INTRODUCTION
Les travaus de M. Gilliéron, le créateur de la géogratîc linguistique, ont profondément rénové la science du langage en général et la linguistique romane en particulier. Ils ojit contribué à modifier surplus d'un point mes conceptions dialectologiques : plus j'ai étendu mon champ d'observation dans l'étude des parlers vivants et plus j'ai pu vérifier la justesse des téories nouvelles. Et si je ne renonce pas à considérer la commune comme formant la cellule linguistique, les échanges inter-cellulaires ont été beaucoup plus fréquents que je ne le croyais jadis. Mots et formes ont constamment voyagé : si cette activité a été très variable suivant les époques, elle n'a jamais complètement cessé.
Le magistral Atlas linguistique de la France doit servir de base à toute étude de géografie linguistique gallo -romane . Mais il ne saurait suffire à tout, et il est utile de reprendre l'édifice en sous-œuvre, chacun dans sa région, pour le compléter, comme ont tenté de le faire notamment MM. O. Blocb pour les Vosges, Bruneau pour les Ardennes, Millardet pour les Landes, Terracher pour l'Angoumois, ainsi que moi-même pour la basse Auvergne. L'extension géografique des études qui suivent varie en raison des problèmes posés comme des matériaus que j'avais à ma disposition.
Beaucoup de mots, de formes et de faits ont passé à travers le réseau, forcément un peu .lâche, de l'Atlas. En serrant les mailles du filet dans une contrée donnée, non seulement il en ressort une documentation plus riche, mais l'aspect de certaines questions s'en trouve changé. La comparaison de la carte
« hanneton », que nous donnons à la fin du livre pour la basse Auvergne, avec les tipes de ce mot recueillis par M. Edmont dans la même région, montrent que l'Atlas est insuffisant pour étudier les mots à grandes variations lexicologiques. Une forme, un tipe isolé peut avoir été touché par l'enquête, alors qu'une aire assez vaste ne sera parfois représentée par aucun point, ou seulement par une forme qui pourra être difficile à interpréter. Ainsi, pour taureau, il est malaisé à un dialectologue, même expérimenté, de reconnaître à première vue un mutilé de bourret dans le ^w?/o isolé (si délicatement noté par M. Edmont) du point 807: une enquête dans les communes voisines établit, les formes intermédiaires bur, bur, by.rè, bifrè, buré. Enfin les matériaus de l'Atlas ont besoin d'être confrontés et interprétés, à l'aide de divers éléments de comparaison. La psicologie des sujets interrogés est très instructive, comme on le verra : il est souvent fort utile de savoir, par exemple, que le sujet de Monton (805) de l'Atlas est plus arcaïsant que le mien, tandis que c'est l'inverse pour le Mont-Dore ; que le sujet de Saint- Germain-Lembron (807) est enclin aus lapsus et aus confusions; que le cordonnier d'Ambert (809), excellent pour les termes tecniques et urbains, manque souvent de précision pour le vocabulaire rural.
Ces recherches confirment les principes directeurs posés par M. Gilliéron : rôle prépondérant de la forme, rencontres homonimiques, dédiminutivisation, voyages des mots, influence de la langue littéraire sur les patois. J'ai tâché de préciser et de développer, spécialement d'après les faits observés par moimême dans le Massif Central, certains aspects de la doctrine et de dégager quelques conclusions nouvelles.
Les mots voyagent bien comme l'ont montré M. Gilliéron et M. Gaucliat, en suivant les grandes voies de communication, en remontant les vallées et en franchissant parfois les cols. Mots et formes, par exemple, ont suivi l'Allier, qui fut longtens une voie navigable importante, doublée plus tard, puis peu à peu supplantée par la route. Mais les grands cours d'eau qui n'avaient point de ponts (c'était encore le cas pour l'Allier
dans tout le Puy-de-Dôme en 1X30) constituaient en même tens des barrières. Ainsi s'explique que le fleuve sépare des aires qui se sont constituées à l'est et à l'ouest et dont le rayonnement s*est arrêté à ses rives : le fait le plus frappant de ce genre s'observe pour les deux formes régionales de la fourmi, miuide et maiede (p. 86).
Les montagnes conservent généralement les mots les plus arcaïques : le rayonnement des grands centres les atteint tardivement et avec moins d'intensité. Les tipes primitifs, pour le centre de la France, se trouvent presque toujours dans le haut Aveyron, le Gévaudan, le Velay et le Cantal ; pour le Puy-de-Dôme, à l'est de l'Allier et surtout à l'ouest, dans les monts Dore. Mais il faut observer aussi que, dans certaines régions, les paysans de la montagne pauvre émigraient plus que cens de la plaine riche, et rapportaient, par suite, de plus nombreus néologismes : ce fat longtens, en grande partie, le cas pour la basse Auvergne. Ici les villages juchés sur les petites buttes en bordure de la Limagne, voire de l'Allier (Monton, Corent, La Roche Noire. . .) sont restés souvent plus isolés et plus arcaïques, par le langage et par les mœurs, que certaines parties de la « montagne » plus éloignée, et différent foncièrement des villages de plaine placés à leurs pieds, comme Cournon, les Martres-de-Veyre, Coudes, situés sur les grandes voies de communication.
Les parlers des régions accidentés ont subi, par suite de l'isolement respectif (et relatif) des vallées et des villages, des altérations plus localisées que ceus des vastes plaines ; qu'on se reporte aus cartes ci-après relatives au animaus sauvages dans la basse Auvergne, et l'on se rendra conte de l'extrême variété lexicologique à laquelle peuvent atteindre certains mots dans de telles contrées. Parfois, d'ailleurs, même en pays de montagne, le développement sémantique d'un mot peut étouffer une pluralité d'anciens .tipes : tel est le cas, par exemple, pour « meunier » = hanneton.
La comparaison des faits historiques et géografiques sur une large échelle permet, suivant la méthode remarquablement
inaugurée par M. Jud de reconstituer les grandes zones linguistiques de rayonnement, du latin vulgaire à nos jours. En particulier, l'Auvergne fut soumise successivement à trois influences. Elle fut romanisée d'abord par Narbonne et non par Lyon, comme le prouve la répartition géografique entre les formes narbonnaises et les créations lyonnaises du latin vulgaire 2 ; pendant tout le moyen âge, elle resta sous l'hégémonie intellectuelle et linguistique du midi toulousain (et non provençal)'. L'influence de Lyon s'aflirme depuis le xv^ siècle environ jusqu'à la fin du xviii^ ; c'est surtout par Lyon que Clermont, puis l'Auvergne ont appris le français 4. La fermeture des fabriques de soie ont Lyon pendant la Révolution, qui provoqua l'arrachage de tous les mûriers de la Limagne, marque la fin de la période lyonnaise. Avec le xix'^ siècle, de nombreus facteurs sociaus, et spécialement le chemin de fer, placent l'Auvergne sous l'influence directe de Paris.
La reconstitution des couches successives soulève de nombreus et délicats problèmes. En général les tipes les plus récents portent en eux-même leur sens, tandis que les plus obscurs se révèlent à l'analise comme les plus anciens : mais un tel critérium est loin d'être sûr, l'étimologie populaire ayant maintes fois rhabillé, et rajeuni en trompe-Tœil, de viens mots.
Le même tipe ou la même forme rencontré sur des points séparés permet de croire à une aire antérieure homogène, a
1. Problème der altromanische Worlgeographie (Zeitschrifl fur romanische Philologie, XXXVIII), et Zur Geschichte der bïmdner-romanischen Kirchenspracbe, Coire, 1919-