‹ Essais de géographie linguistiqueChapitre 24 sur 67 · I . — Le U^cirâ gris dans la Basse-Auvergne · texte numérisé non relu

I . — Le U^cirâ gris dans la Basse-Auvergne

Les fénomènes sont très complexes. Pour être éclairciset analisés, ils doivent être replacés dans la dépendance des faits originaires qui ont conditionné tous les autres dans le latin vulgaire de la Gaule cisalpine et transalpine.

Je conte établir ailleurs prochainement que langura désigna le lézard dans la Gaule et l'Italie septentrionale. En Gaule, il semble n'avoir pénétré que sous la forme du diminutif langurola, avec l'acception « lézard gris », en face de lacertus = lézard vert. Le mot subit de bonne heure l'influence de lingua, et, dans le Massif Central notamment, c'est d'un substratum *lingurola > lingrola qu'il faut partir.

Dans la région lyonnaise, le latin vulgaire créa, vers le III* siècle, un nouveau tipe, lacrimusa (cité au iv^ siècle par Polemius Silvius, de L)^on), ayant la valeur de « museau pointu » (*ACRi-Mùs-A, qui s'est ensuite agglutiné l'article sous l'influence visible de lacryma). Cette aire a coupé l'aire originaire langura, -ola. Elle ne nous intéresse pas en Auvergne, car elle n'a pas dépassé la vallée de la Loire (Roanne-Montbrison), affleurant à peine aus premiers contreforts du Forez. Cependant le français régional de la basse Auvergne appelle le lézard gris larnuise^ mot venu

de Lyon à Clermont-Ferrand, à l'époque où la grande ville rodanienne était le principal foyer de l'influence française sur notre région.

lingrola, qui se présente sporadiquement sous une forme fonétique dans le Massif Central', ne se trouve sur notre carte qu'à Auzon, gros bourg au patois assez arcaïque, et situé à l'écart des grandes voies de communication.

A l'ouest de cette localité, la basse vallée de l'Alagnon nous offre des formes avec métatèse, du tipe ringloJay mais dans lequel la permutation l-r s'est certainement effectuée après le changement fonétique du segond / (intervocal ique) en V ou en r suivant la région : rèdyovâ à Léotoing; rèndyçra au point 8ii de l'Atlas. A 709, V Atlas donne rèndyora pour « lézard vert », avec un point d'interrogation pour le lézard gris. Comme le lézard vert est représenté dans tout le Massif central par lacertus, je crois qu'il doit s'agir ici d'une impropriété individuelle, et qu'il fimt rendre redyora au lézard gris. Enfin plus au nord, Saint-Maurice — village isolé au flanc du puy Saint- Romain — nous présente une forme dissimilée ryègolô <C *ri}iglolOy qui suffirait à nous confirmer la continuité de l'ancienne aire linorola, si nous avions pu garder quelque doute à ce sujet.

Entre Saint-Maurice et Auzon, et dès le nord de cette dernière localité, s'est développé un fénomène analogique : lingrola est devenue mingrola. Ce mot nous atteste l'existence ancienne, dans cette région, de mingre, qui est aujourd'hui disparu. Cette aire, qui est continue, s'étent de Saint-Jean-Saint-Gervais à Sugères, en englobant Viny.elles, Saint-Etienne-sur-Usson (avec influence de

I. Le plus souvent avec l'apocope (m^rolo, engtolo). Cf. V Atlas linguistique et le Trésor de Mistral.

REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE

graulo : myègrâulâ), Saint-Jean-en-Val et les communes intermédiaires. — Plus au nord, sur un point (Sallèdes), mingrola devient pingrola : ici c'est pingre qui a agi, — mot emprunté au français : donc fénomène récent.

La région des Monts Dore nous offre des formes extrêmement intéressantes et fort difficiles à expliquer, bien qu'elles soient en relations avec d'autres formes plus méridionales.

