Extrait du Parlement, du 7 et du 9 février
s'est formée dont il est le dieu. Comparez la destinée de Byron, qui, d'emblée, s'est installé en France, l'a remplie de son bruit pendant près de trente ans et a laissé un écho qui n'est pas encore entièrement éteint !
Dans notre siècle de littérature tout « européenne », où le libre échange a ses plus réels triomphes dans le monde des idées, où le courant de l'inspiration circule d'un hémisphère à l'autre et court enflammer de peuple à peuple et de langue à langue les combustibles poétiques qui attendent l'étincelle, comment Shelley est-il resté si longtemps inconnu parmi nous? Les critiques anglais, qui en général connaissent fort peu l'esprit français et le jugent sommairement en quelques clichés commodes, diront tout simplement que c'est que la note shelleyenne manque au génie de la France, fait de logique et tout antipoétique, et que notre cœur n'a pas de fibre où elle puisse vibrer. C'est oublier qu'en Angleterre même , pendant quarante ans, l'œuvre de Shelley était lettre close. Admiré de quelques amis enthousiastes, mais impuissants et obscurs et dont l'admiration, semble-t-il, suivait l'homme plus que le poète, il restait profondément inconnu de la masse du public, ou au plus un épouvantait. L'auteur de la Reine Mab> l'athée précoce chassé d'Oxford, le mari de la pauvre Harriet Westbrook, l'ennemi des rois, des prêtres, du mariage, était une sorte de monstre auquel on ne devait que l'anathcme, une incarnation plus perverse encore
SHELLEY
que Byron de Satan dans la poésie ; mais on condamnait Byron en l'admirant et le relisant, on condamnait Shelley sans le lire. Il ne comptait pas dans la littérature; sa mort n'eut pas une ligne dans les journaux. On fut tout étonné d'apprendre par les Mémoires de Byron que Shelley était un poète, et qui avait laissé sa marque sur Harold. Puis vinrent ses amis, apportant leur témoignage d'adoration en face des insultes du cant : l'un deux, Hogg, conservateur dans l'âme, avait affiché l'athéisme pour partager à Oxford l'expulsion de Shelley. L'Angleterre marchait: les huées de 1818 et de la morale Castlereagh n'avaient plus de sens ni d'écho dans l'Angleterre de Robert Peel et de lord Russell. La réparation que l'équité publique faisait peu à peu à l'homme profita au poète: sa gloire couvait sous la cendre. Mais la poésie de Shelley était trop originale et trop neuve pour pénétrer du premier coup dans l'âme du siècle. Ce que disait Wordsworth de luimême l'était aussi bien de Shelley: le poète vraiment créateur, celui qui apporte au monde un message nouveau, celui-là ne doit pas compter sur le présent, « car c'est à lui à créer le goût d'après lequel il sera plus tard apprécié ». Le vieux Wordsworth vécut assez pour se voir compris un jour, et, dans son long isolement, il fut soutenu par la conscience toujours claire de sa mission et la certitude d'un lendemain réparateur. Shelley, emporté à trente ans, disparut, sans s'être compris tout entier,
Il se croyait infiniment inférieur, non seulement à Byron, mais même au fade Thomas Moore : « Lord Byron, écrit-il en 1822, avec une naïveté d'enfant, trois mois avant sa mort, m'a lu une ou deux lettres de Moore, où Moore s'exprime sur mon compte avec beaucoup de bienveillance; je ne puis m'empêcher de me sentir flatté de l'approbation d'un homme à qui je suis fier de me reconnaître inférieur. » Un an avant, il écrit avec tristesse, en réponse à des éloges d'amis : « Si je suis un poète ou non, la décision en est renvoyée du présent à l'heure où se tiendra l'assemblée de la postérité; mais c'est là une cour bien sévère, et je crains que le verdict ne soit : Coupable : la mort ! » Il se trompait dans ses craintes ; jamais verdict plus glorieux n'a été rendu sur une tombe. Sa grandeur posthume éclipse tous les grands de son temps, jusqu'au plus grand de tous, jadis trop exalté, aujourd'hui trop rabaissé, « ce Pèlerin de l'Eternité », de gloire trop tôt épanouie, trop tôt flétrie. Le verdict a été tardif, mais éclatant, et il ne pouvait venir plus tôt. Shelley était une âme trop à part pour trouver l'âme de ses contemporains : il fallait toute une génération pour que ce foyer incandescent de poésie, de flamme si puissante, mais si subtile, faite d'éléments que jamais poète n'avait encore maniés, entamât des cœurs faits d'une argile plus grossière.
