I. — Lutte des tipes vespa-wespa
Au latin classique vespa s'est opposé, sans doute dès l'époque mérovingienne, la variante wespa. La création de ce nouveau tipe paraît, a priori, devoir être demandée, comme pour divers mots similaires, à une influence germanique, en l'espèce à celle de l'ancien haut-allemand wafsa (même sens), qui nous permet de rétablir un gothique (ou francique) *wapsa. La formule dubitative du Dictionnaire général peut sembler surprenante, étant donnée l'étroite parenté des deus mots : elle s'explique si l'on songe que l'allemand moderne Wespe ne s'explique lui-même que par une influence ancienne de vespa\ Mais ceci n'exclut pas cela : le germanique peut fort bien avoir agi sur le latin vulgaire à l'époque franque, pour être à son tour contaminé, quelques siècles plus tard, par le voisin de l'ouest.
En tout cas, consultons la géografie linguistique. L'examen de la carte, facile à interpréter, suffit à lever tous les doutes et à confirmer que le changement de vespa en wespa, là où il s'est produit, est bien dû à une influence germanique.
L'aire à hachures verticales qui représente les parlers où le f de vespa s'est conservé % est dans un remarquable état
I. Peut-être pourrait-on faire une réserve pour la région de la Meuse et se demander si le v des formes vos (nous reviendrons sur Y s) ne représenterait pas un retour d'un ancien -lu à v. Ce serait à voir de
de délabrement. A l'exception d'une assez vaste zone homogène dans le sud-ouest, elle est morcelée en nombreus débris % qui autrefois formaient un territoire compact. Ce territoire a été disloqué à deus reprises, dans des conditions différentes, par le développement de wespa d'abord, puis beaucoup plus tard, par le rayonnement du guêpe parisien.
Le premier fénomène s'est manifesté par une poussée, ou plus exactement par un ensemble de poussées venues de l'est. Une simple inspection de la carte montre que les aires à hachures horizontales (représentant les patois où w est resté w) s'appuient toutes à la frontière germanique. La première poussée, la plus puissante, est arrivée par la vallée moyenne de la Meuse (direction Liège-Reims) ; elle a séparé les vespa de Lorraine de celles de Picardie ; elle s'est prolongée, dans la direction de Paris, jusque vers une limite que nous chercherons à préciser plus loin ; à l'ouest elle a séparé les plateaus cauchois de ceus du Vermandois et de l'Artois, qu'elle a contournés, pour remonter dans le Boulonnais ^ (où elle a rencontré une vague secondaire venue de Flandre). La segonde, qui était peut-être contiguë à la première en formant son aile gauche, s'est étalée, le long de la frontière linguistique, du pays Messin aux Vosges centrales. La troisième enfin, complètement indépendante, a déferlé de la Suisse allemande sur la Suisse romande et la Hauteprés sur les différents points de la zone. Mais il semble bien que le v de vos soit l'héritier direct du v de vespa, d'après la comparaison de vor {— veir << videre), travo€ = traverse, tandis que le w reste dans wat (regarde) etc. (Cf. le texte de Domrémy, Bulletin des parlers de France, no 8-9, pp. 216-218).
1. Nous en avons relevé deus qui avaient passé entre les mailles du filet de V Atlas linguistique : un au S.-E. du Puy-de-Dôme, puis l'îlot (voisin) de Léotoing (N.-O. de la Haute-Loire). Mistral signale aussi vespro dans le Velay, où M. Edmont ne l'a plus trouvé.
2. Il y a hésitation entre i/ et w au point 299 (Boulogne-sud).
Savoie : elle s'est brisée sur le Jura septentrional, mais, au sud, elle a débordé la Franche-Comté (comme le témoignent les points 20 et 33, jadis réunis à l'aire principale), et a pénétré jusque dans le Bugey et l'ouest de la Savoie, — peut-être même plus loin.
Si l'on doutait encore, après ce simple aperçu géografique, de l'origine germanique du changement vespa >> wespa, nous pourrions en donner une autre preuve, indirecte. Car, sans parler du haut allemand wafsa dont le haut Valais se fait l'écho (lueifa = *wefsa > *ivesfa à 979, 988, 989), l'influence du gotique (ou francique) *wapsa, ne s'est pas seulement manifestée sur l'initiale : elle a agi aussi — quoique dans une région plus restreinte — sur le cors du mot, en provoquant une métatèse vespa > *vepsa (ou wespa > *wepsa) que la fonétique romane est impuissante à expliquer.
Un premier exemple nous en est donné par les Gloses de Reichenau, rédigées, on le sait, dans le nord-est de la France : voici d'abord scabrones : wapces (287), puis la glose 1148, qu'il faut lire, selon noMS, wespes , scabrones : wapces (et non, comme Fœrster et Koschwitz, wespes : scabrones, wapces). Il est clair que le mot crabro (altéré par les scribes en sc(j')abro) n'était plus compris dans la région pas plus que vespa (altéré 'par la grafie en wespa), et que la forme usitée était wapces — autant dire un décalque complet du germanique.
Or une telle forme — avec des variantes — a vécu précisément dans les patois du nord-est. La wallon nous offre dans l'Atlas deus weps, précisément à l'extrême frontière de l'est, à Malmédy et à Bastogne (191, 184). Plus à
I. Le mot, qui a vécu en Italie et en Provence, ne s'est pas maintenu plus au nord que la Franche-Comté. (Cf. Meyer-Lûbke, i^om. ètyin. JVœrterhnch, v° crabro, et Atlas Hng., gre-volo (56) cité plus loin.)
REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
Touest, nous avons de nombreuses formes wes, qui touchent d'un côté à weps, de l'autre à wesp, et qui peuvent, suivant les localités — ce serait une question à élucider, patois par patois — remonter au premier ou au segond des deus tipes. L'influence vocalique du germanique s'observe également en plus d'un endroit : wasp (183, 186, 293), was (188), wa^ (185)'.
En Lorraine, aucune hésitation n'est permise : les vos de la Meuse, du pays de Vassy et des Vosges occidentales remontent fonétiquementà*!/^:/)^^!, comme les wes des Vosges orientales (67 à 88, 87 excepté) à *wepsa ; il y a même deus wa:(^== wapsa (76 et 130) ^
Quelle fut l'étendue originaire de l'aire wespa ? Il est bien difficile de le déterminer, même approximativement, si l'on songe surtout qu'elle a dû être en progression constante à plusieurs époques. Mais deus fénomènes importants sont à noter :
Le premier est d'ordre fonétique : c'est la scission qui s'opéra dans le sud-ouest de la zone wespa, où l'initiale subit le processus w ^ gw ^ g. On sait que le début de ce fénomène est très ancien, et que, pour certains Unguistes, il remonterait même au moins au commencement de la période mérovingienne ^ : toujours est-il qu'au
1. Il faut joindre les formes recueillies par C. Bruneau, Enquête linguistique sur les patois d'Ardenne, p. 460. (Il y a, notamment, de nombreus wap.)
2. Signalons quelques cas de luep devenu tuet (241, 271, 280, etc.), changement analogique de finale, de date récente. — Dans la Généalogie des mots qui désignent Vaheille, qui a paru après la composition de la présente étude, M. Gilliéron (pp. 135-141) suggère deus hipotèses, dont la première, que nous préférons, est celle qui est exposée ici : il nous semble que la géografie l'impose. Des influences du roman sur le germanique n'empêchent pas des influences en sens contraire ayant agi avant ou après. Avec M. Gilliéron nous admettons (\\iq apis a dû contribuer à la dislocation et aus altérations de vespa.