L'ÉTABLISSEMENT DU TEXTE DE LA VULGATE ET LE PROBLÈME CRITIQUE
La langue primitive de l’Église fut le grec. C’est en grec que Saint Paul écrivit son Epître aux Romains. C’est en grec que se faisaient, dans les assemblées des fidèles, les lectures de la Sainte Écriture. On employait, pour le Nouveau Testament, les textes originaux, mais, pour la plus grande partie de l’Ancien, écrit en hébreu, on devait avoir recours à une traduction grecque, celle des Septante, pour laquelle on avait d’ailleurs un si grand respect qu’on la considérait comme inspirée.
Cette situation dut forcément changer lorsque l’élément latin, en Occident, fut devenu prédominant dans les assemblées chrétiennes : il fallut, dès lors, pour que la Bible fût comprise de tous, la traduire en latin. On fit la traduction sur le grec, et on la fit sans système bien arrêté : un peu partout, en Afrique et en Italie surtout, des traducteurs sans autorité officielle et parfois sans compétence, firent passer dans la langue vulgaire le texte du Nouveau Testament et la Version grecque de l'Ancien. «On peut, écrit saint Augustin dans son Traité de la Doctrine chrétienne, on peut compter ceux qui ont traduit les Écritures de l’hébreu en grec; mais, pour le latin, c’est impossible. Aux temps primitifs de la foi, le premier venu qui avait en mains un exemplaire du texte grec et croyait connaître suffisamment les deux langues latine et grecque, se permettait d'entreprendre une version nouvelle. »
Cette multiplicité des versions, et la variété qui en résultait, n'étaient pas sans présenter de graves inconvénients pour l’usage
(4) Conférence donnée le 10 mars 1925 à l’Université de Strasbourg.
d’un texte comme celui de la Bible, dont les moindres particularités étaient considérées avec une attention intense et dont l'interprétation avait et conserve une importance pratique sans égale. On ne s’étonne donc pas qu'à Rome le pape saint Damase se soit ému de cette situation et ait cherché à y remédier. Il avait sous la main, dans la personne de saint Jérôme un prêtre savant et pieux, un fin littérateur, un bon connaisseur du grec: il le chargea, vers 380, d’un travail de révision qui devait procurer à l’Église romaine, pour son usage quotidien, une traduction plus exacte, sans toutefois dérouter les fidèles par sa nouveauté. Jérôme entra parfaitement dans les vues du pape : il explique dans la lettre qui sert de préface à son édition des Évangiles, parue en 383, qu'il a collationné le texte latin en usage, — évidemment la version dont on se servait de préférence à Rome, — avec les manuscrits grecs et qu'il l’a légèrement retouchée, en se bornant à y modifier les passages manifestement fautifs. Le succès de ce premier essai fut complet : c’est l'édition de saint Jérôme que nous lisons encore aujourd’hui dans la Vulgate. L'année suivante (384-385) Jérôme révisait le reste du Nouveau Testament et faisait sur le Psautier le premier travail de retouche qui nous a été conservé sous le nom de Psautier Romain, puis, en 387, il donnait sa seconde révision du Psautier sur le grec: c’est le Psautier Gallican d’un usage universel aujourd’hui encore. En 388 commençait la révision de l'Ancien Testament, toujours sur le grec des Septante et ce grand travail devait durer jusque vers 391. Il ne nous est parvenu qu’en très faible partie, car avant même qu’il ne fût terminé, Jérôme en avait entrepris un autre bien plus important encore et qui devait éclipser toutes les autres versions de la Bible.
Tout en reconnaissant en droit et en fait le caractère officiel du texte des Septante auquel il demeura fidèle jusqu’à sa mort, saint Jérôme professait la plus grande estime pour le texte hébreu, la veritas hebraica, comme il dit, — estime justifiée, puisque l’hébreu est la langue originale de la sainte Écriture. — Non seulement il y saisissait mieux la pensée des auteurs inspirés, mais en maint passage important il l'y trouvait plus entière,
plus probante pour notre doctrine, plus apte à éclairer et à convaincre les Juifs eux-mêmes, plus messianique, en un mot. Ïl avait singulièrement pris goût à la science des Écritures, il s’était perfectionné, grâce à un travail acharné, dans la connaissance de la langue hébraïque; cédant aux instances d’amis auxquels il avait communiqué sa propre ardeur, il entreprit de mettre à la portée de tous les ressources apologétiques du texte hébreu et se mit à traduire sur ce texte, d’abord les Livres des Rois, puis Job, puis les Psaumes, les Prophètes, les Livres d’Esdras, les Paralipomènes, les Proverbes, l’Ecclésiaste, le Cantique. Peu à peu tout l'Ancien Testament, ou à peu près, y passa : la Genèse, le reste du Pentateuque, Josué, les Juges, Ruth, Esther, Tobie, Judith, devaient venir en dernier lieu, de 401 à 405.
Naturellement la grande nouveauté de cette version d’après l’hébreu ne manqua pas de soulever de nombreuses critiques. Saint Jérôme n’avait pas que des amis. Il se défend avec vivacité, dans ses Préfaces, du reproche d’avoir voulu supplanter l’ancienne version exécutée sur le grec et, de fait, il est sincère; il n'avait d'autre but que de fournir des armes aux apologistes et un instrument de travail aux hommes d’étude. Mais il se trouva que ce but fut vite dépassé. De très bonne heure la version hiéronymienne du texte hébreu fut jugée bien supérieure aux anciennes versions de la traduction grecque des Septante; moins de cent ans après saint Jérôme, elle avait déjà pénétré un peu partout; au septième siècle, elle devint d’un usage général; c’est elle que nous employons encore aujourd’hui sous le nom de Vulgate.
Le succès même de la Vulgate a été l’une des causes des fautes qui s’y sont introduites : plus un texte est souvent copié, plus il se déforme. Les anciennes versions qu’elle a évincées, de leur côté, se sont en quelque sorte vengées d'elle. Au temps où ces versions circulaient encore dans des manuscrits anciens et, partant, vénérables, on s’est souvent servi d'elles pour faire au texte hiéronymien des corrections malheureuses. Trois ou quatre générations de copistes et de correcteurs malencontreux
et, déjà, la Vulgate avait besoin des soins d’un savant comme Cassiodore qui, avec l’aide de ses amis, la revoyait sur les meilleurs exemplaires qu’il avait pu trouver. À la fin du huitième siècle, l'influence de Charlemagne se faisait sentir sur le texte sacré comme sur toutes choses; 1l chargeait Alcuin d’en donner une édition qui fût correcte, au moins au point de vue grammatical. À la même époque Théodulphe, évêque d’Orléans, entreprenait, de son propre chef, une révision plus critique d'esprit, mais avec des moyens nécessairement restreints. Le texte alcuinien eut une diffusion infiniment plus large que le sien: on le copie partout au IX® siècle et aux siècles suivants. Naturellement ce texte se corrompait à son tour: on constate au milieu du XIIe siècle, à Citeaux, un essai d'amélioration dû à saint Etienne Harding, mais ce n’est qu’un fait isolé et sans influence sur l’activité des nombreux libraires de l’époque dont la production alimentait églises, monastères, écoles et universités.