Ce n'est pas que Shelley ait découvert des sentiments nouveaux, ni exploré des régions inconnues
SHELLEY
de l'âme. Cette fusion de l'âme et de la nature, cette intime pénétration de tout instant des deux mondes, incessamment métamorphosés l'un dans l'autre , Wordsworth en avait déjà le sentiment et en avait donné l'exemple. Shelley le savait, et c'est pour cela qu'il l'admirait, malgré les abîmes que la politique et la religion avaient creusés entre eux : « Quel triste sire que ce Wordsworth ! écrit-il à Peacock (25 juillet 1818) ; quel dommage qu'un tel homme soit un tel poète! » Son premier chef-d'œuvre, Alàstor, est plein encore de réminiscences de Wordsworth ; c'est Shelley qui, durant leurs promenades suisses de 1816, révélait Wordsworth à Byron, qui jusque-là l'avait bafoué sans le connaître, et qui continua à le bafouer en l'imitant et le copiant à l'occasion. Mais il y avait en Shelley une chose qui manquait au poète lakiste et qui fait qu'il pouvait comprendre Wordsworth, et que Wordsworth ne le comprenait pas : c'était une puissance et une mobilité étrange d'impressions et de perception qui faisaient de tout son être un moule d'une flexibilité presque immatérielle, où toutes les formes changeantes de la nature visible et vivante venaient se dessiner d^instant en instant et éveiller des images sœurs, et qui en, retour faisaient de la nature elle-même un reflet des visions intérieures, l'écho de tout ce qui pleurait dans son âme, le manteau de ses fantômes. Joignez à cela une puissance de cœur et -d'amour, d'indignation contre l'oppression et de
dévouement à la cause du faible, dont nulle vie de poète peut-être n'a présenté de pratique si naïve et si haute; une aspiration vers la science et l'inconnu, une fascination du mystère, qui le promena de l'alchimie à Spinoza, de Spinoza à Faust, cette angoisse de la science sans laquelle nulle poésie n'est complète, et qui n'est elle-même qu'une des formes les plus hautes de l'instinct poétique de l'humanité. Ainsi se forma une poésie d'une intensité et d'un infini sans exemple jusque-là. Wordsworth avait été le grand prêtre de la nature, mais avec la grandeur et la dignité du sacerdoce il en avait toutes les limitations et toutes les faiblesses. Il habite dans les régions moyennes de la nature et de l'âme, dans le calme habituel de l'homme d'intérieur dont la vie n'a pas eu d'orage, à peine quelques troubles passagers, et qui n'a reçu de la souffrance que la part nécessaire pour mieux goûter la clémence du sort. Il a la sérénité du croyant dont la foi n'a pas eu de trop dures épreuves, et qui peut se flatter que « toute chose est pleine de bénédiction », sans craindre les démentis sanglants de son passé. C'est un Shelley bourgeois et anglican, presqu'un clergyman : on cherche la robe. Telle est l'atmosphère tranquille où tout à coup Shelley éclate.
Wordsworth avait chanté l'hymen de la nature et de l'homme ; Shelley, c'est l'hymen même qui s'accomplit dans toute l'ivresse de la jeunesse, hymen incessamment renouvelé de l'âme en ce
SHELLEY
qu'elle a de plus profond, de plus passager ou de plus intime, avec toutes les apparences de la nature les plus durables ou les plus évanescentes. Mais au fond de cet hymen, il y a un autre instinct et bien plus profond qu'un instinct de poète; il y a un amour, sans espoir et sans nom, l'angoisse d'un cœur inassouvi et souffrant en quête d'un idéal irréalisable, et poursuivant sa chimère adorée tour à tour sur la terre et dans les nues; tantôt jetant sur la frêle créature terrestre à laquelle il s'attache toutes les splendeurs des mondes visibles et invi* sibles qui flottent dans son extase, tantôt animant le beau fantôme de ses rêves des couleurs, de la voix et des formes de l'être aimé de chair et de sang. Ces chimères éblouissantes, déployées dans une atmosphère si éthérée que l'air y manque, et que l'imagination vulgaire qui veut les y suivre y étouffe et s'y perd, ne sont pas des jeux d'artiste qui s'amuse, qui se repaît d'images par amour de l'image, des fantaisies de poète poétisant, — la chose la plus triste et la plus vide qui soit au monde ; — il les a vues, il les a tenues dans ses bras; il les a brûlées de baisers sur les lèvres de Mary Godwin; il s'y est plongé et englouti, dans les yeux profonds d'Emilia Viviani. Et dans la vie réelle, cette puissance d'enchantement et d'illusion a transfiguré les êtres qu'elle rencontrait et qu'elle transportait au ciel, quitte à retomber brisée sur la terre sous les insultes et les trahisons de la réalité. Ainsi tous