Certaines contrées présentent un changement de suffixe très explicable : on conçoit que lengrolo, langrole puisse devenir /fl^wo^ro/a,-^, indépendamment dans TAveyron et les Charentes, par permutation avec un suffixe très prolifique. L'obscurité commence lorsque lengrolà devient *lengrosa, voire *lengrausa (tipes de Lozère, Corrèze, etc.), et même langroise (Charente, et points 511-13, 515). Lengrola aurait-il rencontré un tipe prélatin préexistant avec lequel il se serait croisé ? C'est la seule hipotèse, pour le moment, qui semble plausible ; mais c'est une simple conjecture. Notons seulement que ces formes avec s (= ^ se rencontrent dans des régions à patois généralement arcaïques.

Le Massif Central connaît surtout le tipe avec adjonction du suffixe -olo et apocope de / initial : engrosola (sporadiquement de la Corrèze à la Lozère). Ce mot, par une analogie transparente, devient bientôt engrisola, qui, à la suite d'une nouvelle amputation facile à prévoir, aboutit à la grisola de notre carte, répandue dans la vallée de l'Allier, du point 812 à Coudes et à Montaigut-le-Blanc. Coudes (grè:(plâ) offre un ë, qu'on rencontre plus au nord sur l'Atlas, et qui est sans doute une transposition de l'ancien en (in) de lengrola.

La région du Mont-Dore fournit deus tipes qui remontent l'un et l'autre à lengroso doublement apocopé

ESSAIS DK GÉOGRAFIK LINGUISTIQUI-

(de / et de eti),ma[s pourvu en revanche d'un double suffixe al-ina, al-elha (/ intervocalique devient v fonétiquement dans une partie de la région). La première série donne d'un côté grâ^âvino (Latour), de l'autre grâ^âvèlyâ (Murols), grixàvçlyà (Chambon) influencé par « gris ». La segonde série a été contaminée par crol:(^ >> km, kur, car la bête au repos, les pattes antérieures étalées, donne bien l'image d'une crois : d'où kru:(âlyivo (Murat-le-Quaire, Tauves), kur^âlyivo (Mont-Dore), kru^âvèlyâ (Besse, Picherande). A enregistrer ici une troisième variante de sufiixe, al-iva.

Déformé, altéré par les métatèses, les apocopes, les analogies, les additions de suffixes, il était à prévoir que le tipe lengrola disparaîtrait complètement dans un grand nombre de patois. A qui va-t-on faire appel pour le remplacer ? Tout d'abord à son plus proche voisin, le lézard vert, dont la forme est solide et renforcée encore par l'appui du français'. On voit donc « lézard », qui désigne dans toute la région le lézard vert ^, émerger un peu partout pour représenter le lézard gris.

Certains patois ont cherché à distinguer les deus espèces par une différence de terminaison. On a recouru parfois au diminutif pour le lézard gris, plus petit que son congé-

1. Il y aune seule région (indiquée sur la carte) où l'on peut assurer que K lézard » est fonétique : c'est celle qui repose sur un type *laiei t (supposant l'évolution lacertus > *lagertus). Il est certain qu'autrefois cette aire kiiert devait être beaucoup plus vaste. Ce qui rent suspect le mot, hors de cette aire, dans la région, c'est qu'on ne trouve aucune trace (sauf au N.-O., 702, 801) de l'a protonique: les /^:^a(r) /qfl(r), /:^<i (au nord) attestent clairement l'emprunt au français, qui doit être ancien, car il s'est greffé des étimologies populaires du tipe

(d'après /;/^/V), ou //^ar (d'après Lrsv). Les nasalisations (leti^ar laniar) sont plus difficiles à expliquer .

2. Dans l'extrême sud toutefois (815, et 719, 813 qui ne figurent pas sur notre carte), l'animal devient par ellipse « le vert ».