On imagine facilement l’embarras dans lequel les innombrables variantes que présentaient entre eux les manuscrits, au début du XIIIe siècle, devaient mettre les professeurs d’une Université comme celle de Paris où la Bible fournissait la trame d’une grande partie de l’enseignement. Les étudiants venus de tous les points de l’Europe avaient entre les mains des exemplaires qui ne concordaient pas entre eux, et il résultait de ces différences un malaise dont les professeurs se plaignaient vivement. Les libraires de l’Université résolurent de mettre un terme à cette situation : ils choisirent un type de texte et décidèrent de ne plus faire copier que celui-là : bientôt l’unité désirée par le corps professoral fut réalisée; malheureusement ce n’était pas au profit d’une bonne édition : le type de l’Université de Paris n’est qu'une forme très inférieure de la recension alcuinienne; les mauvaises leçons y abondent. Aussi bien Franciscains et Donunicains rivalisèrent-ils de zèle pour le corriger, mais les corrections ne s’inscrivirent plus qu’en marge, ou dans des volumes spéciaux nommés Correctoria ; le texte demeura fixé pour plusieurs siècles : c’est lui qui dominait encore lorsque la
découverte de l’imprimerie vint ouvrir des voies nouvelles à la production littéraire et à la critique. Le premier grand ouvrage imprimé fut précisément une Bible et le texte qu’elle reproduisait n’était au fond que celui de l’Université de Paris. Quelques années après cette édition princeps, vos presses de Strasbourg, à ce qu’il semble bien vers 1466, en donnaient une réimpression : c’est le cas de toutes les éditions antérieures à l’an 1500, une centaine environ : elles ne sont que des reproductions du texte de 1452 et, par suite, du type de l’Université de Paris; une seule fait exception : imprimée à Vicence, en 1476, elle donne une recension très répandue en Italie au Moyen-Age, et dont il existe de nombreux manuscrits.
Le XVIE siècle, dès son début, vit paraître de nombreuses éditions de la Vulgate. Catholiques et protestants s’intéressaient également à la version hiéronymienne, avec cette diférence que les catholiques tenaient visiblement pour la conservation du texte reçu, tandis que les protestants n’hésitaient pas à y introduire des corrections directement empruntées à l’hébreu. Les deux tendances étaient défectueuses au point de vue critique, mais ce n’étaient au fond que des tendances, les moyens manquaient encore pour une révision profonde du texte : la recension de l’Université de Paris, inaugurée, imposée au XIIIe siècle par un groupe de libraires continuait à faire sentir sa tyrannie : aucun des éditeurs du X VIE siècle ne s’en est libéré : ni Ximenès dans sa Polyglotte, ni Robert Estienne, lui-même, dans ses nombreuses éditions sur lesquelles je regrette de ne pouvoir m’arrêter ici, ni les docteurs de Louvain, Hentenius et Luc de Bruges, malgré les nombreux manuscrits consultés par eux. Il n’y eut qu’une exception : un Chartreux, Gobelinus Laridius, qui dirigea l’édition publiée en 1540 à Cologne par le savant libraire Godefroid Hittorp et imprimée par Eucher Hirtzhorn (Cervicornus), sut tirer de manuscrits anciens qu’il avait sous la main un texte véritablement excellent ; mais son œuvre passa inaperçue et n’eut aucune influence.
Cependant, les autorités, dans l'Église, sentaient vivement la nécessité d’un progrès sur ce point et, en 1546, le Concile de
Trente décidait l’impression d’une édition quam emendatissima du texte Vulgate qu’en même temps il déclarait authentique. Les Papes, de Pie IV à Clément VIII en passant par saint Pie V et Sixte-Quint, tinrent la main à ce que le décret du concile fût exécuté et, successivement, quatre Commissions Pontificales furent chargées de préparer une édition officielle aussi correcte que possible, selon le vœu du concile æcuménique.
Je ne vous fatiguerai pas de détails sur ces commissions : elles furent composées de savants tels que les cardinaux Sirlet, Carafa et Bellarmin auxquels étaient adjoints des hommes comme Mariano Vittorio, Antonio Agellio, Pierre Morin, Flaminius Nobilius, Henri Gravius et François Tolet; elles utilisèrent d'immenses travaux de collations exécutés, pour toute la Bible, sur 24 manuscrits, par les moines du Mont-Cassin; elles eurent à leur disposition l’un des meilleurs manuscrits qui existent, l’Amiatinus, et les collations du Legionensis et du Toletanus envoyées d’Espagne; mais, tout d’abord, il leur manqua un critère sûr pour employer judicieusement l’énorme matériel accumulé, et surtout leur travail aboutit entre les mains d’un pape, tout à la fois trop connaisseur et trop personnel pour sen remettre à d’autres pour le choix des leçons à adopter finalement, et d’esprit trop pratique pour faire ce choix sur des considérations d’ordre uniquement critique.
Sixte-Quint se piquait de savoir le métier d’éditeur de textes : il avait commencé, étant simple frère Mineur, une édition de saint Ambroise qu’il acheva étant pape, et qui n’est pas la meilleure. Lorsque le Cardinal Carafa, en 1589, lui remit le résultat des travaux de la Commission qu'il présidait, condensé sous forme de corrections dans la marge d’un exemplaire de l'édition de Louvain de 1583, il retint le volume et se chargea luimême, et lui seul, de l'impression et de la correction de la nouvelle Bible. On imagine facilement le vieux pape, dans son studio, en face de ce volume que nous possédons encore et dont nous faisons journellement usage dans notre atelier de Saint-Callixte. Le texte de l’édition de Louvain, généralement reçu à l’époque, porte (Exope Il) et accepit uxorem; Carafa, avec les meilleurs
manuscrits, propose accepta uæore; les deux leçons sont également claires, pourquoi changer? Linivit eam dit Louvain, levit eam propose Carafa sur l’autorité de l’Amiatinus ; les deux mots ont le même sens. Carafa voudrait famulis là où le texte imprimé porte famulabus : pourquoi corriger, surtout lorsqu'il s’agit de femmes, les servantes de la fille du Pharaon? Et en quoi le texte gagnera-t-il à adopter hebraeam mulierem des manuscrits, au lieu de mulierem hebraeam de l’imprimé? ou encore {1b1 dabo pour dabo tibi? C’est bonnet blanc et blanc bonnet. Évidemment, pour qui consulte l’hébreu ou le grec la forme : perrexit puella et vocavit matrem eius est meilleure, car il s’agit de la mère de l'enfant exposé, le jeune Moyse; mais, d’autre part, celle-ci est aussi la mère de la jeune fille qui surveillait le berceau et ainsi : vocavit matrem suAM est aussi régulier et ne risque pas d’étonner le lecteur. Sixte-Quint laissera donc suam dans le texte, et ainsi du reste: pour lui, les huit ou neuf dizièmes des corrections proposées par la Commission du Cardinal Carafa sont des minuties négligeables et il n’en tiendra pas compte. Par contre, il a ses idées sur la division du texte, sur la suppression de certains passages qu’il considère comme des doublets, sur nombre de particularités orthographiques et il les mettra à exécution, à la grande désolation des gens savants et prudents qui déplorent de voir le Pape s’engager dans cette voie et, par ses modifications arbitraires, prêter le flanc aux attaques des protestants. Je ne m’arrête pas, sur cette phase de l’histoire de la Vulgate : elle est trop connue. A peine le pape venait-l de mettre au jour son édition de la Bible, en 1590, qu’il mourut, le 27 août. Huit jours à peine s’étaient écoulés depuis sa mort, que la Congrégation des Cardinaux supprimait la vente du volume et donnait des ordres pour que tous les exemplaires déjà sortis fussent récupérés et l’édition mise au pilon : il n’échappa qu’une quarantaine d'exemplaires (exactement 43), aujourd’hui conservés dans diverses bibliothèques, surtout à Rome, et en Ita. On se remit au travail pour remplacer le volume supprimé et sous Clément VIIL en 1592, parut enfin l’édition définitive, conforme en substance à celle de Sixte-Quint, mais où l’on
avait corrigé tout ce que celui-ci avait cru pouvoir changer de sa propre autorité et en dehors du témoignage des manuscrits et de la tradition. En tête de l’édition Clémentine, figurent la Préface officielle et le Bref qui en rendent l’usage obligatoire dans toute l’Église et interdisent d’y faire le moindre changement. Ainsi le texte de la Vulgate est définitivement fixé par l'autorité compétente : l'édition Clémentine, en fin de compte, est une réédition de la Sixtine; la Sixtine s’appuie sur l’édition de Louvain de 1583, et l’édition de Louvain de 1583, comme toutes celles du XVI siècle, est dans la ligne du texte adopté par les libraires de l’Université de Paris, au XIIIe siècle.