ses rêves ont été vécus, comme toute sa vie a été rêvée. Sa destinée d'homme et de poète s'est épanouie tout entière, les racines dans la vie, la fleur dans le songe. Impossible de distinguer l'homme du poète; ils ne font qu'un dès le premier battement, et de là la réalité saisissante de ces créations nuageuses et la variété infïnie de leur monotonie. Celles de Byron, qui sont, elles aussi, des projections de sa vie et de son rêve, la forme idéalisée de ce qu'il a été et de l'amour qu'il aurait voulu, lassent vite, tandis que Shelley ne lasse pas. C'est que dans cette poésie toute personnelle, la personne du poète fait tout, et dans Shelley elle est plus haute, plus noble, plus lumineuse. L'idéal viril de Byron ne pouvait être que le démon hautain et malade que sa vie lui donnait, le cœur mécontent et aigri, empoisonné de ses déceptions et du cauchemar de ses erreurs, et qui n'est plus soutenu que par une incomparable puissance de mépris et d'orgueil, Satan foudroyé, « fier dans la désolation » ; son idéal féminin est fait pour lui; c'est une esclave divine, mais une esclave, absorbée dans son dieu; il a beau se jeter à ses pieds, c'est lui, il le sait bien, qui est l'idole, et par instants, tout ce qu'il y a d'égoïsme et d'orgueil dans son amour éclate :
Oh ! that the Désert were my dwelling-place, With one fair Spirit for niy minister !...
« Oh! le désert pour asile, avec un beau génie
SHELLEY
pour me servir! » L'amour de Shelley, au contraire, est aussi pur d'égoïsme qu'un amour humain peut l'être ; nulle part ces arrière-pensées personnelles qui, à chaque instant, glacent la poésie de Byron; il est tout entier dans l'idole, réelle ou rêvée, absorbé en elle, non elle en lui : « je ne suis pas à toi : je suis une part de toi-même :
I am not thine : I am a part of thee ; »
et il dit vrai, car elle est l'incarnation de tout ce que son cœur et sa pensée ont perçu ou pressenti de plus beau, de plus grand, de plus noble dans la vie universelle ; elle est la révélation humaine de ce qr 3 l'homme a pu encore rêver de plus divin, de cette force de beauté, d'amour et de science qui plane dans l'immense univers, et que l'amour terrestre du poète croit parfois reconnaître dans les yeux et l'âme d'une de ses sœurs d'argile : c'est la créature que Dante appelait Béatrice.
De la Béatrice de Dante nous ne connaissons que la légende ; des Béatrice de Shelley nous connaissons à peu près l'histoire. Depuis que le culte de Shelley s'est définitivement constitué en Angleterre, des documents nouveaux, textes inédits, correspondance, souvenirs d'amis, s'accumulent d'année en année. Les moindres détails de cette courte carrière sont étudiés et creusés par toute une école. Le siècle ne se fermera pas sans avoir produit une bio-
graphie définitive de Shelley. Ce sera sans doute l'œuvre de M. Richard Garnett, l'habile superintendent de la salle de lecture du British Muséum, et qui n'est point seulement l'admirable bibliographe, la bibliothèque vivante que connaissent les habitués du British Muséum; c'est aussi le shelleyiste le plus autorisé du moment, et il a eu accès à des documents inédits qu'il n'est pas encore temps de publier, mais qui éclairent l'incident le plus obscur et le plus troublant de la vie de Shelley, celui qui a été le scandale et peut-être le remords de sa vie, et qui est encore l'inquiétude de ses amis : l'abandon de sa première femme, Harriet.
