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CHAPITRE DEUXIÈME

A propos d'une critique.

Plus d’un éditeur de textes, après avoir savamment disserté sur l’origine, l’âge et l’histoire des manuscrits qu’il emploie, et après avoir dressé un Siemma ou schéma généalogique de leurs relations, met de côté les conséquences pratiques que les données de ce schéma devraient avoir pour l’établissement du texte et adopte les leçons qu’il juge « bonnes » parce qu’elles répondent à l’idée qu’il se fait de l'original de l’auteur. Je propose de placer la critique plus strictement sur le terrain de l’archétype des manuscrits conservés. C’est ce qui me vaut d’amères contradictions. Il paraît qu'avec ma «règle de fer», je gêne des habitudes de liberté auxquelles on tient chèrement. J'exposerai ici plusieurs points essentiels de la méthode que je préconise et, chemin faisant, j'examinerai quelques objections qui m'ont été faites par M. E. K. Rand, professeur à l’université Harvard. M. Rand a pris la peine de consacrer près de 70 pages (1) à la critique de mon Mémoire sur l'établissement du texte de la Vulgate; c’est bien le moins que je lui réponde quelques mots.

Un autre critique auquel M. Rand fait très souvent écho et qui s’est beaucoup employé à prouver que ma méthode ne valait rien, reconnaît cependant (?) qu’il y a une différence «entre une édition qui cherche à donner le texte original de l’auteur et une autre qui se contente de reconstituer l’archétype des manuscrits conservés.» Mais il ajoute aussitôt: « Quand

(2) Dom Quentin's Memoir on the text of the Vulgate, dans Harvard Theological

Review, 1924, PP. 197-264.

(2) Revue Bénédictine, t. 36 (1924), p. 151.

les manuscrits sont notablement plus récents que l'original, les éditeurs ne visent qu’à reconstituer l’archétype... Quand, au contraire, on a un certain nombre de manuscrits anciens, peu éloignés de l'original, on peut rétablir le texte primitif... Très souvent l’éditeur ignore lui-même si le texte qu'il édite est l'original ou l’archétype. La découverte de quelque manuscrit ancien lui révèle parfois un texte meilleur là où il n’avait pas soupçonné de corruption. Ces distinctions sont connues de tout le monde et ne sont pas liées avec la question de méthode que nous discutons. »

Je ne puis, pour ma part,souscrire à aucune de ces propositions. L'âge des manuscrits est ici hors de cause. Surtout, il ne s’agit pas de savoir si, pour une particularité quelconque du texte, on est sûr ou non d’avoir atteint l’original : il s’agit de savoir si, dans le travail d'établissement du texte, on veut donner l'original, ou si on veut donner l’archétype. Un éditeur qui, sur ce point essentiel, ignorerait à quoi il tend au juste, serait manifestement inférieur à sa tâche. La distinction, enfin, entre original et archétype est si bien liée à la question de méthode, qu’elle la commande toute entière.

Voulons-nous, en effet, reconstituer un original, — et cela nous aurons fréquemment à le faire après avoir établi le texte de l’archétype, — nous devrons mettre en œuvre tout ce que nous savons par l’histoire, la philologie, la paléographie et autres sciences voisines. Il nous faudra aussi recourir à cette connaissance méthodique des fautes et de leurs causes qui a produit des ouvrages comme les Eléments de critique de l’abbé J. B. Morel au XVIII siècle (1) ou le Manuel de critique verbale de M. L. Havet à notre époque (?).

Voulons-nous, au contraire, reconstituer le texte de l’archétype des mänuscrits que nous avons conservés de l’ouvrage à éditer, — et cela nous devrons toujours le faire dans la première

() Publiés pour la première fois à Paris, en 1766, et reproduits dans l’En-

cyclopédie théologique de Migne, en 1846, à la fin du Dictionnaire de diplomatique de Quantin.

(2) Paris, 1911.

phase du travail d’édition, — il ne sera plus question de fautes, mais seulement de formes diverses proposées par les manuscrits, et d’après lesquelles nous aurons à établir un classement aussi rigoureux que possible de ceux-ci, classement d’où résultera un canon critique pour l’édition. D’une façon non absolue, mais générale, tous les manuscrits remonteront à un archétype unique, et cet archétype, même sl contient des fautes, sera le meilleur représentant que nous puissions atteindre de l’original, puisqu'il en est le témoin le plus ancien. Par suite, ses leçons seront infiniment plus authentiques et plus certifiées que tous les choix plus ou moins arbitraires de la critique interne la plus déliée.

Rien n’est donc plus important que de séparer nettement la critique de l'original de la critique de l’archétype. Par ailleurs, on se rend facilement compte que, dans cette dernière, le classement des manuscrits en familles joue un rôle capital. C’est donc à cette question du classement que doit aller tout d’abord l'attention du critique : or, elle est loin d’être toujours aisée à résoudre.

