-dessus en cinq catégories », 1l présente, entre autres schémas, celui-ci qui divise

les manuscrits en trois familles, à peu de chose près comme

nous-mêmes :

Et il explique: (J’appelle ici æ un manuscrit perdu, déjà fautif, duquel dérivent les sept manuscrits conservés. Les quatre fautes communes qui nous ont servi tout à l'heure à reconnaître la parenté d'AB CG, se trouvaient déjà dans ce manuscrit. Mais un scribe y, copiant æ à son tour, les a aperçues toutes quatre, (ce qui n’était pas difficile). Il y a substitué ce que nous lisons aujourd’hui dans ses dérivés D F, E, c’est-à-dire des leçons qui ne restituent pas, 1l va sans dire, le texte, à jamais détruit par x, de Jean Renart, et que pourtant, les voyant sensées et acceptables, nous attribuerons de confiance à Jean Renart; en outre, le scribe y a, par caprice, retouché son modèle en vingt-neuf autres passages. Ignorant que tel est le véritable rapport des manuscrits, et supposé que nous ayons adopté le classement de G. Paris, nous introduirons trentetrois fois dans le «texte critique» la leçon DFE, et les trente-trois fois nous nous tromperons ».

On voit l'influence persévérante des quatre «leçons moins bonnes » devenues des «fautes communes» sur tous les raisonnements de M. Bédier. Là est vraiment la clef de toute la situation. Pour être parti de lidée de «faute commune », léminent critique. s’est trouvé dans une situation si difficile

qu'il a été amené à rejeter tout classement des manuscrits et à proposer une méthode d’édition qui, dans des mains moins habiles, pourrait être bien dommageable à la critique textuelle.

En suivant une voie très différente et, avant tout, en nous débarrassant, à la base même du classement des manuscrits, de la tyrannie des «fautes communes », nous sommes arrivés à un résultat tout autre. Nous avons constaté que les manuscrits du Lai de l'Ombre se divisent en trois familles dérivées d’un archétype commun et le canon qui se dégage de notre schéma est le suivant : La leçon de l’archétype X doit être demandée à l'accord des trois familles À B, C G et D'E F ou de deux d’entre elles contre la troisième. Dans le cas de désaccord des manuscrits nous suivrons donc la leçon de A BC G contre DE F, ou de CGDEF contre À B, ou de ABDE F contre C G. La forme de texte ainsi obtenue représente non l'original, mais l’archétype, elle pourra donc être fautive. Si la faute est bien constatée il nous sera loisible de la corriger par voie de conjecture, soit en adoptant la correction déjà faite par quelque famille ou manuscrit, soit en nous écartant même du texte de tous les manuscrits, mais à chaque fois nous devrons signaler le caractère conjectural de la leçon ainsi corrigée.

Arrivé à ce point, je n’ai plus qu’à m’en remettre au jugement de M. Bédier lui-même. Je ne commettrai pas la faute d’aller, ignorant comme je suis en philologie romane, discuter avec un tel maître sur la valeur respective des leçons en présence dans chaque cas. Mon vœu, M. Bédier le sait bien, est de conquérir son suffrage, et je n’en désespère pas, car 1l y a, dans les notes critiques du Lar de l'Ombre beaucoup de passages qui appellent précisément la solution critique que donne mon canon. N'est-ce pas aussi un encouragement de constater, par exemple, pour les passages de Guillaume de Dôle apportés dans l’Introduction en faveur de l’attribution du Lai de l'Ombre à Jean Renart, une plus grande ressemblance avec les leçons données par notre canon qu'avec celles de À B adoptées par M. Bédier dans son texte: V. 777, Guillaume de Dôle et CGDEF: «ce dont il puet être au deseure »; À B : «chose dont l’en est au

164 ESSAIS DE CRITIQUE TEXTUELLE deseure ». V. 915, Guillaume de Dôle et B C GDEF: «Qui fet

cortoisie au besoing »; A: « qu'il fet.…. ». Mais, encore une fois, Je n’ai pas le droit d’insister sur ce terrain et il ne me reste qu'à soumettre ici à M. Bédier la liste des leçons qui, d’après le canon exprimé plus haut, devraient, pour le passage étudié, être substituées à celles qu’il a lui-même adoptées dans son édition de 1913 :

V. 167. amie, pour mamie 171. alaschier, pour solacter 195. que je morisse, pour que je perisse 497. pitiez et douçor, pour douçors et pitiez 198. mi vauroit miex, pour me venist miex 200. on dit, pour l’en di 209. por destrece, pour por tristrece 220. ne se puissent, pour ne s’en puissent 226. qui les menoit, pour quis 1 menott 231. si haut monté, pour si amonté 233. de la dame qu’il va veoir, pour la dame qu’il alott

peoir.

Il est assez piquant de constater que, pour tous ces pas” sages, nous retombons précisément dans la leçon adoptée par M. Bédier en 1890 et rejetée par lui en 1913. Mais, à l’examen, le fait s'explique avec la plus grande facilité. Dans tous ces cas, en effet, ce sont les manuscrits À B qui, en 1913, ont été préférés. Or, que l’on adopte, comme nous l'avons fait, la division en trois familles : À B, CGet DE (F), ou que l’on s'arrête à deux familles ABC (G) et D E F, comme M. Bédier l'avait fait en 4890, toute leçon qui n’a pour elle que les manuscrits À et B contre CGDEF est nécessairement condamnée. De là le phénomène de concordance qui, à première vue, pourrait paraître singulier.

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