48 REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE

nère : au point 808^, le lézard vert Gst hlé^^ar, le lézard gris la lezardina. C'est très probablement sur une kT^artina (ici, on va le voir, le féminin de « lézard » garde souvent le /) que l'étimologie populaire a travaillé pour faire Visârtyinô {eissartind) de Mirefleurs.

Entre les deus animaus, le paysan, qui a des conceptions naturalistes très sommaires, a cru voir par endroits un rapport de mâle à femelle ^ : le lézard gris est à Sàyat la lè:(cirtd (Jèiar = lézard vert), la lé^rdo2i Chanat, la lè:(àrdo à Monton. En revanche, du côté d'Ambert, Vilâyàr est le lézard gris, Yilâyàrdo le lézard vert (Ambert, Tomvic) .

Ces mots, d'ailleurs, n'ont pas une fixité absolue dans un patois donné ; ils sont assez flottants ; leur emploi peut varier suivant les personnes. Ainsi à Monton (805) M. Edmont est tombé sur un sujet plus arcaïsant que le mien, et il a obtenu lyu^à (lé;(ard vert), hèUlè (lézard gris) ; mon sujet (voiturier de 40 ans, indigène, en 1899) m'a donné pour « lézard gris » lé^qrdo, visiblement postérieur à hehto, à côté de lé^ar — lézard vert, formes influencées l'une et l'autre par le français. En revanche, au Mont-Dore (705), y Atlas n'a obtenu, pour les deus espèces, que lyu::ày le sujet ignorant ou n'employant pas l'ancienne dénomination du lézard gris {kur7:âlyivo). Même fait à Ambert, où M. Michalias m'a affirmé l'existence des deus termes précités, tandis que le sujet de Y Atlas, un cordonnier urbain, peu versé dans la connaissance des bêtes champêtres, ne savait qu'un mot. Au point 806, la double forme loyè, loyerlo a été donnée pour les deus espèces indiff*éremment : il se pourrait que, dans le langage de certaines per-

I. Un tel fait se produit souvent dans l'esprit des paysans. A Vinzellcs, par exemple, on dit que les grosses sauterelles vertes (très ventrues) sont les femelles, et les criquets les mâles, etc.

sonnes du village ou de la région, chacune des deus formes eût une affectation spéciale.

On a fait appel aussi, sporadiquement, à divers substituts lexicologiques. Au point 805, je relève un diminutif de serpent (tipe régional : serp) que la contiguïté homonimique de «serpolet » a eu tôt fait d'amener à sarpulètâ. Nouvel exemple, à ajouter aus précédents, pour prouver que de nombreuses formations, paraissant à première vue des métafores spontanées, ont été conditionnées par des analogies fonétiques, des quasi-homonimies.

Plus curieuse est la « filleule », que nous trouvons, indépendamment, dans la zone d'Issoire (Issoire, Vodable, Saint-Germain-Lembron), à Lavigerie (au S.-O. de 709)et dans l'Aveyron (point 718). Une nécessité commune aurait-elle fait surgir cette appellation qui cependant, à première vue, ne semblait pas s'imposer? Il semble plutôt qu'il s'agit d'une création plaisante, vulgarisée dans une vaste contrée, mais qui est arrivée seulement en certains points à supplanter la dénomination traditionnelle. Reste à en retrouver la genèse.

A Lavigerie, M. Gandilhon Gens d'Armes m'a signalé que la terme originaire et complet, employé par quelques vieilles gens, était filyôlâ dè bobâ (filleule de serpent). Ceci nous fixe sur le point d'attache de la parenté spirituelle. En effet la fonétique, aidée par l'étimologie populaire, a créé toute une famille serpent. Dans (( vipère », emprunté au français, on a vu le mot « père » : aussi dans toute la région le mot est-il masculin, et les patois qui ont conservé la diftongue ai recréent-ils vipaire d'après paire {bipaïrè à Lavigerie). Le serpent, serp, est devenu en maints endroits sœr (Vinzelles-Issoire), qui évoquait aussitôt le mot français « sœur » et son emprunt patois sœr = religieuse ; c'est certainement cette homonimie qui a tué le mot plus au

REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE

sud (Lembron, Cantal, Brivadois) et l'a fait remplacer par le terme (originairement enfantin) bobâ : mais le souvenir en est resté longtens. ,

Voilà donc expliqués le père et la sœur ; mais pourquoi la filleule plutôt que la mère ou la fille ? Je ne vois qu'une hipotèse : c'est la position de la bête en crois, notée ailleurs par le paysan, qui aura fait songer à l'idée du baptême. Rerriarquons aussi, au point de vue formel, que, tout au moins dans la région d'Issoire, filhola s'est développé sur Vâ'iTQ grisola, qui appelait de préférence Un mot à suffixe identique.

Les deus derniers substituts nous retiendront moins longtens. La hârhutyino de Ponteix (Aydat) est isolée. C'est une formation assez gauche d'après « barboter », et un véritable passe-partout (nous verrons bientôt barhot désigner le têtard), tout comme la heleta de la région des Martres-de-Veyre. Cette aire heleta — lézard gris est homogène ; elle s'étent sur des communes de plaine (sauf Monton) qui sont contiguës (La Sauvetat, Authezat, Vicie-Comte, Les Martres, Monton, le Cendre, la Roche- Noire) ; l'aire est un peu étranglée (mais non coupée) par des communes de montagne ou de demi-altitude, Corent à l'ouest, Saint-Maurice et Mirefleurs à l'est. A signaler que heleta désigne la fourmi dans un assez vaste territoire au sudest d'Ambert, et la belette blanche à Serpoil (commune de Saint-Jean-en-Val) par opposition à la mûtyàlâ (belette brune).

Voici les formes que j'ai recueillies en Auvergne pour le lézard gris :

lyêgrûvâ (Auzon); re^yôvâ (Léotoing), ryègçld (Saint- Maurice) ; myègrôvâ (Saint-Jean-Saint-Gervais), myègrèlâ (Vinzelles et environs, Saint-Jean-en-Val, Sugères), myègraulâ (Usson, Saint-Etienne-sur-Usson ; inyègrt^lâ (=-oIa) au hameau de Berme) ; pyègrqld (Sallèdes).

gri^ô-vâ (Vieille-Brioude, Chalus, Champeix, Montaigutle-Blanc), gâr^jvâ (Moriat), grèiçlâ (Coudes) ; grâiâvinb (Latour), grâ:{âvèlyâ (Murols), gri^âvèlyâ (Chambon) ; kniiâlyivà (Murat-le-Quaire, Tauves), kur^âl^ivà (Mont- Dore), kruiâvêlyâ (Besse, Picherande).

isârtyinô (Mirefleurs) ; lè^arto (Sayat), lé:(èrdô (Chanatla-Monteyre), léiàrdo (Monton) ; lyu^àr (Singles), lèT^àr (Rochefort), (Malintrat), lyiièr (Moissat), yijé (Périguat), yu:(ù (Orcet), yijé (Busséol), lyni^à (Corent), U:(àr (Saint-Floret), lyu:(àr (Madriat), ilyi:(àr (Nonette), Uyi^èr (Saillant), ilyi:(àr (Grandrif) ; êJâyèr (Beurières), tlâyài- (Ambert, Tomvic), ilâyér (Doranges), iyâyàr (Le Fayet- Ronnayes), iyâlàr (Saint-Genès-la-Tourette^ Cunlhat), M}'dr (Sauviat), layàr (Bulhon).

filyqlâ (Lavigerie), filwvâ (Saint-Germain- Lembron), fiyçlâ (Issoire), filyœgâ (Vodable ').

bârbutyino (Ponteix).

bèkto (La Sauvetat, Vic-le-Comte, Les Martres-de-Veyre, Le Cendre, la Roche-Noire).

Page 1