La publication de l’édition Clémentine de 1592 marque la fin de l’évolution du texte hiéronymien : il y a bien, en 1618, des propositions de corrections faites par Luc de Bruges, dans ses Romanae Correctiones, mais elles sont publiées à part du texte. Le Bellum papale de Thomas James publié à Londres, en 1600, n’est qu’un pamphlet qui relève les différences entre la Sixtine et la Clémentine. À vrai dire, l’édition de la Divina Bibliotheca insérée par Dom Martianay dans son Saint Jérôme au début du XVIII siècle est une refonte profonde, (1) mais elle n’a eu aucun résultat pratique, personne ne l’a jamais citée. Il faut venir jusqu'à nos jours, ou presque, pour trouver des efforts dirigés proprement en vue d'aboutir à une correction du texte officiel.
Les premiers en date vinrent du côté des catholiques. La maison des Barnabites de Rome, à San Carlo ai Catinari, possédait, dans sa Bibliothèque, l’exemplaire de la Bible de Louvain de 1583, avec les notes marginales de Carafa, qui avait servi à Sixte-Quint pour la préparation de son édition. L'étude de ces notes poussa un des religieux de la maison à entreprendre une publication que sa mort empêcha, mais l’idée fut reprise par un confrère du défunt et c’est ainsi que le P. Carlo Vercellone,
(1) Le texte de Martianay s’appuie surtout sur les manuscrits de la recension de Théodulphe d’Orléans.
partant des projets du P. Ungarelli, aboutit à la publication de ses Variae lectiones de la Vulgate, œuvre de grande conscience et de haute valeur, inspirée tout à la fois d’un grand respect pour la discipline, car l’auteur ne touche pas au texte, et d’un grand désir de progrès, car il accumule un matériel considérable en vue d’une correction possible. Le P. Vercellone a utilisé une vingtaine de manuscrits dont quelques-uns de premier ordre, comme l'Amiatinus et l’'Otiobonianus; il a dépouillé un nombre considérable de Pères et d'auteurs ecclésiastiques; sa science de l’hébreu est profonde; ses notes sont pleines d’aperçus intéressants et de remarques précieuses, mais, encore une fois, il ne corrige rien, il ne propose aucune leçon; il se borne à mettre à la disposition du lecteur des matériaux soigneusement relevés et contrôlés. On pouvait croire alors que de cette accumulation de variantes il serait facile de faire sortir, au moment voulu, un bon texte; c’était une grande erreur, mais l’œuvre du P. Vercellone n’en est pas moins méritoire, elle lui vaudra une belle place dans l’histoire de la Vulgate. Malheureusement le savant Barnabite ne put pas aller plus loin que les Paralipomènes, encore ceux-ci ne furent-il pas publiés, le second volume des Variae lectiones s'arrête sur le quatrième livre des Rois.
L'évêque de Salisbury, John Wordsworth et son collaborateur M. Henri Julien White, anglicans tous deux, n'avaient pas les mêmes raisons que le P. Yercellone de ne pas toucher au texte officiel. La publication du Nouveau Testament secundum editionem sancii Hieronymi qu'ils ont entreprise en 1889, et qui dure encore aujourd’hui, est une œuvre critique donnant un texte nouveau sur la base de nombreux et excellents manuscrits, dont les variantes sont relevées dans l’apparatus placé au bas des pages. MM. Wordsworth et White ont surtout fait avancer notre connaissance des deux grandes recensions alcuinienne et théodulfienne déjà entrevues par Vercellone et ils ent ainsi préparé la voie à l'homme auquel l’histoire de la Vulgate est et demeurera le plus redevable.
Samuel Berger, mort, en 1900, secrétaire et bibliothécaire de la Faculté protestante de Théologie de Paris, a travaillé
toute sa vie à l’histoire de la Bible, et, en particulier, des textes latins : son œuvre principale est cette Histoire de la Vulgate durant les premiers siècles du Moyen-Age, à laquelle je viens de faire allusion. Le nombre des manuscrits qu’il a fait connaître dépasse de beaucoup celui des exemplaires antérieurement connus ; il en décrit plus de 270 étudiés par lui dans les principales bibliothèques de l'Europe; il les classe d’après leurs caractères extérieurs et les traits parvenus jusqu’à nous de leur histoire ; il remplit, en un mot, son programme, en faisant revivre sous nos yeux les périodes diverses par lesquelles le texte légué par saint Jérôme a passé, du septième au neuvième siècle, en Espagne, en Angleterre, en France, en Helvétie, dans l'Italie du Nord, c’est à dire à l’époque et dans les pays où l’activité des copistes a été la plus brillante et, pour nous, la plus fructueuse. Avec Samuel Berger non seulement la lumière commence à se faire dans l’immense forêt des manuscrits bibliques latins, mais les premières routes sont tracées, grâce auxquelles on peut Y pénétrer, sans risquer de s’y égarer indéfiniment en vaines recherches.
Les choses en étaient là, lorsque le Pape Pie X toujours prêt aux initiatives hardies, résolut de mettre la main à la correction du texte officiel de l’Église. Les questions d’exégèse biblique sont aujourd’hui plus vivantes que jamais: on relève souvent dans la Vulgate Clémentine des erreurs de traduction par rapport au texte hébreu; des souhaits de correction profonde se font jour. Avant d'y accéder une question préalable se pose. Dans quelle mesure le texte actuellement en usage représente-t-il l’œuvre même de saint Jérôme? On ne lit plus aujourd’hui aucun texte, ni classique, ni patristique, dans une édition du XVI siècle, partout la critique a passé, faisant faire aux éditions des progrès parfois très grands ; la Vulgate n’échappe pas à la loi générale : si nombreux qu’aient été les travaux dont elle a été l’objet jusqu’à l'édition Clémentine, ces travaux ont été nécessairement rudimentaires et incomplets, faute du matériel nécessaire pour les mener à bien, et, de plus, l'intervention de Sixte-Quint a, comme nous l’avons vu, maintenu le texte dans
la ligne d’une tradition évidemment défectueuse. Avant donc de parler d’une correction du texte hiéronymien, il fallait songer à se procurer une édition critique et sûre de ce texte. Pie X fit à l’ordre de saint Benoît l'honneur de penser à lui pour cette œuvre.