Le volume que nous voulons faire connaître aux amis français de Shelley est un choix fait par M. Garnett dans la correspondance du poète. Il contient environ un tiers des lettres publiées, plus deux lettres inédites. Le choix est avant tout littéraire, non historique. Le livre appartient à une petite bibliothèque de luxe, le Parchment library, publiée par la maison Kegan Paul, et qui ne doit contenir que des joyaux. Il ne forme pas une biographie : pour le lire avec tout le profit et le plaisir désirables il faut avoir dans l'esprit les traits généraux de la vie et de l'œuvre de Shelley ou sur sa table une bonne biographie, — par exemple celle de M. Symonds, — et une édition complète. Néanmoins, presque toutes les périodes de la vie de Shelley sont représentées dans ces lettres, et nous allons les parcourir
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rapidement, en nous reportant eux événements correspondants de sa vie et aux œuvres qu'elles éclairent.
Les lettres de Shelley occupent une place à part dans la littérature épistolaire du siècle. Eu fait, Je genre épistolaire, aujourd'hui, n'existe plus nulle part où il y a un public : le siècle est trop pressé. L'écrivain qui croit avoir quelque chose à dire aimera mieux prendre en confidence tout l'univers et ne va plus perdre son esprit et sa peine dans le sein d'un ami. Il n'écrira de lettre vraiment littéraire que s'il est sûr d'avance qu'elle sera reproduite le lendemain à grand fracas, dans toutes les feuilles de la capitale et de la province, et le destinataire prétendu la recevra souvent par la poste des imprimés. Il n'y a plus que des lettres intimes ou d'affaires, d'amour ou de Bourse. Cette correspondance, devenue toute privée, n'en offre pas moins souvent, — quand, par exemple, le signataire s'appelle Byron, — un intérêt littéraire sans égal, car l'homme y paraît dans toute la spontanéité de son caractère et de son style. Je ne sais point de lecture plus entraînante que ces lettres de Byron, avec leurs flots intarissables d'esprit et d'humour, de gaieté, d'ironie et d'enthousiasme, d'amertume, de dédain
et de colère. Nul poète du siècle n'a laissé de confession plus spontanée et plus franche, malgré les mille arrière-pensées d'artiste et d'acteur qui, jusque dans l'expression la plus intime, viennent au travers, exagérant et déformant le sentiment, toutes les fois que l'écrivain y peut gagner une boutade de plus ou un trait plus piquant ou plus amer.
Avec ces lettres celles de Shelley offrent un contraste profond. Il n'a point d'humour ; peu d'esprit; il a pour cela trop de sérieux dans la passion. Il n'a point non plus la franchise et la spontanéité d'expression du courant de la. plume, mais il a la franchise absolue de la pensée et du cœur. Il écrit ses lettres comme il écrit ses poèmes, pour donner l'expression la plus parfaite aux sentiments qui 1 agitent au moment où il écrit. De là le charme particulier qui les pénètre. M. Matthew Arnold, qui, il est vrai, n'est pas toujours le plus sûr des critiques, se demande si ses lettres ne résisteront pas à l'usure du temps mieux que sa poésie. Nous dirons seulement que tous ceux qui admirent sa poésie aimeront ses lettres, parce qu'ils y retrouveront leur poète tel dans la vie de tous les jours qu'ils l'avaient aperçu sous le voile de l'idéal. « Ces lettres, comme l'observe délicatement M. Garnett, nous représentent exactement la façon dont le poète, comme poète, contemple la vie et la nature. Une grande partie du plaisir qu'elles produisent vient de leur accord intime avec les œuvres poétiques et conscientes dont
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elles sont le commentaire involontaire. Elles prouvent que le monde idéal de Shelley était un monde réel pour lui, et ne contiennent rien qui suggère que le niveau habituel de la vie de l'homme fût au-dessous de celui du poète. » Shelley, remarque son éditeur, avait la plupart des qualités nécessaires au bon épistolier : le goût d'écrire pour le plaisir d'écrire, sans trop s'inquiéter du correspondant ; le naturel et l'expansion, et de ne point prendre la plume avec l'idée que l'on va gaspiller son temps; point d'égoïsme, et être capable, quand on parle de soi, de noyer son intérêt personnel dans les intérêts et les sympathies générales. Si, joint à cela, le sujet est intéressant, toutes les conditions sont réunies pour la production de lettres dignes de rester comme œuvres littéraires. Telle fut la bonne fortune de Shelley. La plupart des lettres que nous présente M. Garnett sont écrites d'Italie et sur l'Italie, cette terre dont le nom seul est déjà une poésie. Les autres offrent aussi presque toujours un intérêt de fond : Byron jugé par Shelley ou un poème de Shelley expliqué par lui-même.