L’attitude des textes, dans la tradition manuscrite, n’est pas uniforme. On peut dire de certains qu’ils sont morts ; leur lecture ne produit aucune réaction, on les copie tels quels, sans que leurs mots appellent un souvenir ou une contradiction. C’est le cas de la plupart des écrits historiques et patristiques, ainsi que de la majorité des œuvres purement littéraires : les variantes se transmettent, pour ces textes morts, d’exemplaire en exemplaire assez fidèlement pour qu’on puisse en suivre longtemps la trace, souvent même elles persévèrent jusqu'aux derniers témoins de la tradition : ce sont des textes dont les manuscrits sont faciles à classer. Mais il y en a d’autres qui sont vivants : on les sait par cœur et ils se déforment au cours de traditions orales parallèles, comme cela a dû être le cas pour les chansons des trouvères, ou bien on en considère les moindres détails avec une attention intense et on les corrige sans cesse au cours des âges, comme cela a été le cas de la Bible. Dans ces textes-là, les variantes n’ont souvent qu’une existence éphémère, les corrections sont innombrables, les confusions des familles incessan-

tes : ce sont des textes dont les témoins sont difficiles à classer. Si difficiles même que d’aucuns renoncent au classement ; ainsi le critique cité plus haut écrit-l: « L'unanimité des critiques déclare que pour les textes copiés fréquemment, — et nul texte n’a été copié aussi souvent que la bible latine, — 1l est impossible d’établir une généalogie. »

Mais pourquoi donc serait-ce impossible? Est-ce que les manuscrits des textes «fréquemment copiés» n’ont pas des rapports entre eux, tout comme les autres? Alors on doit pouvoir découvrir et analyser ces rapports pour eux comme pour les autres. Si cette découverte et cette analyse sont plus difficiles, c’est, non pas, comme on vient de le lire, parce que ces textes ont été « fréquemment copiés », mais parce qu’ils sont «vivants » : les variantes ne persévèrent pas indéfiniment chez eux et, par suite, le fil conducteur manque pour suivre la tradition, ou plutôt, il n'existe que sous forme de fragments de nature différente soudés les uns aux autres. Tout le problème revient au fond à trouver un procédé de recherche et d’analyse adapté à cet état spécial de la tradition.

Ce procédé, je l'ai proposé, après l’avoir expérimenté moimême pendant plusieurs années: c’est la comparaison des manuscrits par groupes de trois. Il faut, en effet, que les relations objet de la recherche ne portent pas sur un trop long espace de la tradition, mais il faut aussi que l’on ait sous la main le nombre d’éléments requis pour établir une fillation complète, puisqu'il s’agit de construire une généalogie ; enfin, 1l ne faut pas que le procédé soit trop compliqué. Or la comparaison par trois remplit ces conditions, car, d’une part elle permet de former des groupes complets se composant de deux termes extrêmes et d’un intermédiaire, ce que ne donnerait pas la comparaison par deux, et, d’autre part, chez elle, le nombre des rapports utiles à examiner n’est que de trois, alors qu’il serait de près d’une dizaine dans une comparaison portant sur quatre manuscrits à la fois. Un mathématicien expliquerait sans doute facilement pourquoi le groupe de trois est le mieux adapté à notre genre de recherches, mais est-il bien besoin de parler

ici de mathématiques? L’axiome : «deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles » est logiquement antérieur aux mathématiques et les trois termes du syllogisme ne leur appartiennent pas. M. Rand et d’autres me font trop d'honneur lorsqu'ils parlent de formules algébriques et mathématiques à l’occasion de ma méthode : on n’y fait que de très simples additions et la figure — l'unique figure — employée chez elle, pour noter les résultats des comparaisons, est bien plus inspirée des traités de logique que des ouvrages de science pure. Supposons donc trois manuscrits : À, B et C. Si ces manuscrits ont entre eux un rapport direct de dépendance, ce rapport se traduira toujours essentiellement par l’une des trois figures

suivantes :

Chacun des manuscrits occupe ou l’une des positions extrêmes ou celle d’intermédiaire. Les figures pourront aussi être renver-

sées et nous aurons :

SAPIN ne B C À

je .

On pourra aussi disposer les trois termes de cette façon:

FRS FX ZT CR T'ES à BAC

ou enfin, en renversant encore :

A7 C BA Cut

Nr V7 ne B (® A

Or, si l’on veut bien considérer ces figures, on constatera facilement que dans toutes les combinaisons opérées il y a un élément qui n’a pas varié: c’est la série des intermédiaires B C A. Dans tous les cas on ne passe de À à C que par l’intermédiaire de B, puis de B à À que par l’intermédiaire de C, et enfin de C à B que par l’intermédiaire de A. Lors donc que nous avons trouvé l'intermédiaire dans un groupe de trois, nous sommes en possession de l’élément essentiel, et, en quelque sorte, immuable, si variés que puissent devenir les positions des termes extrêmes. De fait, il suffit de réfléchir un instant pour se rendre compte que, dans tout classement généalogique la connaissance des intermédiaires doit tenir la première place.