Le 30 avril 4907 le R.me Abbé-Primat des Bénédictins, Dom Hildebrand de Hemptinne, recevait du cardinal Rampolla, Président de la Commission Biblique, une lettre écrite par ordre du Souverain Pontife, dans laquelle il lui était demandé si les Congrégations Bénédictines fédérées se sentaient en état d’entreprendre ce travail de longue haleine; les Abbés-Présidents, alors réunis à Saint-Anselme, répondaient aussitôt affirmativement, et mandat leur était donné de désigner les religieux aptes à remplir cette mission. Une commission fut donc constituée dont la présidence fut attribuée au R.me P. Abbé Dom Gasquet, alors Président de la Congrégation Anglaise et aujourd’hui cardinal. Nul choix ne pouvait être plus heureux : à ses éclatants mérites d’historien, le cardinal Gasquet joint des qualités d’organisateur et d'administrateur qui font de lui un chef de premier ordre. Le Vice-Président fut le savant Abbé Dom Ameli; les premiers membres furent le R.me Abbé Dom Janssens aujourd’hui évêque de Bethsaïda, secrétaire de la Commission Biblique,et Dom Donatien De Bruyne, puis Dom Anselme Manser, Dom Jean Chapman; on me fit l'honneur de nvappeler aussi, dès les premiers temps, dans la Commission à laquelle s’adjoignirent successivement et de nouveaux membres et de nombreux collaborateurs. En tout, une cinquantaine de Bénédictins appartenant un peu à toutes les Congrégations et à tous les pays ont, durant les 17 ans qu’a déjà duré le travail, apporté leur concours à l’œuvre commune.
Je vous parlais tout-à-l’heure, des 270 manuscrits de la Vulgate signalés par Samuel Berger. Ce n’est là qu’une petite partie du matériel que nous trouvions devant nous; j'ai personnellement fait le dépouillement de la plupart des catalogues de manuscrits existants; j'ignore le nombre des fiches ainsi recueillies, mais j’ai compté les manuscrits antérieurs au XI siècle :
ils sont près de 700. Naturellement on ne pouvait pas songer à utiliser tous ces exemplaires : il fallait faire un choix. On résolut de se procurer, tout d’abord, le texte de toutes les grandes Bibles d’ores et déjà connues comme représentant des états différents du texte : l’Amiatinus de Florence, du VIIIe siècle, un splendide manuscrit en onciale écrit dans le monastère même du Vénérable Bède, en Angleterre, et passé sur le continent dans des circonstances bien connues et qui font de lui un des témoins les plus intéressants du texte méronymien; les célèbres manuscrits espagnols de Léon, de Tolède, d’Alcala connus seulement jusqu'ici par des collations défectueuses; les Bibles théodulfiennes de Paris et du Puy, chefs-d’œuvre d’une calligraphie extraordinairement fine et élégante; les grands manuscrits de l’ancienne abbaye de Saint-Germain déjà employés par Robert Estienne au XVI® siècle; les merveilleux exemplaires de la recension alcuinienne écrits à Tours et qui font aujourd’hui l’ornement des Bibliothèques de Zurich, de Saint-Paul et de la Vallicelliane de Rome; puis les représentants du texte italien du XIe siècle, du texte parisien du XIII, toujours formant des Bibles entières, et dont il serait fastidieux d’allonger ici la liste.
Les révérends membres du clergé qui m'’écoutent savent le temps qu'il faut pour lire la Bible d’un bout à l’autre : à raison d’une demi-heure par jour, c’est bien près d’une année. Mais lire n’est rien auprès de collationner, c’est-à-dire comparer mot par mot le texte d’un manuscrit à celui d’un imprimé et noter par écrit toutes les différences qu’ils présentent et toutes les particularités de changements d’écriture, de corrections, de grattages, susceptibles d’être utiles pour l'établissement du texte. Si l’on avait voulu envoyer dans les bibliothèques de l’Europe tous les moines nécessaires pour exécuter les collations sur les manuscrits mêmes, on aurait vidé les monastères, ou plutôt on aurait essuyé des refus de la part de tous les supérieurs. Grâce à la photographie, cette grave difficulté fut heureusement surmontée. Nous fimes construire un grand appareil portatif, muni de tous les perfectionnements que l'expérience de Mgr. Graffin, le génial inventeur de la photographie en blane
sur noir voulut bien nous indiquer et, successivement, les bibliothèques de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d’Italie, de Suisse et d’Espagne nous livrèrent leurs trésors. Nous possédons maintenant à Saint-Callixte du Transtévère, notre siège central, une collection unique de reproductions photographiques de manuscrits de la Vulgate. Ces photographies, nous les communiquons à nos collaborateurs, qui, sans se déranger, dans le calme de leurs cellules monastiques, exécutent pour nous les collations nécessaires. Les photographies ont un autre avantage, c’est d’être toujours à notre disposition pour les vérifications utiles. Quel est le travailleur qui, après avoir passé des semaines dans une bibliothèque, et après avoir fait ses transcriptions avec le plus grand soin, n’éprouve pas, une fois rentré chez lui, des doutes nombreux, surtout lorsqu'il rapproche l’une de l’autre les copies ou les collations du même texte, prises en des endroits différents? Les photographies permettent de résoudre ces doutes sur l'heure et sans avoir besoin d’entreprendre de nouveaux et incessants voyages de vérification.
Le matériel manuscrit une fois réuni, il fallait l’employer d’une manière méthodique et de telle façon que les collations, exécutées dans des centres très différents, pussent servir, durant de longues années, à toute une série de travailleurs. Il ÿ avait là encore de grandes difficultés. Tout d’abord, il était nécessaire que l'édition de la Bible Clémentine sur le texte de laquelle on ferait les collations fût partout le même. Puis il était de la plus haute importance que les variantes fussent prises partout de la même façon, et de façon claire, de telle sorte qu’une série de collaborateurs ne fût pas induite en erreur par une autre. Ces difficultés furent encore surmontées grâce à un travail préalable d'impression très considérable dont Sa Sainteté le Pape Pie X voulut supporter personnellement les frais et que nous m'oserions plus entreprendre aujourd’hui. On fit imprimer chacun des 64 livres ou groupes de livres dont se compose la Bible, à plusieurs centaines d'exemplaires, sur du papier solide et propre à recevoir l'écriture, et on donna à ce texte une dis- position qui lui permet de recevoir toutes les variantes d’un ou
de plusieurs manuscrits. Il affecte la forme d’une étroite colonne placée à gauche de la page et dont les lignes ne sont que de 20 à 25 lettres; les mots n’y sont jamais coupés, il n’y a ni majuscules, ni ponctuation: rien que les chiffres des versets, pour la facilité des recherches : les deux tiers de la page restent blancs et reçoivent l’écriture. En même temps, on faisait imprimer, pour l’usage des collaborateurs, une petite brochure donnant les règles à suivre pour faire partout les collations de la même manière et le plus clairement possible, de telle sorte qu’elles puissent servir indistinctement à tous les collaborateurs de la Commission.
Les collations ont porté sur les grandes Bibles dont je vous parlais tout-à-l’heure et sur un grand nombre de manuscrits ne contenant que des livres ou groupes de livres séparés, surtout pour l’Octateuque, premier objet de nos recherches. Elles forment actuellement une collection de plus de deux cents volumes que nous avons sous la main à Saint-Callixte. Après avoir été faites avec le plus grand soin, elles ont été revues une seconde fois à notre centre même, par des collaborateurs différents de ceux qui les avaient faites une première fois. Rien n’est plus difficile, en effet, que de bien réussir du premier coup une collation : les plus attentifs ont leurs défaillances et les plus grands savants ne sont pas toujours les moins distraits; il est par suite nécessaire de tout revoir, et quelquefois de revoir à plusieurs reprises, pour obtenir l’exactitude voulue en ce genre de recherches. ie
Voici done le matériel défini pour les premiers livres de la Bible, les photographies exécutées, les collations faites et revues. Nous possédons ainsi les témoignages de manuscrits du VIS siècle, comme le Pentateuque de Tours aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, du VII® comme l’Ottobonianus 66 de la Vaticane, du VIIIe comme l’Amiatinus, le Ms. 2 de Saint-Gall, le Ms. Nouv. Acq. lat. 1740 de Paris, le Laudianus 92 d'Oxford, le Ms. 10 de Tours, la Bible de Mordramne d'Amiens ; du IX® comme le Ms. de l’abbaye de Cava, les Bibles théodulphiennes, les alcuiniennes et bien d’autres: du X® comme les
célèbres manuscrits espagnols Toletanus, Complutensis, Legionensis, la Bible du Séminaire de Burgos, le Ms. 531 du Mont-Cassin, puis des XIe, XIIe, XIIIe et XIVe siècles qui nous font connaître l’histoire du texte biblique à travers les âges; nous avons enfin collationné jusqu'aux éditions les plus importantes comme celles de Gutenberg, de Gobelinus Laridius, d’Estienne, de Louvain, de Sixte-Quint: comment faire sortir de cet amas de variantes la leçon originale de saint Jérôme? Là gît la suprême difficulté, là est le problème critique dont je vous demande la permission de vous entretenir dans la seconde partie de cette conférence.