A la lettre qui ouvre le recueil, Shelley n'est encore qu'un enfant, il a dix-neuf ans. Mais cette lettre, quand on se reporte à la suite de sa destinée, prend un caractère dramatique poignant : c'est l'histoire de son premier mariage. On y sent déjà tout le trouble et l'inquiétude de la folie commise, et le pressentiment de la catastrophe future. Dans l'école
où était sa sœur, il avait rencontré une jeune fille de seize ans, Harriet Westbrook, dont le père tenait un hôtel à Londres. Shelley, qui voulait modeler sa sœur sur l'idéal moral et social qu'il s'était déjà formé « et l'enrôler dans la légion des bons, des désintéressés et des libres », offrit ses leçons à Harriet, afin d'agir par elle sur sa sœur, avec qui elle était très liée. Ils entrèrent en correspondance; « les lettres de Harriet devinrent intéressantes. Elles contenaient des plaintes sur la conduite déraisonnable de ses parents et la misère de vivre là où elle ne pouvait aimer personne. Le suicide était son thème favori... Ses lettres devinrent de plus en plus sombres ». Il en vint une enfin qui portait un tel accent de désespoir, que Shelley quitta précipitamment le pays de Galles, où il était alors, pour courir à Londres. Il s'aperçut alors avec effroi que Harriet était amoureuse folle de lui. Ses parents voulaient la forcer de retourner à l'école où elle était malheureuse : Shelley lui offrit le mariage et elle accepta. « Blâme-moi, si tu veux, termine Shelley, s'adressant avec crainte à sa confidente, miss Hitchener, — une institutrice libre-penseuse qui avait en ce moment une grande influence sur son esprit, — mais plains mon erreur si tu me blâmes. Si Harriet à seize ans n'est pas tout ce que vous êtes à .un âge plus avancé, aidez-moi à façonner une âme vraiment noble à tout ce qui peut rendre sa noblesse utile et digne d'amour. »
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A son ami Hogg, il écrit :
« Son père la persécutait de la façon la plus horrible en la forçant d'aller à l'école. Elle m'a demandé conseil ; j'ai répondu: Résistez... Elle m'a écrit que la résistance était inutile, mais qu'elle fuirait avec moi, et s'est remise à ma protection. Nous aurons 200 livres par an (son père, riche et sot, l'idéal de la respectabilité, l'avait déshérité à cause de sa mésalliance), et quand nous serons à court, nous vivrons d'amour. La reconnaissance et l'admiration, tout demande que je l'aime à tout jamais. »
Le tout jamais dura trois ans; la pauvre Harriet était une enfant romantique, faible d'esprit et de caractère, sans profondeur de sentiment et de pensée, et le miracle est que l'amour voulu de Shelley ait duré si longtemps. L'indifférence de Harriet pour les enfants nés de son mariage, l'intervention malheureuse au foyer domestique d'une sœur tracassière, Eliza Westbrook, l'absence de sympathie de plus en plus visible entre les deux époux, firent à la fin du home un enfer. C'est vers ce temps qu'au printemps de 1814 il rencontra Mary Godwin, la fille du célèbre romancier anarchiste, jeune, charmante, spirituelle et nourrie dès l'enfance dans des idées et des sentiments qui étaient ceux de Shelley.
Harriet était condamnée : il quitta « ce foyer triste et muet où l'œil froid et glacé de celle qu'il avait
aimée ne lui disait plus : Reste 1 !» et partit de Londres en juillet avec Mary Godwin. Harriet se retira chez son père ; elle essaya plus tard d'une autre liaison, qui fut aussi malheureuse, et, deux ans après l'abandon de Shelley, se jeta dans la rivière Serpentine : le suicide, dont l'image la hantait depuis son enfance, s'était enfin abattu sur elle. La mort de Harriet fut un coup terrible pour Shelley : elle le poursuivit toute sa vie, toujours présente, quoiqu'il n'en parlât jamais : « c'était de ces souvenirs qui font du cœur un sépulcre2 ». Plus d'une fois ses amis durent, à certaines ombres sur son front, reconnaître le spectre qui passait. La conduite de Shelley, dans cette circonstance, n'a pas encore été complètement éclaircie. M. Garnett a en main des papiers de famille qui, paraît-il, justifient Shelley de la façon la plus absolue. La grande erreur avait été commise trois ans plus tôt et ses paroles à miss Hitchener sont probablement le verdict même de la justice : plus à plaindre qu'à accuser.
Nous retrouvons Shelley à Genève, en 1816. C'est là qu'il rencontra Byron pour la première fois, lui