À quoi reconnaîtrons-nous donc qu’un manuscrit est intermédiaire entre deux autres? À ce que, d’une manière constante, les deux autres ne s’accorderont pas sur une leçon différente de la sienne. Supposons, en effet, que À est intermédiaire entre B et C, nous aurons souvent B d’accord avec lui contre C, ou C d’accord avec lui contre B, comme dans les cas suivants :

B prope B prope \ à À prope A propter K h C propter C propter

mais nous ne devrons pas trouver la succession :

B prope

Ne À propter

RL

C prope

On comprend, en effet, que prope passe de B en À, puis que

dans C s’introduise la leçon propter, ou bien que B ayant prope, À corrige propter et transmette cette leçon à C, mais on ne pourrait pas admettre que, d’une façon fréquente B donnât une leçon comme prope, puis À propter, puis C de nouveau prope. C’est un accident qui peut se produire, mais si le cas était habituel il prouverait le voisinage de B et de C et ne permettrait pas de placer À entre eux deux.

Notons ici, en passant, combien ce procédé de recherche est adapté à la situation des textes vivants : le changement de leçon n'empêche pas de vérifier le rapport et la succession des manuscrits, tandis qu’au contraire, dans la méthode qui consiste à suivre la trace des «fautes communes », ce changement déroute toute la recherche.

Finalement, comment nous y prendrons-nous pour découvrir les intermédiaires? Nous rechercherons si, de l’ensemble des rapports de trois manuscrits donnés, il résulte que deux d’entre eux ne s'accordent jamais contre le troisième. Dans ce but, nous commencerons par relever, grâce à des règles fixées à l’avance, les groupes de leçons diverses dont nous aurons à nous servir pour déterminer le classement, puis nous établirons pour chacun des groupes l’apparatus positif qui nous donnera la leçon de tous les manuscrits à comparer, sans exception, (ce trait essentiel de la méthode a totalement échappé à M. Rand, toujours préoccupé de la recherche des fautes communes), et enfin nous n’aurons plus qu’à faire la statistique et à en exprimer le résultat en chiffres.

Pour recueillir ce résultat, J'ai établi une formule générale se composant de trois termes qui résument les accords possibles de trois manuscrits pouvant être utiles dans la recherche de l'intermédiaire. Si, en effet, on élimine l’accord total et le désaccord total, il reste les trois possibilités d’accord suivantes :

1) BEC d'aceordcontre. A ;tsoiùt AT<-B:" C

2) À C d'accord contre B, soit À > B < C

3) À B d’accord contre C, soit À BRERC Je donne au signe > la signification contre et je tourne sa pointe contre l’isolé, en avertissant que le second cas doit être lu :

À d’accord avec C contre B. M. Rand objecte que cette formule n’est pas claire et qu’elle prête aux malentendus. L’objection se comprendrait si le signe > avait un sens universellement admis, mais les linguistes lui donnent une signification qui n’est pas celle des mathématiciens et les éditeurs lui font dire tantôt omission et tantôt inversion. Je crois donc être dans mon droit et rester clair en expliquant que À > B< C doit être lu À et C d’accord contre B : tout au plus pourrait-on m’objecter que À contre B et C contre B ne veulent pas nécessairement dire À et C d’accord contre B, mais je ferai observer que j’ai écarté de la comparaison le cas du désaccord total et que, par suite, la confusion n’est pas possible : À et C ne peuvent, dans notre formule, être tous deux contre B que s’ils sont d’accord entre eux. Que M. Rand me permette d’ailleurs de le lui dire: la façon dont il lit la formule qu’il propose : À contre BC, B contre AC, C contre AB montre que je n’ai pas réussi à me faire comprendre de lui et le malentendu devient plus clair encore lorsqu'il traduit ma formule pour la présenter à ses lecteurs :

4) quand A diffère de BaæaC—A<BC 2) quand À et C diffèrent de B = À > B < C 3) quand À et B diffèrent de C — À B > C

Partout où j'ai écrit accord, M. Rand traduit différence, c'està-dire qu’il prend les choses exactement au rebours. Ce qui est important pour moi, en effet, ce n’est pas que À et C diffèrent de B, mais c’est que À et C soient d'accord pour différer de B. Faute d’avoir saisi ce point essentiel, M. Rand s’est, comme on le verra, engagé dans une voie sans issue.

Mais je reviens à notre vraie formule. Nous avons, je suppose, choisi 80 groupes de variantes aptes à procurer le classement des manuscrits, puis nous les avons disposés en apparatus positif, c’est-à-dire que nous avons inscrit à la suite de chaque forme rivale les sigles de tous les manuscrits qui les donnent, de telle sorte que tous les témoins paraissent pour chaque groupe ; nous faisons alors la statistique des accords et nous retenons tous ceux qui ne portent pas sur les trois manuscrits à la fois. Le

résultat sera, par exemple, le suivant pour deux séries de trois manuscrits :

AT< B C —= 10 fois D rc D — 12 fois À > B < C — 20 fois Be CES D = 0iois À B > C —= 5 fois B C > D —= 15 fois

La première comparaison ne nous donne pas de résultat au point de vue de la recherche de l’intermédiaire, mais la seconde nous fait voir que C est intermédiaire entre B et D puisque B et D ne s’accordent jamais contre lui. Nous avons ainsi un embryon de généalogie et, pour ainsi dire, trois anneaux de la tradition. Ils se rangeront dans l’un des ordres suivants :

RS Pr

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