Il semblerait que la critique d’édition fût un art qui n’a pas besoin d’être appris. De fait, on ne l’enseigne guère qu’aux conférences pratiques de M. Joseph Bédier au Collège de France. La paléographie, la diplomatique, la chronologie, la grammaire, la philologie, toutes sciences utiles à l'éditeur, sont objets d’enseignement, mais, lorsqu'il s’agit de faire sortir des manuscrits anciens un texte contenu dans un certain nombre d’entre eux et de choisir entre les diverses leçons qu’ils présentent, les guides font subitement défaut ou à peu près; chacun doit être son propre maître et faire ses expériences. Il y a là une grave lacune dans la science critique.
Ce n’est pas aux premiers éditeurs que le problème de l’édition s’est fait sentir. Il ne s’agissait pour eux que de reproduire par l'impression des manuscrits récents et peu nombreux. Un Jean Andreas de Bussi, ce savant collaborateur des premiers imprimeurs établis en Italie, qui mourut évêque d’Aléria, en Corse, pouvait ainsi offrir successivement à son protecteur le Pape Paul II, des éditions princeps non seulement d’écrivains ecclésiastiques, comme Lactance, saint Cyprien, saint Jérôme, saint Léon, saint Thomas d'Aquin et Nicolas de Lyre, mais aussi de César, d’Aulu-Gelle, de Lucain, de Strabon, de Tite-Live, de Virgile, de Suétone, de Quintilien, de Pline l’Ancien, de Cicéron et d’Ovide.
Jean Andreas était un bon littérateur, un fin latiniste. C’était
presque un inconvénient : la tendance des premiers éditeurs est de pratiquer l’ars critica qui consiste à corriger de soi-même ce que l’on considère comme faute dans les manuscrits. Les hommes qui, comme Boninus Mombritius, (1) surent reproduire exactement les exemplaires anciens sont rares. Mais la période dés débuts fut relativement courte. De bonne heure, les manuscrits arrivèrent plus nombreux aux mains des éditeurs et ainsi la nécessité de choisir entre les diverses leçons qu’ils donnaient, se dressa devant ceux-ci. On compta d’abord les témoignages qu’on n’avait pas encore le moyen de peser : c'était une nécessité née de la nature même du problème, car avant de juger les témoins, il fallait les avoir réunis et les avoir comparés. Un grand savant comme Robert Estienne se rendait certes bien compte que tous les manuscrits n’avaient pas la même importance et, se trouvant en face d’un exemplaire couvert de corrections anciennes, comme le Sangermanense oblongum de la Vulgate, il lui attribuait la plus grande valeur; or, la seconde main du Sangermanense ne fait qu’introduire des leçons théodulfiennes inférieures, le plus souvent, à celles qu’elles remplacent. Mais comment s’en rendre compte avant que l’accumulation des matériaux eût permis de classer les témoins en familles?
Robert Estienne, cependant, fut en avance sur son époque en attribuant des sigles à ses manuscrits et en les accolant aux leçons variantes dont il garnissait les marges de son édition de la Vulgate. Longtemps encore après lui les témoins des variantes restèrent anonymes et, dans l’édition de la Bible dûe à Hentenius et publiée à Louvain en 1547, bien que la Préface donne une longue liste de manuscrits consultés, on lit toujours dans les marges des relevés comme: filiam 3 Mss., filui 14, se rapportant à un texte qui donne filiae (GENÈSE, 36, 2). Hentenius admet d’ailleurs le principe de la majorité et ne fait de corrections que ex complurium consensu. Son successeur dans la
(4) Son Sanctuarium (Milan, 1480), reproduit les manuscrits si exactement que l’on doit encore recourir à lui pour un grand nombre de pièces hagiographiques. Une réédition en a été donnée à Paris, en 1910 (2 vol.), par deux Bénédictins de Solesmes.
direction de l’édition de Louvain, Luc de Bruges, devait, dans sa Préface de 1574, formuler la vraie règle de la critique en écrivant : «non ex eo praecipuo est colligenda germana lectio, quod eam plura habeant manuscripta, nam etiam horum maior numerus meliorem saepenumero vincit. » Ce n’est pas le nombre des manuscrits qui doit imposer la leçon, mais leur qualité. Malheureusement, Luc de Bruges ne se sentit pas capable d’appliquer ce principe général. Autre chose, en effet, est de concevoir in abstracto que les meilleurs manuscrits doivent l'emporter sur les plus nombreux, et autre chose désigner, parmi les manuscrits, les exemplaires meilleurs que les autres.
Pratiquemeni, cependant, ilse trouva, surtout au XVITesiècle, des hommes qui, ayant mis la main sur les manuscrits qui, en fait, sont les meilleurs, donnèrent ainsi des éditions correctes. Les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur furent, à ce point de vue, des chercheurs de premier ordre et ceux qui, aujourd’hui encore, marchent sur leurs brisées, doivent reconnaître qu’ils avaient su, le plus souvent, atteindre les manuscrits les plus anciens et les plus recommandables, ce qui donne à leurs éditions une incontestable valeur. Mais c’est une particularité vraiment curieuse que la sobriété des Mauristes en fait d’indications sur les règles de critique suivies par eux dans l’établissement de leurs textes. Ils avaient plus de science que de formules scientifiques : une profonde connaissance d'ensemble des auteurs qu’ils éditaient, une large expérience des manuscrits et de leurs erreurs habituelles, faisaient d’eux des juges excellents en matière de leçons diverses : leurs textes n’exigeaient pas davantage.
Les textes patristiques sont, en effet, relativement simples, mais il en est d’autres dont les témoins sont à la fois si nombreux et d’une telle complexité que les plus beaux dons critiques naturels et les connaissances paléographiques les plus étendues ne suffisent pas à résoudre les problèmes qu’ils soulèvent. Il y faut des analyses longues et minutieuses, des classifications ardues. C’est le cas surtout pour la Bible grecque et pour la Vulgate. Le Nouveau Testament grec est un type excellent de ces textes et, comme il a été le plus étudié, c’est précisément
par lui, et pour lui, que la critique d'établissement des textes a fait ses plus grands progrès : c’est dans les préfaces de ses éditions que nous trouvons formulées le plus nettement les règles de l’ecdotique moderne.
On était arrivé, à la fin du XVIII® siècle, à une connaissance très étendue des manuscrits grecs du Nouveau Testament et, après Erasme et les Estienne, des savants comme Mill, Bentley, Bengel, Wetstein et Semler avaient jeté les fondements de la critique du texte : il fallait mettre en corps de doctrine les règles de cette critique. Ce fut la tâche que s’imposa un professeur d’Iéna, Jean-Jacques Griesbach. Il expose ses principes dans la Préface et les Prolégomènes de sa seconde édition du Nouveau Testament donnée à Halle, en 1796.
Griesbach avait voyagé à travers l’Europe; il avait vu d’assez nombreux manuscrits et s’était mis en relation avec beaucoup de savants. À la base de son travail d’édition, il entend mettre les meilleures collations possibles, et les plus abondantes, puis lorsqu'il s’agira de les employer, son vœu est d’avoir des règles à suivre, dont il ne s’écartera jamais. Tout son effort vise à s'imposer à lui-même une loi et à rejeter l'arbitraire. « Verbo, omnem quam potut adhibur diligentiam, ut in constituendo textu, aestimandoque singularum lectionum pretio, à regulis quas veras esse mihi persuaseram, nunquam deflecterem, in colligenda autem lectionum farragine nil praetermitterem, quod in delectu notabiliorum lectionum suo iure desiderare quisquam posset. »
Lorsque l’on se trouve en présence de leçons différentes sur un même passage, écrit Griesbach, il faut examiner d’abord chaque leçon en elle-même, pour juger de sa bonté intrinsèque, puis considérer la gravité et le jeu des accords des témoins qui, chacun de leur côté, donnent les leçons rivales.
La bonté intrinsèque d’une leçon vient d’abord de ce que celle-ci s’accorde avec les habitudes de l’auteur, ses idées, son style, son but, et aussi avec les circonstances exégétiques ou historiques du cas; on la reconnaît aussi à ce qu’elle permet d'expliquer facilement les autres leçons qui ne proviennent au fond que d’erreurs ou de mauvaises corrections dont elle est le
. point de départ. Ce sont là les caractéristiques fondamentales ;
mais il ÿ a aussi plusieurs circonstances qui, bien observées,
peuvent permettre de discerner la bonne leçon :
1) La leçon plus courte, à moins qu’elle n’ait pour ainsi dire pas de témoins anciens, doit être préférée à la leçon plus longue.
2) La leçon plus difficile et plus obscure est meilleure que la leçon plus claire que le copiste comprend facilement.
3) La leçon plus dure vaut mieux que celle grâce à laquelle le texte coule sans heurt.
4) La leçon plus rare doit l'emporter sur celle à laquelle on est généralement habitué.
5) Les leçons emphatiques sont suspectes.
6) De même les leçons pieuses.
7) Si une leçon paraît à première vue donner un sens faux, mais au fond, après examen, donne un sens juste, elle doit être préférée.
8) Entre plusieurs leçons d’un même passage, celle qui favorise trop clairement la doctrine orthodoxe est par là même suspecte.
9) La leçon qui répète un mot ou une idée voisine est inspirée par ce voisinage et n’a pas de valeur.
10) De même le produit de l’homoioteleuton.
11) Entre plusieurs leçons, la meilleure est celle qui explique le mieux l’origine de toutes les autres.
12) Il faut rejeter les leçons qui sentent la glose.
13) Celles qui s'expliquent par les commentaires des Pères ou par les notes des scoliastes.
14) Celles qui apparaissent pour la première fois dans les lectionnaires.
15) Celles, enfin, qui ont pour source la version latine.
Ces quinze règles, avec les deux principes généraux énoncés au début, régissent la recherche de la leçon bonne en elle-même : les trois dernières sont spéciales au texte grec du Nouveau Testament, mais toutes les autres trouvent leur application dans la plupart des ouvrages.
Après les leçons, les témoins qui les donnent : c’est la seconde
partie qu’aborde maintenant Griesbach. Il faut, dit-il, considérer d’abord la gravité de chaque témoin en particulier, puis se rendre compte de la force qui résulte des accords ou groupements des divers témoins entre eux.
La gravité des témoins procède de circonstances qui varient avec chacun d’eux et que révèle principalement leur histoire. Un élément important est l’âge; mais ici il faut s’entendre. L'âge d’un document n’est pas toujours absolument celui que lui assignent les caractères paléographiques : le témoin prend rang surtout en considération du type qu’il représente et c’est ainsi que des manuscrits relativement récents peuvent avoir plus de poids que d’autres matériellement plus anciens, parce qu’ils sont la copie de manuscrits antérieurs et de meilleure note.
Accord et nombre des témoins, observe ensuite Griesbach, sont deux choses fort différentes. Cent manuscrits peuvent représenter le même texte et n’avoir pas plus de valeur pour le jugement critique final que deux ou trois autres exemplaires représentant une autre forme du texte. Au fond, l’accord qu’il faut considérer n’est pas tant celui des manuscrits, que celui des recensions auxquelles ils appartiennent et qu’ils représentent, et ainsi notre critique est amené à exposer sa célèbre division des témoins en trois familles: Alexandrine, Occidentale et Byzantine, et il poursuit :
a) Le premier soin de l’éditeur doit être de se rendre compte. du caractère général de chacune des recensions. L’Occidentale conserve mieux les leçons dures que l’Alexandrine, mais, par contre, l Alexandrine,qui s’attache surtout aux questions de mots, est moins portée aux interpolations que l’Occidentale : le recenseur de l’Alexandrine est un grammairien, celui de l’'Occidentale, un exégète et un interprète. Quant à la Constantinopolitaine, elle est encore plus grammaticale que l’Alexandrine et plus portée aux modifications textuelles que lOccidentale. Voilà des caractéristiques qu’il ne faudra jamais perdre de vue.
b) Et maintenant, y a-t-il quelque manuscrit qui donne le texte primitif de chaque recension? Non malheureusement.
c) Mais ce texte primitif peut être demandé à la comparaison entre eux des manuscrits de chaque recension et les Pères peuvent, sur ce point, donner de très utiles indications.
d) De toute façon il ne s’agit pas de compter les manuscrits, mais de comparer les recensions : tous les manuscrits d’une recension ne comptent que pour un seul.
e) La leçon sur laquelle les anciennes recensions sont toutes d’accord est incontestablement la bonne, quel que soit le nombre des manuscrits plus récents qui donnent des leçons contraires.
f) Si toutes les recensions ne sont pas d’accord, c’est le consensus des plus anciennes qui doit l’emporter.
g) L'accord de la famille Alexandrine avec l’Occidentale sur une leçon prouve qu’elle est la plus ancienne. Cette leçon doit donc être préférée, à moins que ses caractères intrinsèques ne s’opposent à ce qu’elle soit considérée comme originale.
h) Si l’Alexandrine s’accorde avec la Byzantine contre l’Occidentale, il faut voir si l’on est en face de l’un des cas où l’Occidentale est habituellement inférieure.
i) De même, si la Byzantine s’accorde avec l’Occidentale contre l’Alexandrine, il faut voir s’il s’agit d’un point faible dans cette dernière. En tout cas, ce sont là deux éventualités dans lesquelles il faut attacher beaucoup de soin à faire la critique interne des leçons en présence.
k) Enfin si chacune des trois familles présente une leçon différente, c’est encore le cas de recourir à la critique interne.
Telles sont les règles de Griesbach, véritable monument de logique et de science scripturaire. Essayons de définir le genre de critique auquel elles s’appliquent.
Évidemment, Griesbach veut atteindre l’original de l’œuvre qu’il édite. La leçon qu’il recherche est la leçon primitive; il reconnaît la bonté d’une leçon, à ce qu’elle coïncide avec ce que nous savons des habitudes et du style de l’auteur; la variante à laquelle il donne la préférence, dans les cas où les recensions ne sont pas d’accord, est celle qui réunit les deux notes d’antiquité et de bonté intrinsèque, et il attache tant d'importance à cette dernière, qu’il lui permet quelquefois de l’emporter sur
l'accord des familles Alexandrine et Occidentale. La critique de Griesbach est donc la critique de l’original. De fait, lorsqu'il a à envisager le choix d’une leçon pour l’archétype de chacune de ses familles du texte, sa règle devient vague et il se contente de renvoyer aux manuscrits les plus anciens. Si on peut lui faire un reproche, c’est précisément de n’arriver pas, après avoir réduit à trois le nombre des témoins, à fixer assez nettement et assez sûrement la leçon propre à chacun d’eux. Au fond, le témoignage des familles apparaît, dans son système, comme un élément d'appréciation secondaire; il atteste l’antiquité de la leçon, c’est la critique interne qui témoigne de son caractère primitif et original.
Karl Lachmann, un demi-siècle plus tard, devait réagir dans le sens des familles du texte et des témoignages externes. Lachmann est un grand nom aussi bien dans le domaine classique que dans la science textuelle biblique. Il expose dans la Préface de son édition du Nouveau Testament parue en 1842, qu'il y a lieu d’attacher plus d'importance qu’on ne l’a fait jusqu’alors aux citations des Pères et des auteurs anciens, ainsi qu'aux versions anciennes du Nouveau Testament; tous ces témoignages sont, en somme, des représentants de recensions diverses et leur provenance de points géographiques très différents augmente encore leur valeur. C’est de la comparaison de tous ces témoins d’origine différente qu'il faut tirer la leçon du document primitif dont ils descendent et, suivant les accords des témoins, le degré de certitude ou de probabilité d’une leçon sera toujours l’un des six que voici:
1) Sûr. Rien n’est mieux attesté qu’une leçon sur laquelle tous les témoins viennent de tous les pays pour s’accorder.
2) Presque sûr. L'accord a un peu moins de force si une partie des témoins se tait ou manque de quelque façon.
3) Probable. En cas de désaccord, il y a plus de force dans la concordance d’un certain nombre de témoins provenant de régions diverses, que dans l’accord de ceux d’un même pays.
4) Douteux. Mais si, des deux côtés, on a des témoins de régions éloignées qui s'accordent, la leçon est douteuse.
5) Incertain. Si, au contraire, les témoignages forment groupe dans une région pour une leçon et dans une autre région pour une autre leçon, des deux côtés c’est l’incertitude.
6) Nul. Enfin, la valeur est infime d’une leçon sur laquelle n'existe pas même l'accord des témoins d’une région.
Curieuse méthode, en vérité, et tout externe (1). Mais la critique de Lachmann, elle aussi, vous le voyez, vise l’original. Ce qu’il recherche c’est la leçon du document primitif, leçon qui, pour lui, doit nécessairement résulter de l’accord des diverses familles. Pas plus que Griesbach, cependant, il ne définit exactement en quoi consistent ces diverses familles et comment on atteint la leçon propre à chacune d’elles.
() L'application n’en est pas moins curieuse. Lachmann donne, dans sa Préface, un passage de S. Luc (5, 36) à titre de démonstration de la manière doft il a établi son texte. Voici le début de ce passage :
* EAeyev (5) Oë (2) Kai (3) mapaBoÂÿv mpos avros (2) OTt (2) éxmev (5) om (6) rouaurmv (6) ovdeis (3) émiBAqua (2) [àro] (4) iuarrou (2) kauvoë (3) ovdeus emuBade (6) cé (6) ayvapor (6) axroas (6) ému6aAler (3) émi (2) iuärioy malo (2) etc.
emuppanre (6) om. (6) uariw malatw (6)
L’apparatus du texte, dans le corps du volume, donne les témoins des variantes ainsi appréciées. Le voici pour cette phrase : .
éeye] — dixit a b © — Kai om. c. — aÿrods] add. talem b — émri6Anua] commissuram 6 c {ren 276, insumentum a — àro BDbv, de c. om. À as Iren — iuariov kauvoû ABDbcs, tunicae rudis a, add. oxioas BD — ém6ala] immittit c et ante commissuram ren, adsuit a, om. b — in vestimentum vetus c Iren, in vestimento veteri b, panno veteri a.
On le voit, l’efrev de la démonstration correspond à la leçon dixit des anciens latins a b c; Lachmann considère cette leçon comme aussi probable dans l’original que l’éleyer de ses manuscrits grecs. L’omission de Kai, par contre, qui ne se vérifie que dans un seul manuscrit latin est de valeur infime, de même la conjecture rouaÿrmr correspondant au mot éalem du manuscrit b,et ainsi de
suite.
Lachmann devait lui-même, au cours de ses travaux sur les classiques, appliquer le principe sur lequel la critique d'édition s'appuie encore aujourd’hui pour arriver à une conception plus exacte des familles de manuscrits, grâce au classement qu'elle établit entre eux. Ce principe est celui des fautes communes. Étant admis que l'erreur ne peut être primitive, mais est le fruit d’une intervention subséquente qui, du même coup, provoque une bifurcation (dichotomie) dans la tradition du texte : — d’un côté les manuscrits qui ont- l’erreur et, de l’autre, ceux qui ne l'ont pas, — on considère que les erreurs communes à un groupe sont l'indice qu’ils se placent tous du même côté de la tradition bifurquée et, par suite, forment une famille.
Ici encore, nous retrouvons l’idée d’original. Pourquoi en effet, une leçon est-elle qualifiée erreur, sinon parce qu’elle ne répond pas à l’idée que nous nous faisons de ce que l’auteur a dû écrire, étant donné ce que nous savons de ses habitudes, de ses connaissances, de sa langue et de sa grammaire? Il se trouve ainsi que dans la méthode moderne comme dans celles que nous avons décrites précédemment, c’est l'original que l'éditeur vise, du premier coup, dès le début de ses recherches, lorsqu'il se met à exécuter le classement des manuscrits sur lequel s’appuiera ensuite toute sa critique.
Eh bien, s’il m’est permis de me mettre ici personnellement en cause, c’est contre ce principe universellement admis que j'ai essayé de réagir dans la préparation de l’édition critique de la Vulgate, Non pas que je nie que les méthodes en usage n’aient donné en beaucoup de cas d’excellents résultats et de très bons classements; mais je crois pouvoir dire que le recours à loriginal et le principe des fautes communes, ne sont pas habituellement bons et que, même, ils sont fréquemment causes de graves erreurs dans le classement des manuscrits et dans l’établissement du texte. Qu’y a-t-il, en effet, de plus rare qu’une tradition manuscrite ancienne remontant à l'original? On n’exagère pas en disant que c’est un cas à peu près inouï. Le cas ordinaire, universel peut-on dire, est celui-ci : l'original a été copié deux, trois, quatre, dix fois si l’on veut, puis de chacune de ces copies
immédiates sont sorties d’autres copies, trois, quatre, cinq par exemplaire. Tout cela est aujourd’hui irrémédiablement perdu. Les manuscrits que nous possédons de l’ouvrage sont des copies postérieures de plusieurs siècles à sa composition; elles dérivent toutes, en dernière analyse, de quelque copie séparée de l’original par trois, quatre, cinq générations de transcriptions. Or cette copie d’où dérivent tous les manuscrits existants, cet archétype de notre tradition, a nécessairement hérité de l’ensemble des fautes accumulées au cours des générations de copies dont il procède lui-même. L'erreur, par suite, loin d’être un élément de division est au contraire à la base même de la tradition et ce que l’on appelle une bonne leçon peut fort bien n’être qu’une correction heureuse. En tout cas, viser, dès le début des opérations critiques l'original lui-même, c’est évidemment dépasser le but : tout ce que les manuscrits peuvent logiquement donner, c’est le texte de l’archétype dont ils dérivent. Je m’attache donc à retirer la critique d’édition du terrain de l’original, pour la porter sur celui de l’archétype des manuscrits conservés. Je rejette, dès la première minute, toute visée vers la leçon primitive. Je ne connais ni erreurs, ni fautes communes, ni bonnes, ni mauvaises leçons, mais seulement des formes diverses du texte, sur lesquelles, par une méthode qui s’appuie sur des statistiques rigoureuses, je délimite d’abord les familles, puis je classe les manustrits dans l’intérieur de chacune d'elles, et enfin les familles entre elles. De ce classement résulte un canon critique qui impose pour l'établissement du texte une règle de fer et ainsi j'aboutis à la reconstitution de l’archétype qui, en somme, est la forme du texte la plus voisine de l’original à laquelle on puisse arriver par la voie des manuscrits conservés. Et alors, mais alors seulement, je m’accorde de penser à l'original ; j’examine le texte à son point de vue et, dans les endroits où il est évident que l’archétype est fautif, je le corrige au moyen des ressources de la critique interne, mais en prenant soin de toujours indiquer par un signe convenu que sur tel point déterminé, je me suis écarté du texte résultant strictement de l’apphication du canon critique. Ainsi, j'espère avoir réalisé une œuvre vrai-
ment objective et avoir écarté l’un des plus grands écueils auxquels soient exposés les éditeurs, c’est-à-dire l’arbitraire et l'illusion.
Il faut bien l’avouer, en effet, le plus souvent, à la faveur de l’hypothétique original, c’est l'éditeur qui se substitue plus ou moins inconsciemment à l’auteur de l’ouvrage et aux manuscrits. Un savant du début du XIXE® siècle quia donné une réédition du Nouveau Testament de Griesbach, David Schulz, fait à ce propos des déclarations qui valent la peine d’être relevées : À quoi bon, explique-t-il, s'embarrasser dans l’infinie multitude des variantes involontaires des copistes? ce qu'il faut, c’est examiner à fond les grands manuscrits, les Pères, les versions, c’est bien connaître la langue de chaque écrivain, sa manière de penser et de voir les choses et... dans chaque cas particulier, trancher soi-même : Exinde abstrahatur et constituatur gravissima criseos exercendae regula, cuius ope de verts et falsis lectionibus sententiam feras... Nullus codex, nulla versio, nulla librorum familia per se potior reliquis habeatur, sed in unoquoque loco penitus liberum esto iudicium e sola veritatis ipsius trutina, non sine grano salis faciendum, ta ut nihil obstet, quominus nunc huic, nunc illi auctori, nunc paucioribus, nunc pluribus testibus calculum vel addas, vel recuses.
Je désire, pour ma part, prendre exactement le contrepied de ces maximes de David Schulz et que le texte auquel j’aboutirai soit non pas mon texte, mais bien le texte résultant du témoignage des manuscrits que j'emploie, interprété d’après des règles bien déterminées.
J’exposerai plus tard, en détail, la méthode dont il vient d’être question. Permettez-moi, en terminant aujourd’hui, de vous dire en peu de mots les résultats qu’elle a donnés pour notre édition de la Vulgate.
C’est l’Octateuque qui a été l’objet de nos recherches. Un chapitre de chacun des livres dont il se compose a été choisi, d'ordinaire vers le début de ces livres, pour servir de base au classement. Tout d’abord, ces huit chapitres ont été soigneusement collationnés sur 70 manuscrits et sur une cinquantaine
d'éditions anciennes, et, tout de suite, les éditions se sont éliminées du matériel utile, par Je fait qu’elles ont trahi leur dépendance de la recension parisienne du xrn® siècle. Pour les manuscrits, ils donnaient une somme considérable de variantes qui ont été classées en trois catégories : variantes à témoin unique, utiles seulement pour la critique du manuscrit qui les donne; variantes à témoins rares, grâce auxquelles on voit les groupes se former et les familles se délimiter; variantes à témoins multiples, sur lesquelles les manuscrits se divisent par parties plus ou moins considérables. Ce sont cés dernières variantes qui ont servi à classer les manuscrits dans Vintérieur des familles, après avoir été l’objet d’une sélection rationnelle qui a écarté les cas inaptes à procurer le classement. Ce classement était rendu particulièrement difficile par la nature même du texte biblique qui est un texte doué d’une vie intense et dans lequel les changements sont incessants, à cause du soin que l’on apporte à y corriger sans relâche les fautes, — ou ce que l’on considère comme les fautes, — qui s’y sont introduites. Il était done impossible de s’appuyer sur des caractéristiques textuelles indéfiniment permanentes. On a surmonté cette difficulté en ne considérant que de courts espaces de la tradition et en comparant les manuscrits successivement par petits groupes de trois. On a pu ainsi reconstituer comme par anneaux toute la chaîne de la tradition. Les classements partiels obtenus en comparant ainsi les manuscrits par groupes de trois, ont abouti a faire ressortir l’existence de trois grandes familles. La première ‘est représentée par un bon nombre de manuscrits espagnols ayant à leur tête le Pentateuque de Tours, la seconde se résout dans les manuscrits théodulfiens avec l’Ottobonianus comme représentant le plus ancien, la troisième, enfin, part de l'Amiatinus et comprend les manuscrits préalcuiniens et alcuiniens. En dehors de ces trois grandes familles il n’y a que des groupes secondaires. Naturellement, les trois manuscrits qui se placent en tête des trois familles ont déjà, de par leur position même, une grande importance, mais cette importance est encore accrue par leur date et par ce que nous savons de
leur histoire. Le canon critique s'appuie donc principalement sur eux et suivant la formule générale de toute tradition à trois rameaux dérivée d’un archétype unique, donne la préférence à toute leçon qui se trouve chez eux trois, fussent-ils seuls contre tous les autres, ou chez deux d’entre eux contre le troisième isolé. Ainsi lorsqu'ils ne sont pas d’accord, nous suivons la leçon de l’Amiatinus et du Turonensis contre celle de l’Ottobonianus, ou celle de l’Amiatinus et de l’Ottobonianus contre le T'uronensis, ou celle du T'uronensis et de l'Ottobonianus contre l’Amiatinus. Le texte ainsi obtenu représente aussi exactement que possible l’archétype de nos manuscrits, c’est-à-dire une copie exécutée quelque cent ou cent cinquante ans après saint Jérôme et contenant déjà un certain nombre de fautes. Celles qui sont évidentes sont corrigées par voie de conjecture : mais lorsqu'il y a simplement doute, nous conservons la leçon de l’archétype comme plus sûre que toutes les propositions de la critique interne. En particulier, il y a lieu d’écarter soigneusement les suggestions de corrections venant de l’hébreu. Le texte hiéronymien, en effet, est, tout d’abord, loin d’être une traduction hittérale; 1l représente ensuite un état du texte hébreu légèrement antérieur à la recension massorétique ; il est donc logiquement appelé à critiquer celle-ci et, par suite, ne doit, à aucun degré, être influencé par elle. La rigide observation de ces règles doit, à coup sûr, éliminer l’arbitraire ; elle paraît bien aussi devoir procurer une édition complètement objective. Notre espoir est qu’elle nous permettra, à brève échéance désormais, car les premiers livres du Pentateuque sont prêts et l'impression commencée, de fournir à l’Église un texte aussi voisin que possible de l'original hiéronymien et aux savants un instrument de travail rigoureusement scientifique.